Voir Marc Monnier
Tous ceux qui étudient la Lettre à d*AJembert doivent donc la rattacher aux autres incidents bien connus de cette interminable querelle ; M. Saint- Harc Girardin en a spirituellement résumé l'histoire. On peut, comme il Ta fait, remonter fort loin, jusqu'au paganisme, et rappeler le père de toute poésie épique ou dramatique, Homère, banni de la cité idéale de Platon comme corrupteur. On peut mentionner un passage des Tus^ ctilanes (IV, 32), où « Cicéron se moque de la prétention que la comédie avait déjà de son temps d'être une école de mœurs et d'enseigner Fart de réprimer les passions ». On cite également le célèbre passage de la septième lettre de Sénèque à Lucilius. Mais ce que Sénèque réprouve, ce sont les jeux sanguinaires du cirque; Platon est dans l'utopie, Cicéron s'est plus d'une fois démenti ; et ce sont là des opinions isolées, non une doctrine.
Pour voir dans l'antiquité une condamnation formelle des spectacles, il nous faut arriver au christianisme. Rien de plus éloquent, de plus mérité à coup sûr, que l'anathème lancé contre eux par les Pères et les Apologistes. Considéré même dans ses manifestations les plus nobles, le drame ancien, celui d'Eschyle et de Sophocle, tout imprégné de l'esprit du paganisme, serait k leurs yeux condamnable. A plus forte raison, si l'on songe à ce qu'étaient parfois les représentations. Leur cruauté nous confond comme leur licence. Habitués à savourer les égorgements du
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cirque, les Romains en étaient venus à ne plus pouvoir goûter la simple représentation artistique de la douleur et de la mort. Il leur fallait du vrai. Ce réalisme horrible ensanglanta plus d*une fois même la scène des pantomimes ^ L'impudicité n'était pas moindre. Déjà du temps de Gaton d'Utique, le peuple avait coutume, dans les Jeux Floraux , de réclamer à grands cris des actrices nues. On fit mieux plus tard : les ébats amoureux des héros mythologiques furent donnés dans leur entière crudité. Que Thorreur pour ces jeux inouis fût chez les chrétiens un article de foi, on le comprend sans peine. Tertullien, Gément d'Alexandrie, Minulius Félix, saint Cyprien, saint Âmbroise, saint Augustin, saint Jean Ghrysostôme, tous les docteurs, tous les conciles, interdisent le théâtre aux fidèles. Cette abstention était la marque distinctive du chrétien.
Mais tout change au moyen âge. L'Église ne tolère pas seulement, elle invente et organise ellemême certains spectacles. Quand le théâtre renaît alors, c'est dans l'enceinte sacrée qu'il débute* Quand les représentations cessent d'être données dans l'Église, les troupes de comédiens sont des confréries. Quand le nom de Mystères disparaît, les tragédies sacrées, si nombreuses au xvi* siède, en continuent la tradition, pour attester cette pieuse origine du théâtre moderne.