‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 3 sur 31 · Eu g. Ritter. La Famille de Jean- Jacques ^ GenëYe · texte numérisé non relu

Eu g. Ritter. La Famille de Jean- Jacques ^ GenëYe

M. Desnoiresterres, sont curieux et significatifs. En 1681 ^y des enfants du collège jouent dans une maison particulière le Cid de Corneille, avec quelques décorations de théâtre et des changements d'habit. Parmi eux figurait le fils du premier syndic. Ce mauvais exemple, venu de si haut, n'en était que plus pernicieux ; il fut dénoncé en chaire par tous les pasteurs.

L'intolérance n'était pas moindre au xvni" siècle. En 1714, le Conseil d'État avait autorisé des marionnettes; on pouvait les croire inoffensives ; elles ne le restèrent pas longtemps. Le Consistoire les fit bientôt interdire, parce que des acteurs s'y étaient . peu à peu mêlés ou substitués, et en venaient à jouer des scènes de Molière.

Dans une place aussi bien gardée, l'ennemi ne pouvait pénétrer que par surprise : ou si parfois la force des choses arrachait aux pasteurs une concession, leur défaite n'était qu'apparente et temporaire; la tolérance prenait fin avec les circonstances extraordinaires qui l'avaient produite. C'est de France, comme toujours, que venait la coimiption. Notre diplomatie en fut responsable; deux fois dans le même siècle, nos représentants forcèrent la main au Consistoire, et cela sans parti pris ; ce n'était pas pour eux

1. Marc Monnier. Le théâtre et la poésie à Genève au xvm« siècle. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, n« 183, mars 1873.

une guerre de principes, il ne s'agissait que de leurs convenances personnelles.

Le peu d'étendue de cette république appelée par Voltaire la parvulissime n'y rendait pas moins vives les luttes d'intérêt et les haines politiques, loin de là. Plusieurs fois, au siècle dernier^ la guerre civile éclata dans ses rues. Les puissances voisines intervenaient alors pour rétablir l'ordre et concilier les partis : le roi de France et le roi de Sardaigne, les cantons de Berne et de Zurich servaient de médiateurs. Leurs envoyés, surtout le nôtre, risquaient fort de s'ennuyer du train de vie monotone d'une petite viUe bourgeoise. A quoi passer le temps dans l'intervalle de ces longues négociations? Un Français, homme de cour et diplomate, ne concevait guère la vie sans spectacles. Lors de la médiation de 1738, notre représentant, le comte de Lautrec, exprima donc le désir d'avoir un théâtre pour se distraire; il fallut s'incliner. Hais les pasteurs désarmés obtinrent du moins que l'autorisation, toute temporaire, cesserait avec l'année. Un théâtre en bois fut construit près de la Place Neuve, et les Genevois se portèrent en foule à cet amusement si nouveau. Il est probable que si l'on avait écouté leurs vœux, il se fût dès lors établi à demeure dans la ville ; mais tel n'était pas l'avis du Consistoire, qui, le 16 décembre 1738, adressa une protestation au Grand Conseil. Il remontra : « que la comédie causait une perte de temps considérable

surtout aux étudiants et aux aj^rentis, qu'elle enracinait dans les cœurs l'esprit de mondanité, nourrissait l'amour du luxe et le goût de la parure^ détournait des assemblées religieuses et causait une dépense considérable, puisque les comédiens avaient retiré Tannée dernière 9 à 10 mille livres (la part de l'hôpital prélevée)^ qu'en un mot il serait à désirer qu'on l'interdit à perpétuité. »

Le Ck)nseil résolut, sur ces instances, de ne point renouveler le privilège acccM'dé pour trentedeux représentations. Mais sa décision causa un vif désappointement, car les pasteurs avouaient eux-mêmes a qu'il y avait dans cette ville un goût prodigieux pour le plaisir auquel il était bien important de ne pas fournir de nouveaux aliments. » Ce goût prodigieux ainsi frustré chercha une compensation dans des représentations particulières. Nous voyons plusieurs fois^ dans le cours des années suivantes, l'autorité s'alarmer de l'existence de théfttres de famille, qui tendaient à se développer même dans le peuple. Le 5 mars 1744, un maître à danser est cité devant le Consistoire et grièvement censuré pour avoir u prêté territoire » à des particuliers qui jouaient Mahomet. Le 18 mars 1748, le professeur Maurice expose, avec plus de modération dans les termes, mais avec autant de rigueur pour le fond, que la tragédie de Polyeucte a été plusieurs fois représentée chez un particulier; « que, quoique tout se soit passé dans un grand ordre, sans travestisse-

ment ni mélange de sexe, n'ayant été représenté que par des jeunes filles, ces sortes de divertissements ne doivent pas être tolérés à cause des suites que le mauvais exemple pourrait produire. On charge MM. les pasteurs d'avertir les particuliers chez qui la tragédie s'est représentée, qu'ils aient à s'en abstenir comme étant chose défendue*. »

Telle était la situation à Genève vers le milieu du XVIII* siècle ; les vieilles traditions menacées, les mœurs françaises, la mondanité, comme on disait, s'infiltrant peu à peu, les pouvoirs publics encore fidèles au passé, mais un certain nombre de citoyens tendant à secouer le joug de cette censure d'un autre ftge^ à introduire dans la vie plus d'agrément et de facilité. Pour les grouper en parti, il suffisait d'une occasion, d'un chef. Ce chef allait venir.

En 1754, Voltaire, dans les circonstances que l'on sait, revenait de ce voyage de Prusse dont il s'était tant promis, irrité, humilié, désabusé sur l'amitié des rois. Après un court séjour en Alsace, n'osant ni ne pouvant se fixer à Paris, il se rendit à Lyon, de là en Suisse (décembre 1754), et songea bientôt à s'y établir. Il habita quelque temps à Prangins, acheta Monrion, près de Lausanne; puis, dès le mois de février 1755, se rendit acquéreur, sous le nom de Robert Tronchin, de la

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