‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 16 sur 31 · Deanoiresterres, p · texte numérisé non relu

Deanoiresterres, p

INTRODUCTION t7

portes. Cest là que vont tendre désormais tous ses efforts. Nous allons le voir, pendant plusieurs années, avec une ténacité, une adresse merveilleuses, faire ainsi sur plusieurs points à la fois le siège de la ville.

Carouge, un des faubourgs de Genève, appartenait alors au roi de Sardaigne, et Châtelaine était à la France. Déjà en 1758, une troupe française avait donné quelques représentations à Carouge. L'idée était bonne : Voltaire y voulut un établissement plus durable, et dès qu'il se présenta un entrepreneur, il Tadressa au marquis de Chauvelin, le même que nous avons vu figurer parmi les spectateurs de Tournay, pour obtenir de la cour de Turin Tautorisation nécessaire. Le 27 janvier 1761 , il écrivait à l'ambassade : « Le porteur a une troupe catholique : il peut donner du plaisir sur terre de France ; mais les terres de Savoie sont plus à sa portée. S'il peut s'établir à Carouge, petit village aux portes de Genève, il croit nos plaisirs assurés et sa fortune faite. U demande donc votre protection. belle ambassadrice, actrice charmante, portez nos prières à M. de Chauvelin ; favorisez un art dans lequel vous daignez exceller ; confondez les hérétiques qui prêchent contre la divinité de Jésus-Christ, et contre Athalio et Polyeucte. La descendante du grand Corneille, qui est aux Délices, vous conjure, par les m&nes de Ginna et de Chimène, de procurer une église dans Carouge au sacristain que nous vous dépêchons. »

La même année, infatigable, il dirigeait une autre attaque du côté des frontières de France. Notre résident à Genève y M. deMontpéroux, — décidément la diplomatie était du complot, — avait formé quelques années auparavant le projet d'établir un théâtre à Châtelaine, et n'y avait renoncé que sur les instances du Conseil. Voltaire reprit cette idée, et s'en fit Tardent promoteur. Une salle fut construite en 1761. On le voit, dans une lettre du 14 juin, se plaindre au syndic des États de Gex de son peu de solidité.

Que pouvait faire le Consistoire pour répondre à toutes ces manœuvres? H se sentait impuissant. Comment empêcher les habitants de sortir de Genève pour se rendre au spectacle? Il voulut du moins se venger sur les acteurs, qui avaient Timpudence de loger en ville, et sur ses instances, par une décision du 18 juillet 1765, le Conseil leur donna huit jours pour déguerpir. Il se plaignit également des voituriers, qui, en transportant les spectateurs à Châtelaine, se rendaient complices de l'œuvre de Satan. Plaintes sans effet, taquineries mesquines, plus propres à faire rire des pasteurs qu'à gêner beaucoup leurs adversaires. La vénérable assemblée allait bientôt passer par d'autres épreuves, et subir une plus grave confusion.

En 1766, il y eut des troubles à Genève, une petite guerre civile. Parmi ses causes multiples, «dont la plupart nous importent ici fort peu, citons

cependant les démêlés amenés par la condamnation de VÉmile. Il y eut comme toujours médiation. Les voisins intervinrent, Berne et Zurich, ia Sardaigne, enfin la France, représentée par M. deBauteville, notre ministre à Soleure,et comme déjà en 1738, les négociateurs demandèrent la comédie pour se désennuyer. Ils étaient les maîtres. Une salle en bois fut construite, à peu près à l'eiidroit où s'élève le théâtre actuel : lorsque les représentations s'ouvrirent, on devine la joie de Voltaire: « Le théâtre est dans Genève. En vain Jean-Jacques a-t-il joué dans cette afiaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent lever la tête : lorsqu'on donne Tartufe^ le peuple choisit avec transport les allusions qui les concernent. »

Cependant toute la ville n'applaudissait pas également à cette défaite du Consistoire : les sentiments étaient fort mélangés. Selon M. Desnoiresterres, le menu peuple était devenu plutôt hostile, et ne pouvait s'empêcher de comparer la demicomplicité des magistrats, leur indulgence pour tout ce beau monde qui depuis des années s'amusait autour de Voltaire, avec la rigueur déployée jadis contre les petites gens, maîtres à danser, barbiers, tailleurs, impitoyablement notés par la censure ecclésiastique. Sans compter que cette intervention étrangère venait froisser le sentiment national. Une partie de la population

Tt INTRODUCTION

était donc ou indifTérenie ou franchement hostile, et ne tarda pas à le prouver. Laissons ici la parole à H. Desnoiresterres^ :

(( La salle était toujours comble, et Rosimond faisait les meilleures recettes, lorsqu'un soir de février 1768, vers les six heures, le ciel est tout à coup traversé de lueurs blafardes : c'était le théâtre qui flambait. Chacun accourt pour éteindre rincendie, armé de seaux, «seilles ou seillots ». Mais lorsque Ton sut qu'il ne s'agissait que de la salie de la Place Neuve, les seaux tombèrent des mains, et ces mêmes gens, si bien disposés tout à rheure, de dire en ricanant : « Ah ! c'est le théâtre qui brûle ! Eh bien ! mes beaux messieurs, que ceux qui l'ont voulu l'éteignent ! » Ces paroles, l'on n'a pas de peine à le croire, irritèrent au plus haut point le patriarche de Femey, qui s'écria : « Ah ! cette Genève, quand on croit la tenir, tout vous échappe ! Perruques et tignasses, c'est tout un ! » Il parle de cet événement dans sa correspondance : « Les Genevois, dit-il, se sont avisés de brûler le théâtre qu'on avait bâti dans leur ville pour les rendre plus doux et plus aimables. » En effet, cet incendie ne fut pas le résultat d'une imprudence, d'une circonstance due au seul hasard. Le feu fut bien mis au théâtre, intentionnellement, et pour supprimer d'un coup cette cause de damnation. Mais par qui ? C'est ce qu'on ne put savoir. »

i. Voltaire et Genève^ p. 105.

Ainsi la victoire que Voltaire croyait tenir lui échappait encore. Il fallut se rabattre snr Châtelaine ; mais pour éviter le retour de pareils accidents, l'anden théâtre de bois fut remplacé par une construction en pierre. Le goût du spectacle était tellement entré dans les mœurs, qu'on s'y portait en foule. Les représentations commençaient à trois heures : dès qu'elles étaient terminées, c'était chaque fois un long défilé de voitures courant au galop vers Genève, afin de rentrer en viUe avant la fermeture des portes ^ Les œuvres de Voltaire faisaient naturellement le fond du répertoire. Il s'y montrait souvent. On le voyait assis dans la coulisse, assez mal dissimulé derrière un décor, animant ou gourmandant les acteurs, et s'attendrissant tout le premier aux beaux endroits. C'était pour lui une perpétuelle ovation. Il eut même avant de mourir la satisfaction de montrer aux Genevois la tragédie dans tout son éclat, avec l'inimitable Lekain, son interprète préféré, qui vint jouer quelque temps à Châtelaine. Ce fat le coup de grâce pour le Consistoire. Qui pouvait résister à une pareille tentation ? Même des pasteurs se glissaient dans la foule, et revenaient pleins d'enthousiasme.

Les événements qui suivirent, bien que posté* rieurs à la mort de Voltaire, peuvent être men-

Page 1