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chent l'or, et voir s’il leur restait encore un pen de foi. Hélas ! trois fuis hélas ! ils sont pires que les pauvres sauvages que j'avais visités !
En quittant le Petit- Lac j’entrai donc proprement dans le pays minier: j'en pris les habitudes. Vous ne m'auriez pas reconnu, si vous m’eussiez rencontré sur le chemin avec une espèce de bonnet en laine noire sur la tête (j'avais perdu mon chapeau en route}, une cravate noire, une chemise en laine rouge et noire, une pare de pantalons qui avaient été noirs autrefois, mais qui s'étaient argentés et qui étaient décorés d’une paire de mitasses en toile blanche, depuis le genou jusqu'aux souhers, et par-dessus tout cela mettez une vieille capote que le P. Evraz tira d’un honteux oubli, à Montolivet, lors de mon départ pour l’Angleterre, et par-dessus cette capote placez un paquet de cinquante livres sur le dos du voyageur, noircissez la peau du P. GranDinrer, déjà si éclatante de blancheur à Marseille, et vous aurez le portrait de ma Révérence, très-peu respectable, je vous assure. Mais on n'y regarde pas de s1 près dans ce pays-ci. Si les bourbiers, les rochers, les chutes sont poétiques, vus de France, je puis vous certifier qu'ils ne le sont guère quand on y est enfoncé jusqu'aux genoux ; bien heureux est-on quand on n'est pas crotté jusqu'aux aisselles, Le pays est montagneux, le climat pluvieux par excellence, et les routes sont essentiellement boueuses. Les chevaux se font des escaliers dans la route, ils posent tous le pied au même endroit, et cet endroit, so creusant de plus en plus, devient un petit réservoir d’eau où toutes les pluies s’écoulent et demeurent, de sorte que pour marcher à sec les piétons sont obligés de sauter de tronc d'arbre en tronc d'arbre, et quand ils sont humides ou que ce sont des racines, le pied glisse et l’on nage dans la fange. Un cours de gymnastique ne serait pas de trop pour ceux qui auraient une vocation prononcée pour être Missionnaires de mineurs, Quelquefois on met le pied sur un tronc d'arbre, et ce tronc d'arbre, mis en mouvement, glisse tout doucement au milieu du marécage et vous dépose plus où moins proprement dans la boue. Cela m'est arrivé plus d’une fois. Je vou-
lais me relever, et pour cela appuyer ma main sur un fond solide, mais j’enfoncais toujours et je ne touchais pas le fond, de sorte que l’on était obligé de venir à mon secours, car je n'avais pas cru prudent, après un premier jour de marche, de continuer à voyager seul, et je m'étais joint à une compagnie de mineurs. La route est semée de carcasses de chevaux : les uns morts dans la boue, d’où ils n’ont pu se tirer, les autres de fatigues, d’autres empoisonnés, etc. Les ponis ne coùtent pas cher, pas plus que la route elle-même. On coupe les arbres à un pied de terre et le chemin ainsi frayé est intitulé : route excellente, parce qu'on peut voir clair devant soi quand on s6 casse le cou en descendant les côtes. Les ponts ne sont que des arbres ébranchés, non équarns, placés en long les uns au bout des autres, de sorte que, quand les piétons passent c’est un tour de force que de ne pas se crotter ; pour les chevaux c’est encure pis. Il n’y a guère de pack-frain qui traverse ces ponts roulants sans avoir trois ou quatre chevaux qui perdent l'équilibre, sautent dans le marais et s’enfoncent jusqu'à mi-ventre ; alors on décharge l’animal, puis on le prend, l’un par la bride, l’autre par la queue, et un troisième commence à fouetter. Si le cheval est épuisé et ne peut pas sortir du bourbier, il y reste et y meurt. D'autres se prennent les pieds entre les troncs, et alors on coupe le pont à coups de hache, jusqu’à ce que l'animal soit délivré.
En arrivant à Quesnel, j’allai loger chez un Français. Je fus assez bien reçu pour mon argent, et le suir j'eus l'avantage d'avoir une cellule à part pour prendre mon repos; voici comment : j'étendis mes deux couvertures sous le comptoir.
Le lendemain nous partimes pour Xesthley’s-Creek qui est le premier endroit minier du Caribou. La route m'offrit dans toute leur splendeur les merveilles que je vous ai décrites. Jugez-en quand je vous dirai que, pour faire 20 milles, nous avons marché depuis neuf heures du matin jusqu’à sept heures du soir et que nous étions épuisés. Nous payèmes notre souper et notre déjeuner une piastre et demi pièce, et nous repartimes le jour suivant pour Autler-Creek, qui est le centre, la capitale du Caribou. À sept heures du matin, nous étions
en route et nous avons marché jusqu’à huit heures et demie du soir sans manger. En quittant Æeithley's-Creek nous eùmes 10 milles de chemin à gravir par une pente aussi rapide que celle de Ja colline de Notre-Dame de la Garde. Elle nous amena sur une hauteur qui domine toutes les montagnes environnantes ; de là elles vous apparaissent dans la plaine. En face, on voit les premières rangées des montagnes rocheuses qui ne sont plus qu’à 40 ou 50 milles de distance; ces montagues se succéduent l’une à l’autre aussi loin que la vue pouvait atteindre, blanches de neige. Ah! me suis-je dit, peutètre derrière ces masses énormes y a-t-il quelques-uns de mes Frères qui travaillent de leur côté à sauver les âmes, peut-être de mes Frères de noviciat, de scolasticat, d’oblation ! des Frères que je ne reverrai probablement pas sur cette terre! Adieu, Frères bien-aimés ! adieu, vous, pauvres sauvages qui avez été mes espérances et mes premières affections avant que l’obéissance m'assignèt vos Frères de ces pays-ci pour ma part dans la vigne du Seigneur! Vous tous, je ne vous oublie pas, quoique je soi séparé de vous, Priez aussi pour moi et mes sauvages. Et j’envoyai cette salutauon à mes Frères de la Rivière- Rouge. Ah! mon Père, ce me fut une grande consolation de me retrouver dans mon isolement avec le souvenir de mes Frères ; je n'étais plus aussi seul! je me sentis fortifié, encouragé intérieurement. Que n'aurais-je pas donné pour revoir ces chers Frères! C’est surtout quand on est abandonné à soi-méme que l’on sent le bonbeur d’appartenir à une famille comme la nôtre : on se rattache de toutes ses forces à ce qui peut en rapprocher, à ce qui peut en rappeler le souvenir, et ce souvenir est un baume pour le cœur dans les moments de détresse et d'affliction; c’est une source de force, quand le découragement nous saisit, c'est une consolation indicible dans l'isolement où nous nous trouvons. La pensée de mes Frères renvuvela toute mon énergie, et je continuai mon chemin en regardant le ciel, là où il n’y a plus de séparation, plus d’isolement, plus de souffrance et où tous, je l’espère, nous nous retrouverons pour bénir Dieu et nous aimer tous eu lui.
De cette montagne nous aperçümes de belles prairies ver-
doyantes, et ce fut une exclamation de joie qui nous échappa à cette vue, car nous n'avions fait que marcher sur des pierres ou dans la boue, et nous allions avoir la jouissance de marcher sur un tendre gazon. Mais quel désenchantement quand en arrivant à ce gazon nous le trouvämes inondé ! Nous enfoncions dans l’eau jusqu’à la cheville. 11 paraît que le sommet de ces montagnes abonde en sources d’eau, les pluies fréquentes, jointes à la fonte des neiges, les changent en ruisseaux, et l’eau se répand de toutes parts. Nous rencontrâmes un Français qui revenait d’Awfler-Creek, et nous lui demandâmes combien il y avait encore de milles : Quatre ou cing, nous répondit-il, et nous devions arriver avant la nuit Nous marchons, nous traversons des marais, des ruisseaux, et point d'Autler. La nuit arrive : nous ne distinguons plus rien devant nous; nous marchons l’un derrière l’autre, nous nous enfoncions dans le vase; nous étions harassés. Je ne vous parle plus de nos chutes en sautant d’un arbre à l’autre, on n'y faisait plus attention. Nous alhions camper au milieu de la boue et du bois, quand on apercut quelques lumières au loin. Nous arrivämes enfin au bas de cette fameuse montagne au pied de laquelle roule le petit ruisseau appelé Aufler. Nous le traversons sur un arbre presque perpendiculaire, où nous sommes obligés de nous accrocher aux branches pour ne pas aller finir la journée au milieu de ses eaux.
Après quelques moments d'atiente, nous étions autour d’une bonne table et nous en avions besoin. Je passai la nuit dans cette maison. Le lendemain, je restai enveloppé dans mes couvertures jusqu'à midi : je m'occupai à raccommoder mes pantalons et ma capote qui s’en allaient en morceaux. C'est un trésor que de savoir mettre un bouton et boucher un trou! Pour cirer mes souliers, j'allai les laver dans le ruisseau. Je sortis ensuite pour voir cette fameuse ville ; c’est un ramassis d’une trentaine de maisous qui sont presque toutes ou des magasins ou des lieux de jeux ou de boisson. Je ne connaissais personne, ni catholiques, ni Français. Dans ce pays, 1l est difficile de connaitre la religion d'un homme. I est là non pour pratiquer sa religion, mais pour faire de L'or ; l'or, l'or,
c’est le Dieu de l'endroit, c’est le Dieu du pays. Tout ce qui n'a pas rapport à l'or, n'est pas digne d'attention. It y a à Autler le siége d'une Compagnie française ; mais comment m'y introduire? Le premier avec qui je fis connaissance, était un médecin qui ne savait pas trop s’il croyait en Dieu : il me demanda de lui en prouver l’existence. Il en vintensuite à m'insulter en me jetant à la face Les scandales qui ont été commis par des personnes appartenant au clergé ou aux ordres religieux. Je lui répondis peu de chose : je ne voulus pas discuter avec un homme de cette trempe, qui ne croyait pas à l’existence d’un Dieu.
Je ne restai qu’un jour à Autler-Creek, parce que chaque repas me coûtait 2 piastres et que je ne voyais pas la possibilité d'exercer mon ministère. Je me rendis à William's- Creek, où je connaissais des Irlandais catholiques du Æort- Yale, qui se trouve dans notre Mission du Fraser. Avant de parur, J’achetai un pain d’une livre qui me coûta 1 piastre. Je ne pus pas même le manger en entier, tant il était bon! Je repris mon paquet et je continuai mon chemin à travers les monts ; vers la fin du jour, j'arrivai à Walliam's-Creek, qui est encaissé entre deux montagnes laissant juste assez de place pour voir le ciel. Je fus très-bien accueilli par mes connaissances ; je passai avec elles trois jours que j'employai à visiter tous les catholiques du creek. Je reçus de ces chers Irlandais un peu de poudre d’or qui me permit d'accomplir mon retour d'une mauière plus confortable ; c'était sans doute le premier présent que les mines du Caribou faisaient à un ministre de Jésus-Christ.
Voici en quelques mots les procédés qu'emploient les mineurs pour obtenir l'or. Ils prennent avec eux un sac de farine, un peu de lard, une poële à frire, un pic, une pelle et un grand vase en fer-blanc. ils s’aventurent ainsi dans les bois, et quand ils arrivent dans un endroit où le sol leur paraît aurifère, ils creusent jusqu’à ce qu'ils atteignent le roc. Ils recueillent la terre qui recouvrait le roc et la lavent en rejetant la boue et les pierres, l'or reste au fond. Si le placer est riche, ils y établissent leur tente, coupent des arbres, taillent
des planches qu'ils disposent en canaux. L'eau qui passe dans ces canaux lave la terre aurifère, et à leur extrémité dépose lor dans un double fond, parsemé de trous. Quelquefois les mineurs mettent toute une saison pour préparer tout ce qui est nécessaire à l’extraction de l'or. L'or du Cartbou n’est pas ordinairement en poudre : 1 forme de petits grains. Des mineurs travaillent souvent des heures entières sans rien obtenir, tandis qu’à côté d’eux d’autres recucillent jusqu'à dix, vingt, trente onces d’or par jour. I] y a de l'or en quantité au Caribou, mais pour l’obtenir il faudra beaucoup de peines et de suuffrances. J'ai vu les mineurs à l’œuvre, et je n'aurais pas accepté le salaire qu’on leur donne pour le travail qu'ils sont cbhgés de faire ; dans l'eau jusqu’à mi-corps, à la besogne de six heures du matin à six heures du soir, ils ont à peine de quoi manger, tant les vivres sont rares Cette année il n°y avait plus de farine au Caribou, et celle que Pon y transportait était déjà vendue à 7 fr. 50 c. la livre.
Pendant mon séjour, j'ai essayé d'élever l'esprit des catholiques pour un moment au-dessus de l'or, maus je n’ai obtenu que de vagues réponses. La saison est trop courte, direni-1ls, pour que nous ayons le temps de remplir nos devoirs religieux ; quand nous redescendrons, nous le ferons Ils redescendirent ettrouvèrent d’autres prétextes… J’allai visiter un autre creek, vecupé par des mineurs, parmi lesquels on comptait unc douzaine d’Irlandais catholiques. Ils me reçurent très-bien, me procurèrent toutes les douceurs possibles dans ce pays de privation; mais quand je touchai à la corde sensible, quand je les pressai de remplir leurs devoirs, je ne rencontrai qu'indifférence.
Comme les places que j'avais visitées étaient en plein rapport, que les mineurs s’y étaient fixés, et que, par conséquent, ils auraient pu, s'ils l’avaicnt voulu, se servir de mon ministère, je ne crus pas devoir aller plus loin dans les creeks récemment découverts, où lesmineurs étaient occupésà s'établir et dont on ne distinguait les chemins qu’aux coups de hache que les mineurs avaient donnés à droile et à gauche. 11 pouvait certainement y avoir des catholiques, mais au milieu de
leurs travaux, m’auraient-ils montré moins d’indifférence ? De plus, je sentais ma santé chanceler. Je revins donc à Autler- Creek.
Je n’eus d'autre maison pour me retirer que celle d’un pauvre nègre protestant ; il fut très-hospitalier. Sa demeure consistait en quelques piquets auxquels étaient cloués des bardeaux faits à la hâte et qui laissaient l'air circuler en pleine liberté; le plancher était la terre nue, mon siége un tronc d'arbre et mon lit mes deux couvertures étendues sur le sol. L’humidité était telle, que le matin mes couvertures étaient trempées. Aussi les rhumatismes sont-ils à l’ordre du jour. Mas, comme dit le R P. Fovquer, cela ne fait pas mourir. Pendant la semaine que je passai à Autler, je fils connaissance avec quelques catholiques, et bientôt je fus en état de visiter toutes mes ouailles, qui étaient en assez grand nombre. Mais elles n’écoutèrent pas ma voix, et trois d’entre elles seulement vinrent se confesser. C’est plus que je n’osais espérer après l’accueil qui m'avait été fait. Ce me fut une grande consolation de pouvoir leur donner la sainte communion en présence des trente autres catholiques qui avaient daigné se rendre à la Messe le dimanche. Un plus long séjour aurait pu amener de meilleurs résultats, mais les forces commençaient à me manquer. Je ne dormais plus, et en me levant, je sentais tout tourner autour de moi. Il était temps de partir si je voulais retourner sûrement Je pliai donc bagage et remontai la terrible montagne. À son sommet, je respirai plus librement. Je m'arrètai chez un Français qui m’offrit de partager sa couche. et je montai littéralement au troisième ciel ; je touchai le toit avee ma main, C’était un lit à trois étages, occupés parsix habitants. Le lendemain, j'allai coucher à Quesnel, où je m'arrétai pour me reposer Pendant ce temps, je raccommodai une seconde fois mes pantalons ; les fils ne tenaient plus. Je passai un jour entier à cette agréable occupation, roulé dans mès couvertures. Ensuite, je me mis à la chasse de tout le gibier prohibé qui s’élait propagé d’une manière effrayante. Rien que dans un bas, il y avait une compagnie de cinquante grenadiers, et je vous assure que ce sont des hôtes très-incom-
modes, qui ne laissent pas jouir d’une seule minute de repos. Mes pauvres bas étant usés, je déchirai un sac de farine en deux et je m’en entourai les pieds en guise de bas. Je me remis en route.
Deux jours après avoir quitté Quesnel, je rencontra M. Begbie, le grand juge de la Colombie britannique. 11 me remit deux lettres du R. P. Fouquet ; l'une d’elles m’annonçait la plus triste nouvelle que put recevoir un Oblat, la perte de notre bien-aimé Père. Ah! ce fut une heure bien douloureuse pour moi, une heure pleine de découragement que celle que je passai à relire chaque mot de cette lettre, à pleurer celui que je ne devais plus revoir, et à me rappeler toutes les arconstances où j'avais eu le bonheur de l’approcher... Enfin je surmontai ce premier mouvement de douleur, et des pensées plus consolantes y succédèrent.…
A la tente ronde je retrouvai mon cheval ; j'avais hâte de lui confier mon paquet et ma personne, et je me rendis au fort Alexandre, seul, sans guide, sans compagnon, par un petit sentier fréquenté seulement des sauvages et des ours. Sur le soir, je m'arrétai. Je charriai une bonne provision de bois pour entretenir le feu qui devait éloigner les ours et remédier à la rosée abondante qui tombait sur mes couvertures et les traversait. Mon souper consista en un morceau de pain ; après quoi je dis mon office à la clarté du feu. Mais comme J'avais peur que le cheval ne se perdit dans le bois, je lui passai au cou une courroie à laquelle j'avais attaché mes deux étriers en fer, desorte que le bruit qu'ils faisaient en frappant l’un contre l’autre suppléait au manque de clochette, et quand l’anumal s’écartait au loin, je sortais de mon lit et j'allais le chercher.
Le jour suivant, après une journée dure entre les dures, j'arriva au fort Alexandre, où je fus bien accueilli. Mais les sauvages ne voulurent pas me laisser baptiser leurs enfants. Quand tu viendras pour rester au milieu de nous, me dit le chef, alors tu feras tout ce que tu voudras de nous; maïs tant que tu ne feras que passer, le baptême que tu donnerais à nos enfants ne ferait que les rendre pires qu’ils ne sont. Reste ici, instruis-nous, baptise-nous ; prends soin de nous, et nous se-
rons heureux. Mais si tu veux t'en aller, tu ne baptiseras pas nos enfants. J'eus beau dire et beau faire, je ne pus rien ob. tenir. Tiens, me dit-il, vois-fu ce chapelet, cette échelle catholique ; autrefois je le connaissais, je savais ce que cela voulait ire; depuis que notre prêtre est parti, nous avons été délaissés et nous ne savons plus rien; nos jeunes gens boivent et s’enivrent, nos femmes se prostituent aux blancs; pourquoi ? C'est qu'il n’y a point de prêtre parmi nous. O toi qui dis que tu nous aimes, qui dis étre venu pour nous, aie donc pitié de nous, reste avec nous ef enseigne-nous à connaître et à aimer Dieu, et à devenir bons. Oh! mon bien-aimé Père, comme je souffrais de ne pouvoir accéder à des sollicitations si pressantes! Mais que pouvons-nous faire ? Pour tout le territoire de l’Amérique qui se trouve de ce côté-ci des montagnes Rocheuses, depuis Vancouver jusqu'au pôle, nous ne sommes que quelques Oblats, etcombien de milliers de sauvages embrasseraient avec joie notre Religion s’il y avait des Missionaires pour leur annoncer la bonne nouvelle! Hélas! si nous avions ici les miettes qui tombent de la table de l'Eglise de France, qui sont foulées aux pieds, avec quelle ardeur nos pauvres sauvages les recevraient! Souvenez-vous de nos pauvres sauvages, qui n’ont d'autre espoir qu’en vous et dont le salut est entre vos mains...
Ne pouvant rien faire avec ces infortunés sauvages, et n'ayant ni le temps, ni la santé nécessaires pour monter au fort Georges, situé à huit ou dix journées plus au nord, sur le Fraser, je redescendis à Williams Lake. Lorsque je quittai le fort Alexandre, je fus témoin du rapide changement que quelques heures apportent dans la température : il faisait une chaleur excessive, et daus une demi-journée trois orages terribles me passèrent sur le dos, pluie torrentielle, grêle grosse comme le pouce, éclats de tonnerre effrayants, rien n’y manquait; les chemins étaient changés en torrents; j'étais trempé jusqu'aux os, malgré mon manteau : c'était une de mes couvertures fendue au milieu et que je glissai sur mes épaules au moyen de ce trou.
De William’s Lake je suivis le chemin du Fraser et je m’en TH 9
allai par monts et par vaux, perdant tout en route, aujourd’hui mon portefeuille, demain mes cahiers, tantôt trottant sur le dos de mon cheval, tantôt le portant presque en gravissant les montagnes, tantôt couchant dans une bonne maison, tantôt au milieu des bois, sans avoir rien à manger, tantôt recevant une bonne nourriture, tantôt n'ayant que des fruits sauvages et du saumon sec.
En quittant Lillooet je continuai à suivre le Fraser, mais je inissais mon voyage comme je l'avais commenté, c'est-àdire à pied ; j'avais reconduit ma fidèle monture à son propriétaire, en l’assurant de ma reconnaissance. Mais à défaut de cheval je pris un sauvage pour porter ma malle, 1} me fit passer par des chemins affreux, perpendiculares au Fraser, dont les flots impétueux tournoyaient en se couvrant d'écume. Parfois il fallait se pencher sur l’abime pour éviter un rocher qui s'avançut sur le chemin ; ailleurs il fallait grimper sur une montagne à pic où le sentier n’était que des pierres d'ardoises qui glissaient sous les pieds et allaient se perdre dans le gouffre ; un seul faux pas, et on les aurait suivies sans aucune chance d'échapper à la mort; là, le chemin était tombe daus la rivière, et les sauvages avaent creusé un trou dans le flanc de la montagne, juste pour y mettre le pied. Pour suivre ce dangereux escalier 1l fallait se coller autant que possible, se pencher à ras sur la montagne : au-dessous de soi, une pente de deux cents pieds terminée par des rapides où le Fraser fait des entonnoirs, et pas le moindre petit brin d'herbe ou la moindre branche pour vous aider à vous sauver. Je parvins, avec la gräce de Dieu, à me tirer de tous ces mauvais pas, et j'arrivai à ma chère Mission dans le courant d'octobre, après une absence de plus de trois mois. J'avais baptisé à peu près trois cent trente à trois cent cinquante personnes, enfants ou malades à l'extrémité, administré l’Extrème-Onction à quelques malades, entendu trois confessions et donné deux communions. .
Mes pauvres sauvages de Fort-Hope furent bien contents de me revoir. Le lendemain, ils me conduisirent à Vew- Westminster où je surpris le R. P. Fouquer et le R, P. Jaxoz. Après
quelques jours de repos, la fatigue se fit sentir plus fortement, et je dus garder le lit. Un docteur consulté recommande l'inaction la plus absolue et bien des choses qui ne pouvaient pas se faire. Ce qu'on pouvait faire on le fit, et le reste on le laissa à la garde de Dieu. Maintenant je suis mieux et je désire retourner bientôt au combat. Le R. P. Fouquet m'a envoyé à Saint-Joseph d'Esquimalt. Le R. P. Panosy tâche d’adoucir mes douleurs d'estomac en y mettant de temps en temps des cataplasmes de bœuf frais. J'espère qu'à l'arrivée du R. P. D'Hensowz, je serai en état de reprendre les armes...
Charles GRANDIDIER, O0. M. 1.
IV Avant de s'éloigner des Missions du Pacifique pour venir en France, le R. P. D'HERBOMEZ en avait confié le soin et la direction au R. P. Fouquer. Ce sont les lettres de ce Père qui nôus instruiront des événements que présente l'histoire de ces Missions pendant l'absence du R. P. D'HERBOMEZ. Mais on nous permettra de remonter à quelques années et d’analyser rapidement l’ensemble de la correspondance du R. P. FOuQuET depuis son arrivée à Saint-Joseph d'Esquimalt. Elle offre les détails les plus intéressants. Commençons par une lettre adressée à Mer Grannin, lorsque le P. FovQuET se trouvait encore sur les bords de la rivière Colombie, le 6 décembre 1859, se dirigeant vers Saint-Joseph.
Re Je ne puis m'empêcher d'admirer Ia coïncidence qui va me faire exercer le saint ministère non loin de vous, et je puis dire dans le même champ. Vous avez dû apprendre à Marseille que nous irons tôt ou tard parmi les Indiens de la Colombie Britannique, et voilà que je lis, dans des ouvrages que je me suis procurés en route, que ces sauvages appartiennent en grand nombre à la même souche que ceux de l’île à la Crosse. Que j'aie le plaisir de vous traduire quelques-uns de ces passages : La langue des Talsulies est un dialecte de la famille des Chippewyan, si répandue dans le nord de l'Améri-