RUE DES SAINTS -PÂRB
Ce n'est pas dans une préface que nous pouvons trouver la véritable opinion d'un auteur sur son <£uvre ; outre qu'il n'en est pas encore assez détaché pour la bien juger, presque toujours il croit devoir y prendre un ton d'humilité excessive. Nous n'en croirons pas Rousseau lorsqu'il dit au début de sa Lettre à d'Âlembert que « dans les essais sortis de sa plume, ce papier est encore audessous des autres ». Plus tard, à distance, lors* qu'il pouvait s'exprimer plus librement, il en parlait au contraire avec complaisance comme d'une œuvre préférée. Ainsi dans les Confessions (liv. X) : « C'est ici, car la Julie n'était pas moitié faite, le premier de mes écrits oîi j'aie trouvé des charmes dans le travail. Jusqu'alors l'indignation de la vertu m'avait tenu lieu d'Apollon, la tendresse et la dou-
ceur d*âme m'en tinrent lieu cette fois. » Et quelques lignes plus bas : « Loin de craindre la mort, je la voyais approcher avec joie ; mais j'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais, sans qu'ils sussent combien j'aurais mérité d'être aimé d'eux s'ils m'avaient connu davantage. Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage, et qui tranche si prodigieusement avec celui du précédent. » Partout où il en parle, la prédilection est visible ; elle tient moins peut-être à une juste notion de la valeur réelle de cet essai, qu'au souvenir attendri des circonstances dans lesquelles il avait été composé.
C'était, dit-il lui-même, le premier qu^il eût écrit à la campagne. H sortait alors d'une crise terrible. Brouillé avec M""* d'Épinay, chez laquelle il venait de passer dix-huit mois à l'Ermitage, avec Grimm, dont il voyait partout les noirs desseins, avec le baron d'Holbach et ce qu'il appelait sa coterie, brouillé même avec Diderot, qui avait été son meilleur ami, s'exaltant dans la solitude jusqu'à compter tous les bienfaits pour des trahisons ou des injures, bouleversé par cette folle passion pour H"^* d'Houdetot, passion qu'il savait sans issue, désespéré^ mourant, il venait de trouver dans sa nouvelle retraite deMontloms(15décemb. 17S7), un peu de calme et d'oubli, et s'était à peu près guéri par le travail. Alors commençait pour lui cette période de quatre années qui, après la Lettre
à (TAlembertf devait donner la Nouvelle Héloïse^ le Contrat social, V Emile, années glorieuses^ les plus tranquilles et les plus fécondes de sa vie. On comprend sa reconnaissance pour l'ouvrage auquel il croyait devoir son salut ^
Pour nous, la publication de cette lettre n'est pas moins importante, en ce qu'elle marque une phase décisive dans la vie de l'auteur, un complet changement de direction dans sa conduite philosophique. Dès lors, s'il continue à combattre les préjugés et les abus, ce sera pour son compte, à sa manière, sans chef et sans alliés. Il ne connaît plus ni Diderot, ni d'Alembert^ ni l'Encyclopédie, ni aucun groupe; il ne veut plus être enrôlé, il se retourne même contre Voltaire et tout son ancien parti. Sa pleine émancipation date de cette rupture.
Ces circonstances ajoutent au mérite propre de l'œuvre, et lui font une place à part entre tous les écrits de Rousseau. Mais ce n'est pas seulement dans l'exposé de ses rapports avec l'Encyclopédie que nous devons chercher l'origine de cette querelle ; il faut remonter plus haut. C'est un curieux chapitre de l'histoire du théâtre et des mœurs au xviii* siècle; c'est, pour mieux dire, l'histoire même de la transformation de la vieille société genevoise, sous l'influence des mœurs françaises, par l'effort de Voltaire.
i. Lettre & M. Deleyre, 3 octobre i758.
Cette histoire est connue. M. Saint-Marc Girardin, dans son étude sur Jean-Jacques Rousseau, M. Desnoiresterres, dans ses remarquables travaux biographiques sur Voltaire, l'ont racontée. Plus récemment, MM. Lucien Péret et Gaston Maugras y ont ajouté quelques faits et des documents nouveaux. Nous devons, à notre tour, en exposer les circonstances principales. Nous le ferons brièvement, et presque toujours à leur suite.
Certes, pour un écrivain qui, comme Rousseau, semblait prendre à tâche de braver les idées reçues et d'être seul de son avis, le meilleur paradoxe à développer était de condamner les spectacles, la passion du siècle. Nul n'ignore ce goût si vif, si universel des Français d'alors pour le théâtre. Les représentations publiques ne pouvaient même leur suffire ; princes du sang, grands seigneurs, financiers, magistrats, riches bourgeois, avaient presque tous leur scène particulière et se plaisaient à y monter ; ce fut l'âge d'or des comédies de société. L'habitude faisait de ce plaisir une obligation. « M. d'Argental, écrit Voltaire au maréchal de Richelieu (6 avril 1757), prétend toujours que la comédie est un des premiers devoirs d'un honnête homme. »
Cette mode s'imposait même à l'étranger. H ne se voyait guère de capitale qui n'eût sa troupe française^ Saint-Pétersbourg, Copenhague, Stockholm, aussi bien que Madrid. Nos comédies disputaient à l'opéra italien la faveur de l'Aile*
magne ; parfois^ à Berlin ou à Potsdam, c'étaient les princes eux-mêmes qui jouaient la tragédie en français. À défaut de théâtre permanent, il y avait encore les troupes de passage faisant leur tour d'Europe. Voltaire évaluait à plus de six cents le nombre de ces comédiens français disséminés à l'étranger; missionnaires profanes, dignes représentants de ce siècle mondain, ils répandaient partout, avec nos modes extravagantes, avec nos mœurs qui n'étaient pas toujours bonnes, du moins notre esprit et notre influence.
Parmi les pays voisins, la Suisse, rattachée à notre alliance par des traités séculaires, ne pouvait échapper entièrement à cette propagande, bien qu'elle luttât pour s'y soustraire. Elle avait à combattre, outre l'exemple du dehors, les tendances mondaines qui commençaient à se produire au sein même du pays. La Suisse subissait alors une transformation. L'ancienne simplicité de mœurs se maintenait encore en certains endroits, conséquence naturelle de l'isolement et de la pauvreté, plutôt que de la vertu républicaine ou de l'austérité protestante; mais en d'autres le commerce introduisait peu à peu le luxe avec les richesses, et les voyageurs étrangers, surtout anglais, qu'attiraient déjà en grand nombre l'agrément du séjour ou les beautés naturelles du pays, devaient transformer les habitants par leur contact. Enfin, les idées françaises les pénétraient de toutes parts.
« On aperçoit aujourd'hui dans la manière de
iO INTRODUCTION
vivre des Bâlois, disait un voyageur ^^ une espèce de combat entre l'ancienne simplicité et les mœurs du siècle. » Ce mot peut s'appliquer à toute la Suisse. A Berne, à Neuchatel, presque partout, se maintenaient encore les lois somptuaires. A Bâle, règles sévères sur les habillements, défense de faire monter un laquais derrière son carrosse, voilà pour l'ancienne simplicité. Voici maintenant pour l'esprit du siècle : « U y a dans Bàle, nous dit le même témoin en 1781, un concert d'amateurs : quelquefois on admet des comédiens français, quoique leur langue soit encore peu familière chez, le peuple. On a même joué des opéras sur un théâtre de société ; mais ces progrès des mœurs françaises y sont lents. »
Cette double tendance était partout ; mais tandis que certaines villes se laissaient doucement aller à la transformation, d'autres résistaient avec énergie. Lausanne et Genève nous représentent en cela les deux extrêmes. A Lausanne, les vieilles familles de réfugiés français étaient en nombre ; la ville avait peu de commerce ; sujette de Berne et privée de toute autonomie, la poUtique ne pouvait lui offrir un dérivatif. ËUe vivait surtout des étrangers, dont elle était le séjour favori, et pour les attirer, elle admettait, elle encourageait même les arts et les plaisirs ; les spectacles privés ou publics s'y donnaient librement.
i. Sinner. Voyage historique et littéraire dans ia Suisse occidentale, 2 roi. Neuchatel, 1731.
Tout autre était encore Tesprit de Genève, c'est là que la lutte eut le plus de vivacité et d'éclat. Genève, État souverain, ville libre jusqu'à la Révolution, était restée à bien des égards la vieille cité de Calvin. Son code fondamental était toujours celui de 1843. La religion y primait encore la politique ; et l'autorité, jalouse de maintenir sous le nom d'anciennes mœurs certains dehors d'austérité puritaine, continuait à s'effaroucher des plus ixmocentes distractions. A côté des magistra* tures civiles, des conseils élus, s'élevait une assemblée religieuse, le Consistoire, dont l'autorité morale était grande, dont la surveillance était minutieuse et incessante. Souvent, dans des pays protestants, la liberté politique la plus étendue s'est alliée à cette étroite servitude en ce qui concerne les mœurs. Ainsi le Consistoire de Genève exerçait encore en plein xvin" siècle, et de l'aveu de tous, une véritable censure, plus active, plus sévère qu'elle ne le fut jamais chez aucun peuple de l'antiquité, inspirée qu'elle était par le zèle religieux, pratiquée non par un magistrat isolé, mais par une corporation nombreuse, alimentée par les dénonciations et les commérages d'une petite ville. Quelles étaient ses armes? Des réprimandes particulières n'auraient pas suffi. Dans leur prêche du dimanche, les pasteurs dénonçaient les actes repréhensibles, ou bien les coupables étaient mandés devant l'assemblée et censurés publiquement^ comme le fomicateur Covelle, ou
une délibération du Consistoire signalait au magnifique Conseil les abus à réprimer.
Ainsi armés, on devine avec quelle minutie les membres du clergé veillaient au maintien des anciennes mœurs ou de leur apparence. Ce n'est pas seulement dans les fautes graves contre la morale, c'est dans les plus légères infractions à la coutume orthodoxe qu'ils poursuivaient les œuvres de Satan. Les registres du Consistoire S tous les extraits publiés de ses délibérations en font foi, et pour n'en citer qu'un exemple^ trois tantes de Rousseau' furent admonestées pour avoir joué aux cartes un dimanche dans l'allée de leur maison, en vue des passants.
Parmi les amusements profanes, il en est un surtout qui passait pour une abominable impiété, le thé&tre. Son nom seul faisait scandale. Ce n*est pas que Genève n'eût jamais connu les spectacles ; son histoire a conservé le souvenir de quelques représentations pompeuses, antérieures, il est vrai, à la Réforme. L'influence de Calvin mit fin à cet usage; et depuis, tous les soins de l'autorité religieuse tendaient à l'empêcher de reparaître, à écarter du sol de Genève tout ce qui pouvait, de près ou de loin, ressembler à une œuvre dramatique. Les faits cités par M. Marc Monnier, par
1. Recueil d'extraiU des Registres du Consistoire de Genève pnbiié par M. Cramer, ancien syndic de la république de Genève.