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[Lettre] 1862 septembre 3, [au] Supérieur Général

Nous nous défendrons, Monseigneur, le mieux que nous pourrons contre les injustes menées des agents de la réserve. Si nous rencontrons trop d’obstacles au bien de la Mission de leur part, mon intention serait de les laisser sur leur réserve avec les mauvais sauvages, et d’acheter une petite île qui se trouve non loin de là, afin d'y réunir nos néophytes. Séparés ainsi des blancs et des mauvais sauvages, ils n’en deviendront que meilleurs. Les événements détermineront le parti que j'ai à prendre.

La maille d'Europe, que nous attendons depuis environ six semaines, n’est pas encore arrivée : quelle croix pour vos 6nfants! veuillez les bénir tous!

Hélas! cette malle si impatiemment attendue devait apporter à nos Pères les plus tristes nouvelles, et leur apprendre la mort de notre Bien-Aimé Fondateur. Sur les bords du Pacifique la désolation fut la même qu'au centre de la famille. Tous les cœurs recevaient une blessure qui ne se fermera jamais. Le courrier apporlait aussi les lettres de convocation du Chapitre Général. Le R. P. D'HkABOMEz se prépara à franchir le grand Océan pour prendre sa place dans la vénérable assemblée. Il hâta son départ et arriva vers la fin d’octobre 1861, à N.-D. de Montolivet.

HI. Obéissant à l'ordre qu'il avait reçu du R P. D’Hrr- BOME7Z, le R. P. GRANDIDIER entreprit la visite des sauvages qui habitent le baat de la rivière Fraser et poussa son excursion jusqu'aux mines du Caribou. Ecoutons le récit qu’il en a fait au Supérieur Général dans une lettre du 3 septembre 1862 :

Je suis parti de Fort-Hope le 3 juillet 1861, et j’y suis revenu le 44 octobre. Le bon Père Durieu me tenait compagnie en attendant l’arrivée du R. P. Paxnosy qu'il allait remplacer dans la Mission du lac Okonagan. Le temps passait vite et agréablement avec ce cher Père, et ce n’est qu'avec peine que je le

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quittai. Pour allet du côté du Caribou, il y a deux chemins : l'un suit la rivière Fraser de Fort-Hope à Lytton, et de là traverse les plaines en laissant le Fraser à gauche; l’autre part de la rivière Harrisson à 40 milles au-dessous de Fort- Hope, et monte à travers les montagnes par Fort-Douglas et Lillooet. Je choisis cette dermère voie. Quelques semaines avant, l'Evèque anglican, avec trois ou quatre ministres, avait tenté une espèce de propagande parmi les sauvages ile Fort-Douglas et de Lillooet. Je résolus de détruire ce qu'ils avaient fait, et je comptai sur la Providence et la grâce de Dieu pour aider un débutant comme moi qui n'avait pas encore livré bataille seul au diable et à ses auxiliaires. Je commençai à jouir du plaisir de coucher à la belle étoile et de manger ce que la main de Dieu me préparait, Quand j'arrivai à Fort-Douglas, je vis tout de suite les traces du passage des ministres. Il y avait quelques semaines que le Père Duriev s’y était trouvé, les sauvages étaient venus en foule autour de jui sans s'inquiéter des ministres qui étaient là. Mais quand j'arrivai, à peine quelques bons vieux vinrent-ils tout joyeux me toucher la main. Je fis ta visite des loges : les portes s’entr’ouvraent ; les habitants me regardaient passer, mais quand je voulais entrer, les portes se refermaient; personne ne me toucha la man. Le soir, je ne pus réunir que quelques sauvages. Le lendemain, je célébrai la sainte Messe au miheu d’un véritable luxe de pauvreté : deux dames-jeannes vides servirent de colonnes, ma malle de table, une couverture de pente d’autel et deux boîtes d’allumettes de chandeliers. Après le sacrifice adorable, j'adressai aux sauvages une instruction sur le baptème. Cinq enfants sur vingt présents me furent offerts ; les parents des autres refusèrent de les laisser baptiser de peur que le baptème leur donnât la mort. Je combattis avec force cette erreur déplorable : dix enfants reçurent la grâce de la régénération, mais les cinq qui restaient avaient pour pères des blancs sans religion aucune. 1] fallut me contenter de mes quinze enfants, et je remerciai le bon Dieu de tout mon cœur. Les parents étaient à moi; pour me les attacher plus encore, je donnai une jolie médaille à chaque enfant baptisé. Dans la

journée, je composai un Cantique et je le leur enseignai lo soir ; l'assistance était nombreuse ; ils commençaient à reveair. J'appris de mes gens que les ministres avaient visité ces pauvres sauvages et leur avaient dit que les prètres français ne valaient rien, que leur prière n’était pas bonne, etc. D’autre part, je savais que le ministre. résidant à Douglas n’avait jamais paru au milieu des sauvages et qu’il avait dit qu’il ne donnerait pas un sou pour voir les sauvages appartenir à sa secte plutôt qu’à une autre. Tout cela devait me servir.

Le dimanche, dans une réunion des sauvages, je voulus leur faire promettre de renoncer aux liqueurs; tous ceux qui étaient présents le firent. Je profitai de leurs bonnes dispositions pour réfuter les accusations portées contre nous. Lorsque j'eus fini de parler, un des chefs prit la parole et montra l’embarras dans lequel se trouvaient les sauvages entre les affirmations contradictoires des ministres et des prêtres : Qui donc a raison? demanda-t-il. — Je vais te le dire, répondis-je; tu dois croire celur qui conforme ses actes à ses paroles, qui te témoigne en tout et partout une véritable affection. Le ministre estil venu te voir ? Et je continuai ainsi avec une véhémence toujours croissante pendant près d’une heure. Je n’épargnai pas, vous Le pensez bien, nos calomniateurs. Lorsque je me tus, le chef me dit: Puisque tu dis que fu nous aimes, reste avec nous et enseigne-nous à prier. Malheureusement, je ne pouvais pas rester longtemps. Je leur promis que le R. P. Fouquer viendrait les voir. C’est ce qu'il a fait quelques mois après, et je suis heureux de dire qu'il Les a trouvés fidèles et persévérants.

Le lendemain, je partis avec un sauvage qui me portait ma malle; j'avais assez de me porter moi-même : le fardeau me parut pesant et bien chaud, dans un chemin entre deux montagnes de pierre, où Le soleil me tombait en plein sur la tête. Ce n’était point l’argent qui m’appesantissait ; j'avais reçu du Frère BLancaet 50 dollars pour faire 300 milles et autant pour revenir. Or, avec cela, je ne pouvais pas avoir un domestique avec deux ou trois chevaux, commele ministre. J'avais donc à me régler sur l'exemple de notre vénérable procureur et à être

économe. J'achetai du fromage et du pain (à 25 sous la livre) à Fort- Douglas, et avec cette provision je vécus en chemin: la vue d'une auberge faisait horreur à ma bourse, et par conséquent à mon estomac, et je passais outre. Cependant, je prenais un repas par jour, et je vous assure que l’hôtelier ne volait pas son argent.

Le soir du second jour, j'arrivai à un camp sauvage, maus le mimstre avait passé par là; je ne pus baptiser que cinq enfants. Je mangeai une croûte avec un morceau de fromage ot je me couchai à la belle étoile, ayant un sauvage à droite et à gauche, car, outre non porteur de malle, deux jeunes gens de notre Mission étaient venus jusque-là avec moi afin d'apprendre leurs prières ; ils se montrèrent très-fidèles et trèsbons.

Le lendemain, je mangeai encore un morceau de mon pain desséché par deux jours de soleil : grand bien me fit! Ce fut mon déjeuner, mon diner, mon souper et mon déjeuner du lendemain. Jugez de l'appétit! Je crois que je mis ma ceinture dans ma poche avant de me mettre à l'œuvre, afin d'üter tous les obstacles. À trois milles de 1à se trouvait un camp nombreux de sauvages, mais 1l fallait traverser une rivière, Au moyen d'uno plaque de tabac à fumer, je trouvai un sauvage et un canot. Nous arrivämes à une belle prairie, occupée par des Américans. Ces nessieurs auraient voulu m’empêcher d’aller auprès des sauvages, inais je ne cédai point à toutes les difficultés qu’ils soulevèrent et je parvius bientôt au camp. Eu y entrant, je pris ma croix et la montrai aux sauvages. Tout de suite, les vieux commencèrent uu signe de croix qu’ils ne savaient plus finir. Ces signes, quelque grotesques qu’ils fussent, me firent plaisir. Les sauvages me touchèrent la main, se réunirent ensuite dans une hutte qu'ils remplirent. Là je baptisai vingt enfants et je fis une instruction à l'assemblée sur la tempérance. Tous voulurent avoir un billet. Je leur parlai ensuite de Dieu. Bref, il était une heure du matin quand je me jetai sur ma couverture. Pauvres gens! comme je regretiai de ne pouvoir rester avec eux plus longtemps! Ils étaient si bien disposés ! mais il fallait me hâter, Je repartis à cinq heures, et

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quand j'arrivai à l’endroit où j'avais soupé la veille, je baptisai encore .uu petit enfant. Là, il se livra un rude combat entre mon estomac et ma bourse. L’estomac demandait à manger; la bourse commençait à s’aplatir. Mon sauvage murmurait, je ne pouvais lui donner du pain. Nous partons. Bientôt nous rencontrons d’autres sauvages ; mon guide s'arrête avec eux, et pendant que je me rafraîchis en buvant de l’eau d’un ruisseau, il prend un chemin de traverse sans que je m'en apercoive. Cinq, dix minutes s'écoulent, et mon homme ne paraît pas. Jugez de mon inquiétude ! Il aura disparu, me dis-je, en emportant tout mon avoir. Je crie, je retourne sur mes pas en courant... Vains efforts. Je rencontre enfin un homme à cheval, qui m’assure que mon sauvage a au moins quatre milles d'avance sur moi. Mon estomac se fiche de plus belle ! 11 me faut refaire ma route... toujours à jeun. Je retrouvai mon homme, et le soir nous arrivâmes ensemble à une auberge où nous pûmes nous rassasier. J’eus le bonheur de régénérer quelques enfants de sauvages campés dans les environs. Ce fut mon bouquet de la journée.

Le jour suivant j'emportai du pain, et sur le bord d’un frais ruisseau je déjeunai aussi confortablement qu’en peut le faire avec du pain sec et de l’eau. Dans la journée je vis quelques familles sauvages campées sur le chemin. Je m’empressai de baptiser les enfants, puis je m'arrètai à contempler un spectacle qui réjouit un moment mon estomac. Les sauvages faisaient sécher de la viande à la fumée. Je leur demandai à quel animal appartenait cette dépouille, Je crus comprendre que c'était à un jeune ours. L'autre partie de moi-même tressllit d’aise ; la bourse s’ent’rouvrait et laissait échapper une pièce de monnaie ; la viande est s1 appétissante pour un homme au pain et à l’eau ! Cependant je prends de nouvelles informations ; certes, cet ours-là avait de bien gros os, de bien longues côtes, il devait venir de l’arche de Noé! Soudain j’aperçois une tête, et l'ours si tendre, si succulent se change en une vieille carcasse de cheval... L'aufre poussa un soupir et ne dit plus rien : son appétit avait disparu.

Tout le long de ma route, je rencontrai des sauvages et des

sauvagesses (ui portaient leurs enfants sur leur dos en allant recueillir des fruits à la montagne Je me fis connaître à eux, je leur demandai de me laisser baptiser leurs enfants, et m'écartant un peu, à l’ombre d’un buisson j'adminisirai le Sacrement à ces chères petites créatures Je changeai en anges ces pauvres esclaves du démon. La cérémonie fime, je continuai ma route, tandis que les sauvages allaient de leur côté. Quelquefois mon guide me disait qu’en nous détournant un peu nous trouverions quelques fanulles. Je le suivais ; nous traversions les torrents sur des troncs d'arbres, des forêts où nous avions de l’eau jusqu'à mi-jambe ; mais au bout de tout cela, j’avais la consolation de baptiser quelques enfants. C'était un doux repos pour moi.

Sur le sr, J'arrivai au bord d’uu lac ; un grand nombre de sauvages y étaient réumis. Je baptisai de vingt à vingt-cinq enfants: 11 était nuit close quand j'eus fini. Je me disposai à me reposer sous une tente sauvage, quand un bon Auglais vint m'inviter à passer la nuit chez lui. 11 me servit un bon repas, en me disant que peut-être je n'avais pas soupé et que, dans tous les cas, après avoir travaillé toute la journée je devais avoir assez d’appétit pour prendre une collation. Je le rassurai, etla manière dont je fis honneur à sa table lui prouva mieux encore que mes paroles que je n'avais pas fait l'immortification de souper deux fois.

À l'aurore, je célébrai la sainte Messe et je traduisis le Pater, l'Ave et le C'redo dans la langue de ces sauvages. Je leur enscignai aussi un cantique que j'avais traduit. Un fait vous prouvera Le désir qu’ils ont de s’instruire. Quelques-uns d’entre eux avaient eu des rapports avec les sauvages de notre Mission sur le Fraser et avaient appris un cantique. Ils s’imaginèrent qu’en traduisant les paroles mot à mot, le cantique devait être parfait, et un soir, je les entendis chanter sur un air connu ces strophes que je n'avais certainement pas composées. Leur bonne volonté me toucha profondément. Je n’oublierai pas cette émotion de surprise éprouvée au bord d’un lac, à la nuit tombante, au milieu de ces pauvres enfants des bois... Je restai trois jours avec eux et je repris ma course.

Au delà du lac je trouvai un autre camp de sauvages. Ils me préparèrent une tente, couvrirent la terre d’un tapis et vinrent en procession me toucher la main. Je baptisai les enfants et j'adressai à leurs parents une instruction. 1ls voulaient me retenir, mais j’allai coucher dans un camp plus éloigné, où j'accomplis encore les œuvres de mon ministère. J'étais arrivé sur les bords d’un troisième Jac. Je le traversai le lendemain dans un canot, le plus grand de tous, mais non le meilleur. Nous étions vingt passagers, et deux d’entre eux furent occupés tout le temps à pomper l’eau qui pénétrait dans notre embarcation. Les sauvages étaient heureux d’être avec le Prèire ; ils raient, causaient avec un entrain extraordinaire. Le nouveau camp où nous arrivions était considérable. Je baptisai les enfants et j’encourageai ces pauvres sauvages à persévérer dans leurs bonnes disposiuons Ah! mon bieuaimé Père, si nous avions du monde, quelles belles Missions on pourrait établir ! J'ai trouvé tous ces sauvages animés des meilleurs sentiments ; tous me pressaient de rester avec eux, d'avoir pitié de leurs âmes, de ne pas les abandonner à leur misérable sort, de leur apprendre à connaitre Dieu et le chemin du ciel. Mon cœur saignait à la pensée que je ne pouvais pas même leur donner un espoir sûr de retour parmi eux!

J'arrivai enfin à Lillooet, où je fus reçu assez froidement par les quelques blancs catholiques établis dans cette place. En revanche, les sauvages m'attendaient avec impatience : j'en trouvai de cent cinquante à deux cents réunis pour me recevoir. La pêche du saumon allait commencer, et ils voulaient me voir avant de se disperser. Le saumon remonte les nvières de ce pays en très-grande quantité ; c'est une des principales ressources des sauvages pendant l'hiver, À mon arrivée, le chef, vieillard de plus de soixante et dix ans, me souhaita la bienvenue au nom de tous, et les autres me serrèrent la main avec une affection et des paroles qui me consolèrent des petites misères que j'avais endurées. Le dimanche, je dis la Messe pour les blancs dans une maison particulière : il y avait une dizaine d’auditeurs de plusieurs nations différentes.

Le lundi, je fis encore un triage parmi mes effeis, Je ne gardai plus que le strict nécessaire, deux couvertures pour la nuit, et ce qu'il faut pour administrer les Sacrements. Les sauvages m'avaient envoyé un cheval pour m’amener dans leur camp, à quelques milles de Zéllooet. Trois chefs, accompagnés de plusieurs membres de leurs tribus, vinrent à ma rencontre et me conduisirent dans leur tente. Il y avait au moins vingt-cinq tentes de sauvages. Après avoir baptisé une vingtaine d'enfants, je parlai à ces pauvres infidèles de Dieu et du ciel, etc. 1] était onze heures du soir quand on songea à manger et ensuite à dormir. Je couchai dans la tente du chef, l’ayant à un de mes côtés, et son frère à l’autre. Pendant la nuit, les sauvages prirent trois saumons qu'ils apportèrent au moment où nous nous préparions à partir. À l'instant, les préparatifs furent suspendus, les chaudrons exhibés et le feu rallumé, et les saumons, coupés en morceaux, dansèrent dans la marmite. Comme de droit, j’eus ma part; on me servit les meilleurs morceaux dans un plat, avec un peu de galette cuite sous la cendre, eten dépèchant mon saumoa, je faisais cette réflexion de saint Paul : Scio esurire et abundare (Ep. ad Philipp. IV, 12), et j'ajoutais comme conclusion : Vive la vie du Missionnaire !

Quand tout fut fini, on leva le camp; une heure après, 1l n'y avait plus une seule tente là où nous avions passé la nuit. J'allai un peu plus loin. Je rencontrai un chef campé avec sa famille ; il m’obligea à passer la nuit au milieu de ses gens. Comme je pus avoir un bon interprète, je leur adressai une longue instruction ; ils étaient contents, et ne savaient comment me témoigner leur reconnaissance ; ils me caressaient, me passaient la main sur l’épaule, en disant: © koukpr / 6 koukpi! 4 chef! 4 chef} que nous sommes heureux / Le lendemain, ce mème chef me prêta un de ses chevaux pour aller jusqu'à la rivière Bonaparte, à une distance de cinquante milles. J'achetai, en passant devant une maison, un pain de deux livres, qui fut pour le jour suivant mon unique nourriture etcelle du sauvage qui m’accompagnait. Le soir, j'arrivai à un petit camp de quatre tentes. Sur-le-champ, sous le pré-

toxie de dire mon office, je m'enfoncai dans un bosquet sur le bord d’un ruisseau, et je me mis à laver ma chemise, mes bas et mon mouchoir ; pendant la nuit, quand je fus sous ma couverture, je repris tout doucement ma chemise à moitié sèche, et le lendemain je me trouvai frais, propre et dispos. C’est généralement de cette façon-là que j'ai donné mon linge à la blanchisseuse.

Sur le midi, nous nous arrêtâämes et nous mangeämes des oignons sauvages avec notre pain, cela suppléait un peu au manque d’eau. À la tombée de la nuit, j'atteignis une ferme tenue par un ancien bourgeois de la Compagme de la Baie d'Hudson. Ce monsieur connait nos Pères depuis longtemps, et leur a toujours rendu service. Je trouvai chez lui une cordiale hospitalité. Voulant ménager tout à la fois mes forces et mes ressources pécumaires, je m’enhardis à lu: emprunter un cheval, pour continuer ma route plus facilement. Ma demande fut immédiatement exaucée : il me dit que son fils était paru l’avant-veille avec une bande de chevaux chargés, et il me conseilla de forcer un peu le cheval le premier jour, et de me joindre à son fils. J'entrai dans ses vues : avec mon cheval, je pouvais m'écarter et voir les sauvages, et regagner le campement du soir pour y prendre ma nournture, ce que je ne pouvais pas faire si je me joignais à un pack-(rain, c’est-à-dire à une des troupes de chevaux ou de mulets qui portent des provisions aux mineurs du Caribou.

De nouveaux embarras m’arrivèrent avec le cheval, c'était la première fois que j'allais me servir d’une monture ; comment m'en tirevai-je ? Imaginez-vous Don Quichotte sur Rossinante : voyez le P. GranDiDier sur sa Rossinante, armé d’une trique et incapable de faire avancer son coursier, lequel était fort, mais paresseux. Au bout de deux milles, ma selle chancelle, et je me demande quelle en est la cause : je m'aperçois que les couvertures qui étaient au-dessous avaient glissé et étaient tombées à terre, et je risquais beaucoup de les imiter. J’appris alors à seller un cheval; je remplaçai les couvertures perdues par mes deux couvertures de lit, et je continuai, comme Don Quichotte, à courir après ma Dulcinée,

c'est-à-dire M. Mac-Lean fils. Les chemins étaient mauvais, pierreux, montagneux, et mon cheval entêté, si bien que la nuit arriva et que le souper n’arrivait point. Je demandai à uu packeteur qui revenait où était Mac-Lean: Au moins à dix milles d'ici, répondit-il. Je poursuivis mon chemin sans rien dire, et je fis un nœud à ma ceinture en guise de souper, Mais la Providence a des voies singulières pour faire trouver un souper comme pour tout le reste. Mes couvertures me prévccupaent souvent. Je m’aperçus tout à coup que la ventrière de mon cheval était trop large, et que mes couvertures avaient disparu... Je préférai revomir sur mes pas pour les chercher que d’aller en avant et de coucher à la belle étoile avec la rosée... pour couverture. Je les retrouvai près de ce packeteur auquel J'avais parlé, L'autre me dit à l'oreille que c'était mon bon ange qui avait tiré mes couvertures près de cet homme, afin qu'il me donnât à mangor. En effet, je demandai l'hospitalité, qui me fut généreusement octroyée, et je trouvai nourriture et compagnie.

Le lendemain je courus encore à la recherche de mon inirouvable Mac-Lean. Mais Dieu veillait sur moi avec un soin tout paternel. Une compagnie de packeteurs français me rencontra, et l’un d’eux eut compassion de moi : 1] m'’invita trèspoliment à me joindre à eux et à faire route ensemble; j’acceptai cette offre avec reconnaissance. Mon cheval me donna de nouvelles inquiétudes. 11 ne voulait pas rester avec les autres chevaux, et tous les matins 1l me fallait trotter dans la rosée pendant deux ou trois heures pour le retrouver ; le soir, mes pieds n'étaient pas encore secs. J'ai été bien traité dans cette compagnie. On m'avertissait du voisinage des indigènes, et je partais à travers champs pour les visiter, baptiser les enfants, et je revenais auprès de la bande. Trois nœuds faits à l’extrénnté de la corde qui servait de bride m’avaient donné le secret de faire marcher mon cheval.

Notre nourriture consistait en galettes, fayots et lard salé, le matin ; lard salé, fayots et galettes, le soir, et ainsi de suite chaque jour. Le temps était terriblement chaud, et quand nous passions dans les forêts de sapins brûlés, on cuisait lit

téralement dans son jus. Plusieurs fois j'ai failli rester sur place. Plus nous avancions, plus ma santé laissait à désirer ; les privations, les variations atmosphériques, froid glacial pendant la nuit, chaleur étouffante pendant le jour, tout contribuait à m'accabler. Une fois, la chaleur était réellement étouffante, mon sang bouillonnait dans mes veines, ma téte était en feu. Soudain, ma vue se troubla, mes oreilles bourdonnèrent, la sueur me prit, je ne vis et n’entendis plus rien: j’eus à peine le temps de sauter à bas de mon cheval, j'appuyai la tête contre la selle, et, pendant cinq minutes, Je crus que ma Mission allait se terminer là. Mais, grâce à Dieu, peu à peu tout rentra dans son état normal, et je pus continuer mon chemin. Plusieurs accidents du même genre n'ont pas eu de plus funestes conséquences.

Les routes sont bonnes en de certains endroits, mais réellement affreuses dans d’autres: ce sont de vrais casse-cou. Le terrain est pierreux et généralement couvert de sapins. Ce n’est pas un sol de première qualité, cependant 1l peut porter les principales productions nécessaires à la vie, telles que le blé, l'orge, l’avoine, les pommes de terre et autres légumes. Il y a beaucoup de gibier, d'ours en particulier ; c’est l'ours noir qui domine. L’ours noir n’attaque pas l’homme, à moins qu'il n'ait des petits à défendre ou qu'il ne suit provoqué par la faim.

Après avoir bien chevauché, nous arrivâmes à une place nommée le Petit-Lac, à huit nulles de Quesnel. I s’y trouve une agglomération de maisons et les principaux dépôts de provisions. Comme il y a beaucoup de plantes vénéneuses dans le pays, et que le fourrage est rare, je me décidai à renvoyer mon cheval à quelques milles plus bas, où le terrain est plus plantureux. Je fis un paquet de mes couvertures et du reste, et je le mis sur mon dos; ce fut dès lors mon unique mode de transport, quoique ce ne fût pas le plus agréable, surtout avec des bottes qui m’écorchaient les pieds, et des chemins où on enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux. C'était le commencement du pays minier qu'on nomme le Caribou. J'allai faire une visite aux sauvages blancs qui cher-

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