‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 31 sur 31 · Si les deux sexes avaient également fait et · texte numérisé non relu

Si les deux sexes avaient également fait et

fU9) Voir U même idée dam MoDtaigne, {Buaû, II, i2)

reçu les ayances, la vaine importimité n'eût point été sauvée ; des feux toujours languissants dans une ennuyeuse liberté ne se fussent jamais irrités, le plus doux de tous les sentiments eût à peine effleuré le cœur bu* main, et son objet eût été maJ rempli. L'obstacle appa* rent qui semble éloigner cet objet est au fond ce qui le rapprocbe. Les désirs voilés par la honte n'en deviennent que plus séduisants ; en les gênant, la pudeur les enflamme : ses craintes, ses détours, ses réserves, ses timides aveux, sa tendre et naïve finesse, disent mieux ce qu'elle croit taire que la passion ne l'eût dit sans elle (150) : c'est elle qui donne du prix aux faveurs et de la douceur aux refus. Le véritable amour possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute; ce mélange de faiblesse et de modestie le rend plus touchant et plus tendre; moins il obtient, plus la valeur de ce qu'il obtient en augmente, et c'est ainsi qu'il jouit à la fois de ses privations et de ses plaisirs.

141. — Pourquoi, disent-ils, ce qui n'est pas honteux à l'homme le serait-il à la femme? Pourquoi l'un des sexes se ferait-il un crime de ce que l'autre se croit permis? Comme si les conséquences étaient les mêmes des deux côtés I Gomme si tous les austères devoirs de la femme ne dérivaient pas de cela seul qu'un enfant doit avoir un père I Quand ces importantes considérations nous manqueraient, nous aurions toujours la même réponse à faire, et toujours elle serait sans réplique. Ainsi l'a voulu la nature, c'est un crime d'étouffer sa voix. L'homme peut être audacieux, telle est sa des-

(ISO) Tout C0 paMftge ùïïn use frappante analogie avec un morceui de Hontaijrne. lEitaia, H, 16). « A qaoy lert fart cie cette honte Tirginale, cette froideur raetÎM, cette eoalenancetévére, cette profession d'ignorance dee choses <{a'eUes sçavent miealx qoe nous qui les en instrui- •Mii^ qa^4 noua accroiitre le désir d«

vaincre, gonrmander, et fouler i nostre appétit toute cette eérimonie et CM obstacles?... » De mAme, sur la différence des désirs dans les deai seieSf dont l'auteur parle un peu plus haut « Nature leur a donné une perpétuelle capacité, à nous, rare «t incertaine. » (/i., III, 5.)

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chien ni un loup. Il ne faut qu*établir dans son espèce les premiers rapports de la société pour donner à ses sentiments une moralité toujours inconnue aux bêtes. Les animaux ont un cœur et des passions; mais la sainte image de l'honnête et du beau n'entra jamais que dans le cœur de Thomme.

145. — Malgré cela, où a-t-on pris que l'instinct ne produit jamais dans les animaux des effets semblables à ceux que la honte produit parmi les hommes ? Je vois tous les jours des preuves du contraire. J'en vois se cacher dans certains besoins, pour dérober aux sens un objet de dégoût ; je les vois ensuite, au lieu de fioir, s'empresser d'en couvrir les vestiges. Que manque-t41 à ces soins pour avoir un air de décence et d'honnêteté, sinon d'être pris par des hommes? Dans leurs amours, je vois des caprices, des choix, des refus concertés, qui tiennent de bien près à la maxime d'irriter la passion par des obstacles. A l'instant même où j'écris ceci, j'ai sous les yeux un exemple qui le confirme. Deux jeunes pigeons, dans l'heureux temps de leurs premières amours, m'offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas à pas son bien>aimé, et prend chasse elle-même aussitôt qu'il se retourne. Reste-t^l dans l'inaction ? De légers coups de bec le réveillent ; s'il se retire, on le poursuit; s'il se défend, un petit vol de six pas l'attire encore ; l'innocence de la nature ménage les agaceries et la molle résistani^ avec un art qu'aurait k peine la plus habile coquette. Non, la folâtre Galatée ne faisait pas mieux, et Virgile eût pu tirer d*un colombier l'une de ses plus charmantes images.

146. — Quand on pourrait nier qu'un sentiment particulier de pudeur fût naturel aux fenunes, en seraii-il moins vrai que dans la société leur partage doit être une vie domestique et retirée, et qu'on doit les âever

dans des principes qai s'y rapportent? Si la timidité, la pudeur, la modestie qui leur sont propres sont des inventions sociales, il importe à la société que les femmes acquièrent ces qualités ;-il importe de les cultiver en elles, et toute femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs. Y a-t-ii au monde un spectacle aussi touchant, aussi respectable, que celui d'une mère de Camille entourée de ses enfants, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse, et gouvernant sagement la maison ? C'est là qu'elle se montre dans toute la dignité d'une honnête femme ; c'est là qu'elle impose vraiment du respect, et que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu. Une maison dont la mattresse est absente, est un corps sans âme qai bientôt tombe en corruption; une femme hors de sa maison perd son plus grand lustre, et dépouillée de ses vrais ornements, elle se montre avec indécence. Si elle a un mari, que cherche-t-elle parmi les hommes ? Si elle n'en a pas, comment s'expose-t-elle à rebuter par un maintien peu modeste celui qui serait tenté de le devenir? Quoi qu'elle puisse faire, on sent qu'elle n>st pas à sa place en public, et sa beauté même, qui platt sans intéresser, n'est qu'un tort de plus que le cœur lui reproche. Que cette impression nous vienne de la nature ou de réducation^ elle est commune à tous les peuples du monde ; partout on considère les femmes à proportion de leur modestie ; partout on est convaincu qu'en négligeant les manières de leur sexe elles en négligent les devoirs; partout on voit qu'alors tournant en effronterie la mâle et ferme assurance de Thomme, elles s'avilissent par cette odieuse imitation, et déshonorent à la fois leur sexe et le nôtre.

147. — Je sais qu'il règne en quelques pays des coutumes contraires; mais voyez aussi quelles mœurs elles ont fait naître ! Je ne voudrais pas d'antre exemple pour

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confirmer mes maximes. Appliquons aax mœurs des femmes ce que j'ai dit ci-devant de Thonneur qu'on leur porte. Chez tous les anciens peuples policés elles vivaient très renfermées ; elles se montraient rarement en public, jamais avec des hommes, elles ne se promenaient point avec eux; elles n'avaient point la meilleure place au spectacle, elles ne s'y mettaient point en montre*; il ne leur était pas même permis d'assister à tous, et l'on sait qu'il y avait peine de mort contre celles qui s'oseraient montrer, aux Jeux olympiques.

148. — Dans la maison, elles avaient un appartement particulier où les hommes n'entraient point. Quand leurs maris donnaient à manger, elles se présentaient rarement à table; les honnêtes femmes en sortaient avant la fin du pas, et les autres n'y paraissaient point au commencement. Il n'y avait aucune assemblée commune pour les deux sexes ; ils ne passaient point la journée ensemble. Ce soin de ne pas se rassasier les iins des autres faisait qu'on s'en revoyait avec plus de plaisir ; il est sûr qu'en général la paix domestique était mieux affermie, et qu'il régnait plus d'union entre les époux** qu'il n'en règne aujourd'hui.

149. — Tels étaient les usages des Perses, des Grecs, des Romains et même des Égyptiens, malgré les mauvaises plaisanteries d'Hérodote qui se réfutent d'ellesmêmes. Si quelquefois les femmes sortaient des bornes de cette modestie, le cri public montrait que c'était une

* Au théâtre d^Âthënes, les femmes occupaient une galerie haute appelée Cerds^ peu commode pour voir et pour être vues; mais il paraît par l'aventure de Valérie et de Sylla (151) qu'au cirque de Rome, elles étaient mêlées avec les hommes.

** On en pourrait attribuer la cause à la facilité du divorce ; mais les Grecs en faisaient peu d'usage, et Rome subsista cinq cents ans avant que personne s'y prévalût de la loi qui le permettait (152).

(151) Platarque,%//a, 45. I cité par Montaigne, Amw, 11^

(152) Valère-Maxime (II, 1, 4), i 15.

exception. Que n'a-t-on pas dit de la liberté du sexe à Sparte ? On peut comprendre aussi par la Lysistrata d* Aristophane combien Timpudence des Athéniennes était choquante aux yeux des Grecs ; et dans Rome déjà corrompue, avec quel scandale ne vit-on point encore les dames romaines se présenter au tribunal des triumvirs? (153).

150. — Tout est changé. Depuis que des foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leurs armées, eurent inondé l'Europe, la licence des camps, jointe à la froideur naturelle des climats septentrionaux qui rend la réserve moins nécessaire, introduisit une autre manière de vivre que favorisèrent les livres de chevalerie^ où les belles dames passaient leur vie à se faire enlever par des hommes, en tout bien et en tout honneur. Comme ces livres étaient les écoles de galanterie du temps, les idées de liberté qu'ils inspirent s'introduisirent surtout dans les cours et les grandes villes, où l'on se pique davantage de poUtesse ; par le progrès même de cette politesse, elle dut enfin dégénérer en grossièreté. C'est ainsi que la modestie naturelle au sexe est peu à peu disparue (154), et que les mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualité.

151 . — Mais voulez-vous savoir combien ces usages, contraires aux idées naturelles, sont choquants pour qui n'en a pas l'habitude? Jugez-en par la surprise et l'embarras des étrangers et provinciaux à l'aspect de ces manières si nouvelles pour eux. Cet embarras fait

(1S3) Plosiean éeriraint anciens racontent qu'Hortensia, fille da célèbre oratear, se présenta devant les triaiuTiFfl pour protester contre un inipdt récemment établi, et fit entendre à cette occasion an discours diene de son père. Quintilien (1, 1, 6) ci Valcre-Maxime (VIII, 8, 3) citent ce fait à son honneur et Tentent son

éloquence. Quant au scandale, il n'existe que dans l'imag^ination du philosophe.

(134) Disparaître se conjugue avec l'auxiliaire avoir quand on veut exprimer l'action, avec l'auxilinire être quand on veut exprimer l'état.

(Littré.)

S2â LBTTR£

l'éloj^e des femmes de leurs pays, et il est à croire qae celles qui le causent en sersiient moins fières, si la source leur en était mieux connue. Ce n'est point qu'elles en imposent^ c'est plutôt qu'elles font rougir, et que la pudeur, chassée par la femme de ses discours et de de son maintien, se réfugie dans le cœur de l'homme. 152. — Revenant maintenant à nos comédiennes, je demande comment un état dont Tunique objet est de se montrer au public, et qui pis est, de se montrer pour de l'argent, conviendrait à d'honnêtes femmes, et pourrait compatir en elles avec la modestie et les bonnes mœurs? A-t-on besoin mèmededisputersnr les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s'y mette bientôt en personne, et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs qu'elle prend tant de soin d'exciter? Quoi! malgré mille timides précautions, une femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se conserver un cœur h l'épreuve; et ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure très peu modeste*, sans cesse entourées d'une jeunesse ardente et téméraire, au milieu des douces voix de l'amour et du plaisir, résisteront à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à For auquel elles sont d'avance à demi- vendues I II faudrait nous croire une simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l'obscurité, son empreinte est sur les fronts coupables : l'audace d'une femme est le signe atssuré de sa honte ; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus ; et si quelquefois la

* Que sera-ce en leur supposant la beauté qu*on a raison d'exiger d'elles? Voyez les Entretiens sur le Fils naturel, p. 183.

ttS

pudeur survit à la chasteté, que doit-on penser de la chasteté quand la pudeur même est éteinte?

i53. — Supposons, si Ton veut, qu'il y ait eu quelques exceptions; supposons

Qu'il en soit jusqu'à trois que Ton pourrait nommer (155).

Je yeux bien croire là-dessus ce que je n'ai jamais vu ni ouï dire. Appellerons*nou8 un métier honnête celui qui fait d'une honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel ? L'immodestie tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien ellesmêmes, qu'il n'y en a pas une qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse et d'honneur qu'elle débite au publie. De peur que ces maximes sévères ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l'actrice est toujours la première à parodier son rôle et à détruire son propre ouvrage. EUe quitte, en atteignant la coulisse, la morale du théâtre aussi bien que sa dignité, et si l'on prend des leçons de vertu sur la scène, on les va bien vite oublier dans les foyers.

{^54. — Après ce que j'ai dit ci-devant, je n'ai pas besoin, je crois, d'expliquer encore comment le désordre des actrices entraine celui des acteurs, surtout dans un métier qui les force à vivre entre eux dans la plus grande familiarité. Je n'ai pas besoin de montrer comment d'un état déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l'intérêt commun devrait réunir. Je ne m'étendrai pas sur mille sujets de discorde et de querelles que la distribution des rôles, le partage de la recette, le choix

(15S) Ce rerf proverbial, oa peu modifie ici, est dans Boileau {Sat. X, T. 44), parlant de la femme ûdèle.

rais citer.

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des pièces, la jalousie des applaudissements doivent exciter sans cesse, principalement entre les actrices, sans parler des intrigues de galanterie. Il est plus inutile encore que j'expose les effets que Fassociation du luxe et de la misère, inévitable entre ces gens-là, doit naturellement produire. J'en ai déjà trop dit pour vous et pour les hommes raisonnables ; je n'en dirais jamais assez pour les gens prévenus qui ne veulent pas voir ce que la raison leur montre, mais seulement ce qui convient à leurs passions ou à leurs préjugés.

155. — Si tout cela tient à la profession du comédien, que ferons-nous, Monsieur, pour prévenir des effets inévitables? Pour moi, je ne vois qu'un seul moyen, c'est d'ôter la cause. Quand les maux de l'homme lui viennent de sa nature ou d'une manière de vivre qu'il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre au comédien d'être vicieux, c'est défendre à l'homme d'être malade.

156. — S'ensuit-il de là qu'il faille mépriser tous les comédiens? Il s'ensuit au contraire qu'un comédien qui a de la modestie, des mœurs, de l'honnêteté, est, comme vous l'avez très bien dit, doublement estimable, puis* qu'il montre par là que l'amour de la vertu l'emporte en lui sur les passions de l'homme et sur l'ascendant de sa profession. Le seul tort qu'on lui peut imputer est de l'avoir embrassée; mais trop souvent un écart de jeunesse décide du sort de la vie, et quand on se sent un vrai talent, qui peut résister à son attrait? Les grands acteurs portent avec eux leur excuse ; ce sont les mauvais qu'il faut mépriser.

157. — Si j'ai resté si longtemps dans les termes de la proposition générale, ce n'est pas que je n'eusse eu plus d'avantage encore à l'appliquer précisément à la viîle de Genève ; mais la répugnance de mettre mes concitoyens sur la scène m'a fait différer autant que je l'ai pu de parler de nous. Il y faut pourtant venir à la lin.

«t je n'aurais rempli qu imparfaitement ma tâche si je ne cherchais, sur notre situation particulière, ce qui résultera de rétablissement d*un théâtre dans notre ville, au cas que vôtres avis et vos raisons déterminent le gouvernement à Ty souffrir. Je me bornerai à des effets si sensibles, qu'ils ne puissent être contestés de personne qui connaisse un peu notre constitution.

158. — Genève est riche, il est vrai ; mais, quoi qu'on n'y voie point ces énormes disproportions de fortune qui appauvrissent tout un pays pour enrichir quelques habitants et sèment la misère autour de Fopulence, il est certain que, si quelques Genevois possèdent d'assez grands biens,^ plusieurs vivent dans une disette assez dure, et que l'aisance du plus grand nombre vient d'un travail assidu, d'économie et de modération, plutôt que d'une richesse positive. Il y a bien des villes plus pauvres que la nôtre où le bourgeois peut donner beaucoup à ses plaisirs, parce que le territoire qui le nourrit ne s'épuise pas, et que son temps n'étant d'aucun prix, il peut le perdre sans préjudice. Il n'en va pas ainsi parmi nous, qui, sans terres pour subsister, n'avons tous que notre industrie. Le peuple Genevois ne se soutient qu'à force de travail, et n'a le nécessaire qu'autant qu'il se refuse tout superflu : c'est une des raisons de nos lois somptuaires. Il me semble que ce qui doit d'abord frapper tout étranger entrant dans Genève, c'est l'air de vie et d'activité qu'il y voit régner. Tout s'occupe, tout est en mouvement, tout s'empresse à son travail et à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite ville au monde offre un pareil spectacle. Visitez le quartier Saint-Gervais, toute l'horlogerie de l'Europe y paraît rassemblée. Parcourez le Molard et les rues basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots, de tonneaux confusément jetés, une odeur d'Inde et de droguerie vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis, aux Ëaux-

LETTRE

Vives, le brait et Faspect des fabriques d'indienne et de toile peinte semblent vous transporter à Zurich. La Tille se multiplie en quelque sorte par les travaux qui s'y font, et j'ai vu des gens, sur ce premier coup d'œil, en estimer le peuple à cent mille âmes. Les bras, remploi du temps, la vigilance, l'austère parcimonie, voilà les trésors du Genevois, voilà avec quoi nous attendons un amusement de gens oisifs, qui, nous 6tant à la fois le temps et l'argent, doublera réellement notre perte.

159. — Genève ne contient pas vingt-quatre mille âmes, vous en convenez. Je vois que Lyon, bien plus riche à proportion, et du moins (156) cinq ou six fois plus peuplé, entretient exactement un théâtre, et que, quand ce théâtre est un opéra, la ville n'y saurait suffire. Je vois que Paris, la capitale de la France, et le goufi're des richesses de ce grand royaume, en entretient trois assez médiocrement, et un quatrième en certains temps de Tannée. Supposons ce quatrième* permanent. Je vois que, dans plus de six cent mille habitants, ce rendez-vous de l'opulence et de l'oisiveté fournit à peine journellement au spectacle mille ou douze cents spectateurs, tout compensé. Dans le reste du royaume, je vois Bordeaux, Rouen, grands ports de mer; je vois

* Si je ne compte point le Concert Spiritael, c^est qu*au liea d*être un spectacle ajouté aux autres il n'en est que le supplément. Je ne compte pas non plus les petits spectacles de la Foire ; mais aussi je la compte toute Tannée, au Ueu qu'elle ne dure pas six mois. E^ recherchant par comparaison s'il est possible qu'une troupe subsiste & Genève, je suppose partout des rapports plus favorables à l'affirmative que ne le donnent les faits connus.

(156) Du moins s'employait sou- ▼ent au xrvfi siècle avec ce sens de au moins, pour le moins. Je yaU gager qu'en perruques et rubans, il

Jr a du moins Yingt pistoles. (Molière, 'Avaref I, 5). (^ar, qui veut du moins être son égal (de Pompée),

(Bossuet, Histoire universelle 1 1U,7).

Du temps de Rousseau, cet usage avait vieilli.

Exactement signifie ici tout juste, tout au plus ; ce sens est rare, «I n'est pas indiqué par Littré.

SUR LES SPECTACLES m

lille, Strasbourg, grandes villes de gaerre, pleines d'officiers oisifs qui passent leur vie à attendre qu'il soit midi et huit heures, avoir un théâtre de comédie: encore faut-il des taxes involontaires pour le soutenir. Mais combien d^autres villes, incomparablement plus grandes que la nôtre, combien de sièges de parlements et de cours souveraines ne peuvent entretenir une comédie à demeure?

460. — Pour juger si nous sommes en état de mieux faire, prenons un terme de comparaison bien connu, tel par exemple que la ville de Paris. Je dis donc que, si plus de six cent mille habitants ne fournissent journellement et l'un dans l'autre aux théâtres de Paris que douze cents spectateurs, moins de vingt-quatre mille habitants n'en fourniront certainement pas plus de quarante-huit à Genève. Encore faut-il déduire les gratis de ce nombre, et supposer qu'il n'y a pas proportionnellement moins de désœuvrés à Genève qu'à Paris, supposition qui me paraît insoutenable.

161 . — Or si les comédiens français, pensionnés du roi et propriétaires de leur théâtre, ont bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois cents spectateurs par représentation*, je demande comment les comédiens de Genève se soutiendront avec une assemblée de quarante-huit spectateurs pour toute ressource? Vous me direz qu'on vit à meilleur compte à Genève qu'à Paris. Oui, mais les billets d'entrée coûteront aussi moins à proportion; et puis la dépense de la table n'est

* Ceux qui ne vont aux spectacles que les beaux jours où rassemblée est nombreuse trouveront cette estimation trop faible ; mais ceux qui pendant dix ans les auront suivis comme moi, bons et mauvais jours, la trouveront sûrement trop forte. S'il faut donc diminuer le nombre journalier de 300 spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de 48 & Genève, ce qui renforce mes objections.

LETTRE

rien pour les {*) comédiens. Ce sont les habits, c'est la parure qui leur coûte ; il faudra faire venir tout cela de Paris, ou dresser des ouvriers maladroits. C'est dans les lieux où toutes ces choses sont communes qu'on les fait à meilleur marché. Vous direz encore qu'on les assujettira à nos lois somptuaires. Mais c'est en vain qu'on voudrait porter la réforme sur le théâtre ; jamais Cléopâtre et Xerxès ne goûteront notre simplicité. L'état des comédiens étant de paraître, c'est leur ôter le goût de leur métier de les en empêcher, et je doute que jamais bon acteur consente à se faire Quakre (157). Enfin, l'on peut m*objecter que la troupe de Genève, étant bien moins nombreuse que celle de Paris, pourra subsister a bien moindres frais. D'accord : mais cette différence sera-t-elle en raison de celle de 48 à 300? Ajoutez qu'une troupe plus nombreuse a aussi l'avantage de pouvoir jouer plus souvent, au lieu que dans une petite troupe où les doubles manquent, tous ne sauraient jouer tous les jours; la maladie, l'absence d'un seul comédien fait manquer une représentation, et c'est autant de perdu pour la recette.

162. — Le Genevois aime excessivement la campagne : on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la ville. L'attrait de la chasse et la beauté des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes, fermées avant la nuit, ôtant la liberté de la promenade au dehors, et les maisons de campagne étant si près, fort peu de gens aisés couchent en ville durant l'été. Chacun ayant passé la journée à ses affaires, part le soir à portes fermantes (158), et va dans sa petite retraite

a) Des eomédieai, 1758, 1759.

(157) L'auteur frandse le mot ponr en figurer la pronondation. On l'écrit plus généralement à l'anglaise, quaker; les quakers sont bien connus ponr la simplicité de leurs mœurs et oe leur costume.

(158) A porte ouTrante, & porte fermante (ou, comme ici, au pluriel^, à l'heure fixée pour l'ouverture ou la fermeture des portes, de même qu'on dit d la nuit tombante.

respirer Tair le plus par, et jouir du plus charmant paysage qui soit sous le ciel. Il y a même beaucoup de citoyens et de bourgeois qui y résident toute Tannée, et n'ont point d'habitation dans Genève. Tout cela est autant de perdu pour la comédie, et pendant toute la belle saison il ne restera presque, pour l'entretenir, que des gens qui n'y vont jamais. A Paris c'est tout (159) autre chose : on allie fort bien la comédie avec la campagne ; et tout l'été l'on ne voit à l'heure où finissent les spectacles que carrosses sortir des portes. Quant aux gens qui couchent en ville, la liberté d'en sortir à toute heure les tente moins que les incommodités qui l'accompagnent ne les rebutent. On s'ennuie si tôt des promenades publiques, il faut aller chercher si loin la campagne, l'air est si empesté d'immondices et la vue si peu attrayante, qu'on aime mieux aller s'enfermer au spectacle. Voilà donc encore une différence au désavantage de nos comédiens et une moitié de l'année perdue pour eux. Pensez-vous, Monsieur, qu'ils trouveront aisément sur le reste à remplir un si grand vide? Pour moi, je ne vois aucun autre remède à cela que de changer l'heure où l'on ferme les portes, d'immoler notre sûreté à nos plaisirs, et de laisser une place forte ouverte pendant la nuit"^, au milieu de trois puissances (160) dont la plus éloignée n'a pas demi-lieue à faire pour arriver à nos glacis.

* Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du inonde la plus inutile, et que, quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela serait fort inutile encore, car sûrement on ne viendra pas nous assiéger. Mais pour n'avoir pas de siège à craindre, nous n'en devons pas moins veiller à nous garantir de toute surprise : rien n'est si facUe que d'assembler

(i59) La distinction entre tout canton de Berne. C'est sealement

adverbe et tout adjectif était alors en 1S15 que Genève entra dans

raoina marquée qu aujourd'hui. Les la Conrédération helvétique. Jus<^ue-

edittons du sièrle dernier donnent là c'était une ville libre, mais iso-

toute autre chose. lée, et simplement alliée des Cantoni

(160) La Franca, la Savoie et le suisses.

LETTRE

463. — Ce n'est pas tout : il est impossible qa*un étabUssement si contraire à nos anciennes maximes soit généralement applaudi. Combien de généreux citoyens verront avec indignation ce monument du luxe et de la mollesse s'élever sur les ruines de notre antique simplicité, et menacer de loin la liberté publique? Penser vous qu'ils iront autoriser cette innovation de leur présence, après l'avoir hautement improuvée? Soyez sûr que plusieurs vont sans scrupule au spectacle à Paris, qui n'y mettront jamais les pieds à Genève, parce que le bien de la patrie leur est plus cher que leur amusement. Où sera l'imprudente mère qui osera mener sa fille à cette dangereuse école, et combien de femmes respectables croiraient se déshonorer en y allant ellesmêmes? Si quelques personnes s'abstiennent à Paris d'aller au spectacle, c'est uniquement par un principe de religion qui sûrement ne sera pas moins fort parmi nous, et nous aurons de plus les motifs de mœurs, de vertu, de patriotisme, qui retiendront encore ceux que la religion ne retiendrait pas*.

164. — J'ai fait voir qu'il est absolument impossible qu'un théâtre de comédie se soutienne à Genève par le

des gens de guerre & notre voisinage. Nous avons trop appris Tusage qu'on en peut faire (161), et nous devons songer que les plus mauvais droits hors d'une place se trouvent excellents quand on est dedans.

* Je n'entends point par là qu'on puisse 6tre vertueox sans religion; j'eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trop désabusé. Mais j'entends qu'un croyant peut s'(J)stenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par elles-mêmes et qui n'intéressent point immédiatement la conscience, comme est ceUe d'aller aox spectacles dans un lieu où il n'est pas bon qu'on les souffre.

flM) Allunon à la f&mense escalade tentée dans la nuit du 20 au 21 décembre 1602 par le duc de Savoie Charles-Emmanuel !•% qui fut

sur le point de s'emparer de la iVUm par surprise. Il en sera encore question au § 205, note 3.

0eul concours des spectateurs. Il faudra {*) donc de deux choses Tune, ou que les riches se cotisent pour le soutenir, charge onéreuse qu'assurément ils ne seront pas d'humeur à supporter longtemps, ou que TÉtat s'en mêle et le soutienne à ses propres frais. Mais comment le soutiendra-t-il? Sera-ce en retranchant, sur les dépenses nécessaires auxquelles suffit à peine son modique revenu, de quoi pourvoir à celle-là? Ou bien destinera-t-il à cet usage important les sommes que l'économie et l'intégrité de ladministration permet quelquefois de mettre en réserve pour les plus pressants besoins? Faudra-t-il réformer (162) notre petite garnison et garder nous-mêmes nos portes ? Faudra-t-il réduire les faibles honoraires de nos magistrats, ou nous 6terons-nouâ pour cela toute ressource au moindre accident imprévu? Au défaut de ces expédients, je n'en vois plus qu'un qui soit praticable, c'est la voie des taxes et impositions^ c'est d'assembler nos Citoyens et Bourgeois en conseil général dans le temple de Saint- Pierre, et là de leur proposer gravement d'accorder un imp6t pour l'établissement de la comédie. A Dieu ne plaise que je croie nos sages et dignes magistrats capables de faire jamais une proposition semblable, et sur votre propre article, on peut juger assez comment elle serait reçue.

165. — Si nous avions le malheur de trouver quelque expédient propre à lever ces difficultés, ce serait tant pis pour nous : car cela ne pourrait se faire qu'à la faveur de quelque vice secret qui, nous affaiblissant encore dans notre petitesse, nous perdrait enfin tôt ou tard. Supposons pourtant qu'un beau zèle du théâtre nous

.a) Faudra est substitué à faudrait dans l'Erratum de la première édition.

(i6S) Cest-à^dire congédier, ren- TOjer. Après une guerre, on réfonnait les troupes, on en réduisait le nombre par le licenciement de certains eorps •t la suppression de certains em^

piois. Par suite, Tacception du mol s'est étendue jusqu'au sens de renvoi : un officier, un soldat réformé.

On dit encore des chevaux réformés, on congé de réforme.

LETTRE

ftt faire un pareil miracle; supposons les comédiens bien établis dans Genève, bien contenus par nos lois, la comédie florissante et fréquentée ; supposons enfin notre ville dans Tétat où vous dites qu'ayant des mœurs et des spectacles, elle réunirait les avantages des uns et des autres : avantages au reste qui me semblent peu compatibles, car celui des spectacles n'étant que de suppléer aux mœurs est nul partout où les mœurs existent.

166. — Le premier effet sensible de cet établissement sera, comme je Tai déjà dit, une révolution dans nos usages, qui en produira nécessairement une dans nos mœurs. Cette révolution sera-t-elle bonne ou mauvaise? C'est ce qu'il est temps d'examiner.

167. — Il n'y a point d'état bien constitué où l'on ne trouve des usages qui tiennent à la forme du gouverne* ment et servent à la maintenir. Tel était, par exemple, autrefois à Londres celui des coteries (163), si mal à propos tournées en dérision par les auteurs du Spectateur (164) : à ces coteries ainsi devenues ridicules ont succédé les cafés et les mauvais lieux. Je doute que le peuple anglais ait beaucoup gagné au change. Des coteries semblables sont maintenant établies à Genève sous le nom de cercles^ et j'ai lieu, Monsieur, de juger par votre article que vous n'avez point observé sans estime le ton de sens et de raison qu'elles y font régner. Cet usage est ancien parmi nous, quoique son nom ne le soit pas. Les coteries existaient dans mon enfance sous le nom de sociétés; mais la forme en était moins bonne et moins régulière. L'exercice des armes qui nous rassemble tous les printemps, les divers prix qu'on tire

(163) On Yoit que ce mot ne se prenait pas nécessairement alors en manvaise part. 11 est employé ici comme équivalent de l'anglais club, aujourd'hui francisé.

(164) Célèbre revue anglaise, pu-

bliée du !•' mars 1711 au 20 décembre 1714, et dont Addison fut le principal rédacteur. C'était surtout un tableau des mœurs du temps. Une partie de ce recueil avait été traduite en françaie par J. P. Moët, 1754.

une partie de l'année, les fêtes militaires que ces prix occasionnent, le goilt de la chasse commun à tous les Genevois, réunissant fréquemment les hommes, leur donnaient occasion de former entre eux des sociétés de table, des parties de campagne, et enfin des liaisons d*amitié; mais ces assemblées n'ayant pour objet que le plaisir et la joie ne se formaient guère qu'au cabaret. Nos discordes civiles, où la nécessité des affaires obligeait de s'assembler plus souvent et de délibérer de sang-froid, firent changer ces sociétés tumultueuses en des rendez-vous plus honnêtes. Ces rendez-vous prirent le nom de cercles, et d'une fort triste cause sont sortis de très bons effets. *

168. — Ces cercles sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode, qu'on pourvoit à frais communs de meubles et de provisions nécessaires. C'est dans cet appartement que se rendent tous (165) les après-midi ceux des associés que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s'y rassemble, et là, chacun se livrant sans gêne aux amusements de son goût, on joue, on cause, on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement, parce que le Genevois est rangé, et se plaît à vivre avec sa famille. Souvent aussi l'on va se promener ensemble, et les amusements qu'on se donne sont des exercices propres à rendre et maintenir le corps robuste. Les femmes et les filles, de leur côté, se rassemblent par sociétés (166) tantôt chez Tune, tantôt chez l'autre. L'ob-

* Je parlerai ci-après des inconvénients.

(165) Le mot est plus touTent employé aa féminin, mais TAcadémie fui reconnaît les deux genres, selon que l'idée sous-entendue est celle de parité ou celle de temps.

(166) M-* d'Epinay, qui précisément à cette époque faisait un assez long séjour à Genève, dit dans ses Mémoires (t, II, p. 419, édition Paul

Boiteau) : « Le jeu me parait être le plaisir dominant des femmes, et j'en suis étonnée, car on m'a dit qu'elles étaient toutes aussi instruites que celles que j'ai vues, et elles le sont beaucoup. 11 y a quelques sociétés composées toutes de femmes : il y a de même des assemblées d'tiommes où les femmes ne sont point admises,

LETTRB

jet de cette réunion est un petit jeu de commerce (167), un goûter, et, comme on peut bien croire, un intarissable babil. Les hommes, sans être fort sévèrement exclus de ces sociétés, s'y mêlent assez rarement; et je penserais plus mai encore de ceux qu'on y voit toujours que de ceux qu'on n'y voit jamais.

169. — Tels sont les amusements journaliers de la bourgeoisie de Genève. Sans être dépourvus de plaisir et de gaieté, ces amusements ont quelque chose de simple et d'innocent qui convient à des mœurs républicaines; mais dès l'instant qu'il y aura comédie, adieu les cercles, adieu les sociétés i Voilà la révolution que j'ai prédite, tout cela tombe nécessairement ; et si vous m'objectez l'exemple de Londres cité par moi-même, où les spectacles établis n'empêchaient point les coteries, je répondrai qu'il y a par rapport à nous une différence extrême: c'est qu'un théâtre, qui n'est qu'un point dans cette ville immense, sera dans la nôtre un grand objet qui absorbera tout.

170. — Si vous me demandez ensuite où est le mal que les cercles soient abolis.. .. Non, Monsieur, cette question ne viendra pas d'un philosophe. C'est un discours de femme ou de jeune homme qui traitera nos cercles de corps-de-garde, et croira sentir l'odeur du tabac. II faut pourtant répondre : car pour cette fois, quoique je m'adresse à vous, j'écris pour le peuple et sans doute il y parait ; mais vous m'y avez forcé.

171. — Je dis premièrement que, si c'est une mauvaise chose que l'odeur du tabac, c'en est une fort bonne de rester mattre de son bien et d'être sûr de coucher

on lei nomme cercla ; mais il n'est pas yrai qu*on t fume et qa'on s'y enivre. Ces cercles se tiennent dans des appartements qa*un certain nombre de gens qui se cooTiennent louent à frais communs ; on s*j rassemble tel jour de la semaine con-

Tenu; on y boit, on r mange, oa j trouve les papiers publics, et on y politique à perte de Tue. »

(167) Kom générique donné à tom les jeux de cartes où il y a un banquier.

chez soi. Mais j'oublie déjà que je n'écris pas pour des d'Alembert. Il faut m'expiiquer d*Qne autre manière.

172. — Suivons les indications de la nature, consultons le bien de la société : nous trouyerons que les deux sexes doivent se rassembla quelquefois, et vivre ordinairement séparés. Je Fai dit tantôt par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu'elles de leur trop intime commerce; elles n'y perdent que leurs mœurs, et nous y perdons à la fois nos mœurs et notre constitution : car ce sexe plus faible, hors d'état de prendre notre manière de vivre trop pénible pour lui^ nous force de prendre la sienne trop molle pour nous, et ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes.

173. — Cet inconvénient qui dégrade l'homme est très grand partout ; mais c'est surtout dans les États comme le nôtre qu'il importe de le prévenir. Qu'un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent pourvu qu'il soit obéi; mais dans une République, il faut des hommes*.

174. — Les anciens passaient presque leur vie en plein air, ou vaquant à leurs affaires» ou réglant celles de l'État sur la place publique, ou se promenant à la campagne, dans des jardins, au bord de la mer, à la pluie, au soleil,

* On me dira qu'il en faut aux rois pour la guerre. Point du tout Au lieu de trente mille hommes, ils n*ont, par exemple, qu*& lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage : eUes préfèrent ITionnenr à la vie ; quand elles se battent, elles se battent bien. L'inconTénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre et Fintempérie des saisons. Le secret est donc d'en avoir toujours le triple de ce qu'il faut pour se battre, afin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies et & la mortalité.

[Qui croirait que cette plaisanterie, dont on voit assex Tapplication, ait été prise en France au pied de la lettre par des gens d'esprit? (1781)]

236 LETTRE

et presque toujours tête nue*. A tout cela, point de femmes; mais on savait bien les trouver au besoin, et nous ne voyons point par leurs écrits et par les échantillons de leurs conversations qui nous restent, que l'esprit, ni le goût, ni Tamour même, perdissent rien à cette réserve. Pour nous, nous avons pris des maximes toutes contraires : lâchement dévoués aux volontés du sexe que nous devrions protéger et non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à l'outrager par nos soins railleurs; et chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un sérail d'hommes plus femmes qu'elle, qui savent rendre à la beauté toutes sortes d'hommages, hors celui du cœur dont elle est digne. Mais voyez ces mêmes hommes toujours contraints dans ces prisons volontaires (168), se lever, se rasseoir, aller et venir sans cesse à la cheminée, à la fenêtre, prendre et poser cent fois un écran, feuilleter des livres, parcourir des tableaux, tourner, pirouetter par la chambre, tandis que l'idole, étendue sans mouvement dans sa chaise longue, n a d'actif que la langue et les yeux.D'où vient cette différence, si ce n'est que la nature, qui impose aux femmes cette vie sédentaire et casanière, en prescrit aux hommes une tout {•) opposée et que cette inquiétude indique en eux un vrai besoin t Si les Orientaux, que la chaleur du climat fait assez transpirer, font peu d'exercice et ne se promènent

* Après la bataille gagnée par Cambyse sur Psamménite, on distinguait parmi les morts les Égyptiens, qui avaient toujours la tête nue, à Textrème dureté de leurs cr&nes, au lieu que les Perses, toujours coiffés de leurs grosses tiares, avaient les crânes si tendres qu'on les brisait sans effort Hérodote (169) luimême fut longtemps après témoin de cette différence.

a) Toute opposée, 1758, 1781.

(168) La même idée est déve- i (169) Hérodote, III, 12. Le fait est loppée dans la Nouvelle fféloise, 1 cité par Montaigne, Essais, l, 35. IV» partie, lettre 10. , )

point, au moins ils vont s* asseoir en plein air et respirer à leur aise ; au lieu qu'ici les femmes ont grand soin d'étouffer leurs amis dans de bonnes chambres bien fermées.

475. — Si Ton compare la force des hommes anciens à celle des hommes d'aujourd'hui, on n'y trouve aucune espèce d'égalité. Nos exercices de TAcadémie (170) sont des jeux d'enfants auprès de ceux de l'ancienne gymnastique : on a quitté la paume comme trop fatigante ; on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des armées grecques et romaines : le chemin, le travail, le fardeau du soldat romain fatigue seulement à le lire (171), et accable l'imagination. Le cheval n'était pas permis aux officiers d'infanterie. Souvent les généraux faisaient à pied les mêmes journées (172) que leurs troupes. Jamais les deux Gâtons n'ont autrement voyagé, ni seuls, ni avec leurs armées. Othon lui-même, l'efféminé Othon, marchait armé de fer à la tête de la sienne, allant audevant de Vitellius. Qu'on trouve à présent un seul homme de guerre capable d'en faire autant. Nous sommes déchus en tout. Nos peintres et nos sculpteurs se plaignent de ne plus trouver de modèles comparables à ceux de Tan tique. Pourquoi cela? L^homme a-t-il dégénéré? L'espèce a-t-elle une décrépitude physique ainsi que l'individu? Au contraire : les Barbares du Nord qui ont, pour ainsi dire, peuplé l'Europe d'une nouvelle race, étaient plus grands et plus forts que les Romains qu'ils ont vaincus et subjugués. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes, qui pour la plupart

(170) On donnait ce nom aux écoles où les jennes gens de bonne famillo, à lear sortie du collège, apprenaient l'éqnitation, l'escrime, et tous les exercices du corps.

(171) Le fardeau du fantassin moderne n'est cependant pas inférieur.

U s'agit maintenaot, comme autre-

fois, d*an poids d'environ soixante livres.

(172) Fréquemment employé jadis pour signifier étape . « Et chevauchieront tant de jornées en jomées, qu'ils vindrent au chastel de Nequise. »

(Villehardouin, 140). C'est ainsi quW dit encore voyager à petites journées.

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descendons de ces nooTeaux venus; mais les premiers Romains vivaient en hommes*, et trouvaient dans leurs continuels exercices la vigueur que la nature leur avait refusée, au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente et lÀche où nous réduit la dépendance du sexe. Si les barbares dont je viens de parler vivaient avec les femmes, ils ne vivaient pas pour cela comme elles : c'étaient elles qui avaient le courage de vivre comme eux, ainsi que faisaient aussi celles de Sparte. La femme se rendait robuste, et l'homme ne s'énervait pas. 176. — Si ce soin de contrarier la nature est nuisible au corps, il l'est encore plus à l'esprit. Imaginez quelle peut être la trempe de Tàme d'un homme uniquement occupé de l'importante affaire d'amuser les femmes, et qui passe sa vie entière à faire pour elles ce qu'elles devraient faire pour nous, quand, épuisés de travaux dont elles sont incapables, nos esprits ont besoin de délassement. Livrés à ces puériles habitudes, à quoi pourrions-nous jamais nous élever de grand? Nos talents, nos écrits se sentent de nos frivoles occu-

* Les Romains étaient les hommes les plus petits et les plus faibles de tous les peuples de l'Italie; et cette différence était si grande, dit nte-Llye (173), qu'elle s'apercevait au premier coup dans les troupes des uns et des autres. Cependant l'exercice et la discipline prévalurent tellement sur la nature, que les faibles firent ce que ne pouTaient (aire les forts, et les vainquirent.

(173) Un anciea éditear ds Rmuseaa, G. Petitidn, fait sur ce passage robserTation iaivante : « Les recbâ>ches les plus scrupuleoses n*ont pa nous faire découvrir dans Tite-Live aucun passage qpi eût aaelque rapport avec Tassertion qui lui est attriooée dans cette note. D'ailleiirs, on trait aussi saillant n'eût pu manquer d'être saisi par Montesquieu ou par Machiavel, et leurs o u vr ag e s n'en offrent aucune trace. César [De Mlo Gallteo, I, 30) dit à la vérité çue la petite stature de ses soldats était pour .es Gaukis qu'U avait à com-

battre un sujet de mépris. Végèce (De re Militari, (, i; s'exprime a peu près dans le même sens eu parlant des Gaulois, des Germains et des iSspaffiiols. Mais, dans la comparaison a faire des Romains avec les autres peiq>les de l'Italie, aucun Irait semblaole ne se trouve dans TiJe- Live. Tout dispose donc à croire que Rousseau ne le cite ici que sur la i»i de quelque écrivain moderne dont il ne s'est nas donné la peine d'examiner à tond le témoignage, a CEdition de 1819).

pations* : agréables, si Ton veut, mais petits et froids comme nos sentiments, ils ont poar tout mérite ce tour facile qu'on n'a pas grand'peine à donner à des riens. Ces foules d'ouvrages éphémères qui naissent joumeilement n'étant fûts que pour amuser des femmes, et n'ayant ni force ni profondeur, volent tous de la toilette au comptoir (174). C'est le moyen de récrire incessamment les mêmes, et de les rendre toujours nouveaux. On m'en citera deux ou trois qui serviront d'exceptions; mais moi j'en citerai cent mille qui confirmeront la règle. C'est pour cela que la plupart des productions de notre âge passeront avec lui, et la postérité croira qu'on

* Les femmes en général n'aiment aucun art, ne se connaissent & aucun, et n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouTrages qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la pbilosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de Térudition, des talents, et tout ce qui s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et eml)rase l'âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces tran^orts sublimes qui portent leurs ravissements jusqu'au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes : ils sont tous froids et jolis comme elles ; Us auront tant d'esprit que vous voudrez, jamais d'âme ; ils seraient cent fois pkitAt sensés que passionnés. Elles ne savent ni décrire ni sentir l'amour même. La seule Sapho, que je sache, et une autre (175), méritèrent d'être exceptées.

(174) Le eoBMCoir de l'épicier, c'est I éternelle plaisanterie des satiriques; Boilean en a «se et abusé.

'Les femmes da xtiu* siècle se picpiaient de^tout lire. Les livres Ira plus graves, pour peo qa'ils fassent en trogne, s'étalaient sur lecir toilette à ofrté des contes et des ronnos ne»- Teanz.

▲eprte d'un pot de ronge on voit nn

[ifassiUon.

(VouAiu, Contes, Certrude).

(i7S) L'antre ou'il ne nomme pas

est éyidemment Héloîse. Vanaontel,

dans sa réponse, fait allttsion à ce

passage, mais le réfate singulière-

ment. « S*il aimmU que chacun pât dire oomsae II. Rousseau qu'il connaît deux femmes, Sapho et une autre, qui méritent d'être exceptées, il se trouverait au bout du compte autant de femmes capables de décrire et de sentnr l'amour cra*U j aurait ev dlioaunes fspaWes ae i'uspirer. »

Marmontel a lu trop vite. Roussemi dit méritèrent^ et non méritent \ fl parle donc, non d*«ne femme de sa connaissanoe, mais d'une Cemnw célèbre dont on a conservé les lettres on les ouvrages. Dans ce cas, l'argnment de son contradicteur perte à fanz.

LETTRE

fit bien peu de livres dans ce même siècle où Ton en fait tant.

177. — Il ne serait pas difficile de montrer qu'au lieu de gagner à ces usages, les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer ; on les sert sans les honorer ; elles sont entourées d'agréables, mais elles n'ont plus d'amants ; et le pis est que les premiers, sans ayoir les sentiments des autres, n'en usurpent pas moins tous les droits. La société des deux sexes, devenue trop commune et trop facile, a produit ces deux efiets; et c'est ainsi que l'esprit général de la galanterie étouffe à la fois le génie et l'amour.

178. — Pour moi, j'ai peine à concevoir comment on rend assez peu d'honneur aux femmes pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galants, ces compliments insultants et moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi; les outrager par ces évidents mensonges, n'est-ce pas leur déclarer nettement qu'on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire? Que l'amour se fasse illusion sur les qualités de ce qu'on aime, cela n'arrive que trop souvent ; mais est-il question d'amour dans tout ce maussade jargon? Ceux mêmes qui s'en servent ne s'en servent-ils pas également pour toutes les femmes, et ne seraient-ils pas au désespoir qu'on les crût sérieusement amoureux d'une seule? Qu'ils ne s'en inquiètent pas. Il faudrait avoir d'étranges idées de l'amour pour les en croire capables, et rien n'est plus éloigné de son ton que celui de

Je parierais tout au monde que les Lettres Portugaises (176) ont été écrites par un homme. Or, partout où dominent les femmes, leur goût doit aussi dominer; et Toil&ce qui détermine celui de notre siècle.

(i76) Quoi qu'il en dise, c'est bien une femme, Marianne Alcaforada, religieuse dans un couvent de Beia

iA,leDteio) qui adressa au marquis de «bamilly ces fameuses lettres. Publiées f our U première fois en 1669, elles ont

été souvent réimprimées. Les éditions les plus récentes sont celles de M. Eugène Asse, 1873 (Charpentier), et de M. Piedagnel, 1876 (librairie dei Bibliophiles)

la galanterie. De la manière que je conçois cette passion terrible (177), son trouble, ses égarements, ses palpita tions, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards que leur timidité rend téméraires et qui montrent les désirs par la crainte, il me semble qu'après un langage aussi véhément, si l'amant venait à dire une seule fois : Je vous aimCy l'amante indignée lui dirait : Vous ne m'aimez plus, et ne le re verrait de sa vie.

179. — Nos cercles conservent encore parmi nous quelque image des mœurs antiques. Les hommes entre eux, dispensés de rabaisser leurs idées à la portée des femmes et d'habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves et sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie et de vertu sans passer pour rabâcheur, on ose être soi-même, sans s'asservir aux maximes d'une caillette (178). Si le tour de la conversation devient moins poli, les raisons prennent plus de poids ; on ne se paye point de plaisanterie ni de gentillesse. On ne se tire point d'affaire par de bons mots. On ne se ménage point dans la dispute ; chacun, se sentant attaqué de toutes les forces de son adversaire, est obligé d'employer toutes les siennes pour se défendre ; c'est ainsi que l'esprit acquiert de la justesse et de la vigueur. S'il se mêle à tout cela quelque propos licencieux, il ne faut point trop s'en effaroucher : les moins grossiers ne sont pas toujours les plus honnêtes, et ce langage un peu rustaud (*) est préférable encore à ce style plus recherché dans lequel les deux sexes se séduisent mutuellement et se familiarisent décemment avec le

a) RuflUat 1758, 1781.

(177) Mal guéri, encore fout pénétré de sa paiision pour M** d*Hr>udetot, il terminait alors la Nouvelle IféloUe, que tout ce passage fait bien pressentir.

(178) Diminutif de caille. Personne

qui a du babil et point de consistance (Littré). Ce mot s'appliquait surtoai> aux femmes évaporées qui donnaient ou prétendaient donner le ton eiv littérature.

2&2 LETTRE

vice. La manière de vivre, plus conforme aux inclinalions de rhomme» est aussi mieux assortie à son tempérament. On ne reste point toute une journée établi sur une chaise. On se livre à des jeux d'exercice, on va, on vient, plusieurs cercles se tiennent à la campagne, d'autres s'y rendent. On a des jardins pour la promenade, des cours (*) spacieuses pour s'exercer, un grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse ; et il ne faut pas croire que cette chasse se fasse aussi commodément qu'aux environs de Paris où Ton trouve le gibier sous ses pieds et où l'on tire à cheval. Enfin ces honnêtes et innocentes institutions rassemblent tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes honmies des amis, des citoyens, des soldats, et par conséquent tout ce qui convient le mieux à un peuple libre.

180. — On accuse d'un défaut les sociétés des femmes, c'est de les rendre médisantes et satiriques; et l'on peut bien comprendre, en effet, que les anecdotes d'une petite ville n'échappent pas à ces comités féminins ; on pense bien aussi que les maris absents y sont peu ménagés, «t que toute femme jolie et fêtée n'a pas beau jeu dans le cercle de sa voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénient plus de bien que de mal, et toujours est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place : car lequel vaut le mieux, qu'une femme dise avec ses amies du mal de son mari, ou que, tète-à-téte avec un homme, elle lui en fasse ; qu'elle critique le désordre de sa voisine, ou qu'elle Timite? Quoique les Genevoises disent assez librement ce qu'elles savent et quelquefois ce qu'elles conjecturent, elles ont une véritable horreur de la calomnie, et Ton ne leur entendra jamais intenter contre autrui des accusations qu'elles croient fausses ; tandis qu'en d'autres pays les femmes, également coupables par leur silence et par leurs

a) Des cours ipatieux, 1758, 1759.

discours, cachent de peur de représailles le mal qu'elles savent, et publient par vengeance celui qu'elles ont inventé.

.481 . — Combien de scandales publics ne retient pas la crainte de ces sévères observatrices? Elles font presque dans notre ville la fonction de censeurs (179). C'est ainsi que dans les beaux .temps de Rome les citoyens, surveillants les uns des autres, s'accusaient publique^ ment par zèle pour la justice ; mais quand Rome fut corrompue et qu'il ne resta plus rien à faire pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices qui les démasque en devint un. Aux citoyens zélés succédèrent des délateurs (180) infâmes, et au lieu qu'autrefois les bons accusaient les méchants, ils en furent accusés à leur tour. Grâce au ciel, nous sommes loin d'un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous cacher â nos propres yeux de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n'en aurai pas meilleure opinion des femmes, quand elles seront plus circonspectes : on se ménagera davantage, quand on aura plus de raisons de se ménager, et quand chacune aura besoin pour elle-même de la discrétion dont elle donnera l'exemple aux autres.

182. — Qu'on ne s'alarme donc point tant du caquet des sociétés de femmes. Qu'elles médisent tant qu'elles voudront, pourvu qu'elles médisent entre elles. Des femmes véritablement corrompues ne sauraient supporter longtemps cette manière de vivre, et quelque chère que leur pût être la médisance, elles voudraient médire avec des hommes. Quoi qu'on m'ait pu dire à cet égard, je n'ai jamais vu aucune de ces sociétés sans

(179) C*est faire beaueoup d'honneur attx commérams. L'antenr te laisse entraîner par les besoins de sa caoae, de même que tout à l*heiire, 186, il prendra la défense de *i?rognerie.

(180J Tonioars même à côté quand il s'afftt de l'antiquité. Les délateurs n'aient rien à faire avec les moeurs ; c'étaient des complaisants politiques

3ui aidaient le pouroir à se débarrasser e see adveisaires.

244 LETTRE

un secret mouvement d'estime et de respect pour celles <}ui la composaient. Telle est, me disais-je, la destination de la nature, qui donne différents goûts aux deux ^exes, afin qu'ils vivent séparés et chacun à sa manière*. Ces aimables personnes passent ainsi leurs jours, livrées aux occupations qui leur conviennent, ou à des amusements innocents et simples, très propres à toucher un cœur honnête et à donner bonne opinion •d'elles. Je ne sais ce qu'elles ont dit, mais elles ont vécu ensemble; elles ont pu parler des hommes, mais elles se sont passées d'eux; et tandis qu'elles critiquaient si sévèrement la conduite des autres, au moins la leur ■était irréprochable.

183. — Les cercles d'hommes ont aussi leurs inconvénients, sans doute ; quoi d'humain n'a pas les siens? On joue, on boit, on s'enivre, on passe les nuits ; tout ^ela peut être vrai, tout cela peut être exagéré. Il y A partout mélange de bien et de mal, mais à diverses mesures. On abuse de tout: axiome trivia], sur lequel on ne doit ni tout rejeter ni tout admettre. La règle pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit être admise malgré ses inconvénients; quand le mal surpasse le bien, il la faut rejeter même avec ses avantages. Quand la chose est bonne en ellemême et n'est mauvaise que dems ses abus, quand les abus peuvent être prévenus sans beaucoup de peine, ou tolérés sans grand préjudice, ils peuvent servir de prétexte et non de raison pour abolir un usage utile ;

* Ce principe, auquel tiennent toutes bonnes mœurs, est déTeloppé d'une manière plus claire et plus étendue dans un manuscrit dont je suis dépositaire et que je me propose de publier 8*il me reste assez de temps pour cela, quoique cette annonce ne soit guère propre & lui concilier d'aTance la faveur des dames.

[On comprendra facilement que le manuscrit dont je parlait •dans cette note était celui de la Nouvelle Héloise^ qui parut deux •ans après cet ouvrage (178i)}«

mais ce qui est mauvais en soi sera toujours mauvais*, quoi qu'on fasse pour en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles aux spectacles.

484. — Les citovens d'un même État, les habitants d'une même ville ne sont point des anachorètes, ils ne sauraient vivre toujours seuls et séparés ; quand ils le pourraient, il ne faudrait pas les y contraindre. Il n y a que le plus farouche despotisme qui s'alarme à la vue de sept ou huit hommes assemblés, craignant toujours que leurs entretiens ne roulent sur leurs misères.

183. — Or, de toutes les sortes de liaisons qui peuvent rassembler les particuliers dans une ville comme la nôtre, les cercles forment sans contredit la plus raisonnable, la plus honnête et la moins dangereuse, parce qu'elle ne veut ni ne peut se cacher, qu'elle est publique, permise, et que l'ordre et la règle y régnent. Il est même facile à démontrer que les abus qui peuvent en résulter naîtraient également de toutes les autres, ou qu'elles en produiraient de plus grands encore. Avant de songer à détruire un usage établi, on doit avoir bien pesé ceux qui s'introduiront à sa place« Quiconque en pourra proposer un qui soit praticable et duquel ne résulte aucun abus, qu'il le propose, et qu'ensuite les cercles soient abolis; à la bonne heure! En attendant, laissons, s'il le faut, passer la nuit à boire à ceux qui, sans cela, la passeraient peut-être à faire pis.

186. — Toute intempérance est vicieuse, et surtout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L'excès du vin dégrade l'homme, aliène au moins sa raison pour un temps, et Tabrutit à la longue. Mais enfin le godt du vin n'est pas un crime ; il en fait rarement commettre;

* Je parle dans Tordre moral : car dans Tordre physique, il n'y a rien d'absolument mauvais. Le tout est bien.

U$ LETTRE

il rend l'homme stopide et non pas méchant*. Pour one querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fidèles, brares et honnêtes gens, à leur défaut près. En osera-t^n dire autant des vices qu'on substitue à celui-là, ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d'hommes sans défauts, et retenus en toute chose? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels ! Le sage est sobi^ par tempérance (181), le fourbe Test par fausseté. Dansles pays de mauvaises mœurs, d'intrigues, de trahisons, d'adultères, on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Partout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir. En Suisse, elle est presque en estime, à Naples elle est en horreur ; mais au fond, laquelle est le plus à craindre, de l'intempérance du Suisse ou delà réserve de l'Italien?

187. — Je le répète, il vaudrait mieux être sobre et vrai, non seulement pour soi, même pour la société : car tout ce qui est mal en morale est mal encore en politique. Mais le prédicateur s'arrête au mal personnel, le magistrat ne voit que les conséquences publiques ; l'un n'a pour objet que la perfection de l'homme où l'homme n'atteint point, l'autre que le bien de l'État autant qu'il y

* Ne calomnions point le vice môme, n*a-t-il pas assez de sa laideur? Le vin ne donne pas de la méchanceté, il la décèle. Celui qui tua Clitus dans Tivresse jQt mourir Phllotas de sangfroid. Si rivresse a ses fureurs, quelle passion n'a pas les siennes? La difTérence est que les autres restent au fond de r&me, et que celle-l& s'allume et s'éteint à l'instant. A cet emportement près, qui passe et qu'on évite aisément, soyons sûrs que quiconque fait dans le vin de méchantes actions couve k jeun de méchants desseins.

(181) On peut lire dans la Nouvelle l ^rtutcnuo presque dans les aènie HéloUey lettre 23, la même thèse j tannes.

Ul

peat atteindre ; ainsi, tout ce que Ton a raison de blâmer en chaire ne doit pas être puni par les lois. Jamais peuple n'a péri par Texcès du vin, tous périssent parle désordre des femmes. La raison de cette différence esl claire : le premier de ces deux vices détourne des autres, le second les engendre tous. La diversité des âges y fait encore (i8â). Le vin tente moins la jeunesse et l'abat moins aisément; im sang ardent lui donne d'autres désirs; dans Tâge des passions, toutes s'enflamment au feu d'une seule, la raison s'altère en naissant, et l'homme encore indompté devient indisciplinable avant que d'avoir porté le joug des lois. Mais qu'un sang à demi-glacé cherche un secours qui le ranime, qu'une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu'il n'a plus* ; quand un vieillard abuse de ce doux remède, il a déjà rempli ses devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans. Il a tort, sans doute : il cesse avant la mort d'être citoyen. Mais l'autre ne commence pas même à l'être : il se rend plutôt l'ennemi public par la séduction de ses complices, par l'exemple et l'effet de ses mœurs corrompues, surtout par la morale pernicieuse qu'il ne manque pas de répandre pour les autoriser. Il vaudrait mieux qu'il n'eût point existé.

188. — De la passion du jeu natt un plus dangereux abus, mais qu'on prévient ou réprime aisément. C'est une affaire de police, dont l'inspection devient plus facile et mieux séante dans les cercles que dans les maisons peurticulières. L'opinion peut beaucoup encore en ce

* Platon, dans set LoU, pennet aux seuls Tieillards l'usage du ▼in, et même il leur en pennet quelquefois Texcès (183).

(182) Faire a quelquefois le sens de importer d, contribuer à. Les expériences qui faisaient le phis à mon raiet. Oescartes. Dioptngue, S (Littrè). Rousseau a dit de mène, § 74 note, eê fmi fait contre num eenU-

ment, comme dans Horace, et sapU, et meetan facit.

(183) Ce passage de Platon, de LegibuM II, 666, est cité par Ifonteigne, Euaû, II, S.

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point; et sitôt qu'on voudra mettre en honneur les jeux d'exercice et d'adresse, les cartes, les dés, les jeux de hasard tomberont infailliblement. Je ne crois pas même, quoi qu'on en dise, que ces moyens oisifs et trompeurs de remplir sa bourse prennent jamais grand -crédit chez un peuple raisonneur et laborieux, qui <€onna!t trop le prix du temps et de l'argent pour aimer à les perdre ensemble.

189. — Conservons donc les cercles, même avec leurs défauts : car ces défauts ne sont pas dans les cercles, mais dans les hommes qui les composent, et il n'y a point dans la vie sociale de forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus nuisibles effets. Encore un coup, ne cherchons point la chimère de la perfection, mais le mieux possible selon la nature de l'homme et la constitution de la société. Ily a tel peuple à qui je dirais : détruisez cercles et coteries, ^tez toute barrière de bienséance entre les sexes, remontez, s'il est possible, jusqu'à n'être que corrompus ; mais vous, Genevois, évitez de le devenir, s'il est temps encore. €raignez le premier pas qu'on ne fait jamais (184) seul, et songez qu'il est plus aisé de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux mauvaises.

190. — Deux ans seulement de comédie et tout est bouleversé. L^on ne saurait se partager entre tant d'amusements : l'heure des spectacles étant celle des cercles, les fera dissoudre ; il s'en détachera trop de membres ; ceux 'qui resteront seront trop peu assidus pour être d'une grande ressource les uns aux autres et laisser subsister longtemps les associations. Les deux sexes réunis journellement dans un même lieu ; les parties qui se lieront pour s'y rendre ; les manières de vivre qu'on y verra

(184) La pensée est tellement éri- -«lente, que l'auteur n'a pas cherché ici à éviter l'amphibologie. Il n'en ■est pas moins yrai qu'une phrase ainsi

tournée peut présenter deux sens, selon que seul se rapporte à que ou à on:

qui n'est jamais le seul qu'on £is.«e.

ou qu'on n'est jamais seul à faire.

dépeintes et qu'on s'empressera d'imiter ; l'exposition des dames et demoiselles parées tout de leur mieux et mises en étalage dans des loges comme sur le devant d'une boutique, en attendant les acheteurs ; l'afQuence de la belle jeunesse qui viendra de son côté s'offrir en montre y et trouvera bien plus beau de faire des entre* chats au théâtre que l'exercice à Plain-Palais ; les petits soupers de femmes qui s'arrangeront en sortant, ne fût-ce qu'avec les actrices ; enfin le mépris des anciens usages qui résultera de l'adoption des nouveaux ; tout «ela substituera bientôt l'agréable vie de Paris et les bons airs de France à notre ancienne simplicité, et je doute un peu que des Parisiens à Genève y conservent longtemps le goût de notre gouvernement.

191 . — Il ne faut point le dissimuler; les intentions sont •droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence, et nous suivons de loin les traces des mêmes peuples dont nous ne laissons pets de craindre le sort. Par exemple, on m'assure que l'éducation de la jeunesse est généralement beaucoup meilleure qu'elle n'était autrefois ; ce qui pourtant ne peut guère se prouver qu'en montrant qu'elle fait de meilleurs citoyens. Il est certains que les enfants font mieux la révérence, qu'ils savent plus galamment donner la main aux dames, et leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je leur ferais, moi, donner le fouet, qu'ils savent décider, trancher, interroger, couper la parole aux hommes, importuner tout le monde sans modestie et sans discrétion. On me dit que cela les forme; je conviens que cela les forme à être impertinents, et c'est de toutes les choses qu'ils apprennent par cette méthode la seule qu'ils n'oublient point. Ce n'est pas tout. Pour les retenir auprès des femmes qu'ils sont destinés à désennuyer, on a soin de les élever précisément comme elles : on les garantit du «oleil, du vent, de la pluie, de la poussière, afin qu'ils

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ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant les préserver entièrement du contact deTair, on fait du moins qu'il ne leur arrive qu*après avoir perdu la moitié de son ressort. On les prive de tout exercice, on leur ôte toutes leurs facultés, on les rend ineptes à tout autre usage qu'aux soins auxquels ils sont destinés ; et la seule chose que les femmes n'exigent pas de ces vils esclaves est de se consacer à leur service à la façon des Orientaux. A cela près, tout ce qui les distingue d'elles, c'est que la nature leur en ayant refusé les grâces, ils y substituent des ridicules. A mon dernier voyage à Genève, j'ai déjà vu plusieurs de ces jeunes demoiselles en justaucorps, les dents blanches, la main potelée, la voix flûtée, un joli parasol vert à la main, contrefaire assez maladroitement les hommes. 192. — On était plus grossier de mon temps. Les enfants rustiquement élevés n'avaient point de teint à conserver, et ne craignaient point les injures de l'air auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse, en campagne, à tous leurs exercices, dans toutes les sociétés. Timides et modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; Os n'avaient point de frisure à conserver; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups ; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis s'embrassaient en pleurant. Us revenaient au logis suants, essoufflés, déchirés ; c'étaient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du 7.è\e pour servir la Patrie et du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu'on en puisse dire autant un jour de nos beaux petits messieurs requinqués (185), et que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfants à trente I

(185) D'après Lîttré, ce terbe, dont on a lonetemps cherché l'étjrmolog^ie Tient tout simplement de çuinguorv,

nettoyer, mot peu nsité dans la lalU nité, mais reste dans le parîer roman.

Il se dit d*ane toilette affectée.

SUR LES SPECTACLES 2St

193. — Heureusement ils ne sont point tous ainsi. Le plus grand nombre encore a gardé cette antique rudesse, conservatrice de la bonne constitution ainsi que des bonnes mœurs. Ceux mêmes qu'une éducation trop délicate amollit pour un temps, seront contraints étant grands de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Lesunsperdrontleurâpretédanslecommerce du monde; les autres gagneront des forces en les exerçant; tous deyiendront, je Tespère, ce que furent leurs ancêtres, ou du moins ce que leurs pères sont aujourd'hui. Maisne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous Tout acquise.

194. — Je reviens à nos comédiens; et toujours, en leur supposant un succès qui me parait impossible, je ' trouve que ce succès attaquera notre constitution, non seulement d'une manière indirecte en attaquant nos mœurs, mais immédiatement, en rompant l'équilibre qui doit régner entre les diverses parties de l'État pour conserver le corps entier dans son assiette,

194 . — Parmi plusieurs raisons que j 'en pourrais donner, je me contenterai d'en choisir une qui convient mieux au plus grand nombre, parce qu'elle se borne à des considérations d'intérêt et d'argent, toujours plus sensibles au vulgaire que des effets moraux dont il n'est pas en état de voir les liaisons avec leurs causes, ni l'influence sur le destin de l'État.

196. — On peut considérer les spectacles, quand ils réussissent, comme une espèce de taxe qui, bien que volontaire, n'en est pas moins onéreuse au peuple, en ce qu'elle lui fournit une continuelle occasion de dépense à laquelle il ne résiste pas. Cette taxe est mauvaise, non seulement parce qu'il n'en revient rien au souverain, mais surtout parce que la répartition, loin d'être proportionnelle, charge le pauvre au delà de ses forces, et soulage le riche en suppléant aux amusements plus coûteux qu'il se donnerait au défaut de

celui-là. Il suffit, pour en conyenir, de faire attention que la différence du prix des places n'est, ni ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les remplissent. A la Comédie-Française, les premières loges et le théâtre (186) sont à quatre francs pour Tordinaire et à six quand ou tierce (187) ; le p6urterre est à vingt sous, on a môme tenté plusieurs fois de Faugmenter. Or on ne dira pas que le bien des plus riches qui vont au théâtre n*est que le quadruple du bien des pauvres qui vont au parterre. Généralement parlant, les premiers sont d'une opulence excessive et la plupart des autres n'ont rien*. Il en est de ceci

* Quand on augmenterait la différence du prix des places en proportion de celle des fortunes, on ne rétablirait point pour cela l'équilibre. Ces places inférieures, mises à trop bas prix, seraient abandonnées à la populace, et chacun, pour en occuper de plus honorables, dépenserait toujours au delà de ses moyens. C'est une observation qu'on peut faire aux spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que ÏQd premiers rangs sont alors

(186) C'est-à-dire les places sur le théâtre. Depuis un siècle environ, il j ayadt sur la scène de la Comédie-Française, de chaque coté, quatre rangées de bancs formant un peu amphithéâtre, s'avançant jusqu'à la hauteur des loees, et enfermées dans une balustrade avec grille de fer doré. Dans les grandes représentations, on ajoutait encore le long de la balustrade une rangée de banquettes, et plus de cinquante spectateurs, debout et sans place, formaient cercle au fond du théâtre {Journal de l'avocat Barbier, t. Vil, p. 161). Sur unescène ainsi encombrée, toute action dramatique un peu vive était impossible, et la présence de ces spectateurs trop rapprochés troublait souvent les représentations. Enfin, le lundi 23 avril 1759, à la première représentation qui suivit le relâche de Pâques, la scène fut déblayée. Le comte de Lauraguais-Brancas avait indemnisé les comédiens d'une partie de la somme qu'ils perdaient à la suppression de ces places, somme estimée par Barbier à vingt mille livres.

Voltaire applaudit à cette réforme qu'il avait depuis longtemps réclamée. Il écrivait le 18 Juin 1739 h.

M»' d'Argental : « Mon Dieu I qae je fus aise quand j'appris que le théâtre était çurgé de blancs poudrés, coiffés au rhinocéros et à l'oiseau royal ! Je riais aux anges en tapissant ul scène de boucliers et de gon fanons. » Il venait alors de taire Tanerède^ voulait y développer la mise en scène. Voir aussi son Èpître dédicatoire de VÉcos' saise au comte de Lauraguais.

M. Adolphe Juliien a fait l'historique de cette question. Les spectaSeurt sur le théâtre^ établissement et suppression des banest Paris, Détaille, 1875.

(187) Tierrer^ augmenter d'an tiers le prix des places ; l'usage était admis dans certaines circonstances.

Au xvii* siècle, pour les premièrej représentations d'une pièce nouvelle, le prix des places était même double, ce que l'on appelait iouer au daubl*'.

Si Von en croit Voltaire iVie de Molière\ c'est à l'occasion des Précieuses Ridicules qu'on aurait doablè pour la première fois.

comme des impôts sur le blé^ sur le TÎn, sur le sel, sur toute chose nécessaire à la vie, qui ont un air de justice au premier coup d'oeil, et sont au fond très iniques : car le pauvre qui ne peut dépenser que pour son nécessaire est forcé de jeter les trois quarts de ce qu'il dépense en impôts, tandis que ce même nécessaire n'étant que la moindre partie de la dépense du riche, rimpôt lui est presque insensible*. De cettç manière, celui qui a peu paye beaucoup, et celui qui a beaucoup paye peu; je ne vois pas quelle grande justice on trouve à cela.

197. — On me demandera qui force le pauvre d'aller aux spectacles ? Je répondrai, premièrement ceux qui les établissent et lui en donnent la tentation; en second lieu sa pauvreté même, qui le condamnant à des travaux continuels^ sans espoir de les voir finir, lui rend quelque délassement plus nécessaire pour les supporter. Il ne se tient point malheureux de travailler sans relâche, quand tout le monde en fait de même; mais n'est-il pas cruel à celui qui travaille de se priver des récréations des gens oisifs? Il les partage donc; et ce même amusement, qui fournit un moyen d'économie au riche>

un terme fixe dont les autres se rapprochent toujours sans qu'on le puisse éloigner. Le pauvre tend sans cesse à s'élever au-dessus de ses vingt sous; mais le riche pour le fuir, n*a plus d'asile au delà de ses quatre francs; il faut malgré lui qu'il se laisse accoster, et si son orgueil en souffre, sa bourse en profite.

* Voilà pourquoi les imposteurs (iSS) de Bodin et autres fripons publics établissent toujours leurs monopoles sur les choses nécessaires à la vie, afin d'affamer doucement le peuple sans que le riche en murmure. Si le moindi*e objet de luxe ou de faste était attaqué, tout serait perdu; mais pourvu que les grands soient contents, qu'importe que le peuple vive ?

(188) ■ Nom donné anciennement aux officiers chargés de répartir les taxes. Ceux que Bodin appelle imposteurs, c'est-à-dire ceux qui impotent oa imaginent les taxes. »

(Littrë). Jean Bodin, jurisconsulte et magistrat, né à Angers vers 1530, mort à LaoA en 1S96. Son principal ouvrage est sa République en six livres, 1577.

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affaiblit doublement le pau?re, soit par un surcroît réel ;de dépenses, soit par moins de rèle a a travail, comme )}e Vai ci-devant expliqaé.

I 198.-;- De ce» nouvelles réflexions il suit évidemment, ice me fémble, que les spectacles modernes, où l'on n'asisiste qu'à prix d'argent, tendent partout à favoriser et augmenter l'inégalité des fortunes, moins sensibletaenty il est vrai, dans les capitales que dans une petite ville comme la n6tre. Si j'accorde que cette ^inégalité, portée jusqu'à certain point, peut avoir ses avantages (*), vous m'accorderez bien aussi qu'elle doit avoir des bornes, surtout dans un petit État, et surtout dans une république. Dans une monarchie, où tous les ordres sont intermédiaires entre le prince et le peuple, il peut être assez indifférent que certains hommes passent de l'un à l'autre : car, comme d'autres les remplacent, ce changement n'interrompt point la progression. Mais dans une démocratie, où les sujets et le souverain ne sont que les mêmes hommes considérés soils différents rapports, sitôt que le plus petit nombre l'emporte en richesses sur le plus grand, iJ faut que l'État périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus riche ou le pauvre plus indigent, la différence des fortunes n'en augmente pas moins d'une manière que de l'autre; et cette différence, portée au delà de sa mesure, est ce qui détruit l'équilibre dont j'ai parlé.

199. — Jamais dans une monarchie l'opulence d'un particulier ne peut le mettre au-dessus du prince; mais dans une république elle peut aisément le mettre ' au-dessus des lois. Alors le gouvernement n'a plus de force, et le riche est toujours le vrai souverain. Sur ces maximes incontestables, il reste à considérer si l'inégalité n'a pas atteint parmi nous le dernier terme

a) CerUmeinent tous m'accord«rei aiusi, 17S8i 1769.

OÙ elle peut parvenir sans ébranler la République. Je m'en rapporte là-dessus à ceux qui connaissent mieux que moi notre constitution et la répartition de nos richesses. Ce que je sais, c'est que, le temps seul donnant à Tordre des choses une pente naturelle vers cette inégalité et un progrès successif jusqu'à son dernier terme, c'est une grande imprudence de l'accélérer encore par des établissements qui la favorisent. Le grand Sully, qui nous aimait, nous l'eût bien su dire : spectacles et comédies dans toute petite république et surtout dans Genève, affaiblissement d'État.

200. — Si le seul établissement du théâtre nous est si nuisible, quel fruit tirerons-nous des pièces qu'on y représente? Les avantages même qu'elles peuvent procurer aux peuples pour lesquels elles ont été composées nous tourneront à préjudice, en nous donnant pour instruction ce qu'on leur a donné pour censure, ou du moins en dirigeant nos goûts et nos inclinations sur les choses du monde qui nous conviennent le moins. La tragédie nous représentera des tyrans et des héros. Qu'en avons-nous à faire ? Sommes-nous faits pour en avoir ou le devenir ? Elle nous donnera une vaine admiration de la puissance et de la grandeur. De quoi nousservirat-elle? Serons-nous plus grands ou plus puissants pour cela? Que nous importe d'aller étudier sur la scène les devoirs des rois, en négligeant de remplir les nôtres ? La stérile admiration des vertus de théâtre nous dédommagera-t-elle des vertus simples et modestes qui font le bon citoyen ? Au lieu de nous guérir de nos ridicules, la comédie nous portera ceux d'autrui : elle nous persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu'on estime si fort ailleurs. Quelque extravagauit que soit un marquis, c'est un marquis enfin. Concevez combien ce titre sonne dans un pays assez heureux pour n'en point avoir; et qui sait combien de cour-

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tauds (189) croiront se mettre à la mode en imitant les marquis du siècle dernier? Je ne répéterai point ce que j'ai déjà dit de la bonne foi toujours raillée, du vice adroit toujours triomphant, et de l'exemple continuel des forfaits mis en plaisanterie. Quelles leçons pour on peuple dont tous les sentiments ont encore leur droiture naturelle, qui croit qu*un scélérat est toujours méprisable et qu'un homme de bien ne peut être ridicule I Quoi ! Platon bannissait Homère de sa république, et nous souffrirons Molière dans la nôtre! Que pourraitil nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu^il nous peint, même à ceux qu'il nous fait aimer?

201. — J'en ai dit assez, je crois, sur leur chapitre, et je ne pense guère mieux des héros de Racine, de ces héros si parés, si doucereux, si tendres (190), qui, sous un air de courage et de vertu, ne nous montrent que les modèles déjeunes gens dont j'ai parlé, livrés à la galanterie, à la mollesse, à l'amour, à tout ce qui peut efféminer l'homme et l'attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le théâtre français ne respire que la tendresse: c'est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les autres, ou du moins qu'on y rend la plus chère aux spectateurs. Je ne dis pas qu'on ait tort en cela, quant à l'objet du poète : je sais que Thomme sans passions est une chimère ; que l'intérêt du théâtre n'est fondé que sur les passions ; que le cœur ne s'intéresse point à celles qui lui sont étrangères, ni à celles qu'on n'aime pas à voir en autrui, quoiqu'on y soit sujet soi-même. L'amour de l'humanité, celui de la patrie.

(189) « Personne de taille courte et ramassée. Un gros courtaud. Par dénigrement, courtaud de boutique, commis marchand. » (Littré.) La forme ancienne était courtauU. Au XTiii* siècle on écrirait encore emtT' taïutt comme maraut.

' (100) Voltaire avait dit de mèm« dans le Temple du goût.

Hacine obserre les portraits De Bsjaxet, de Xipharè*, ]>e Britanni^ns, dlBippolyte.

A peine il dtstingae lears traits ; Ils ont tons le même mérite.

Tendres, galants, doux et discrets.

Et l'amonr. qui marche à lear saite.

Les eroit des eoorttsans français.

6ont les sentiments dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés ; mais quand ces deux passions sont éteintes, il ne reste que Tamour proprement dit pour leur suppléer, parce que son charme est plus naturel et s'efface plus difficilement du cœur que celui de toutes les autres. Cependant il n'est pas également convenable à tous les hommes: c'est plutôt comme supplément des bons sentiments que comme sentiment lui-même qu*on peut l'admettre; non qu'il ne soit louable en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux et inévitables. 202. — Le plus méchant des hommes est celui qui s'isole le plus, qui concentre le plus son cœur en luimême ; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tous ses semblables. Il vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s'aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parents, ses amis, sa patrie, et le genre humain, se dégrade par un attachement désordonné qui nuit bientôt à tous les autres et leur est infailliblement préféré. Sur ce principe, je dis qu'il y a des pays où leurs (*) mœurs sont si mauvaises qu'on serait trop heureux d'y pouvoir remonter à l'amour ; d'autres où elles sont assez bonnes pour qu'il soit fâcheux d'y descendre, et j'ose croire le mien dans ce dernier cas. J'ajouterai que les objets trop passionnés sont plus dangereux à nous montrer qu'à personne, parce que nous n'avons naturellement que trop de penchant à les aimer. Sous un air flegmatique et froid, le Genevois cache une &me ardente et sensible, plus facile à émouvoir qu'à retenir. Dans ce séjour de la raison, la beauté n'est pas étrangère ni sans empire; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l'amour, les hommes n'y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les femmes, de les inspirer;

•} Où l«s mœurs, 1758, 1759.

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et les tristes effets qu'elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des spectacles touchants et tendres. Si les héros de quelques pièces soumettent l'amour au devoir, en admirant leur force le cœur se prête à leur faiblesse ; on apprend moins à se donner leur courage qu'à se mettre dans le cas d'en avoir besoin. C'est plus d'exercice pour la vertu; mais qui l'ose exposer à ces combats mérite d*y succomber. L'amour même prend son masque pour la surprendre ; il se pare de son enthousiasme, il usurpe sa force» il affecte son langage, et quand on s'aperçoit de Terreur, qu'il est tard pour en revenir! Que d'hommes bien nés, séduits par ces apparences, d'amants tendres et généreux qu'ils étaient d'abord, sont devenus par degrés de vils corrupteurs, sans mœurs, sans respect pour la foi conjugale, sans égards pour les droits de la confiance et de l'amitié! Heureux qui sait se reconnaître au bord du précipice et s'empêcher d'y tomber 1 Est-ce au milieu d'une course rapide qu'on doit espérer de s'arrêter? Est-ce en s'attendrissant tous les jours qu'on apprend à surmonter la tendresse? On triomphe aisément d'un faible penchant; mais celui qui connut le véritable amour et l'a su vaincre, ah! pardonnons à ce mortel, s'il existe (i9i), d'oser prétendre à la vertu I

203. — Ainsi, de quelque manière qu'on envisage les choses, la même vérité nous frappe toujours. Tout ce que les pièces de théâtre peuvent avoir d'ulile à ceux pour qui elles ont été faites nous deviendra préjudiciable, jusqu'au goût que nous croirons avoir acquis par elles, et qui ne sera qu'un faux goût, sans tact, sans délicatesse, substitué mal à propos parmi nous à la solidité de la raison. Le goût tient à plusieurs choses : les

(191) Ce mortel existait bien; | est ainsi plein de demi - oonfesc*était Rousseau lui-même, son livre I sions.

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recherches d'imitation qu'on voit au tiiéàtre, les comparaisons qu'on a lieu d'y faire, les réflexions sur l'art de plaire aux spectateurs, peuvent le faire germer, mais non suffire àson développement. Il faut de grandes villes^ il faut des beaux arts et du luxe^ il faut un commercé intime entre les citoyens, il faut ane étroite dépendance les uns des autres, U faut de la galanterie et même de la débauche, il faut des vices qu'on soit forcé d'embellir, pour faire cherchera tout des formes agréables, et réussir à les trouver. Une partie de ces choses nous manquera toujours, et nous devons trembler d'acquérir l'autre.

204. — Nous aurons des comédiens, mais quels ?TJne bonne troupe viendra-t-elle de but en blanc s'établir dans une ville de vingt-quatre mille âmes? Nous en aurons donc d'abord de mauvais, et nous serons d'abord de mauvais juges. Les formerons-nous , ou s'ils nous formeront? Nous aurons de bonnes pièces, mais, les recevant pour telles sur la parole d'avitrui, nous serons dispensés de les examiner (192), ils ne gagnerons pas plus à les voir jouer qu*à les lire. Nous n'en ferons pas moins les connaisseurs, les arbitres du théâtre ; nous n'en voudrons pas moins décider pour notre argent, et n'en serons que plus ridicules. On ne l'est point pour manquer de goût quand on le méprise ; mais c'est l'être que de s'en piquer et n'en avoir qu'un mauvais. Et qu'est-ce au fond que ce goût si vanté? L'art de se connaître en petites choses. En vérité, quand on en a une aussi grande à conserver que la liberté, tout le reste est bien puéril (193).

205. — Je ne vois qu'un remède à tant d'inconvénients : c'est que, pour nous approprier les drames de

(192) Cette théorie tendrait à condamner également tons les tbéâtrea de proTÎDce. Ils ne font pas leurs pièces, ils les reçoivent toutes faites de Paris.

(193) Au siècle dernier, on écrivait puérilia même pour le masculin. G*est ainsi que le mot est orthographié dans les anciennes éditions.

notre théâtre, nous les composions nous-mêmes, et que nous ayons des auteurs avant des comédiens. Car il n'est pas bon qu'on nous montre toutes sortes d'imitations, mais seulement celles des choses honnêtes et qui con~ Tiennent à des hommes libres *. Il est sûr que des pièces tirées comme celles des Grecs des malheurs passés de la patrie^ ou des défauts présents du peuple, pourraient offrir aux spectateurs des leçons utues. Alors quels seront les héros de nos tragédies? Des Berthelier, des Lévrery? Ah, dignes citoyens! Vous fûtes des héros sans doute; mais votre obscurité vous avilit, vos noms communs (194) déshonorent vos grandes âmes**, et

* Si quis ergo in nos tram urbetn venerit, qui animi sapientia in omnes possit sese vertere formas, et omnia imitari, et poemata sua ostentare, venerabimur quidem ipsum, ut sacrum, admirabilem, et jucundum : dieemus autem non esse ejusmodî hominem in repubiica nostra,nequefàsesseutinsit, mittemusquer in aliam urbem, unguento caput ejus perungentes, tanaque coronantes. Nos autem austeriort mtnusque jucundo utemur poeta, fabularumque fietore, utilitatis gratia, qui decori nobis rationem exprimât^ et qum dÂci debent dicat in his formulis quas a principio pro legibus tulimus^ quando cives erudire aggressi sumus. Plat, de Rep. Ub. III.

** Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie, avec cette différence que la liberté publique finit par l'un et commença par l'autre. Il tenait une belette privée quand il fut arrêté ; il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse ; puis il continua de jouer avec sa belette, san» daigner réponse aux outrages de ses gardes, U mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.

Jean Lévrery fut le Favonius de Berthelier, non pas en imitant puérilement n^ discours et ses manières, mais en mourant volontairement comme l«i, sachant très bien que l'exemple de sa mort serait plus utile à son pays que sa vie. Avant d'aller

(194) Si hardi pour toat le resta, Rousseau se montre ici bien timoré.

Le drame commençait alors, mais il ne voit que la tra^die, 11 ne veut pas eroire qu'un éçisode de l'histoire nationale puisse intéresser aatftnt.

et même plus, qnie la légende des éternels Atrides. Il fait enun comme Boileau, condamnant une épnT'ee.

d'ailleurs mauTaise à bien d'autr«s titres, pour le seul nom de son hérus».

Childebrand.

nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos tyrans? Des gentilshommes de la Cuiller *, des évèques de Genève, des comtes de Savoie, des ancêtres d'une maison avec laquelle nous venons de traiter, et à qui nous devons du respect? Ginquai\te ans plus tôt, je ne répondrais pas que le diable ** et TAntechrist n'y eussent aussi fait leur rôle. Chez les Grecs, peuple d'ailleurs assez badin, tout était grave et sérieux sitôt qu'il s'agissait de la patrie ; mais dans ce siècle plaisant où rien n'échappe au ridicule, hormis la puissance, on n'ose parler d'héroïsme que dans les grands États, quoiqu'on n'en trouve que dans les petits.

206. — Quant à la comédie, il n'y faut pas songer. Elle causerait chez nous les plus affreux désordres; elle

à Téchafaud, il écrivit sur les murs de sa prison cette épitaphe qu'on avait faite à son prédécesseur :

Quid mihi mon noeuit ? Virtus poit fata viresàt : Née crueef née emvi gladio périt illa tyranni.

* C'était une confrérie de gentilshommes savoyards qui avaient fait vœu de brigandage contre la ville de Genève, et qui, pour marque de leur association, portaient une cuiller pendue au cou.

* * J ai lu dans ma jeunesse une tragédie de l'Escalade, où le diable était en effet un des acteurs. On me disait que cette pièce ayant été une fois représentée, ce personnage en entrant sur la scène se trouva double, comme si l'original eût été Jaloux qu'on eût l'audace de le contrefaire, et qu'à l'instant l'effroi fit fuir tout le monde et finir la représentation. Ce conte est burlesque, et le paraîtra bien plus à Paris qu'à Genève : cependant, qu'on se prête aux suppositions, on trouvera dans cette double apparition un effet théAtral et vraiment effrayant. Je m'imagine qu'un spectacle plus simple et plus terrible encore, c'est celui de la main sortant du mur et traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. n me semble que nos poètes lyriques sont loin de ces inventions sublimes ; ils font pour épouvanter un fracas de décora^ lions sans effet. Sur la scène môme il ne faut pas tout dire a la vue, mais ébranler Timagination.

LETTRE

servirait d'instrument aux factions, aux partis, aux vengeances particulières. Notre ville est si petite, que les peintures de mœurs les plus générales y dégénéreraient bient6t en satires et personnalités. L'exemple de Tancienne Athènes, ville incomparablement plus peuplée que Genève, nous offre une leçon frappante : c'est au théâtre qu'on y prépara l'exil de plusieurs grands hommes et la mort de Socrate (195); c'est par la fureur du théâtre qu'Athènes périt, et ses désastres ne justifièrent que trop le chagrin qu'avait témoigné Solon (196) aux premières représentations de Thespîs. Ce qu'il y a de bien sûr pour nous, c'est qu'il faudra mal augurer de la république, quand on verra les citoyens travestis en beaux esprits s'occuper à faire des vers français et des pièces de théâtre, talents qui ne sont point les nôtres et que nous ne posséderons jamais. Mais que M. de Voltaire daigne nous composer des tragédies sur le modèle de la Mort de Césavy du premier acte de

(195) Ces grands hommes qae Tanteur ne nomme pas seraient peut-être difficiles à trourer. Quant à Socrate, OD sait que sa mort n'eut liea que vingt-quatre ans après la représentation des iVué««(423-399).Dans quelle mesure le souvenir de cette comédie eontribua-t-11 à la condamnation du philosophe? Cette question si délicate, que Rousseau tranche d'un mot, est encore aujourd'hui eontroTersôe. Grote serait de son avis (^Bist. grecque^ t. XII, p. 316, traduction de Sadous).

d'après lui, « il semblerait que les vieilles «alomnies des Nuées d'Aristophane furent ravivées dans le procès, et que l'efiTet de ce drame spirituel, en même temps que des efforts semblables d'Bupolis et d'autres, qui n'étaient pnut-être guère moins spirituels, durait encore, preuve frappante que ces comédiens n'étaient pas des (iifiamateurs impuissants. Socrate manifeste une appréhension plus grande de l'effet des anciennes impressions que des discours qui venaient d'être prononcés contre loi. »

Bernhardj incline à considérer ce

rAle comique attribué à Socrate comme une simple personnification de la philosophie, sans que le poète eàt aucune hostilité particulière contre lui. Un autre enfin soutient qu'Aristophane a été calomnié. jKarl Hitlebrand, traduction de VHistoire de la. littérature grecque d'Ottfried Miilier t. III, ap^ndice p. 54). « Tout le monde sait, dit-il, que les Nuéês forent représentées vingt ans (vingtouatre exactement) avant le procès de oocrate, que Socrate lui-même ne fat poinlblessédeces atta^es delà muse comique ; que son disciple le plus en* thonsiaste, Platon , conserva une admiration sans bornes pour le poète qù aurait si méchamment mis a mort le philosophe son maître, que le Banquet nous montre Aristophane dans l'intimité de Socrate, enfin et surtout qae le même coup d'Etat et le même parti qui frappèrent le sage fermèrent la bouche au poète. »

(196) Plutarque. Solon, 40. Celte assertion est d ailleurs démentie par d'antres témoignages.

BrutuMj et, s'il nous faut absolument un théâtre, qu'il s'engage à le remplir toujours de son génie^ et à vivre ; autant que ses pièces. ^

207. — Je serais d'avis qu'on pesât mûrement toutes ces réflexions, avant de mettre en ligne de compte le goût de parure et de dissipation que doit produire parmi notre jeunesse l'exemple des comédiens; mais enfin cet exemple aura son effet encore, et si généralement partout les lois sont insuffisantes pour réprimer des vices qui naissent de la nature des choses, comme je crois l'avoir montré, combien plus le seront-elles parmi nous où le premier signe de leur faiblesse sera l'établissement des comédiens? Car ce ne seront point eux proprement qui auront introduit ce goût de dissipation : au contraire, ce même goût les aura prévenus, les aura introduits eux-mêmes, et ils ne feront que fortifier un penchant déjà tout formé, qui, les ayant fait admettre, à plus forte raison les fera maintenir avec leurs défauts.

208. — Je m'appuie toujours sur la supposition qu'ils subsisteront commodément dans une aussi petite ville, et je dis que, si nous les honorons comme vous le prétendez, dans un pays où tous sont à peu près égaux, ils seront les égaux de tout le monde, et auront de plus la faveur publique qui leur est naturellement acquise. Us ne seront point, comme ailleurs, tenus en respect par les grands dont ils recherchent la bienveillance et dont ils craignent la disgrâce. Les magistrats leur en imposeront, soit. Mais ces magistrats auront été particuliers; ils auront pu être familiers avec eux, ils auront' des enfants qui le seront encore, des femmes qui aimeront le plaisir. Toutes ces liaisons seront des moyens d'indulgence et de protection auxquels il sera impossible de résister toujours. Bientôt les comédiens, sûrs de l'impunité, la procureront encore à leurs imitateurs; c'est par eux qu'aura commencé le désordre, mais on

LETTRB

ne voit plus où il pourra s'arrêter. Les femmes, 1» jeunesse, les riches, les gens oisifs, tout sera pour eux, tout éludera des lois qui les gênent, tout favorisera leur licence : chacun, cherchant à les satisfaire, croira travailler pour ses plaisirs. Quel homme osera s'opposer à ce torrent, si ce n'est peut-être quelque ancien pasteur rigide qu'on n'écoutera point, et dont le sens, et la gravité passeront pour pédanterie chez une jeunesse inconsidérée? Enfin, pour peu qu'ils joignent d'art et de manège à leur succès, je ne leur donne pas trente ans pour être les arbitres (197) de l'État*. On verra les aspirants aux charges briguer leur faveur pour obtenir les suffrages; les élections se feront dans les loges des actrices, et les chefs d'un peuple libre seront les créatures d'une bande d'histrions. La plume tombe des mains à cette idée. Qu'on Técarte tant qu'on voudra, qu'on m'accuse d'outrer la prévoyance ; je n'ai plus qu'un mot à dire. Quoi qu'il arrive, il faudra que ces gens-là réforment leurs mœurs parmi nous, ou qu'ils corrompent les nôtres. Quand cette alternative aura cessé de nous effrayer, les comédiens pourront venir, ils n'auront plus de mal à nous faire.

209. — Voilà, Monsieur, les considérations que j'avais à proposer au public et à vous sur la question qu'il vous a plu d'agiter dans un article où elle était, à mon avis,

* On doit toujours se souyenir que, pour que la comédie se soutienne à Genève, il faut que ce goût y devienne une fureur; 8*il n*e8t que modéré, il faudra qu*eUe tombe. La raison veut donc qu'en examinant les effets du théâtre, on les mesure sur Une cause capable de le soutenir.

ffu'ils dénient à leur profession même.

Les ans doTinrent présideati de dis-> trict, les autres, officiers de la carde nationale ; Triid fut membre de la municipalité, et Chambon maire de Paris. I^V. de Concourt, La Société française pendant la RévoltUion, et Q. Maurras, Les Comédiens hort la.

toi.)'

fi 97) Rien de P&reil ne se produisit à Génère après rétablissement de la comédie. G est plutôt en France qu'on aurait pu Toir, à l'époque de la RéTolntion, les comédiens émancipé», sinon derenus les arbitres do rijtat, du moins prenant une part active à la politique, et désignés aux suffrages populaires par la notoriété

tout à fait étrangère. Quand mes raisons, moins fortes qu'elles ne me paraissent, n'auraient pas un poids suf6sant pour contre-balancer les vôtres, vous conviendrez^ au moins que, dansunaussipetitÉtatquelarépubliquede Genève, toutes innovations sont dangereuses, et qu'il n'en faut jamais faire sans des motifs urgents et graves. Qu'on nous montre donc la pressante nécessité de celleci. Où sont les désordres qui nous forcent de recourir àun expédient si suspect? Tout est-il perdu sans cela? Notre ville est-elle si grande, le vice et l'oisiveté y ont-ils déjà fait un tel progrès, qu'elle ne puisse plus désormais subsister sans spectacles? Vous nous dites qu'elle en souffre de plus mauvais qui choquent également le goût et les mœurs; mais il y a bien de la différence entre montrer de mauvaises mœurs et attaquer les bonnes : car ce dernier effet dépend moins des qualité^ du spectacle que de l'impression qu'il cause. En ce sens, quel rapport entre quelques farces passagères et une comédie à demeure, entre les polissonneries d'un charlatan et les représentations régulières des ouvrages dramatiques, entre des tréteaux de foire élevés pour réjouir la populace et un théâtre estimé où les honnêtes gens penseront s'instruire? L'un de ces amusements est sans conséquence et reste oublié dès le lendemain; mais l'autre est une affaire importante qui mérite toute l'attention du gouvernement. Par tout pays il est permis d'amuser les enfants, et peut être enfant qui veut sans beaucoup d'inconvénients. Si ces fades spectacles manquent de goût, tant mieux, on s'en rebutera plus vite; s'ils sont grossiers, ils seront moins séduisants. Le vice ne s'insinue guère en choquant l'honnêteté, mais en prenant son image; et les mots sales sont plus contraires à la politesse qu'aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recherchées et les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S'aperçoit-on que les entretiens de la halle

échauffent beaucoup la jeunesse qui les écoute ? Si (ld8) font bien les propos discrets du théâtre, et il vaudrait mieux qu'une jeune fille vit cent parades qu'une seule représentation de V Oracle (199).

210. — Au reste, j'avoue que j'aimerais mieux, quant à moi, que nous passions nous passer entièrement de tous ces tréteaux, et que petits et grands nous sussions tirer nos plaisirs et nos devoirs de notre état et de nous mêmes ; mais de ce qu'on devrait peut-être chasser les bateleurs, il ne s'ensuit pas qu'il faille appeler les comédiens . Vous avez vudans votre propre pays la villede Marseille (200) se défendre longtemps d'une pareille innovation, résister même aux ordres réitérés du ministre, et garder encore, dans ce mépris d'un amusement frivole, une image honorable de son ancienne liberté. Quel exemple pour une ville qui n'a point encore perdu la sienne I

211. — Qu'on ne pense pas, surtout, faire un pareil établissement par manière d'essai, sauf à l'abolir quand on en sentira les inconvénients : car ces inconvénients ne se détruisent pas avec le théâtre qui les produit, ils restent quand leur cause est 6tée (201), et dès qu'on

(198) Si, ponr ainsi. Si ferais si ferairje s'employaient encoN fréfueiiiment au xvii* siècle.

Je 9t me pendnd pw ! Eh, Ttilmeat al

fend, Oo àê corde je mazaqverai.

4La. Fohtao», Fai>tea. H, 14^^

Db tempi de Roasseau, cette lounuse aTait an pea Tieilli.

(190) Comédie en un acte, en proee, représentée aa Tbé&tre-FraBçais ht Î2 mars 1740, et qni se maintint assez longtemps an réi»rtoire. Son motear est Saint- Poix, 1698-1776.

(200) Noos ne connaissoM, entre la ime de Marseille et les ministras, d'autre démêlé au sujet de la comédie

Ï« le eniyaat, rapporté par H. G.

augras dans son ouvrage des Comédien» hort la loi, (p. 220, note.) « Bn 1753 à MarMillc, le duc de Vii-

lars (goarenieiir de ProTence) fit augmenter le prix des places ae fat comédie en l'honnenr de la DumesniL Lee halMtaaia aimèreiit mieux rester chez eux que de payer plus cher. Le gouTemeur dénonça à la cour cette désertion oemme une révolte, et M. de St . -Florentin écrÎTit aux éche rins pour les meaacer de priver à ravoiir leur ville de trot^>eti de comédiens. Les éctaevine lai répondirent spintaellemoat que lee habitants ne faisaseat aue se conformer aux prescriptions de leur évéqae 11. de Bazuncc, » Si c'est, comme nous le croyons, i ce simple incident alors tout récent que Roosseau fait ici aliasiea, œei now montre une fois de plus à quel point son imagination grossit m Culs el les dénature.

(201) C'est le contraire de l'adage cotaiàx:Siddaiaett»uattoUiittr€Jfèetmâ^

commence à les sentir ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changés ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus ; nos plaisirs mêmes, nos innocents plaisirs auront perdu leurs charmes ; le spectacle nous en aura dégoûtés pour toujours. L'oisiveté devenue nécessaire, les vides du temps que nous ne saurons plus remplir nous rendront à charge à nous-mêmes ; les comédiens en partant nous laisseront l'ennui pour arrhes de leur retour; il nous forcera bientôt à les rappeler ou à faire pis. Nous aurons mal fait d'établir la comédie, nous ferons mal de la laisser subsister, nous ferons mal de la détruire : après la première faute, nous n'aurons plus que le choix de nos maux.

212. — Quoi! ne faut-il donc aucun spectacle dans une république? Au contraire, il en faut beaucoup (202). C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu'à ceux qui ont tant de raisons de s'aimer et de rester à jamais unis? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques; ayons-en davantage encore, je n'en serai que plus charmé. Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur, qui les tiennent crûntifs et immobiles dans le silence et l'inaction, qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats^ qu'afûigeantes images de la servitude et de l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes 1 C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il

(20S) « Les bonnes polices près- »eot soinf d'assembler les dtoTens, et de les r'ellier, comme aux offices sérieux de la déTotion, ainsi aux eiercices et jeux ; la société et amitié s'en auffuente; et puis on ne leur

sçaarait concéder des passetemps plus règles «rae ceulx qui se font en présence d'an chascun, et à la vene mesme du magistrat. » (Montaigne, SuaU, 1, 25.)

268 LETTRE

faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires,que rien de ce qui sent la contrainte et Tintérèt ne les empoisonne^ qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu*il puisse éclairer.

213. — Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? Qu'y montrera-t-on? Rien, si Ton veut. Avec la liberté, partout où règne l'afQuence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes, il en est d'existants encore, et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des établissements si utiles* et si agréables, on ne peut trop avoir de sem-

* Il ne suffit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition. Il faut quHly vive agréablement, afin quMl en remplisse mieux les devoirs, qu'il se tourmente moins pour en sortir, et que l'ordre public soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu'on ne pense & ce que chacun se plaise dans son état. Le manège et l'esprit d'intrigue viennent d'inquiétude et de mécontentement: tout va mal, quand l'un aspire & l'emploi d'un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L'assiette de l'État n'est bonne et solide que quand, tous se sentant à leur place» les forces particulières se réunissent et concourent au bien public au lieu de s'user l'une contre l'autre, comme elles font dans tout État mal constitué. Cela posé, que doit-on penser de ceux qui voudraient ôter au peuple les fêtes, les plaisirs et toute espèce d'amusement, comme autant de distractions qui le détournent de son travail? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis si le peuple n'a de temps que pour

blables rois. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nous rendre dispos et robustes, ce que nous faisons pour nous exercer aux armes? La République a-t-elle moins besoin d'ouvriers que de soldats? Pourquoi, sur le modèle des prix militaires, ne fonderions-nous pas d'autres prix de gymnastique pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du corps? Pourquoi n'animerions-nous pas nos bateliers par des joutes sur le lac ? Y aurait-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste et superbe bassin des centaines de bateaux élégamment équipés partir à la fois au signal donné, pour aller enlever un drapeau arboré au but, puis servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité? Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu'autant qu'on le veut bien, et le seul concours (203) les rend assez magnifiques. Cependant il faut y avoir assisté chez le Genevois pour comprendre avec quelle ardeur il s'y livre. On ne le reconnaît plus : ce n'est plus ce peuple si rangé qui ne se départ point de ses règles économiques ; ce n'est plus ce long raisonneur qui pèse tout, jusqu'à la plaisanterie, à la balance du jugement. Il est vif, gai, caressant; son cœur est alors dans ses yeux, comme il est toujours sur ses lèvres; il cherche à communiquer s^ joie et ses plaisirs ; il invite, il presse, il

gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie» autrement il ne le gagnera pas longtemps. Ce Dieu juste et bienfaisant qui veut qu'il s'occupe veut aussi qu'il se délasse : la nature lui impose également l'exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail môme. Voulez-vous donc rendre un peuple actif et laborieux ? Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état et l'empêchent d'en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre honnêtes, c'est le vrai moyen d'animer ses travaux.

(S03) Coneoim de peuple, afflnenee.

LETTRE

force, il se dispute les survenants. Toutes les sociétés n*en font qu'une, tout devient commun à tous. Q est presque indifférent à quelle table on se mette (204) : ce serait Tirnage de celles de Lacédémone, s'il n y régnait un peu plus de profusion ; mais cette profusion même est alors bien placée, et Taspect de l'abondance rend plus touchant celui de la liberté qui la produit.

214. — L'hiver, temps consacré au commerce privé des amis, convient moins aux fêtes publiques. Il en est pourtant une espèce dont je voudrais bien qu'on se fit moins de scrupule, savoir des bals entre de jeunes personnes à marier (205). Je n'ai jamais bien conçu pourquoi l'on s'effarouche si fort de la danse et des assemblées qu'elle occasionne : comme s'il y avait plus de mal à danser qu'à chanter, que l'un et l'autre de ces amusements ne f ât pas également une inspiration de la nature . et que ce fût un crime à ceux qui sont destinés à s'unir de s'égayer en commun par une honnête récréation. L'homme et la femme ont été formés l'un pour l'autre (206). Dieu veut qu'ils suivent leur destination, et certainement le premier et le plus saint de tous lesliens delà société est le mariage. Toutes les fausses religions combattent la nature; la nôtre seule, qui la suit et la règle,

(204) Le fubjoDctif s'est naUemeiit nécessaire ici ; on peut même dire qu'il est contraire à l'usage de notre langue, bien que justifié par le sens demi-interrogatif de la pnrase. C'est un latinisine.

(205) Jeune» pertonnea ne se dit

Slus maintenant que des jeunes filles> lais pendaiit longtemps cette expression aTait désigné lodifféroameirt les deux sexes. Littré ea doaae deux exemples pour le xti* siècle. « Homme de bon jugement pour bien cognoistre les semences de Terta naissante en une jeune personne.M(Ajnyot,Ccton,4.) « Et surtout ne baillez jamais charge pour la guerre à jeunes personnes inexpérimentées. » (Carloix, Mémoires de la vie de François de Scepeaux^ tire de Vieitleville' et annte de Dure-

Ul.) Oo y peut joindre, et ceci est plus remarquable, un exemple de Voltaire lui-même. « On a eu surtout pour objet de faire connaître Gicéron aux jeunes personnes qui fréquentent les spectacks. « {Préuee de Jiome iauvée.)

(206) Tout le moroean qui sait, jusqu'à la fin du § 215, se trouve, à qselques mots près, testueUenenC reproduit dans la Nouvelle HélùfM, i\» partie. Lettre 10; et l'auteur t ajoint cette note : « Dans ma lettre à M. d'Aleœbert sur les spectacles, j'ai transcrit de eeUe^i le morceau soi»

Yant et quelques autres; mais, comme alors je ne faisais que préparer cette édition, j'ai cru devoir attendre qu'elle parût pour citer ce que j'en avais tiré. •

annoDce une institution divine et convenable àrhomme. Elle ne doit point ajouter sur le mariage, aux embarras de Tordre civil, des difficultés que TÉvangile ne prescrit pas et que tout bon gouvernement condamne. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût Tune pour Tautre, et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public incessamment ouverts sur elles les forcent à la réserve, à la modestie, à s'observer avec le plus grand soin? En quoi Dieu estil offensé par un exercice agréable, salutaire, propre à la vivacité des jeunes gens, qui consiste à se présenter Tun à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont on n'oserait sortir un instant? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne point tromper autrui, du moins quant à^la figure, et de se montrer avec les agréments et les défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien connaître avant de s'obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire, et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui cherchent à s'unir, de préparer ainsi leurs cœurs à l'amour mutuel que Dieu leur impose?

215. — Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une contrainte éternelle, où l'on punit comme un crime la plus innocente galté, où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public, et où l'indiscrète sévérité d'un pasteur ne sait prêcher au nom de Dieu qu'une gêne servîle, et la tristesse, et l'ennui? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folâtre, on en (*) substitue de plus dangereux. Les tôte-à-tôte adroitement concertés prennent la place des

a) Elle en subsUtue, 1758, 1759.

LETTRE

assemblées publiques. A force de se cacher comme si Ton était coupable, on est tenté de le devenir. L'inno- * cente joie aime à s'évaporer au grand jour ; mais le ' vice est ami des ténèbres, et jamais Tinnocence et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble.

216. — Pour moi, loin de blâmer de si simples amuse- ^ ments, je voudrais au contraire qu'ils fussent publiquement autorisés, et qu^on y prévint tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels et périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier. Je voudrais qu'un magistrat* nommé par le Conseil ne dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrais que les pères et mères y assistassent, pour veiller sur leurs enfants, pour être témoins de leur grâce et de leur adresse, des applaudissements qu'ils auraient mérités, et jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrais qu'en général toute personne mariée y fût admise au nombre des spectateurs et des juges, sans qu'il fût permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même : car à quelle fin honnête pourrait-elle se donner ainsi en montre au public? Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe (207), qui ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits enfants se préparer à le devenir. Je voudraûs que

* A. chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est composé notre État, préside un de ces magistrats, sous le nom de Seigneur-Commis, Us assistent à toutes les assemblées et même aux festins. Leur présence n'empêche point une honnête familiarité entre les membres de Tassociation; mais elle main-

(207) On lit dans Montaigne {Essais^ III, 5) : « Platon ordonne aux TieiUarda d'assister aux exercices, danses et jeux de la jeunesse, pour se resjouir, en aultruy, de la ■oupplesse et beauté du corps qui n'est plas en eulx, etrappeller ealrar

souvenance la grâce tt faTour de cet aage verdissant; et veult qu'en ces esbats ils attribuent l'honneur de la.

rictoire au jeune homme qui aura !• plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d'entre eulz. •

nul n'entrât ni ne sortit sans salaer ce parquet (208), et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence, pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'œil attendrissant, et qu'on ne vit quelquefois couler dsms le parquet des larmes de joie et de souvenir, capahles peut-être d'en arracher à un spectateur sensible. Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement, le plus modestement, et aurait plu davantage à tout le monde au jugement du parquet, fût honorée d'une couronne par la main du Seigneur 'Commis*^ et du titre de reine du bal qu'elle porterait toute l'année (209). Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisit en cortège, que le père et la mère fussent félicités et remerciés d'avoir une fille si bien née et de l'élever si bien. Enfin je voudrais que si elle venait à se marier dans le cours de l'an, la Seigneurie lui fit un présent, ou lui accordât quelque distinction publique, afin que cet honneur fût une chose assez sérieuse pour ne pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie.

tient tout le monde dans le respect qu'on doit porter aux lois, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie et du plaisir. Cette institution est très belle, et forme un des grands liens qui unissent le peuple & ses chefs.

* Voyez la note précédente.

(208) Dans la lançae jadiciaire ce mot désigne, soit le lieu où les ofQciers da niinisiëre public tiennent lear séance, et par suite ces officiers eux-mêmes, soit la partie d'une salle de justice où se tiennent les juges ; c'est dans ce dernier sens qu il doit être entendu ici.

(209) C'était l'époque de la paysanbcrie lentimentale ; la littérature |

avait mis les rosières à la mode, et il en fut plus d'une fois question au théâtre (fa Rosière de Scuency etc.).

On donnait plus d'éclat aux anciennes fètcs, on en créait de nonvelles, e'était une émulation; M">* de Fompadour, elle aussi, instituait dans ses domaines des couronnements d« rosières.

374 LETTRE

217. — Il est vrai qu'on aurait souvent à craindre un peu de partialité, si Tàge des juges ne laissait toute la préférence au mérite ; et quand la beauté modeste serait quelquefois favorisée, quel en serait le grand inconvénient? Ayant plus d'assauts à soutenir, n'a-t-elle pas besoin d'être plus encouragée ? N'est-elle pas un don de la nature ainsi que les talents? Où est le mal qu'elle obtienne quelques honneurs qui l'excitent à s'en rendre digne, et puissent contenter l'amour-propre sans offenser la vertu?

218. — En perfectionnant ce projet dans les mêmes vues, sous un air de galanterie et d'amusement on donnerait à ces fêtes plusieurs fins utiles qui en feraient un objet important de police et de bonnes mœurs. La jeunesse, ayant des rendez-vous sûrs et honnêtes, serait moins tentée d'en chercher de plus dangereux. Chaque sexe se livrerait plus patiemment^dans les intervalles, aux occupations et aux plaisirs qui lui sont propres, et s'en consolerait plus aisément d'être privé du commerce continuel de l'autre. Les particuliers de tout état auraient la ressource d'un spectacle agréable, surtout aux pères et aux mères. Les soins pour la parure de leurs filles seraient pour les femmes un objet d'amusement qui ferait diversion à beaucoup d'autres; et cette parure, ayant un objet innocent et louable, serait là tout à fait à sa place. Ces occasions de s'assembler pour s'unir, et d'arranger des établissements (210), seraient des moyens fréquents de rapprocher des familles divisées et d'affermir la paix, si nécessaire dans notre État. Sans altérer l'autorité des pères, les inclinations des enfants seraient un peu plus en liberté; le premier choix dépendrait un peu plus de leur cœur; les convenances d'âge, d'humeur, dégoût, de caractère, seraient un peu plus consultées ; on donnerait moins à

(210) Souvent employé alors comme i besoin d'un autre mot pour le ditov^ •jnooyme de mariage, sans qu'il soit | miner.

celles d'état. et de biens, qui font des ncrads mal assortis quand on les suit aux dépens des autres. Les liaisons devenant plus faciles^ les mariages seraient plus fréquents; ces mariages^ moins circonscrits par les mêmes conditions, préviendraient les partis, tempéreraient Texcessive inégalité, maintiendraient mieux le corps du peuple dans Tesprit de sa constitution ; ces bals ainsi dirigés ressembleraient moins à un spectacle public qu*à l'assemblée d'une grande famille, et du sein de la joie et des plaisirs naîtraient la conservation, la concorde et la prospérité de la République*.

* Il me parait plaisant d'imaginer quelquefois les jugements que plusieurs porteront de mes goûts sur mes écrits. Sur celui-ci Ton ne manquera pas de dire : « Cet homme est fou de la danse. » Je m'ennuie à voir danser. « Il ne peut souffrir la comédie. » J'aime la comédie à. la passion. « Il a de l'aversion pour les femmes. » Je ne serai que trop bien justifié là-dessus. « n est mécontent des comédiens. » J'ai tout sujet de m'en louer, et Tamitié du seul d'entre eux que j'ai connu particulièrement (211) ne peut qu'honorer un honnête homme. Même jugement sur les poètes dont je suis forcé de censurer les pièces : ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût, et je serai piqué contre les vivants. La vérité est que Racine me charme, et que je n'ai jamais manqué volontairement une représentation de Molière. Si j'ai moins parlé de Corneille^ c'est qu'ayant peu fréquenté ses pièces et manquant de livres, il ne m'est pas assez resté dans la mémoire pour le citer. Quant à l'auteur d'Atrée et de Catilina, je ne l'ai jamais vu qu'une fois, et ce fut pour en recevoir un service. J'estime son génie et respecte sa vieillesse; mais quelque honneur que je porte à sa. personne, je ne dois que justice à ses pièces, et je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public et de la vérité^

(211) On peut hésiter ici entre deux noms. M. Petitain indiaue Je- Ijote, fameux chanteur de 1 Opéra, très recherché du erand monde, et qae Roussean, pendant son séjour à rBnnitage, avait pa Toir sourent ches M** d'Epinav, à la Chevrette.

Ne serait-ce pas plutôt Lanoue, de la Comédie-Française, qu'il mentionne avec éloge dans ses Confessions,

lîrre Vlii ? « Je parlai de re désir au comédien Lanoue avec lequel j'avais fait connaissance, et qui' comme on sait, était homme de mérite et auteur. Narcisse lui plut, il se charg^ea de le faire jouer anonjrme, et en attendant il me procura les entrées, qui me furent d'un grand agrément. »

21% LETTRE

219. — Sur ces idées, il serait aisé d*établir à peu de frais et sans danger plus de spectacles qu'il n'en faudrait pour rendre le séjour de notre ville <)gréable et riant, même aux étrangers, qui ne trouvant rien de pareil ailleurs, y viendraient au moins pour voir une chose unique. Quoique à dire le vrai, sur beaucoup de fortes raisons, je regarde ce concours comme un inconvénient bien plus que comme un avantage; et je suis persuadé •quant à moi que jamais étranger n'entra dans Genève, qu'il n'y ait fait plus de mal que de bien.

22G. — Mais savez-vons, Monsieur, qui l'on devrait s'efforcer d'attirer et de retenir dans nos murs? Les Genevois mêmes, qui, avec un sincère amour pour leur pays, ont tous une si graode inclination pour les voyages, qu'il n'y a point de contrée où l'on n'en trouve de répan-

Bi mes écrits m'inspirent quelque fierté, c'est par la pureté d'intention qui les dicte, c'est par un désintéressement dont peu «d'auteurs m'ont donné l'exemple, et que fort peu voudront imiter. Jamais vue particulière ne souilla le désir d'être utile aux autres qui m^a mis la plume à la main, et j'ai presque toujours écrit contre mon propre iatérêt. Vitam impendere vero (212), ▼oilà la devise que fai choisie et dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement ; craignez mes erreurs et non ma mauvaise foi. L'amour du bien public est la seule passion qui me fait parler au public ; je sais alors m'oublier moi-même, et si quelqu'un m'olfense, je me tais sur son compte, de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est bonne & mes ennemis, en ce qu'ils me nuisent & leur aise et sans crainte de représailles, aux lecteurs qui ne craignent pas que ma haine ieur en impose, et surtout k moi qui, restant en paix tandis •qu'on m'outrage, n'ai du moins que le mal qu'on me fadt, et non celui que j'éprouverais encore à le rendre. Sainte et pure vérité à qui j'ai consacré ma vie, non, jamais mes passions ne souilleront le sincère amour que j'ai pour toi; l'intérêt ni la •crainte ne sauraient altérer l'hommago que j'aime à t'offrir, et ma plume ne te refusera jamais rien que ce qu'elle craint •d'accorder à la vengeance.

(212) JaTénal, Sot, IV, 91.

das. La moitié de nos citoyens, épars dans le reste de l'Europe ei du monde, vivent et meurent loin de la patrie; et je me citerais moi-même avec plus de douleur si j'y étais moins inutile. Je sais que nous sommes forcés d'aller chercher au loin les ressources que notre terrain nous refuse, et que nous pourrions difficilement subsister si nous nous y tenions renfermés ; mais au moins que ce bannissement ne soit pas éternel pour tous. Que ceux dont le ciel a béni les travaux viennent, comme l'abeille, en rapporter le fruit dans la ruche, réjouir leurs concitoyens du spectacle de leur fortune, animer l'émulation des jeunes gens, enrichir leur pays de leur richesse, et jouir modestement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu'ailleurs, c[ù'on les y fera revenir? Quitteront-ils la comédie de Paris ou de Londres pour aller revoir celle de Genève? Non, non, Monsieur, ce n'est pas ainsi qu'on les peut ramener. Il faut que chacun sente qu'il ne saurait trouver ailleurs ce qu'il a laissé dans son pays; il faut qu'un charme invincible le rappeUe au séjour qu'il n'aurait point dû quitter; il faut que le souvenir de leurs premiers exercices, de leurs premiers spectacles, de leurs jSremiers plaisirs, reste profondément gravé dans leurs cœurs ; il faut que les douces impressions faitesdurant la jeunesse demeurent et se renforcent dans un âge avancé, tandis que mille autre s*effacent ; il faut qu'au milieu de la pompe des grands États et de leur triste magnificence, une voix secrète leur crie incessamment au fond de l'âme: ah! où sont les jeux etles fêtes de ma jeunesse? Ouest la concorde des citoyens? Où est la fraternité publique? Où est la pure joie et la véritable allégresse? Où sont la paix, la liberté, l'équité, l'innocence ? Allons rechercher tout cela. Mon Dieu ! avec le cœur du Genevois, avec une ville aussi riante, un pays aussi charmant, un gouvernement aussi juste, des

218 LETTRE

plaisirs si vrais et si pars, et tout ce qa'il faut pour savoir les goûter, à quoi tient-il que nous n'adorions tous la patrie?

221. — Ainsi rappelait ses citoyens, par des fêtes modestes et des jeux sans éclat, cette Sparte que je n'aurai jamais assez citée pour l'exemple que nous devrions en tirer; ainsi dans Athènes parmi les beauxarts, ainsi dans Suse au sein du luxe et de la mollesse, le Spartiate ennuyé soupirait après ses grossiers festins et ses fatigants exercices. C'est à Sparte que, dans une laborieuse oisiveté, tout était plaisir et spectacle; c'est là que les plus rudes travaux passaient pour des récréations, et que les moindres délassements formaient une instruction publique ; c'est laque les citoyens, continuellement assemblés, consacraient la vie entière à des amusements qui faisaient la grande affaire de l'État, et à des jeux dont on ne se délassait qu'à la guerre.

222. — J'entends déjà les plaisants me demander si, parmi tant de merveilleuses instructions, je ne veux point aussi dans nos fêtes genevoises introduire les danses des jeunes Lacédémoniennes? Je réponds que je voudrads bien nous croire les yeux et les cœurs assez chastes pour supporter un tel spectacle, et que de jeunes personnes dans cet état fussent à Genève, comme à Sparte, couvertes de l'honnêteté publique; mais quelque estime que je fasse de mes compatriotes, je sais trop combien il y a loin d'eux aux Lacédémoniens, et je ne leur propose des institutions de ceux-ci que celles dont ils ne sont pas encore incapables. Si le sage Plutarque s'est chargé de justifier l'usage en question (213), pourquoi faut-il que je m'en charge après lui? Tout est dit en avouant que cet usage ne convenait qu'aux élèves de Lycurgue, que leur vie frugale et laborieuse, leurs mœurs pures et sévères, la force d'âme quileur était pro-

(213) Plutarqae, Lycurgue, 21, 1 Id. Apophthegmata Laeonica,lM-' 22. I eurgue, 12, 13, 14.

pre, pouvaient seules rendre innocent sous leurs yeux un spectacle si choquant pour tout peuple qui n'est qu'honnête.

223. — Mais pense-t-on qu^au fond Fadroite parure de nos femmes ait moins son danger qu'une nudité absolue, dont rhabitude tournerait bientôt les premiers effets len indifférence et peut-être en dégoût? Ne sait-on pas que les statues et les tableaux n'offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes? Le pouvoir immédiat des sens est faible et borné: c'est parTentremise de l'imagination qu'ils font leurs plus grands ravages ; c'est elle qui prend soin d'irriter les désirs, en prêtant à leurs objets encore plus d'attraits que ne leur en donna la nature ; c'est elle qui découvre à l'œil avec scandale ce qu'il ne voit pas seulement comme nu, mais comme devant être habillé. Il n'y a point de vêtement si modeste au travers duquel un regard enflammé par l'imagination n'aille porter les désirs. Une jeune Chinoise, avançant un bout de pied couvert et chaussé, fera plus de ravage à Pékin que n'eût fait la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du Taygète. Mais quand on s'habille avec autant d'art et si peu d^exactitude (214) que les femmes font aujourd'hui, quand on ne montre moins que pour faire désirer davantage, quand l'obstacle qu'on oppose aux yeux ne sert qu'à mieux irriter l'imagination, quand on ne cache une partie de l'objet que pour parer celle qu'on expose,

Heu! maie tum mites défendit pampinus uvas (215).

224. — Terminons ces nombreuses digressions. Grâce au cie], voici la dernière : je suis à la fin de cet écrit. Je

(214) Exactitude signifie ici sévérité. Cette acception n'est pas indiqué-* par Littré, mais on passe facilement du sens d'exact à celui de

sévère: scrupule exact, exacte justice, une diète exacte.

(215) VirgUe, Géorgiques, i,

280 LETTRE

donnais les fêtes de Lacédémone pour modèle de celles que je voudrais voir parmi nous. Ce n'est pas seulement par leur objet, mais aussi par leur simplicité que je les trouve recommandables : sans pompe, sans luxe, sans appareil, tout y respirait, avec un charme secret de patriotisme qui les rendait intéressantes, un certain esprit martial convenable à des hommes libres*. Sans affaires et sans plaisirs, au moins de (226) ce qui porte

Je me souviens d'avoir été frappé dans mon enfance d'un spectacle assez simple, et dont pourtant l'impressioD m'est toujours restée, malgré le temps et la diversité des objets. Le régiment de Saint-Gervais avait fait Tezercice, et, selon la coutume, on avait soupe par compagnies. La plupart de ceux qui les composaient se rassemblèrent après le souper dans la place Saint- Gervais, et se mirent & danser tous ensemble, officiers et soldats, autour de la fontaine, sur le bassin de laquelle étaient montés les tambours, les fifres et ceux qui portaient les flambeaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n*offrir rien de fort intéressant & voir ; cependant l'accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours, mille espèces d'évolutions figurées, le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l'éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formait une sensation très vive qu'on ne pouvait supporter de sang-firoid. Il était tard« les femmes étalent couchées, toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zèle aux acteurs ; elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent ; les maîtresses venaient voir leurs maris, les servantes apportaient du vin, les enfants môme, éveillés par le bruit, accoururent demi vêtus entre les pères et les mères. La dause fut suspendue ; ce ne furent qu'embrassements, ris, santés, caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l'allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père, en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore : « Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois? ils sont

(216) De rattache aii«s mal les 1 négligée, elle s'explique par l'eUipse deux phrases. La tournure parait | de sans rien.

ces noms parmi nous, ils passaient, dans cette douce uniformité, la journée sans la trouver trop longue, et la vie sans la trouver trop courte. Ils s'en retournaient chaque soir, gais et dispos, prendre leur frugal repas, contents de leur patrie, de leurs concitoyens et d'euxmêmes. Si Ton demande quelque exemple de ces divertissements publics, en voici un rapporté par Plutarque (217). Il y avait, dit-il, toujours trois danses en autant de bandes, selon la différence des âges ; et ces danses se faisaient au chant de chaque bande. Celle des vieillards commençait la première, en chantant le couplet suivant :

Nous avons été jadis Jaunes, vaillants et hardis.

Suivait celle des hommes qui chantaient â leur tour, en frappant de leurs armes en cadence :

Nous le sommes maintenant A répreuve à tout venant.

tous amis, ils sont tous frères, la joie et la concorde régnent au milieu d'eux. Tu es Genevois, tu verras un jour d'autres peuples ; mais, quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais leurs pareils. »

On voulut recommencer la danse, il n'y eut plus moyen : on ne savait plus ce qu'on faisait, toutes les tètes étaient tournées d'une ivresse plus douce que celle du vin. Après avoir resté quelque temps encore à rire et & causer sur la place, il fallut se séparer, chacun se retira paisiblement avec sa famille ; et voilà comment ces aimables et prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce spectacle dont je fus si touché serait sans attrait pour mille autiies: il faut des yeux faits pour le voir, et un cœur fait pour le sentir. Non, il n'y a de pure joie que la joie publique, et les vrais sentiments de la nature ne régnent que sur le peuple. Ah! dignité, fille de l'orgueil et mùr'^ t'pi VmmuU jamais tes tristes esclaves eurent-ils un pareil moment en leur vieT

(217) Plutarque, Institvta Laeoniea, 15.

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Ensuite venaient les enfants qui leur répondaient, en chantant de toute leur force :

Et noas bientôt le serons, Qui tous vous surpasserons.

225. — Voilà, Monsieur, les spectacles qu*il faut à des républiques. Quant à celui dont votre article Genève m'a forcé de traiter dans cet essai, si jamais l'intérêt particulier vient àboutde l'établir dans nos murs, j'en prévois les tristes effets; j'en ai montré quelques-uns, j'en pourrais montrer davantage; mais c'est trop craindre un malheur imaginaire que la vigilance de nos magistrats saura prévenir. Je ne prétends point instruire des hommes plus sages que moi. Il me suffit d'en avoir dit assez pour consoler la jeunesse de mon pays d'être privée d'un amusement qui coûterait si cher à la patrie. J'exhorte cette heureuse jeunesse à profiter de l'avis qui termine votre article. Puisse-t-elle connaître et mériter son sort I Puisse-t-elle sentir toujours combien le solide bonheur est préférable aux vains plaisirs qui le détruisent I Puisse-t-elle transmettre à ses descendants les vertus, la liberté, la paix qu'elle tient de ses pères ï C'est le dernier vœu par lequel je finis mes écrits, c'est celui par lequel finira ma vie.

Article Genève, tiré du septième volume de VEncyclopédie.

La yille de Genèye est située sur deux collines, à Tendroit où finit le lac qui porte aujourdliui son nom, et qu'on appelait autrefois lac Léman. La situation en est très agréable ; ou voit d'un côté le lac, de l'autre le Rhône ; aux environs, une campagne riante, des coteaux couverts de maisons de campagne le long du lac, et, à quelques lieues, les sommets toujours glacés des Alpes, qui paraissent des montagnes d'argent lorsqu'ils, sont éclairés par le soleil dans les beaux jours. Le port de Genève sur le lac avec des jetées, ses barques, ses marchés, et sa position entre la France, l'Italie et l'Allemagne, la rendent industrieuse, riche et commerçante. Elle a plusieurs beaux édifices et des promenades agréables ; les rues sont éclairées la nuit, et on a construit sur le Rhône une machine à pompes fort simple, qui fournit de Feau jusqu'aux quartiers les plus élevés, à cent pieds de haut. Le lac est d'environ dix-huit lieues de long, et de quatre à cinq dans sa plus grande largeur. C'est une espèce de petite mer qui a ses tempêtes, et qui produit d'autres phénomènes curieux.

Jules César parle de Genève comme d'une ville des Allôbroges, alors province romaine ; il j vint pour s'opposer au passage des Helvétiens, qu'on a depuis appelés Suisses. Dès que le christianisme fut introduit dans cette ville, elle devint un siège épiscopal, suffragant de Vienne. Au commencement du cinquième siècle, l'empereur Honorius la céda aux

Bourguignons, qui en furent dépossédés en 534 par les rois ) Francs. Lorsque Gharlemagne, sur la fin du neuvième siècle, ' alla combattre les rois des Lombards, et délivrer le pape . (qui l'en récompensa bien par la couronne impériale], ce , prince passa à Genève, et en fit le rendez-vous général de son armée. Cette ville fut ensuite annexée par héritage à Tempire germanique, et Conrad y vint prendre la couronne impériale en 1034. Mais les empereurs ses successeurs, occupés d'affaires très importantes que leur suscitèrent les papes pendant plus de trois cents ans, ayant négligé d'avoir les yeux sur cette ville, elle secoua insensiblement le joug, et devint une ville impériale qui eut son évoque pour prince, ou plutôt pour seigneur, car l'autorité de Tévèque était tempérée par celle des citoyens. Les armoiries qu'elle prit dès lors exprimaient cette constitution mixte; c'était une aigle impériale d'un côté, et de l'autre une clef représentant le pouvoir de l'Église, avec cette devise, Post tenebras lux, La Tille de Genève a conservé ces armes après avoir renoncé à l'Église romaine ; elle n'a plus de commun avec la papauté que les clefs qu'elle porte dans son écusson; il est même assez singulier qu'elle les ait conservées, après avoir brisé avec une espèce de superstition tous les liens qui pouvaient l'attacher à Rome: elle a pensé apparemment que la devise, Fost tenebras luXy qui exprime parfaitement, à ce qu'elle croit, son état actuel par rapport à la religion, lui permettait de ne rien changer au reste de ses armoiries.

Les ducs de Savoie, voisins de Genève, appuyés quelquefois par les évoques, firent insensiblement et à différentes reprises des efforts pour établir leur autorité dans cette ville ; mais elle y résista avec courage, soutenue de l'alliance de Fribourg et de celle de Berne. Ce fut alors, c'est-à-dire vers 1526, que le conseil des Deux-Cents fut établi. Les opinions de Luther et de Zwingle commençaient à s'introduire; Berne les avait adoptées; Genève les goûtait; elle les admit enfin en 1535; la papauté fut abolie; et l'évoque, qui prend toujours le titre d'évèque de Genève, sans y avoir plus de juridiction que l'évoque de Babylone n'en a dans son diocèse, est résident à Annecy depuis ce temps-là.

On voit encore, entre les deux portes de ITiôtel de ville de Genève, une inscription latine en mémoire de l'abolition

de la religion catholique. Le pape y est appelé rAntechrist. Cette expression, que le fanatisme de la liberté et de la nouveauté s'est permise dans un siècle encore à demi-barbare, nous parsît peu digne aujourd'hui d'une ville aussi philosophe. Nous osons l'inviter à substituer à ce monument injurieux et grossier une inscription plus vraie, plus noble et plus simple. Pour les catholiques, le pape est le chef de la véritable Église; pour les protestants sages et modérés, c'est un souverain qu'ils respectent comme prince sans lui obéir : mais, dans un siècle tel que le nôtre, il n'est plus l'Antéchrist pour personne.

Genève, pour défendre sa liberté contre les entreprises des ducs de Savoie et de ses évoques, se fortifia encore de l'alliance de Zurich, et surtout de celle de la France. Ce fut avec ces secours qu'elle résista aux armes de Charles- Emmanuel, et aux trésors de Philippe II, prince dont Tambition, le despotisme, la cruauté et la superstition assurent à sa mémoire l'exécration de la postérité. Henri lY, qui avait secouru Genève de trois cents soldats, eut bientôt après besoin lui-même de ses secours; elle ne lui fut pas inutile dans le temps de la Ligue et dans d'autres occasions : de là sont venus les privilèges dont les Genevois jouissent en France comme les Suisses.

Ces peuples voulant donner de la célébrité à leur ville, y appelèrent Calvin, qui jouissait avec justice d'une grande réputation, homme de lettres du premier ordre, écrivant en latin aussi bien qu'on le peut faire dans une langue morte, et en français avec une pureté singulière pour son temps ; cette pureté, que nos habiles grammairiens admirent encore aujourd'hui, rend ses écrits bien supérieurs à presque tous ceux du même siècle, comme les ouvrages de Messieurs de Port-Royal se distinguent encore aujourd'hui, par la même raison, des rapsodies barbares de leurs adversaires et de leurs contemporains. Calvin, jurisconsulte habile et théologien aussi distingué qu'un hérétique le peut être, dressa, de concert avec les magistrats, un recueil de lois civiles et ecclésiastiques, qui fut approuvé en 1543 par le peuple, et qui est devenu le code fondamental de la république. Le superflu des biens ecclésiastiques, qui servait avant la Réforme à nourrir le luxe des évéques et de

leurs subalternes, fut appliqué à la fondation d*un hdpital, d'un collège et d*une académie : mais les guerres que Genève eut à soutenir pendaot près de soixante ans empéchèrent les arts et le commerce d*y fleurir autant que les sciences. Enfin le mauvais succès de Tescalade tentée es 1602 par le duc de Savoie a été Tépoqne de la tranquillité de cette république. Les Genevois repoussèrent leurs ennemis qui les avaient attaqués par surprise; et pour dégoûter le duc de Savoie d'entreprises semblables, ils firent pendre treize des principaux généraux ennemis. Ils crurent pouvoir traiter comme des voleurs de grand chemin des hommes qui avaient attaqué leur ville sans déclaration de guerre : car cette politique singulière et nouvelle, qui consiste à faire la guerre sans l'avoir déclarée, n'était pas encore connue en Europe; et eût-elle été pratiquée dès lors par les grands États, elle est trop préjudiciable aux petits pour qu'elle puisse jamais être de leur goût.

Le duc Charles-Emmanuel, se voyant repoussé et ses généraux pendus, renonça à s'emparer de Genève. Son exemple servit de leçon à ses successeurs; et depuis ce temps, cette ville n'a cessé de se peupler, de s'enrichir et de s'enibellir dans le sein de la paix. Quelques dissensions intestines, dont la dernière a éclaté en 1738, ont de temps en temps altéré légèrement la tranquillité de la république ; mais tout a été heureusement pacifié par la médiation de la France et des cantons confédérés; et la sûreté est ai]gourd'htti établie au dehors plus fortement que jamais par deux nouveaux traités, l'un avec la France en 1749, l'autre avec le roi de Sardaigne en 1754.

C'est une chose très singulière qu'une ville qui compte à peine vingt-q[uatre mille âmes, et dont le territoire morcelé ne contient pas trente villages, ne laisse pas d'être nn État souverain et une des villes les plus florissantes de l'Europe. Riche par sa liberté et par son commerce, elle voit souvent autour d'elle tout en feu sans jamais s'en ressentir; les événements qui agitent l'Europe ne sont pour elle qu'un spectacle, dont elle jouit sans y prendre part : attachée aux Français par ses alliances et par son commerce, aux Anglais par son commerce et par la religion, elle prononce avec impartialité sur la ju;9lice des guerres que ces deux nations puissantes se

font Tune à l'autre (quoiqu'elle soit d'ailleurs trop sage pour prendre aucune part à ces guerres), et juge tous les souverains de l'Europe sans les flatter, sans les blesser et sans les craindre.

La Tille est bien fortifiée, surtout du côté du prince qu'elle redoute le plus, du roi de Sardaigne. Du côté de la France elle est presque ouverte et sans défense. Mais le service s'y fait comme dans une v^lle de guerre ; les arsenaux et les magasins sont bien fournis; chaque citoyen y est soldat comme en Suisse et dans l'ancienne Rome. On permet aux Genevois de servir dans les troupes étrangères; mais l'État ne fournit à aucune puissance des compagnies avouées, et ne souffire dans son territoire aucun enrôlement.

Quoique la ville soit riche, l'État est pauvre par la répugnance que témoigne le peuple pour les nouveaux impôts, même les moins onéreux. Le revenu de l'État ne va pas à cinq cent mille livres, monnaie de France ; mais l'économie admirable avec laquelle il est administré suffit à tout, et produit même des sommes en réserve pour les besoins extraordinaires.

On distingue dans Genève quatre ordres de personnes : les citoyens qui sont fils de bourgeois et nés dans la ville ; eux seuls peuvent parvenir à la magistrature : les bourgeois qui sont fils de bourgeois ou de citoyens, mais nés en pays étranger, ou qui étant étrangers ont acquis le droit de bourgeoisie que le magistrat peut conférer; ils peuvent être du conseil général, et même du grand conseil appelé des Deux-Cents : les habitants sont des étrangers, qui ont permission du magistrat de demeurer dans la ville, et qui n*y sont rien autre chose : enfin les natifs sont les fils des habitants; ils ont quelques privilèges de plus que leurs pères, mais ils sont exclus du gouvernement.

A la tête de la république sont quatre syndics, qui ne peuvent l'être qu'un an, et ne le redevenir qu'après quatre ans. Aux syndics est joint le petit conseil , composé de vingt conseillers, d'un trésorier et de deux secrétaires d'État, et un autre corps qu'on appelle de la jmtice. Les affaires journalières et qui demandent expédition, soit criminelles, soit civiles, sont l'objet de ces deux corps.

Le grand conseil est composé de deux cent cinquante

citoyens ou bourgeois : il est juge des grandes causes civiles, il fait grâce, il bat monnaie, il élit les membres du petit conseil, il délibère sur ce qui doit être porté au conseil général. Ce Conseil général embrasse le corps entier des citoyens et des bourgeois, excepté ceux qui n*ont pas vingt-cinq ans, les banqueroutiers, et ceux qui ont eu quelque flétrissure. C'est à cette assemblée qu'appartiennent le pouvoir législatif, le droit de la guerre et de la paix, les alliances, les impôts, et l'élection des principaux magistrats, qui se fait dans la cathédrale avec beaucoup d'ordre et de décence, quoique le nombre des votants soit d'enviroa quinze cents personnes. *

On voit par ce détail que le gouvernement de Genève a tous les avantages et aucun des inconvénients de la démocratie; tout est sous la direction des syndics, tout émane du petit conseil pour la délibération et tout retourne à lui pour l'exécution : ainsi il semble que la ville de Genève ait pris pour modèle cette loi si sage du gouvernement des anciens Germains : De minorihus rebtis principes consultant ^ de majoribus omnes; ita tamen, ut ea quorum pênes plebem arbilrium est, apud principes prœtractentur. (Tacite, Le mar, Germ).

Le droit civil de Genève est presque tout tiré du droit romain, avec quelques modifications : par exemple, un père ne peut jamais disposer que de la moitié de son bien en faveur de qui il lui plaît ; le reste se partage également entre ses enfants. Cette loi assure d'un côté la dépendance des enfants, et de l'autre çlle prévient l'injustice des pères.

M. de Montesquieu appelle avec raison une belle loi, celle qui exclut des charges de la république les citoyens qui n'acquittent pas les dettes de leur père après sa mort et à plus forte raison ceux qui n'acquittent pas leurs dettes propres. •

L'on n'étend point les degrés de parenté qui prohibent le mariage au delà de ceux que marque le Lévitique : ainsi les cousins germains peuvent se marier ensemble; mais aussi point de dispense dans les cas prohibés. On accorde le divorce en cas d'adultère ou de désertion malicieuse, après des proclamations juridiques.

La justice criminelle s'exerce avec plus d'exactitude que de

rigueur. La question, déjà abolie dans plusieurs États, et qui devrait Fétre partout comme une cruauté inutile, est proscrite à Genève; on ne la donne qu'à des criminels déjà condamnés à mort, pour découvrir leurs complices s'il est nécessaire. L'accusé peut demander communication de la procédure, et se faire assister de ses parents et d*un avocat pour plaider sa cause devant les juges à huis ouverts. Les sentences criminelles se rendent dans la place publique par les syndics, avec beaucoup d'appareil.

On ne connaît point à Genève de dignité héréditaire ; le iils d'un premier magistrat reste confondu dans la fouie, s'il ne s'en tire par son mérite. La noblesse ni la richesse ne donnent ni rang ni prérogatives, ni facilité pour s'élever âuz charges : les brigues sont sévèrement défendues. Les emplois sont si peu lucratifs, qu'ils n'ont pas de quoi exciter la cupidité ; ils ne peuvent tenter que des âmes nobles^ par la considération qui y est attachée.

On voit peu de procès, la plupart sont accommodés par des amis communs, par les avocats mêmes et par les juges.

Des lois somptuaires défendent l'usage des pierreries et de la dorure, limitent la dépense des funérailles, et obligent tous les citoyens à aller à pied dans les rues : on n'a de voitures que pour la campagne. Ces lois, qu'on regarderait en France comme trop sévères et presque comme barbares et inhumaines, ne sont point nuisibles aux véritables ■commodités de la vie, qu'on peut toujours se procurer à peu ■de frais ; elles ne retranchent que le faste, qui ne contribue point au bonheur et qui ruine sans être utile.

11 n'y a peut-être point de ville où il y ait plus de mariages heureux; Genève est sur ce point à deux cents ans de nos moeurs. Les règlements contre le luxe font qu'on ne craint point la multitude des enfants ; ainsi le luxe n'y est point, comme en France, un des grands obstacles à la population.

, {Ici commence le passage sur la comédie, que Rousseau a reprodmt intégralement dans sa Lettre^ § 3.)

Geaève a une uuiversité qu'on appelle Académie, où la jeunesse est instruite gratuitement. Les professeurs peuvent devenir magistrats, et plusieurs le sont en effet devenus, ce qui contribue beaucoup à entretenir Témulation et la célébrité de l'Académie. Depuis quelques années on a établi aussi une école de dessin. Les avocats, les notaires, les médecins forment des corps auxquels on n'est agrégé qu'après des examens publics ; et tous les corps de métiers ont aussi leurs règlements, leurs apprentissages et leurs chefsd'œuvre.

La bibliothèque publique est bien assortie ; elle contient vingt-six mille volumes et un assez grand nombre de manuscrits. On prête ces livres à tous les citoyens; ainsi chacun lit et s'éclaire : aussi le peuple est-il beaucoup plus instruit à Genève que partout ailleurs. On ne s'aperçoit pas que ce soit un mal, comme on prétend que c'en serait un parmi nous. Peut-être les Genevois et nos politiques ont-ils également raison.

Après TAngleteri'e, Genève a reçu la première l'inoculation de la petite vérole, qui a tant de peine à s'établir en France, et qui pourtant s'y établira, quoique plusieurs de nos médecins la combattent encore, comme leurs prédécesseurs ont combattu la circulation du sang, l'émétique, et tant d'autres vérités incontestables ou de pratiques utiles.

Toutes les sciences et presque tous les arts ont été si bien cultivés à Genève, qu'on serait surpris de voir la liste des savants et des artistes en tout genre que cette ville a produits depuis deux siècles. Elle a eu même quelquefois l'avantage de posséder des étrangers célèbres, que sa situation agréable et la liberté dont on y jouit ont engagés à s'y retirer. M. de Voltaire, qui depuis quatre ans y a établi son séjour, retrouve chez ces républicains les mêmes marques d'estime et de considération qu'il a reçues de plusieurs monarques.

La fabrique qui fleurit le plus à Genève est celle de l'horlogerie; elle occupa plus de cinq mille personnes, c'est-àdire plus de la cinquième partie des citoyens. Les autres arts n'y sont pas néç^ligés, entre autres l'agriculture; on remédie au peu de fertilité du terroir à force de soin et de travail.

Toutes les maisons sont bâties de pierre, ce qui prévient très souvent les incendies, auxquels on apporte d'ailleurs un prompt remède par le bel ordre établi pour les éteindre.

Les hôpitaux ne sont point à Genève, comme ailleurs, une simple retraite pour les pauvres malades et infirmes : on y exerce Thospilalité envers les pauvres passants; mais surtout on en tire une multitude de petites pensions qu'on distribue aux pauvres familles, pour les aider à vivre sans se déplacer et sans renoncer à leur travail. Les hôpitaux dépensent par an plus du triple de leur revenu, tant les aumônes de toute espèce sont abondantes.

Il nous resle à parler de la religion de Genève ; c'est la partie de cet article qui intéresse peut-être le plus les philosophes. Nous allons donc entrer dans ce détail; mais nous prions nos lecteurs de se souvenir que nous ne sommes ici qu'historiens et non controversistes, et que raconter n'est pas approuver.

La constitution ecclésiastique de Genève est purement presbytérienne; point d'évèques, encore moins de chanoines : ce n'est pas qu'on désapprouve l'épiscopat; mais comme on ne le croit pas de droit divin, on a pensé que des pasteurs moins riches et moins importants que des évoques convenaient mieux à une petite république.

Les ministres sont ou pasteurs, comme nos curés, ou postulantSf comme nos prêtres sans bénéfices. Le revenu des pasteurs ne va pas au delà de 1200 livres sans aucun casuel ; c'est l'État qui le donne, car l'Église n'a rien. Les ministres ne sont reçus qu'à vingt-quatre ans, après des examens qui sont très rigides quant à la science et quant aux mœurs, et dont il serait à souhaiter que la plupart de nos églises catholiques suivissent l'exemple.

Les ecclésiastiques n'ont rien à faire dans les funérailles ; c'est un acte de simple police, qui se fait sans appareil : on croit à Genève qu'il est ridicule d'être fastueux après la mort. On enterre dans un vaste cimetière assez éloigné de la ville, usage qui devrait être suivi partout.

Le clergé de Genève a des mœurs exemplaires : les ministres vivent dans une grande union ; on ne les voit point, comme dans d'autres pays, disputer entre eux avec aigreur sur des matières inintelligibles, se persécuter

niutuellement, s'accuser indécemmenl auprès des magistrats : il s'en faut cependant beaucoup qu'ils pensent tous de même sur les articles qu'on regarde ailleurs comme les plus importants à la religion. Plusieurs ne croient plus la divinité de Jésus-Christ, dont CaMn leur chef était si zélé défenseur, et pour laquelle il fit brûler Serret. Quand on leur parle de ce supplice, qui fait quelque tort à la charité et k la modération de leur patriarche, ils n'entreprennent point de le justifier ; ils aTouent que Calvin fit une action très blâmable, et ils se contentent (si c'est un catholique qui leur parle) d'opposer au supplice de Senret cette abominable journée de la Saint-Barthélémy, que tout bon Français désirerait effacer de notre histoire avec son sang, et ce supplice de Jean Hus que les catholiques mêmes, disent-ils, n'entreprennent plus de justifier, où l'humanité et la bonne foi furent également violées, et qui doit couvrir la mémoire de l'empereur Sigismond d'un opprobre éternel.

tt Ce n'est pas, dit M. de Voltaire, un petit exemple du progrès de la raison humaine, qu'on ait imprimé à Cenève avec l'approbation publique (dans l'Essai sur TAîstoire universelle du même auteur) , que Calvin avait une âme atroce, aussi bien qu'un esprit éclairé. Le meurtre de Servet parait aujourd'hui abominable. » Nous croyons que les éloges dus à cette noble liberté de penser et d'écrire sont à partager également entre l'auteur, son siècle et Genève. Combien de pays où la philosophie n'a pas fait moins de progrès, mais où la vérité est encore captive, où la raison n'ose élever la voix pour foudroyer ce qu'elle condamne en silence, où même trop d'écrivains pusillanimes, qu'on appelle sages, respectent les préjugés qu'ils pourraient combattre avec autant de décence que de sûreté I

L'enfer, un des points principaux de notre croyance, n*en est pas un aujourd'hui pour plusieurs ministres de Genève ; ce serait selon eux faire injure à la divinité, d'imaginer que cet être plein de bonté et de justice fût capable de punir nos fautes par une éternité de tourments : ils expliquent le moins mal qu'ils peuvent les passages formels de rÉcriture qui sont contraires à leur opinion, prétendant qu'il ne faut jamais prendre à la lettre dans les livres saints

tout ce qui paraît blesser l'humanité et la raison. Ils croient donc qu'il y a des peines dans une autre vie, mais pour un temps; ainsi le purgatoire, qui a été une des principales causes de la séparation des protestants d*avec l'Église romaine, est aujourd'hui la seule peine que plusieurs d'entre eux admettent après la mort : nouveau trait à ajouter à l'histoire des contradictions humaines.

Pour tout dire en un mot, plusieurs pasteurs de Genève n'ont d'autre religion qu'un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on 'appelle mystères et s'imaginant que le pre> mier principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison : aussi quand on les presse sur la nécessité de la révélation, ce dogme si essentiel du christianisme, plusieurs y substituent le terme àhUilité, qui leur parait plus doux : en cela, s'ils ne sont pas orthodoxes, ils sont au moins conséquents à leurs principes.

Un clergé qui pense ainsi doit être tolérant^ et l'est en effet assez pour n'être pas regardé de bon œil par les ministres des autres églises réformées. On peut dire encore, sans prétendre approuver d'ailleurs la religion de Genève, qu'il y a peu de pays où les théologiens et les ecclésiastiques soient plus ennemis de la superstition. Mais en récompense, comme l'intolérance et la superstition ne servent qu'à multiplier les incrédules, on se plaint moins à Genève qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité ; ce qui ne doit pas surprendre : Ja religion y est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n'est pas peuple : le respect pour Jésus-Christ et pour les Écritures est peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève.

Les ecclésiastiques font encore mieux à Genève que d'être tolérants ; ils se renferment uniquement dans leurs fonctions, en donnant les premiers aux citoyens l'exemple de la soumission aux lois. Le Consistoire établi pour veiller sur les mœurs n'inflige que des peines spirituelles. La grande querelle du sacerdoce et de l'empire, qui dans des siècles d'ignorance a ébranlé la couronne de tant d'empereurs, et qui, comme nous ne le savons que trop, cause des troubles fâcheux dans des siècles plus éclairés, n'est point connue à

Genève; le clergé n'y fait rien sansTapprobation des magistrats.

Le culte est fort simple ; point d'images^ point de laminaire» point d'ornements dans les églises. On Tient pourtant de donner à la cathédrale un portail d'assez bon goût; peut-être parviendra-t-on peu à peu à décorer l'intérieur des temples. Où serait en effet l'inconvénient d'ayoir des tableaux et des statues, en avertissant le peuple, si Ton voulait, de ne leur rendre aucun culte, et de ne les regarder que comme des monuments destinés à retracer d'une manière frappante et agréable les principaux événements de la religion? Les arts y gaigneraient sans que la superstition en profitât. Nous parlons ici, comme le lecteur doit le sentir, dans les principes des pasteurs genevois, et non dans ceux de l'Eglise catholique.

Le service divin renferme deux choses, les prédications et le chant. Les prédications se bornent presque uniquement à la morale, et n'en valent que mieux. Le chant est d'assez mauvais gDÛt ; et les vers français qu'on chante, plus mauvais encore. Il faut espérer que Genève se réiformera sur ces deux points. On vient de placer un orgue dans la cathédrale, et peut-être parviendra t-on à louer Dieu en meilleur langage et en meilleure musique. Du reste, la vérité nous oblige de dire que l'Être suprême est honoré à Genève arec une décence et un recueillement qu'on ne remarque point dans nos églises.

Nous ne donnerons peut-être pas d'aussi grands articles aux plus vastes monarchies ; mais aux yeux du philosophe, la république des abeilles n'est pas moins intéressante qat l'histoire des grands empires ; et ce n'est peut-être que dans les petits États qu'on peut trouver le modèle d'une parfaite administration politique. Si la religion ne nous permet pas de penser que les Genevois aient efficacement travaillé à leur bonheur dans l'autre monde, la raison nous oblige de croire qu'ils sont à peu près aussi heureux qu'on le peut être dans celui-ci :

fortunatos nimiumj sua si bona norùU I

ExtraiWies registres de la vénérable Compagnie des Pasteurs et Jnfesseurs de l Église et de V Académie de Genève, du 10 fmier 4758.

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Gen

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mi

ra

pagnie informée que le VII* tome de VEncydopé-

rimé depuis peu à Paris, renferme, au mot

des choses qui intéressent essentiellement notre

s'est fait lire cet article ; et ayant nommé des com-

s pour Texaminer plus particulièrement, ouï leur

, après mûre délibération, elle a cru se devoir à elle-

, et à l'édification publique, de faire et de publier la

ation suivante:

Compagnie a été également surprise et affligée de dans ledit article de VEncyclopédief que non seulement re culte est représenté d'une manière défectueuse, mais e Ton y donne une très fausse idée de notre doctrine et notre foi. L'on attribue à plusieurs de nous sur divers icles des sentiments qu'ils n'ont point, et Ton en défigure 'autres. L'on avance,^ contre toute vérité, que plusieurs ne roient plus à la divinité de Jésus-Christ... et n'ont d'autre religion qu'un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystères, etc. Enfin, comme pour nous faire honneur d'un esprit tout philosophique, on s'efifbrce d'exténuer notre christianisme par des expressions qui ne vont as à moins qu'à le rendre tout à fait suspect; comme and on dit que parmi nous la religion est presque uite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez presque

tout ce qui n'est pas peuple ; et que le respect pour Jésus^ Christ et pour TÉcriture est peut-être la seule chose qut distingue du pur déisme le christianisme de Genève.

De pareilles imputations sont d*autant plus dangereuse» et plus capables de nous faire tort dans toute la chrétienté, qu'elles se trouvent dans un livre fort répandu, qui d'ailleurs parle favorablement de notre ville, de ses mœurs, de son gouvernement, et même de son clergé et de sa constitution ecclésiastique. Il est triste pour nous que le point le plus important soit celui sur lequel on se montre le plus mal informé.

Pour rendre plus de justice à l'intégrité de notre foi, ii ne fallait que faire attention aux témoignages publics et authentiques que cette Église en a toujours donnés et qu'elle en donne encore chaque jour. Rien de plus connu que notre grand principe et notre profession constante de tenir la doctrine des saints Prophètes et Apôtres, contenue dans les livres de l'ancien et du nouveau Testament, pour une doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible et parfaite de notre foi et de nos mœurs. Cette profession est expressément confirmée par ceux que l'on admet au saint ministère, et même par tous les membres de notre troupeau, quand ils rendent raison de leur foi, comme catéchumènes, à la face de l'Église. On sait aussi Tusage continuel que nous faisons du Symbole des Apôtres, conime d'un abrégé de la partie historique et dogmatique de l'Évangile, également admis de tous les chrétiens. Nos ordonnances ecclésiastiques portent sur les mêmes principes : nos prédications, notre culte, notre liturgie, nos sacrements, tout est relatif à l'œuvre de notre rédemption par Jésus-Christ. La même doctrine est enseignée dans les leçons et les thèses, de notre Académie, dans nos livres de piété, et dans les autres ouvrages que publient nos théologiens, particulièrement contre l'incrédulité, poison funeste, dont nous travaillons sans cesse à préserver notre troupeau. Enfin nous ne craignons pas d'en appeler ici au témoignage des personnes de tout ordre, et même des étrangers qui entendent nos instructions tant publiques que particulières, et qui ett sont édifiés.

Sur quoi donc a-t-on pu se fonder, pour donner une

autre idée de notre doctrine ? ou» si Ton veut faire tomber le soupçon sur notre sincérité» comme si nous ne pensions pas ce que nous enseignons et ce que nous professons en public, de quel droit se permet-on un soupçon si odieux ? Et comment n'a-t-on pas senti qu'après avoir loué nos mœurs comme exemplaires, c'était se contredire, c'était faire injure à celte même probité, que de nous taxer d'une hypocrisie où ne tombent que des gens peu consciencieux, qui se jouent de la religion ?

Il est vrai que nous estimons et que nous cultivons la philosophie. Mais ce n'est point cette philosophie licencieuse et sophistique dont on voit aujourd'hui tant d'écarts. C'est une philosophie solide^ qui, loin d'affaiblir la foi, conduit les plus sages à être aussi les plus religieux.

Si nous prêchons beaucoup la morale, nous n'iosiston» pas moins sur le dogme. Il trouve chaque jour sa place dans nos chaires : nous avons même deux exercices public» par semaine, uniquement destinés à l'explication du catéchisme. D'ailleurs cette morale est la morale chrétienne, toujours liée au dogme, et tirant de là sa principale force,, particulièrement des promesses de pardon et de félicité étemelle que fait l'Évangile à ceux qui s'amendent, comme aussi des menaces d'une condamnation éternelle contre les impies et les impénitents. A cet égard, comme à tout autre ^ nous croyons qu'il faut s'en tenir à la sainte Écriture, qui nous parle, non d'un purgatoire, mais du paradis et de l'enfer, où chacun recevra sa juste rétribution selon le bien ou le mai qu'il aura fait dans cette vie. C'est en prêchant fortement ces grandes vérités, que nous tâchons de porter les hommes à la sanctiûcation.

Si on loue en nous un esprit de modération et de tolérance, on ne doit pas le prendre pour une marque d'indifférence ou de relâchement. Grâces à Dieu» il a un tout autre principe. Cet esprit est celui de l'Évangile, qui s'allie très bien avec le zèle. D'un côté, la charité chrétienne nous éloigne absolument des voies de contrainte et nous fait supporter sans peine quelque diversité d'opinions qui n'atteint pas l'essentiel, comme il y en a eu de tous temps dans les Églises même les plus pures : de l'autre nous ne négligeons aucun soin, aucune voie de persuasion, pour établir,

pour inculquer, pour défendre les points fondamentaux du christianisme.

Quand il nous arriye de remonter aux principes de la loi naturelle, nous le faisons à Texemple des auteurs sacrés, et ce n*est point d^une manière qui nous approche des déistes : puisque, en donnant à la théologie naturelle plus de solidité et d'étendue que ne font la plupart d'entre eux« nous y joignons toujours la révélation, comme un secours du ciel très nécessaire, et sans lequel les hommes ne seraient jamais sortis de l'état de corruption et d'aveuglement où ils étaient tomhés.

Si Tun de nos principes est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison, ce n'est point là, comme on le suppose, un caractère de socinianîsme. Ce principe est commun à tous les protestants ; et ils s'en servent pour rejeter des doctrines absurdes, telles qu'il ne s'en trouve point dans l^criture sainte bien entendue. Mais ce principe ne va pas jusqu'à nous faire rejeter tout ce qu'on appelle mystères, puisque c'est le nom que nous donnons à des vérités d'un ordre surnaturel, que la seule raison humaine ne découvre pas ou qu'elle ne saurait comprendre parfaitement, qui n'ont pourtant rien d'impossible en elles-mêmes, et que Dieu nous a révélées. Il suffit que cette révélation soit certaine dans ses preuves, et précise dans ce qu'elle enseigne, pour que nous admettions de telles vérités conjointement avec celles de la religion naturelle ; d'autant mieux qu'elles se lient fort bien entre elles, et que l'heureux assemblage qu'en fait l'Évangile forme un corps de religion admirable et complet.

Enfin, quoique le point capital de notre religion soit d'adorer un seul Dieu, l'on ne doit pas dire qu'elle se rédaise presque à cela chez presque tout ce qui n'est pas peuple. Les personnes les mieux instruites sont aussi celles qui savent le mieux quel est le prix de l'alliance de grâce, et que la vie étemelle consiste à connaître le seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ, son fils, en qui a habité corporellement toute la plénitude de la divinité, et qui nous a été donné pour sauveur, pour médiateur et pour juge, afin que t«us honorent le Fils comme ils honorent le Père. Par cette raison, le terme de respect pour Jésus-Christ

et pour r Écriture nous paraissant de beaucoup trop faible ou trop équivoque pour exprimer la nature et retendue de nos sentiments à cet égard, nous disons que c*cst avec foi, avec une vénération religieuse, avec une entière soumission d'esprit et de cœur, qu'il faut écouter ce divin Maître et le Saint-Esprit parlant dans les Écritures. C'est ainsi qu'au lieu de nous appuyer sur la sagesse humaine, si faible et si bornée, nous sommes fondés sur la parole de Dieu, seule capable de nous rendre véritablement sages à salut, par la foi en Jésus-Christ : ce qui donne à notre religion un principe plus sûr, plus relevé, et bien plus d'étendue, bien plus d'effîcace, en un mot un tout autre caractère que celui sous lequel on s'est plu à la dépeindre.

Tels sont les sentiments unanimes de cette Compagnie, qu'elle se fera un devoir de manifester et de soutenir en toute occasion^ comme il convient à de fidèles serviteurs de Jésus-Christ. Ce sont aussi les sentiments des ministres de cette Église qui n'ont pas encore cure d'âmes, lesquels étant informés du contenu de la présente déclaration ont tous demandé d'y être compris. Nous ne craignons pas non plus d'assurer que c'est le sentiment général de notre Église; ce qui a bien paru par la sensibilité qu'ont témoignée les personnes de tout ordre de notre troupeau, sur l'article du dictionnnaire qui cause ici nos plaintes.

Après ces explications et ces assurances, nous sommes bien dispensés, non seulement d'entrer dans un plus grand détail sur les diverses imputations qui nous ont été faites, mais aussi de répondre à ce que Ton pourrait encore écrire dans le même but. Ce ne serait qu'une contestation inutile, dont notre caractère nous éloigne inûrdment. Il nous suffit d'avoir mis à couvert l'honneur de notre Église et de notre ministère, en montrant que le portrait qu'on a fait de notre religion est infidèle, ej que nob*e attachement pour la saine doctrine évangélique n'est ni moins sincère que celui de nos pères, ni différent de celui des autres Églises réformées, avec qui nous faisons gloire d'être unis par les liens d'une même foi, et dont nous voyons avec beaucoup de peine que l'on veuille nous distinguer.

j. TREMBLEY, Secrétaire,

Lettre à M. Rousseau, citoyen de Genève, par M. (TAlernbert, de V Académie Française,

La lettre que vous m*avez fait l'honneur de m'adresser^ Monsieur, sur Tarticle Genève de ï Encyclopédie, a eu tout le succès que vous deviez en attendre^ £n intéressant les philosophes par les vérités répandues dans votre ouvrage, et les gens de goût par Téloquence et la chaleur de votre style, vous avez encore su plaire à la multitude par le mépris même que vous témoignez pour elle, et que vous eussiez peut-être marqué davantage en affectant moins de le montrer.

Je ne me propose pas de répondre précisément à votre lettre, mais de m'entretenir avec vous sur ce qui en fait le sujet, et devons communiquer mes réflexions bonnes ou mauvaises; il serait trop dangereux de lutter contre une plume telle que la vôtre, et je ne cherche point à écrire des choses brillantes, mais des choses vraies^

Une autre raison m'engage à ne pas rester dans le silence, c'est la reconnaissance que je tous dois des égards avec lesquels vous m*avez combattu. Sur ce point seul je me flatte de ne vous point céder. Vous ave^z donné aux gens de lettres un exemple digne de vous, et qu'ils imiteront peutêtre enfin, quand ils connaîtront mieux leurs vrais intérêts^ Si la satire et Tinjure n'étaient pas aujourd'hui le ton faTori de la critique, elle serait plus honorable à ceux qui

APPENDICE 30{i

Texercent, et pias utile à ceux qui en sont Tobjet. On neeraindrait point de s'avilir en j répondant; on nesongerait qu'à s'éclairer avec une candeur et une estime rédproqaes ; la vérité serait connue, et personne ne serait offensé ; car c'est moins la vérité qui blesse que la manière de la dire.

Vous avez eu dans votre lettre trois objets principaux : d'attaquer les spectacles pris en eux-mêmes; de montrer que, quand la morale pourrait les tolérer, la Constitution de Genève ne lui permettrait pas d'en avoir; de justifier enfin les pasteurs de votre Église sur les sentiments que je leur ai attribués en matière de religion. Je suivrai ces troisobjets avec vous, et je m'arrêterai d'abord sur le premier, comme sur celui qui intéresse le plus grand nombre des lecteurs. Malgré retendue de la matière, je tâcherai d'êtrele plus court qu'il me sera possible; il n'appartient qu'à vous d'être long et d'être lu, et je nô dois pas me flatter d'être aussi heureux en écarts.

Le caractère de votre philosophie, Monsieur, est d'être ferme et inexorable dans sa marche. Vos principes posés, les conséquences sont ce qu'elles peuvent ; tant pis pour nous^ si elles sont fâcheuses; mais à quelque point qu'elles le soient, elles ne vous le paraissent jamais assez pour vous forcer à revenir sur les principes. Bien loin de craindre les objections qu'on peut faire contre vos paradoxes, vou». prévenez ces objections en y répondant par des paradoxesnouveaux. Il me semble voir en vous (la comparaison ne vous offensera pas sans doute) ce chef intrépide des Réformateurs, qui pour se défendre d'une hérésie en avançait, une plus grave, qui commença par attaquer les indulgences, et finit par abolir la messe. Vous avez prétendu que la culture des sciences et des arts est nuisible aux mœurs; on pouvait vous objecter que dans une société policée cette culture est du moins nécessaire jusqu'à un certain point, et vous prier d'en fixer les bornes : vous vous êtes tiré d'embarras en coupant le nœud, et vous n^avez cru pouvoir nous rendre heureux et parfaits qu'en nous réduisant à l'état de bêtes. Pour prouver ce que tant d'opéras français avaient si bien prouvé avant vous, que nous n'avons point de musique, vous avez déclaré que nous

ne pouvions en avoir{l), et que, si nous en avions une, ce serai l tant pis pour nous. Enfin, dans la vue d'inspirer pins efficacement à vos compatriotes l'horreur de la comédie, vous la représentez comme une des plus pernicieuses inventions des hommes, et, pour me servir de vos propres termes, comme un divertissement plus barbare que les combats des gladiateurs (2).

Vous procédez avec ordre, et ne portez pas d'abord les grands coups. A ne regarder les spectacles que comme un amusement, cette raison seule vous parait suffire pour les condamner. La vie est si courte, dites-vous, et le temps si précieux ! Qui en doute, Monsieur? Mais en même temps Ja vie est si malheureuse, et le plaisir si rare! Pourquoi envier aux hommes, destinés presque uniquement par la nature à pleurer et à mourir, quelques délassements passagers, qui les aident à supporter Tamertume ou Tinsipidité de leur existence? Si les spectacles, considérés sous ce point de vue, ont un défaut à mes yeux, c'est d'être pour nous une distraction trop légère et un amusement trop faible, précisément par cette raison qu'ils se présentent trop à nous sous la seule idée d'amusement, et d'amusement nécessaire à noire oisiveté. L'illusion se trouvant rarement dans les représentations théâtrales, nous ne les voyons que comme un jeu qui nous laisse presque entièrement à nous. D'ailleurs, le plaisir superficiel et momentané qu'elles peuvent produire est encore affaibli par la nature de ce plaisir même, qui, tout imparfait qu'il est, a l'inconvénient d'être trop recherché, et, si on peut parler de la sorte, appelé de trop lom. Il a fallu, ce me semble, pour imaginer un pareil genre de divertissement, que les hommes en eussent auparavant essayé et usé de bien des espèces. Quelqu'un qui s'ennuyait cruellement (c'était vraisemblablement un prince) doit avoir eu la première idée de cet amusement raffiné, qui consiste à représenter sur des planches les infortunes et les travers de nos semblables pour nous consoler ou nous guérir des nôtres, et à nous rendre spectateurs de la vie, d'acteurs que nous y sommes, pour nous en adoucir le

(1) Dans sa Lettre sw la musique | (2) g 41, page 146. française^ voir note 33, page f i9. |

poids ec les malheurs. Cette réûezion triste vient quelquefois troubler le plaisir que je goûte au théâtre ; à travers les impressions agréables de la scène j'aperçois de temps en temps, malgré moi et avec une sorte de chagrin, Tempreinte fâcheuse de son origine, surtout dans ces moments de repos où l'action suspendue et refroidie, laissant Timagination tranquille, ne montre plus que la représentation au lieu de la chose, et Facteur au lieu du personnage. Telle est. Monsieur, la triste destinée de Thomme jusque dans les plaisirs mêmes ; moins il peut s'en passer, moins il les goûte; et plus il y met de soins et d'étude, moins leur impression est sensible. Pour nous en convaincre par un exemple encore plus frappant que celui du théâtre, jetons les yeux sur ces maisons décorées par la vanité et par l'opulence, que le vulgaire croit un séjour de déhces, et où les raffinements d'un luxe recherché brilient de toutes parts; elles ne rappellent que trop souvent au riche blasé qui les a fait construire Timage importune de Tennui qui lui a rendu ces raffinements nécessaires.

Quoi qu'il en soit. Monsieur, nous avons trop besoin de plaisirs pour nous rendre difficiles sur le nombre ou sur le choix. Sans doute tous nos divertissements forcés et factices, inventés et mis en usage par Toisiveté, sont bien au-dessous des plaisirs si purs et si simples que devraient nous offrir les devoirs de citoyen, d'ami, d'époux, de fils et de père ; mais rendez-nous donc, si vous le pouvez, ces devoirs moins pénibles et moins tristes, ou souffrez qu'après les avoir remplis de notre mieux nous nous consolions, de notre mieux aussi, des chagrins qui les accompagnent. Rendez les peuples plus heureux, et par conséquent les citoyens moins rares, les amis plus sensibles et plus constants, les pères plus justes, les enfants plus tendres, les femmes plus fidèles et plus vraies ; nous ne chercherons point alors d'autres plaisirs que ceux qu'on goûte au sein de l'amitié, de la patrie, de la nature et de l'amour. Mais il y a longtemps, vous le savez, que le siècle d'Astrée n'existe plus que dans les fables, si même il a jamais existé ailleurs. Solon disaitqu'il avait donné aux Athéniens, non les meilleures lois en elles-mômes (>},

(3) Rousseau avait déjà rappelé ce mot dans sa Lettre, § 106.

mais les meilleures qu'ils pussent observer. Il en est ainsi des devoirs qu'une saine philosophie prescrit aux hommes, et des plaisirs qu'elle leur permet. Elle doit nous supposer et nous prendre tels que nous sommes, pleins de passions et de faiblesses, mécontents de nous-mêmes et des autres, réunissant à un penchant naturel pour roisiveté rinquiétude et l'activité dans les désirs. Que reste-t-il à faire à la philosophie, que de pallier à nos yeux, par les distractions qu'elle nous offre, l'agitation qui nous tourmente ou la langueur qui nous consume ? Peu de personnes ont comme vous. Monsieur, la force de chercher leur bonheur dans la triste et uniforme tranquillité de la solitude. Mais cette ressource ne vous manque-t-elle jamais à vous-mdme? N'éprouvez-vous jamais au sein du repos, et quelquefois du travail, ces moments de dégoût et d'ennui qui rendent nécessaires les délassements ou les distractions ? La société serait d'ailleurs trop malheureuse, si tous ceux qui peuvent se sufQre ainsi que vous s*en bannissaient par un exil volontaire. Le sage en fuyant les hommes, c'est-à-dire en évitant de s'y livrer (car c'est la seule manière dont il les doit fuir), leur est au moins redevable de ses instructions et de son exemple; c'est au milieu de ses semblables que l'Êtr» suprême lui a marqué son séjour, et il n'est pas plus permis aux philosophes qu'aux rois d'être hors de chez eux.

Je reviens aux plaisirs du théâtre. Vous avez laissé ave& raison aux déclamateurs de la chaire cet argument si rebattu contre les spectacles, qu'ils sont contraires à l'esprit du christianisme, qui nous oblige de nous mortifier sans cesse. On s'interdirait, sur ce principe, les délassements que la religion condamne le moins. Les solitaires austères de- Port-Royal, grands prédicateurs de la mortiûcation chrétienne, et par cette raison grands adversaires de la comédie, ne se refusaient pas dans leur solitude, comme l'a remarqué Racine (4), le plaisir de faire des sabots, et celui de tourner les jésuites en ridicule.

Il semble donc que les spectacles, à ne les considérer encore que du côté de l'amusement, peuvent être accordés

(4) Dans sa réponse ai mordante à la condamnation de la comédie par

Nicole.

aux hommes, da moins comme on jouet qu'on donne à des enfants qui souffrent. Mais ce n'est pas seulement un jouet qu*on a prétendu leur donner, ce sont des leçons utiles dégruisées sous l'apparence du plaisir. Non seulement on a voulu distraire de leurs peines ces enfants adultes, on a Touiu que ce théâtre où ils ne Tont en apparence que pour rire ou pour pleurer devint pour eux, presque sans qu'ils s'en aperçussent, une école de mœurs et de vertu. Voilà, Monsieur, de quoi vous croyez le théâtre incapable ; vous lui attribuez même un effet absolument contraire, et vou» prétendez le prouyer.

Je conviens d'abord avec vous que les écrivains dramatiques ont pour but principal de plaire (5), et que celui d'être utiles est tout au plus le second ; mais qu'importe, s'ils sont en effet utiles, que ce soit leur premier ou leur second objet? Soyons de bonne foi. Monsieur, avec nousmêmes, et convenons que l.es auteurs de théâtre n'ont rien en cela qui les distingue des autres. L'estime publique est le but principal de tout écrivain ; et la première vérité qu'il veut apprendre à ses lecteurs, c'est qu'il est digne de cette estime. En vain affecterait-il de la dédaigner dans ses ouvrages, l'indifférence se tait et ne fait point tant de bruit ; les injures même dites à ime nation ne sont quelquefois qu'un moyen plus piquant de se rappeler à soo' souvenir, et le fameux cynique de la Grèce eût bientôt quitté ce tonneau d'où il bravait les préjugés et les rois, si les Athéniens eussent passé leur chemin sans le regarder et sans l'entendre. La vraie philosophie ne consiste point à fouler aux pieds la gloire, et encore moins à le dire, mais à n'en pas faire dépendre son bonheur, même en tâchant de la mériter. On n'écrit donc. Monsieur, que pour être lu, et on .ne veut être lu que pour être estimé ; j'ajoute,, pour être estimé de la multitude, de cette multitude même dont on fait d'ailleurs et avec raison si peu de cas. Une voix secrète et importune nous crie que ce qui est beau,, grand et vrai, plaît atout le monde, et que ce qui n'obtient pas le suffrage général manque apparemment de quelqu'une-, de ces qualités. Ainsi, quand on cherche les éloges du

(8) Voir § IS.

vulgaire, c'est moins comme une récompense flatteuse en elle-même que comme le gage le plus sûr de la bonté d'un ouvrage. L'amour-propre qui n'annonce que des prétentions modérées, en déclarant qu'il se borne à l'approbation du petit nombre, est un amour-propre timide qui se console d'avance, ou un amour-propre mécontent qui se console après coup. Mais, quel que soit le but d'un écrivain, soit d'être loué, soit d'être utile, ce but n'importe guère au public: ce n'est point lace qui règle son jugement, c est uniquement le degré de plaisir ou de lumière qu'on lui a donné. Il honore ceux qui l'instruisent, il encourage ceux qui l'amusent, il applaudit ceux qui l'instruisent en l'amusant. Or, les bonnes pièces de théâtre me paraissent réunir ces deux derniers avantages. C'est la morale mise eu action, ce sont les préceptes réduits en exemples. La tragédie nous offre les malheurs produits par les vices des hommes; la comédie, les ridicules attachés à leurs défauts : Tune et l'autre mettent sous les yeux ce que la morale ne montre que d'une manière abstraite et dans une espèce de lointain. Elles développent et fortifient, parles mouvements qu'elles excitent en nous, les sentimente dont la nature a mis le germe dans nos âmes.

On va, selon vous, s'isoler (6) au spectacle, on y va oublier ses proches, ses concitoyens et ses amis. Le spectacle est au contraire celui de tous nos plaisirs qui nous rappelle le plus aux autres hommes, par l'image qu'il nous présente de la vie humaine, et par les impressions qu'il nous donne et qu*il nous laisse. Un poète dans son enthousiasme, un géomètre dans ses méditations profondes, sont bien plus isolés qu'on ne l'est au théâtre. Mais, quand les plaisirs de la scène nous feraient perdre pour un moment le souvenir de nos semblables, n'est-ce pas l'effet naturel de toute occupation qui nous attache, de tout amusement qui nous entraîne? Combien de moments dans la vie où Thomme le plus vertueux oublie ses compatriotes et ses amis sans les aimer moins ! Et vous-même, Monsieur, n'auriez-vous renoncé à vivre avec les vôtres que pour y penser toujours?

Vous avez bien de la peine, ajoutez-vous, à concevoir cette

3<nf

règle de la poétique des anciens, que le théâtre purge les passions (7) en les excitant. La règle, ce me semble, est vraie, mais elle a le défaut d*étre mal énoncée, et c'est sans doute par cette raison qu'elle a produit tant de disputes, qu'on se serait épargnées si on avait voulu s'entendre. Les passions dont le théâtre tend à nous garantir ne sont pas celles qu'il excite ; mais il nous en garantit en excitant en nous les passions contraires : j'entends ici psiv pdssion, avec la plupart des écrivains de morale, toute affection vive et profonde qui nous attache fortement à son objet. En ce sens, la tragédie se sert des passions utiles et louables pour réprimer les passions blâmables et nuisibles, elle emploie, par exemple, les larmes et la compassion dans Zaire, pour nous précautionner contre Tamour violent et jaloux; Tamour de la patrie dans Bruttis, pour nous guérir de l'ambition; la terreur et la crainte de la vengeance céleste dans Sémi" ramis (8), pour nous faire haïr et éviter le crime. Mais si avec quelques philosophes on n'attache l'idée de passion qu'aux affections criminelles, il faudra pour lors se borner à dire que le théâtre les corrige en nous rappelant aux affections naturelles ou vertueuses, que le créateur nous a données pour combattre ces mêmes passions.

« Voilà, objectez-vous, un remède bien faible et recherché bien loin (9) : l'homme est naturellement bon; l'amour de la vertu, quoi qu'en disent les philosophes, est inné dans nous ; il n'y a personne, excepté les scélérats de profession, qui avant d'entendre une tragédie ne soit déjà persuadé des vérités dont elle va nous instruire ; et, à Tégard des hommes plongés dans le crime, ces vérités sont bien inutiles à leur faire entendre, et leur cœur n'a point d'oreilles. » L'homme est naturellement bon, je le veux ; cette question demanderait un trop long examen ; mais vous conviendrez du moins que la société, l'intérêt, l'exemple, peuvent faire de l'homme un être méchant. J'avoue que, quand il voudra consulter sa raison, il trouvera qu'il ne peut être heureux que par la vertu.

(7) Voir note 30, page i2â.

(8) Bien qu'il y eût une Sémimmis de Crébillon, c'est sealenient à celle de Voltaire qu'il fuit ici allusion.

Voltaire est son poète préféré, il le

cite pins souvent même que Comeill et que Racine.

(9) Résumé des idées exprimées par Rousseau dans les §§ 21 et 24.

et c*est en ce seul sens que vous pourez regarder l'amour de ]a vertu comme inné dans nous ; car vous ne croyez pas apparemment que les fœtus et les enfants à la mamelle aient aucune notion du juste et de l'injuste. Mais la raison, ayant à combattre en nous des passions qui étouffent sa voix^ j emprunte le secours du théâtre pour imprimer plus profondément dans notre âme les vérités que nous avons besoin d'apprendre. Si ces vérités glissent sur les scélérats décidés, elles trouvent dans le cœur des autres une entrée plus facile ; elles s'y fortifient quand elles y étaient déjà gravées; incapables peut-être de ramener les hommes perdus, elles sont au moins propres à empocher les autres de se perdre. Car la morale est comme la médecine, beaucoup plus sûre dans ce qu'elle fait pour prévenir les maux que dans ce qu'elletente pour les guérir.

L'effet de la morale du théâtre est donc moins d'opérer un changement subit dans les cœurs corrompus que de prémunir contre le vice les âmes faibles par l'e^xercice des sentiments honnêtes, et d'affermir dans ces mêmes sentiments les âmes vertueuses. Vous appelez passagers et stériles les mouvements que le théâtre excite, parce que la vivacité de ces mouvements semble ne durer que le temps de la pièce; mais leur effet, pour être lent et comme insensible, n'en est pas moins réel aux yeux du philosophe. Ces mouve* ments sont des secousses par lesquelles le sentiment de la vertu a besoin d'être réveillé dans nous; c'est un feu qu'il faut de temps en temps ranimer et nourrir pour l'empêcher de s'éteindre.

Voilà, Monsieur, les fruits naturels de la morale mise en actiçn sur le théâtre; voilà les seuls qu'on en puisse attendre. Si elle n'en a pas de plus marqués, croyez*vous que la morale réduite aux préceptes en produise beaucoup davantage? Il est bien rare que les meilleurs livres de morale rendent vertueux ceux qui n'y sont pas disposés d'avance; est-ce une raison pour proscrire ces livres ? Demandez à nos prédicateurs les plus fameux combien ils font de conversions par an ; ils vous répondront qu'on en fait une ou deux par siècle, encore faut-il que le siècle soit bon. Sur cette réponse, leur défendrez-vous de prêcher, et à nous de les entendre?

u Belle comparaison ! direz-vous ; je veux que nos prédi-

«ateun et nos moralistes n'aient pas de saccès brillants; an moins ne font*ils pas grand mal, si ce n*est peut-être celui d'ennuyer quelquefois; mais c'est précisément parce que les auteurs de théâtre nous ennuient moins qu'ils nous nuisent davantage. Quelle morale, que celle qui présente si souvent aux yeux des spectateurs des monstres impunis et des crimes heureux ! Un Atrée qui s'applaudit des horreurs qu'il a exercées contre son frère, un Néron qui empoisonne Britannicus pour régner en paix, une Médée qui égorge ses «nfants et qui part en insultant au désespoir de leur père» un Mahomet qui séduit et qui entraine tout un peuple, victime et instrument de ses fureurs ! Quel affreux spectacle à, montrer aux hommes que des scélérats triomphants I » Pourquoi non, Monsieur, si on leur rend ces scélérats odieux dans leur triomphe même ? Peut-on mieux nous instruire à la vertu qu'en nous montrant d'un côté les succès du crime, et en nous faisant envier de l'autre le sort de la vertu malheureuse? Ce n'est pas dans la prospérité ni dans l'élévation qu'on a besoin d'apprendre à l'aimer, c'est dans l'abjection et dans l'infortune. Or, sur cet effet du théâtre j'en appelle avec confiance à votre propre témoignage : interrogez les spectateurs l'un après l'autre au sortir de ces tragédies que vous croyez une école de vice et de crime ; demandez-leur lequel ils aimeraient mieux être, de Britannicus ou de Néron, d' Atrée ou de Thyeste (10), deZopire ou de Mahomet. Hésiteront-ils ^ur la réponse? Et comment hésiteraient-ils? Pour nous borner à un seul exemple, quelle leçon plus propre à rendre le fanatisme exécrable, et à faire regarder comme des monstres ceux qui l'inspirent, que cet horrible tableau du quatrième acte de McLhomet , où l'on voit Séide, égaré par un zèle affreux, enfoncer le poignard dans le sein de son père? Vous voudriez. Monsieur, bannir cette tragédie de notre théâtre ? Plût à Dieu qu'elle y fût plus ancienne de deux cents ans I L'esprit philosophique qui l'a dictée serait de même date parmi nous, et peut-être eût épargné à la jiation française, d'ailleurs si paisible et si douce, les hor-

(10) Toutes les tragédies qu'il donne i aTait appréciées d'une façon tout* «n eiemple dans ce passage et dans 1 contrairâ au §§ 33, 34, 35, etc. le soiTant sont celles que Rousseau I

rears et les atrocités religieuses auxquelles elle s'est liTrée. Si cette tragédie laisse quelque chose à regretter aux sages, c'est de n'y voir que les forfaits causés par le zèle d'une fausse religion, et non les malheurs encore plus déplorables où le zèle aveugle pour une religion vraie peut quelqpiefois entraîner les hommes.

Ce que je dis ici de Mahomet^ je crois pouvoir le dire de même des au(res tragédies qui vous paraissent si dangereuses. U n'en est, ce me semble, aucune qui ne laisse dans notre âme, après la représentation, quelque grande et utile leçon de morale plus ou moins développée. Je vois dans (Edipe un prince fort à plaindre sans doute, mais toujours coupable, puisqu'il a voulu, contre Tavis même des dieux, braver sa destiuée ; dans Phèdre, une femme que la violence de sa passion peut rendre malheureuse, mais non pas excusable, puisqu'elle travaille à perdre un prince vertueux dont elle n'a pu se faire aimer; dans Catilina, le mal que Tabus des grands talents peut faire au genre humain ; dans Médée et dans Atrée, les e£fets abominables de l'amour criminel et irrité, de la vengeance et de la haine. D'ailleurs, quand ces pièces ne nous enseigneraient directement aucune vérité morale, seraient- elles pour cela blâmables ou pernicieuses? U suffirait, pour les justifier de ce reproche, de faire attention aux sentiments louables, ou tout au moins naturels, qu'elles excitent en nous : (Edipe et Phèdre, l'attendrissement sur nos semblables; Atrée et Mahomet, le frémissement et l'horreur. Quand nous irions à ces tragédies moins pour être instruits que pour être remués, quel serait en cela notre crime et le leur? Elles seraient pour les honnêtes gens, s'il est permis d'employer cette comparaison, ce que les supplices sont pour le peuple, un spectacle où ils assisteraient par le seul besoin que tous les hommes ont d'être émus. C'est en effet ce besoin, et non pas, comme on le croit communément, un sentiment d'inhumanité qui fait courir le peuple aux exécutions des criminels. U voit au contraire ces exécutions avec un mouvement de trouble et de pitié qui va quelquefois jusques à l'horreur et aux larmes. Il faut à ces âmes rudes, concentrées et grossières, des secousses fortes pour les ébranler. La tragédie suffit aux âmes plus délicates et plus sensibles ; quelquefois même,

comme dans- Médée et dans Atrée, l'impression est trop violente pour elles. Mais, bien loin d'être alors dangereuse, elle est au contraire importune ; et un sentiment de cette espèce peut-il être une source de yices et de forfaits? Si dans les pièces ot Ton expose le crime à nos yeux les scélérats ne sont pas toujours punis, le spectateur est affligé qu'ils ne le soient pas: quand il ne peut en accuser le poète, toujours obligé de se conformer à l'histoire, c'est alors, si je puis parier ainsi, Thistoire elle-même qu*il accuse, et il se dit en sortant (11) :

Faisons notre deroir, et laissons faire aux dieux.

Aussi, dans un spectacle qui laisserait plus de liberté au poète, dains notre opéra, par exemple, qui n'est d'ailleurs ni le spectacle de la vérité ni celui des mœurs, je doute qu'on pardonnât à l'auteur de laisser jamais le crime impuni. Je me souviens d'avoir vu autrefois en manuscrit un opéra d'Atrée^ où ce monstre périssait écrasé de la foudre en criant avec une satisfaction barbare :

Tonnez, dieux impuissants, frappez ; je suis vengé I

Cette situation vraiment théâtrale, secondée par une musique effrayante, eût produit, ce me semble, un des plus heureux dénoûments qu'on puisse imaginer au théâtre lyrique.

Si dans quelques tragédies on a voulu nous intéresser pour des scélérats, ces tragédies ont manqué leur objet; c'est la faute du poète et non du genre. Vous trouverez des historiens mêmes qui ne sont pas exempts de ce reproche ; en accuserez-vous l'histoire ? Rappelez- vous. Monsieur, un de nos chefs-d'œuvre en ce genre (12), la Conjuration de Venise de l'abbé de Saint-Réal, et l'espèce d'intérêt qu'il nous

(li) C'est le Ters final du deuxième acle d'Boracf, un peu modUié ici, mais bien choisi pour servir de devise à tous les héros de Corneille.

(12) Très admirée Jadis, la Conju»

ration des Espagnols contre la République de Venise, par l'abbé de Saint-Réal, est un chef-d'œuvre d« narration romanesque bien plus que d'histoire.

inspire (sans l'aToir peut-être voula) poar ces hommes qai ont juré la ruine de leur patrie; on s'afflige presque après cette lecture de voir tant de courage et d'habileté devenu inutile ; on se reproche ce sentiment, mais il nous saisit malgré nous, et ce n'est que par réflexion qu'on prend part AU salut de Venise. Je vous ayouerai à cette occasion, contre l'opinion assez généralement établie, que le sujet de Venise sauvée (iZ) me paraît bien plus propre au théâtre que celui de MàrUius CapUolinuSy quoique ces deux pièces ne diffèrent guère que par les noms et l'état des personnages. Des malheureux qui conspirent pour se rendre libres sont moins odieux que des sénateurs qui cabalent pour se rendre maîtres.

Mais ce qui parait, Monsieur, vous avoir choqué le plus dans nos pièces, c'est le rôle qu'on y fait jouer à l'amour (14). Cette passion, le grand mobile des actions des hommes, est en effet le ressort presque unique du théâtre français, et rien ne vous parait plus contraire à la saine morale que de réveiller par des peintures et des situations séduisantes un sentiment si dangereux. Permettez-moi de vous faire une question avant que de vous répondre. Youdriez-vous bannir l'amour de la société? Ce serait, je crois, pour elle un grand bien et un grand mal. Mais vous chercheriez en vain à détruire cette passion dans les hommes ; il ne parait pas, d'ailleurs, que votre dessein soit de la leur interdire, du moins si on en juge par les descriptions intéressantes (15) que vous en faites, et auxquelles toute l'austérité de votre philosophie n'a pu se refuser. Or, si on ne peut, et si on ne doit peut-être pas étouffer l'amour dans le cœur des hommes, que reste-t-il à faire, sinon de le diriger vers une fin honnête, et de nous montrer dans des exemples illustres ses fureurs et ses faiblesses, pour nous en défendre ou nous en guérir? Vous convenez que c'est l'objet de nos tragédies; mais vous prétendez que l'objet est manqué par les efforts mêmes que l'on fait pour le remplir, que l'impression du sentiment reste, et que la

(13) Venise sauvée ^ célèbre tragédie de Tangla» Otway (i 682). ifanatu «est la moins oubliée des tragédies de Laibsse.

(15) Voir à ristrodactioB, p. 9S, et surtout au § 145,

morale est bientôt oubliée. Je prendrai, Monsieur, pour vous répondre, Texemple même que tous apportez (16) de la tra* gédie de Bérénice, où Racine a trouvé Fart de nous intéresser pendant cinq actes avec ces seuls mots : Je vous aime, vous êtes empereur, et je pars, et où ce grand poète a su réparer par les charmes de son style le défaut d'action et la monotonie de son sujet. Tout spectateur sensible, je Tavoue, sort de cette tragédie le cœur affligé, partageant en quelque manière le sacrifice qui coûte si cher à Titus, et le désespoir de Bérénice abandonnée. Mais quand ce spectateur regarde au fond de son âme, et approfondit le sentiment triste qui l'occupe, qu'y aperçoit-il, Monsieur? Un retour affligeant sur le malheur de la condition humaine, qui nous oblige presque toujours de faire céder nos passions à nos devoirs. Gela est si vrai,qu^au milieu des pleurs que nous donnons à Bérénice le bonheur du monde, attaché au sacrifice de Titus, nous rend inexorables sur la nécessité de ce sacrifice môme dont nous le plaignons; Tintérét que nous prenons à sa douleur, en admirant sa vertu, se changerait en indignation s'il succombait à sa faiblesse. En vain Racine môme, tout habile qu'il était dans l'éloqpience du cœur, eût essayé de nous représenter ce prince, entre Bérénice d'un côté et Rome de l'autre, sensible aux prières d'un peuple qui embrasse ses genoux pour le retenir, mais cédant aux larmes de sa maltresse ; les adieux les plus touchants de ce prince à ses sujets ne le rendraient que plus méprisable à nos yeux ; nous n'y verrions qu'un monarque vil, qui pour satisfaire ime passion obscure renonce à faire du bien aux hommes, et qui va dans les bras d'une femme oublier leurs pleurs. Si quelque chose, au contraire, adoucit à nos yeux la peine de Titus, c'est le spectacle de tout un peuple devenu heureux par le courage du prince : rien n'est plus propre à consoler de l'infortune que le bien qu'on fait à ceux qui souffrent, l'homme vertueux suspend le cours de ses larmes en essuyant celles des autres. Cette tragédie. Monsieur, a d'ailleurs un autre avantage, c'est de nous rendre plus grands à nos propres yeux en nous montrant de quels efforts la vertu nous rend capables. Elle ne réveille en nous la plus puissante et

su APPENDICE

la plus douce de toutes les passions que pour nous apprendre à la vaincre, en la faisant céder, quand le devoir Fexige, à des intérêts plus pressants et plus chers. Ainsi elle nous flatte et nous élève tout à la fois, pcir Texpérience douée qu'elle nous fait faire de la tendresse de notre âme, et par le courage qu'elle nous inspire pour réprimer ce sentiment dans ses effets, en conservant le sentiment même.

Si donc les peintures qu*on fait de Tamour sur nos théâtres étaient dangereuses, ce ne pourrait être tout au plus que chez une nation déjà corrompue, à qui les remèdes mêmes serviraient de poison; aussi suis-je persuadé, malgré r opinion contraire où vous êtes, que les représentations théâtrales sont plus utiles à un peu|)Ie qui a conservé ses mœurs qu'à celui qui aurait perdu les siennes. Mais, quand Tétat présent de nos mœurs pourrait nous faire regarder la tragédie comme un nouveau moyen de corruption, la plupart de nos pièces me paraissent bien propres à nous rassurer à cet égard. Ce qui devrait, ce me semble, vous déplaire le plus dans Tamour que nous mettons si fréquemment sur nos théâtres, ce n'est pas la vivacité avec laquelle il est peint, c'est le rôle froid et subalterne qu'il y joue presque toujours. L'amour, si on en croit la multitude, est l'âme de nos tragédies; pour moi, il m'y paraît presque aussi rare que dans le monde. La plupart des personnages de Racine même ont à mes yeux moins de passion que de métaphysique, moins de chaleur que de galanterie. Qu'est-ce que l'amour dans Mithridaie, dans Iphigénie^ dans Britannieus, dans Bajazet même et dans Andromaque^ si on en excepte quelques traits des rôles de Roxane et d'Hermione? Phèdre est peut-être le seul ouvrage de ce grand homme où l'amour soit vraiment terrible et tragique; encore y est-il défiguré par l'intrigue obscure d'Hippolyte et d'Aricie. Arnaud Favait bien senti quand il disait à Racine: « Pourquoi cet Hippolyte amoureux? » Le reproche était moins d'un casuiste que d'un homme de goût : on sait la réponse que Racine lui fit : <c Eh! Monsieur, sans cela, qu'auraient dit les petits maîtres? » Ainsi c'est à la frivolité de la nation que Racine a sacrifié la perfection de sa pièce. L'amour dans Corneille est encore plus languissant et plus déplacé : son génie semble s'être épuisé dans le Cid à peindre

cette passion, et il faut avouer qu'il Ta peinte en maître ; mais il n'y a presque aucune de ses autres tragédies que lamour ne dépare et ne refroidisse. Ce sentiment exclusif et impérieux y si propre à nous consoler de tout ou à nous rendre tout insupportable, à nous faire jouir de notre existence ou à nous la faire détester, veut être sur le théâtre comme dans nos cœurs, y régner seul et sans partage (17). Partout où il ne joue pas le premier rôle, il est dégradé par le second. Le seul caractère qui lui convienne dans la tragédie est celui de la véhémence, du trouble et du désespoir : ôtez-lui ces qualités, ce n'est plus, si j'ose parler ainsi, qu'une passion commune et bourgeoise. Mais, dira-t-on, en peignant l'amour de la sorte, il deviendra monotone, et toutes nos pièces se ressembleront. Et pourquoi s'imaginer, comme ont fait presque tous nos auteurs, qu'une pièce ne puisse nous intéresser sans amour? Sommes-nous plus difficiles ou plus insensibles que les Athéniens? Et ne pouvons-nous pas trouver à leur exemple une infinité d'autres sujets capables de remplir dignement le théâtre, les malheurs de l'ambition, le spectacle d'un héros dans l'infortune, la haine de la superstition et des tyrans, l'amour de la patrie, la tendresse maternelle? Ne faisons point à nos Françaises l'injure de penser que l'amour seul puisse les émouvoir, comme si elles n'étaient ni citoyennes ni mères. Ne ne les avons-nous pas vues s'intéresser à. la Jlf ort de César, et verser des larmes à Mérope?

Je viens. Monsieur, à vos objections sur la comédie. Vous n'y voyez qu'un exemple continuel de libertinage, de perfidie et de mauvaises mœurs (18) : des femmes qui trompent leurs maris, des enfauits qui volent leurs pères, d'honnêtes bourgeois dupés par des fripons de cour. Mais je vous prie de considérer un moment sous quel point de vue tous ces vices nous sont représentés sur le théâtre. Est-ce pour les mettre en honneur? Nullement ; il n'est point de spec* tateur qui s'y méprenne ; c'est pour nous ouvrir les yeux sur la source de ces vices, pour nous faire voir dans nos propres défauts (dans des défauts qui en eux-mêmes ne

(17) Roatseaa le dit également | (18) §§ 45 et 69. §M. 1

blessent point rhonnêtelé) une des causes les plus communes des actions criminelles que nous reprochons aux autres. Qu apprenons-nous dans George Dandin? Que le dérèglement des femmes est la suite ordinaire des mariages mal assortis où la vanité a présidé; dans le Bourgeois gentilhomme? qu'un bourgeois qui veut sortir de son état, avoir une femme de la cour pour maîtresse, et un grand seigneur pour ami, n'aura pour maltresse qu'une femme perdue, et pour ami qu'un honnête voleur ; dans les scènes d'Harpagon et de son fils? que l'avarice des pères produit la mauvaise conduite des enfants ; enfin dans toutes, cette vérité si utile, que ks ridicules de la société y sont une source de désordres. Et quelle manière plus erficace d'attaquer nos ridicules que de nous montrer qu'ils rendent les autres méchants à nos dépens? En vain diriez-vous que dans la comédie nous sommes plus frappés du ridicule qu'elle joue que des vices dont ce ridicule est la source. Gela doit être, puisque l'objet naturel de la comédie est la correction de nos défauts par le ridicule, leur antidote le plus puissant, et non la correction de nos vices, qui demande des remèdes d'un autre genre. Mais son effet n'est pas pour cela de nous faire préférer le vice au ridicule; elle nous suppose pour le vice cette horreur qu'il inspire à toute âme bien née; elle se sert même de cette horreur pour combattre nos travers, et il est tout simple que le sentiment qu'elle suppose nous affecte moins (dans le moment de la représentation) que celui qu'elle cherche à exciter en nous, sans que pour cela elle nous fasse prendre le change sur celui de ces deux sentiments qui doit dominer dans notre âme. Si quelques comédies en petit nombre s'écartent de cet objet louable, et sont presque uniquement une école de mauvaises mœurs, on peut comparer leurs auteurs à ces hérétiques qui pour débiter le mensonge ont abusé quelquefois de la chaire de vérité.

Vous ne vous en tenez pas à des imputations générales. Vous attaquez comme une satire cruelle de la vertu le Misanthrope de Molière, ce chef-d'œuvre de notre théâtre comique, si néanmoins le Tartufe ne lui est pas encore supérieur, soit par la vivacité de l'action, soit par les situations théâtrales, soit enfin par la variété et la vérité des

caractères. Je ne sais. Monsieur, ce que tous pensez de celle dernière pièce ; elle était bien faite pour trouver grâce devant vous, ne fût-ce que par raversion dont on ne peu se défeadre pour l'espèce d'bommes si odieuse que Molière y a joués et démasqués. Mais je viens au Misanthrope. Molière, selon TOUS, a eu dessein dans cette comédie de rendre la vertu ridicule. Il me semble que ie sujet et les détails de la pièce, que le sentiment mGme qu'elle produit en nous, jirouvent le contraire. Molière a voulu nous apprendre que l'esprit et la vertu ne suffisent pas pour la société, si nous ne savons compatir auK faiblesses de nos semblables, et supporter leurs vices mêmes, que les hommes sont encore plus bornés que mécîiants, et qu'il faut les mépriser sans le leur dire. Quoique le Misanthrope divertisse les spectateurs, il n'est pas pour cela ridicule à leurs yeux; il n'est personne au contraire qui ne l'estime, qui ne soit porté mâme à l'aimer et à le plaindre. On rit de sa mauvaise hnmeur comme de celle d'un enfant bien né et de beaucoup d'esprit. La seule chose que j'oserais blâmer dans le rOle du Misanthrope, c'est qu'Alceste n'a pas toujours tort d'être en colère contre l'ami raisonnable et philosophe que Molière a voulu lui opposer comme un modèle de la conduite qu'on doit tenir avec les hommes. Philiule m'a toujours paru, non pas absolument, comme vous le prétendez, un caractère odieux, mais un caractère mal décidé, plein de sagesse dans ses maximes et de fausseté dans sa conduite. Rien de plus sensé que ce qu'il dit au Misanthrope dans la première scène sur la nécessité de s'accommoder aux travers des hommes ; rien de plus faible que sa réponse aux reproches dont te Misanthrope l'accable sur l'accueil affecté qu'il vient de faire à un homme dont il ne sait pas le nom. Il ne disconvient pas de l'exagération qu'il a mise dans cet accueil, et donne par là beaucoup d'avantage au Misanthrope. 11 devait répondre au contraire que ce qu'Alceste avait pris pour un accueil exagéré n'était qu'un compliment ordinaire et froid, une de ces formules de politesse dont les hommes sont convenue de se payer réciproquement lorsqu'ils n'ont rien à se dire. Le Misanthrope a encore plus beau jeu dans la scène du sonnet. Ce n'est point Philinte qu'Oronte vient consulter, c'est Alceste, et rien n'oblige Phi-

linte de louer comme il fail le sonnet d'Oronte à tort et à travers, et d'interrompre même la lectare par ses fades éloges. Il devait attendre qu'Oronte lui demandât son avis, et se borner alors à des discours généraux el à une approbalion faible, parce qu'il sent qu'Oronte veut être loué, et que dans des bagatelles de ce genre on ne doit la vérité qu'A ses amis, encore faut^il qu'ils aient grande envie ou grand besoin qu'on la leur dise. L'approbation faible de Philinte n'en eût pas moins produit ce que voulait Molière, l'emportement d'Âlceste qui se pique de vérité dans les choses les plus indifférentes, au risque de blesser ceux à qui il la dit. Cette colère du Misanthrope sur la complaisance de Philinte n'en eût été que plus plaisante, parée qu'elle eût été moins fondée, et la situation des personnages eût produit un jeu de théâtre d'autant plus grand que Philînle eût été partagé entre l'embarras et la crainte de choquer Oronte. Mais je m'aperçois, Monsieur, que je donne des leçons à Molière.

Vous prétendez que dans cette scène du sonnet le Misanthrope est presque un Philinte, et sei je ne dis pas cela répétés avant de déclarer franchement son avis vous paraissent hors de son caractère. Permettez-moi de n*être pas de votre sentiment. Le Misanthrope de Molière n'est pas un homme grossier, mais un homme vrai ; ses je ne dis pas cela^ surtout de l'air dont il les doit prononcer, font suffisamment entendre qu'il trouve le sonnet détestable; ce n'est que quand Oronte le presse et le pousse à bout qu'il doit lever le masque et lui rompre en visière. Rien n'est, ce me semble, mieux ménagé et gradué plus adroitement que cette scène, et je dois rendre cette justice à nos spectateurs modernes^ qu'il en est peu qu'ils écoutent avec plus de plaisir. Aussi je ne crois pas que ce chef-d'œuvre de Molière (supérieur peut-être de quelques années à son siècle) dût craindre aujourd'hui le sort équivoque qu'il eut à sa naissance ; notre parterre, plus un et plus éclairé qu'il ne l'était il y a soixante ans, n'aurait plus besoin du Médecin malgré lui pour aller au Misanthrope. Mais je crois eu même temps avec vous que d'autres chefs-d'œuvre du même poète et de quelques autres, autrefois justennent applaudis, auraient aujourd'hui plus d'estime que de succès.

Notre changement de goût en est la cause ; nous voulons dans la tragédie plus d'action, et dans la comédie plus de finesse. La raison en est, si je ne me trompe, que les sujets communs sont presque entièrement épuisés sur les deux théâtres, et qu'il faut d'un côté plus de mouvement pour nous intéresser à des héros moins connus, et de l'autre plus de recherche et plus de nuances pour faire sentir des ridicules moins apparents.

Le zèle dont vous êtes animé contre la comédie ne vous permet pas de faire grâce, à aucun genre, môme à celui où l'on se propose de faire couler nos larmes par des situations intéressantes, et de nous offrir dans la vie commune des modèles de courage et de vertu ; autant vaudrait, dites-vous, aller au sermon (19). Ce discours me surprend dans votre bouche. Vous prétendiez un moment auparavant que les leçons de la tr^igédie nous sont inutiles, parce qu'on n'y met sur le théâtre que des héros auxquels nous ne pouvons nous flatter de ressembler; et vous blâmez à présent les pièces où l'on n'expose à nos yeux que nos citoyens et nos semblables; ce n'est plus comme pernicieux aux bonnes mœurs, mais comme insipide et ennuyeux que vous attaquez ce genre. Dites, Monsieur, si vous le voulez, qu'il est le plus facile de tous, mais ne cherchez pas à lui enlever le droit de nous attendrir ; il me semble au contraire qu'aucun genre de pièce n'y est plus propre ; et, s'il m'est permis de juger de Timpression des autres par la mienne, j'avoue que je suis encore plus touché des scènes pathétiques àeY Enfant prodigue {20) que des pleurs d'Andromaque etd'Iphigénie, Les princes et les grands sont trop loin de nous pour que nous prenions à leurs revers le même intérêt qu'aux nôtres. Nous ne voyons pour ainsi dire les infortunes des rois qu'en perspective, et dans le temps même où nous les plaignons un sentiment confus semble nous dire, pour nous consoler, que ces infortunes sont le prix de la grandeur suprême, et comme les degrés par lesquels la nature rapproche les princes des autres hommes. Mais les malheurs

519) S 71. là voir paraître, surtout ||oar leur être

10) CSomédie médiocre de Voltaire 1 préférée, en compagnie d'Andro- 36), que Ton ne s'attendait guère | maque et d'Iphigéniê.

de la tie prifée n*ont point cette ressource à nous offrir ; . ils sout rimage ûdôie des peines qai nous affligent ou qui • nous menacent ; un roi n'est presque pas notre semblable^ et le sort de nos pareils a bien plus de droits à nos larmes. Ce qui me paraît bl&mable dans ce genre, ou plutdt dans la manière dont Font traité nos poètes, est le mélange bizarre qu'ils y ont presque toujours fait du pathétique et du plais€uit: deux sentiments si tranchants et si disparates ne sont pas faits pour être voisins, et quoiqu'il y ait dans la vie quelques circonstances bizarres oh Ton rit et où l'on pleure à la fois, je demande si toutes les circonstances de la vie sont propres à être représentées sur le théâtre, et si le sentiment trouble et mal décidé qui résulte de cet alliage des ris avec les pleurs est préférable au plaisir seul de pleurer, ou même au plaisir seul de rire. « Les hommes sont tous de fer I » s'écrie FEnfant prodigue, après avoir fait à son valet la peinture odieuse de l'ingratitude et de la dureté de ses anciens amis. « Et les femmes? » lui répond le valet, qui ne veut que faire rire le parterre. J^ose inviter riUustre auteur de cette pièce à retrancher ces trois mots, qui ne sont là que pour défigurer un chef-d'œuTre. Il me semble qu'ils doivent produire sur tous les gens de goftt le môme effet qu'un son aigre et discordant qui se ferait entendre tout à coup au milieu d'une musique touchante. • Après avoir dit tant de mal des spectacles, il ne vous restait plus, Monsieur, qu'à vous déclarer aussi contre les personnes qui les représentent et contre celles qui selon vous nous y attirent; et c'est de quoi vous vous êtes pleinement acquitté par la manière dont vous traitez les comédiens et les femmes. Votre philosophie n'épargne personne, et on pourrait lui appliquer ce passage de l'Écriture : Et manus ejm contra omnes. Selon vous (21 j, l'habitude où sont les comédiens de revêtir un caractère qui n'est pas le leur les accoutume à la fausseté. Je ne saurais croire que ce reproche soit sérieux. Vous feriez le procès, sur le même principe, à tous les auteurs de pièces de théâtre, bien plus obligés encore que les comédiens de se transformer dans les personnages qu'ils ont à faire parler sur la scène. Vous ajoutez

(SI) §§ 131 et 132.

qu'il est vil de s'exposer aux sifflets pour de Fargent ; qu'en faut-il conclure ? Que l'état de comédien est celui de tous où il est le moins permis d'être médiocre. Mais en récompense, quels applaudissements plus flatteurs que ceux du théâtre? C'est là où l'amour-propre ne peut se faire illusion ni sur les succès ni sur les chutes ; et pourquoi refuserions-nous à un acteur accueilli et désiré du public le droit si juste et si noble dé tirer de son talent sa subsistance? Je ne dis rien de ce que vous ajoutez, pour plaisanter sans doute, que les valets en s'exerçant à voler sur le théâtre s'instruisent à voler dans les maisons et dans les rues.

Supérieur comme vous Têtes par votre caractère et par vos réflexions à toute espèce de préjugés, était-ce là, Monsieur, celui que vous deviez préférer pour vous y soumettre et pour le défendre? Gomment n'avez-vous pas senti que si ceux qui représentent nos pièces méritent d'être déshonorés, ceux qui les composent mériteraient aussi de l'être, et qu'ainsi en élevant les uns et en avilissant les autres nous avons été tout à la fois bien inconséquents et bien barbares? Les Grecs l'ont été moins que nous, et il ne faut point chercher d'autres causes de l'estime où les bons comédiens étaient parmi eux. Ils considéraient Esopus (22) par la même raison qu'ils admiraient Euripide et Sophocle. Les Romains, il est vrai, ont pensé différemment; mais chez eux ja comédie était jouée par des esclaves ; occupés de grands objets, ils ne voulaient employer que des esclaves à leur? plaisirs.

La chasteté des comédiennes, j'en conviens avec vous, est plus exposée que celle des femmes du monde, mais aussi la gloire de vaincre en doit être plus grande; il n'est pas rare d'en voir qui résistent longtemps, et il serait plus commun d'en trouver qui résistassent toujours, si elles n'étaient conmie découragées de la continence par le peu de considération réelle qu'elles en retirent. Le plus sûr

(22] Trompé par le nom, l'auteur fait d Esopus un acteur grer. Btopus jouait à Rome : il fut contemporain et rival de Roscius, et comme loi ami de Cicéron. Cette étourderie a est pas la seule qu'on puisse re-

procher à d'Alembert. Nous le voyous, au début de son article Genève, placer à la fin du »• siècle les expéditions de Gharlemagne en Italie.

moyen de vaincre les passions est de les combattre par la vanité. Qa*on accorde des distinctions aux comédiennes sages, et ce sera, j'ose le prédire^ l'ordre de l'État le plus sévère dans ses mœurs. Mais quand elles voient que d'un côté on ne leur sait aucun gré de se priver d'amants, et que de l'autre il est permis aux femmes du monde d'en avoir sans en être moins considérées, comment ne chercheraientelles pas leur consolation dans des plaisirs qu'elles s'interdiraient en pare perte?

Vous êtes du moins, Monsieur, plus juste ou. plus conséquent que le public ; votre sortie sur les actrices en a vain une très violente aux autres femmes. Je ne sais si vous êtes du petit nombre des sages qu'elles ont su quelquefois rendre malheureux, et si par le mal que vous en dites vous avez voulu leur restituer celui qu'elles vous ont fait. Cependant je doute que votre éloquente censure vous fasse parmi elli>s beaucoup d'ennemies; on voit percer à travers vos reproches le goût très pardonnable que vous avez conservé pour elles, peut-être même quelque chose de plus vif. Ce mélange de sévérité et de faiblesse (pardonnez-moi ce dernier mot) vous fera aisément obtenir grâce. Elles sentiront du moins, et elles vous en sauront gré, qu'il vous en a moins coûté pour déclamer contre elles avec chaleur que pour les voir et les juger avec une indifférence philosophique. Mais comment allier cette indifférence avec le sentiment si séduisant qu'elles inspirent? Qui peut avoir le bonheur ou le malheur de parler d*eUes sans intérêt? Essayons néanmoins, pour les apprécier avec justice, sans adulalion comme sans humeur, d'oublier en ce moment combien leur société est aimable et dangereuse; relisons Épictète avant que d'écrire, et tenons-nous fermes pour être austères et graves.

Je n'examinerai point, Monsieur, si vous avez raison de vous récrier (23) : « Où trouvera-t-on une femme aimable et vertueuse ? » comme le Sage s'écriait autrefois : c Oîi trouvera- t-on une femme forte? » Le genre humain sera il bien à plaindre, si l'objet le plus digne de nos hommages était en effet aussi rare que vous le dites. Mais, si par malheur

TOUS aviez raison, quelle en serait la triste cause? L'escla* Tageet l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes, les entraves que nous donnons à leur esprit et à lear âme, le jargon futile, et humiliant pour elles et pour nous, auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avaient pas une raison à cultiver et n'en étaient pas dignes; enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons sans leur permettre d'en avoir d'autre, éducation où elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse, & n*avoir pas un sentiment qu'elles n'étouffent, une opinion qu'elles ne cachent, une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elles comme nous la traitons dans nos jardins; nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard, c'est que partout les hommes out été les plus forts, et que partout le plus fort est l'oppresseur et le tyran du plus faible. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Téloignement où nous tenons les femmes de tout ce qui peut les éclairer et leur élever l'âme est bien capable, en mettant leur vanité à la gêne, de flatter leur amour-propre. On dirait que nous sentons leurs avantages, et que nous voulons les empocher d'en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que dans les ouvrages de goût et d'agrément elles réussiraient mieux que nous, surtout dans ceux dont le sentiment et la tendresse doivent être l'âme; car, quand vous dites qu'elles ne savent ni décrire, ni sentir l'amour même (24) j il faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse, ou que vous ne les ayez lues que dans quelque poète qui les aura gâtées. J'avoue que ce talent de peindre l'amour au naturel, talent propre à un temps d'ignorance où la nature seule donnait des leçons, peut s'être affaibli dans notre siècle, et que les femmes, devenues à notre exemple plus coquettes que passionnées, sauront bientôt aimer aussi peu que nous et le dire aussi mal; mais sera-ce la faute de la nature? A l'égard des ouvrages de génie et de sagacité, mille exemples nous prouvent que la faiblesse du corps n'y est pas un obstacle dans les hommes ; pourquoi donc une éducation plus solide

(U) Voir la note du § 17S.

et plus mâle ne mettrait-elle pas les femmes à portée d*y réussir? Descartes les jugeait plus propres que nous à la philosophie, et une princesse malheureuse a été son plus illustre disciple. Plus inexorable pour elles, vous les traiterez, Monsieur, comme ces peuples Taincus mais redoutables que leurs conquérants désarment, et après avoir soutenu que la culture de Tesprit est pernicieuse à la vertu des hommes, vous en conclurez qu*elle le serait encore plus à celle des femmes. Il me semble au contraire que, les hommes devant être plus vertueux à proportion qu'ils connaîtront mieux les véritables sources de leur bonheur, le genre humain doit gagner à s'instruire. Si les siècles éclairés ne sont pas moins corrompus que les autres, c'est que la lumière y est trop inégalement répandue, qu'elle est resserrée et concentrée dans un trop petit nombre d'esprits, que les rayons qui s'en échappent dans le peuple ont assez de force pour découvrir aux âmes communes l'attrait et les avantages du vice, et non pour leur en faire voir les dangers et rhorreur; le grand défaut de ce siècle philosophe est de ne l'être pas encore assez. Mais quand la lumière sera plus libre de se répandre, plus étendue et plus égale, nous en sentirons alors les effets bienfaisants ; nous cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans l'ignorance, et elles de séduire, de tromper et de gouverner leurs maîtres. L'amour sera pour lors entre les deux sexes ce que l'amitié la plus douce et la plus vraie est entre les hommes vertueux ; ou plutôt ce sera un sentiment plus délicieux encore, le complément et la perfection de l'amitié, sentiment qui, dans Tintention de la nature, devait nous rendre heureux, et que pour notre malheur nous avons su altérer et corrompre.

Enfin ne nous arrêtons pas seulement. Monsieur, aux avantages que la société pourrait tirer de l'éducation des femmes ; ayons de plus l'humanité et la justice de ne pas leur refuser ce qui peut leur adoucir la vie comme à nous. Nous avons éprouvé tant de fois combien la culture de l'esprit et l'exercice des talents sont propres à nous distraire de nos maux et à nous consoler dans nos peines; pourquoi refuser à la plus aimable moitié du genre humain, destinée à partager avec nous le malheur d'être, le soulagement le plus propre à le lui faire supporter? Philosophes q[ue la

nature a répandus sur la surface de la terre, c'est à tous à détruire, s'il vow est possible, ua préjugé si funeste; c'est à ceux d'entre tous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres enfants. Qu'elles apprennent seulement de vous, en recerant cette éducation précieuse, à la regarder uoiquement comme un préservatif contre ToisÎTeté, un rempart contre les malheurs, et non comme l'aliment d'une curiosité vaine et le sujet d'une ostentation frivole. Voilà tout ce que vous devez et tout ce qu'elles doivent à l'opinion publique, qui peut les condamner à paraître ignorantes, mais non pas les forcer à Tétre. On vous a vu (25) si souvent pour des motifs très légers, par vanité ou par humeur, heurter de front les idées de votre siècle; pour quel intérêt plus grand pouvez-vous le braver» que pour l'avantage de ce que vous devez avoir de plus cher an monde, pour rendre la vie moins amère à ceux qui fat tiennent de vous, et que la nature a destinés à vous survivre et à sonffirir, pour leur procurer dans l'infortune, 4ans les maladies, dans la pauvreté, dans la vieillesse, des ressources dont notre injustice les a privés ? On regarde communément, Monsieur, les femmes comme très sensibles et très faibles; je les crois au contraire ou moins sensibles ou moins faibles que nous. Sans force de corps, sans talents, sans étude qui puisse les arracher à leurs peines et les leur faire oublier quelques moments, elles les supportent néanmoins, elles les dévorent, et savent quelquefois les cacher mieux que nous ; celte fermeté suppose en elles ou une âme peu susceptible d'impressions profondes, ou un courage dont nous n'avons pas l'idée. Combien de situations cruelles auxquelles les hommes ne résistent que par le tourbillon d'occupations qui les entraine ! Les chagrins des femmes seraient-ils moins pénétrants et moins

(23) Selon Tusage constant du zrm* siède (voir note 134, page 19S), d'Alembert écrit vu invariable, et il peut eu résulter loi une erreur. C'est encore à tous les philosophes en général qu'il s'adresse : lorsqu'un peu plus loin il en reviendra à parler à

Rousseau seul, il l'indiouera par le mot Monsieur. La confasion serait ici d'autant plus grave qu'il parie d'enfants, et qu'il en résulterait alors une allusion publique et blessante à Rousseau qui avait abandonné les siens.

Tifs que les nôtres? Ils ne le deTraient pas être. Leurs peines viennent ordinairement du cœur; les nôtres n'ont soutent pour principe que la Tanité et rambition. Mais ees sentiments étrangers que Féducation a portés dans notre ftme, que l'habitude y a gravés et que l'exemple y fortifie, deviennent, à la honte de l'humanité, plus puissants sur nous que les sentiments naturels; la douleur fait plus périr de ministres déplacés que d'amants malheureux.

Voilà, Monsieur, si j'avais à plaider la cause des femmes, ce que j'oserais dire en leur faveur ; je les défendrais moins sur ce qu'elles sont que sur ce qu'elles pourraient être. Je ne les louerais point en soutenant avee vous que la pudeur leur, est naturelle (26) ; ce serait prétendre que la nature ne leur a donné ni besoins ni passions; la réflexion peut réprimer les désirs, mais le premier mouvement, qui est celui de la nature, porte toujours à s'y livrer. Je me bornerai donc à convenir que la société et les lois 4)nt rendu la pudeur nécessaire aux femmes, et si je fais jamais un livre sur le pouvoir de l'éducation, cette pudeur en sera le premier chapitre. Mais en paraissant moins prévenu que vous pour la modestie de leur sexe, je serai plus ikvorable à leur conservation; et malgré la bonne opinion que vous avez de la bravoure d'un régiment de femmes (27), je ne croirai pas que le principal moyen de les rendre utiles soit de les destiner à recruter nos troupes.

Mais je m'aperçois, Monsieur, et je crains bien de m*en apercevoir trop tard, que le plûsir de m'entretenir avec vous, l'apologie des femmes, et peut-être cet intérêt secret qui nous séduit toujours pour elles, m'ont entraîné trop loin et trop longtemps hors de mon sujet. En voilà donc assez, et peut-être trop, sur la partie de votre Lettre qui concerne les spectacles en eux-mêmes et les dangers de toute espèce dont vous les rendez responsables. Rien ne pourra plus leur nuire si votre écrit n'y réussit pas, car il faut avouer qu'aucun de nos prédicateurs ne les a combattus avec autant de force et de subtilité que vous. Il est vrai que la supériorité de vos talents ne doit pas seule en avoir l'honneur. La plupart de nos orateurs chrétiens, en atta-

(26) §§ 137 et suiTants. i (27) § i 73, note.

quant la comédie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas ; TOUS avez au contraire étudié, analysé, composé vous* même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver, et vous décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d*en avoir vu, mais d'en avoir fait. Néanmoins cet avantage môme forme contre vous une objection incommode que vous paraissez avoir sentie, en n*osant vous la faire, et à laquelle vous avez indirectement tâché de répondre. Les spectacles, selon vous^ sont nécessaires dans une ville aus^i corrompue que celle que vous avez habitée longtemps, et c'est apparemment pour ses habitants pervers (car ce n'est pas certaine* ment pour votre patrie), que vos pièces ont été composées : c'est-à-dire, Monsieur, que vous nous avez traités comme des animaux expirants, qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir trop longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin, et votre délicatesse n'aura^ t-elle rien à se reprocher à notre égard ? Je le crains d'au- "tant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais (28), comme musicien et comme poète, est du moins aussi propre à faire aux spectacles des partisans que votre éloquence à leur en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre, et vous aurez longtemps la douleur de voir le Devin du ViUage détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.

Il me reste à vous dire un mot sur les deux autres articles de votre Lettre, et en premier lieu sur les raisons que vous apportez contre l'établissement d'un théâtre de comédie à Genève. Cette partie de votre ouvrage, je dois l'avouer, est celle qui a trouvé â Paris le moins de contradicteurs. Très indulgents envers nous-mêmes, nous regardons les spectacles comme an aliment nécessaire à notre frivolité ; mais nous décidons volontiers que Genève ne doit point en avoir. Pourvu que nos riches oisifs aillent tous les jours pendant trois heures se soulager au théâtre ûu poids du temps qui les accable, peu leur importe qu'on s'amuse ailleurs, parce que Dieu, pour me servir d'une de vos plus

(28) Voir Introdactton, page 43 et suivantes. t

heureuses expressions (29), les a doués d'une douceur très méritoire à supporter Teunui des autres. Hais je doute que les Genevois, qui s'intéressent un peu plus que nous à ce qui les regarde, applaudissent de même à votre sévérité. C'est d'après un désir qui m'a paru presque général dans ▼os concitoyens que j'ai proposé l'établissement d'un théâtre dans leur ville ; et j'ai peine à croire qu'ils se livrent avec autant de plaisir aux amusements que vous y substituez. Ou m'assure même que plusieurs de ces amusements, quoîqu'en simple projet, alarment déjà vos graves ministres, qu'ils se récrient surtout contre les danses (30) que vous voulez mettre à la place de la comédie, et qu'il leur parait plus dangereux encore de se donner en spectacle que d'y assister.

Au reste, c'est à vos compatriotes seuls à ju^er de ce qui peut en ce genre leur 6tre utile ou nuisible. S'ils craignent pour leurs mœurs les effets et les suites de la comédie, ce que j'ai dit en sa faveur ne les déterminera point à la recevoir; comme tout ce que vous dites contre elle ne la leur fera pas rejeter, s'ils imaginent qu'elle puisse leur être de «{uelque avantage. Je me contenterai donc d'examiner en peu de mots les raisons que vous apportez contre l'établissement d'un théâtre à Genève, et je soumets cet examen au jugement et à la décision des Genevois.

Vous nous transportez d'abord dans les montagnes du Valais (31), au centre d'un petit pays dont vous nous faites une description charmante; vous nous montrez ce qui ne se trouve peut-être que dans ce seul coin de Tunivers, des peuples tranquilles et satisfaits au sein de leur famille et de leur travail, et vous prouvez que la comédie ne serait propre qu'à troubler le bonheur dont ils jouissent. Personne, Monsieur, ne prétendra le contraire; des hommes assez heureux pour se contenter des plaisirs offerts par la nature ne doivent point y en substituer d'autres; les amusements qu'on cherche sont le poison lent des amusements simples, et c'est une loi générale de ne pas entreprendre de changer le bien en mieux : qu'en conclurez-Toas

(29) Cette expression (§ 53) appar- ! (31) Encore une distraction de tient plutftt à la Rochefoucauld. I d'Àlembert, qui confond le Valais

(30) § 214. 1 avec les ««virons de Neach4t«l (§ 93).

pour Genève? L'état présent de cette république est-il susceptible de Tapplication de ees règles? Je yeux croire qu'il n'y a rien d'exagéré ni de romanesque dans la description de ce canton fortuné du Valais où il n'y a .ni haine, ni jalousie, ni querelles, et où il y a pourtant des hommes. Mais, si Tâge d'or s'est réfugié dans les rochers voisins de Genève, vos citoyens en sont pour le moins à l'âge d'argent, et dans le peu de temps que j'ai passé parmi eux, ils m'ont paru assez avancés, ou si vous voulez assez pervertis, pour pouvoir entendre Bruttts et Eome sauvée sans avoir à craindre d'en devenir pires.

La plus forte de toutes vos objections contre rétablissement d'un théâtre à Genève, c'est Timpossibilité de supporter cette dépense dans une petite ville. Tous pouvez néanmoins vous souvenir (32) que des circonstances particulières ayant obligé vos magistrats» il y a quelques années, de permettre dans la ville même de Genève un spectacle public, on ne s'aperçut point de l'inconvénient dont iV s'agit, ni de tous ceux que vous faites craindre. Cependant, quand il serait vrai que la recette journalière ne suffirait pas à Tentretien du spectacle, je vous prie d'observer que la ville de Genève est à proportion de son étendue une des plus riches de TEurope, et j'ai lieu de croire que plusieurs citoyens opulents de cette ville, qui désireraient d'y avoir un théâtre, fourniraient sans peine à une partie de la dépense.; c'est du moins la disposition où plusieurs d'entre eux m'ont paru être, et c'est en conséquence que j'ai hasardé la proposition qui vous alarme. Gela supposé, il serait aisé de répondre en deux mots à vos autres objections. Je n'ai point prétendu qu'il y eût à Genève un spectacle tous les jours; un ou deux jours de la semaine suffiraient à cet amusement, et on pourrait prendre peur un de ces jours celui où le peuple se repose. Ainsi d'un côté le travail ne serait point ralenti, de l'autre la troupe pourrait être moins nombreuse, et par conséquent moins à charge à la ville; on donnerait l'hiver seul à la comédie, l'été aux plaisirs de la campagne et aux exercices militaires dont vous parlez. J'ai peine à croire aussi qu'on ne pût remédier par des lois

(32) Voir Introduction, page 14.

3a0 APPENDICE

sévères aux alarmes des ministres sar ]a conduite des comédiens, dans nn État aussi petit que celui de Genève, où l'œil vigilant des magistrats peut s'étendre au même instant d'une frontière à l'autre, où la législation embrasse à la fois toutes les parties, où elle est enûn si rigoureuse et si bien exécutée contre les désordres des femmes publiques, et même contre les désordres secrets. T'en dis autant des lois somptuaires, dont il est toujours facile de maintenir l'exécution dans un petit État : d'ailleurs la vanité même ne sera guère intéressée à les violer, parce qu'elles obligent également tous les citoyens, et qu'à Genève les hommes ne sont jugés ni par les richesses ni par les habits. Enfin rien, ce me semble, ne souffrirait dans votre patrie de l'établissement d'un théâtre, pas même l'ivrognerie des hommes et la médisance des femmes, qui trouvent l'une et l'autre tant de faveur auprès de vous (33). Mais quand la suppression de ces deux derniers articles produirait, pour parier voire langage, un affaiblissement d'Etat, je serais d'avis qu'on se consolât de ce malheur. Il ne fallait pas moins qu'un philosophe exercé comme vous aux parodoxes pour nous soutenir qu'il y a moins de mal à s'enivrer et à médire qu'à voir représenter Cinnaei PolyeucU. Je parle ici d'après la peinture que vous avez faite vous-même de la vie journalière de vos citoyens, et je n'ignore pas qu'ils se récrient (34) fort contre cette peinture. Le peu de séjour, disent-ils, que vous avez fait parmi eux ne vous a pas laissé le temps de les connaître, ni d'en fréquenter assez les différents états, et vous avez représenté comme l'esprit général de cette sage république ce qui n'est tout au plus que le vice obscur et méprisé de quelques sociétés particulières.

Au reste vous ne devez pas ignorer, Monsieur, que depuis deux ans (35) une troupe de comédiens s'est établie aux portes de Genève, et que Genève et les comédiens s'en trouvent à merveille. Prenez votre parti avec courage; la circonstance est urgente et le cas difficile. Corruption pour corruption, celle qui laissera aux Genevois leur argent dont ils ont besoin est préférable à celle qui le fait sortir de chezeux.

(33) §§ 181 et 186. 1 (35) Voir Introdaction, pag« S7.

(34) Voir Introductioa, page 89. |

Je me hâte de finir sur cet article, dont la plupart de nos lecteurs ne s'embarrassent guère, pour en venir à un autre qui les intéresse encore moins, et sur lequel, par cette raison, je m'arrêterai moins encore. Ce sont les sentiments que j'attribue à yos ministres en matière de religion. Vous savez, et ils le savent encore mieux que vous, que mon dessein n'a point été de les offenser, et ce motif seul suffirait aujourd'hui pour me rendre sensible à leurs plaintes et circonspect dans ma justification. Je serais très affligé du* soupçon d'avoir violé leur secret, surtout si ce soupçon venait de votre part : permettez-moi de vous faire remarquer que rénumération des moyens par lesquels vous supposez que j'ai pu juger de leur doctrine n'est pas complète. Si je me suis trompé dans l'exposition que j'ai faite de leurs sentiments (d'après leurs ouvrages, d'après des conversations publiques où ils ne m'ont pas paru prendre beaucoup d'intérêt à la Trinité ni à l'Enfer, enfin d'après l'opinion de leurs concitoyens et des autres Églises réformées), tout autre que moi, j'ose le dire, eût été trompé de même. Ces sentiments sont d'ailleurs une suite nécessaire des principes de la religion protestante, et si vos ministres ne jugent pas à propos de les adopter ou de les avouer aujourd'hui, la logique que je leur connais doit naturellement les y conduire, ou les laissera à moitié chemin. Quand ils ne seraient pas sociniens^ il faudrait qu'ils le devinssent, non pour l'honneur de leur religion, mais pour celui de leur philosophie. Ce mot de sociniens ne doit pas vous effrayer : mon dessein n'a point été de donner un nom de parti à des hommes dont j'ai d'ailleurs fait un juste éloge, mais d'exposer par un seul mot ce que j'ai cru être leur doctrine, et ce qui sera infailliblement dians quelques années leur doctrine publique. A l'égard de leur profession de foi (36), je me borne à vous y renvoyer et à vous en faire juge ; vous avouez que vous ne l'avez pas lue, c'était peut-être le moyen le plus sûr d'en être aussi satisfait que vous me le paraissez. Ne prenez point cette invitation pour un trait de satire contre vos ministres ; eux-mêmes ne doivent pas s'en offen-

(36) Voir Appendice II. Rousseau dit, ea effet (§ 40, note), n'avoir pas lu cette profession de (ji.

332 APPENDICB

ser. En matière de profession de foi il est permis à tm catholique de se montrer difficile, sans que des chrétien» d'une communion contraire puissent légitimement en être blessés. L'Église romaine a un langage consacré sur la divinité du Verbe, et nous oblige à regarder impitoyablement comme ariens tous ceux qui n'emploient pas ce langage. Vos pasteurs diront qu'ils ne reconnaissent pas l'Eglise romaine pour leur juge; mais ils souffriront apparemment que je la regarde comme le mien. Par cet accommodement nous serons réconciliés les uns avec les autres, et j'aurai dit yrai sans les offenser. Ce qui m'étonne. Monsieur, c'est que des hommes qui se donnent pour zélés défenseurs des vérités de la religion catholique, qui voient souvent l'impiété et le scandale où il n'y en a pas même Tappar^ice, qui se piquent sur ces matières d'entendre finesse et de n'entendre point raison, qui ont lu cette Profession de foi de Genève, en aient été aussi satisfaits que tous, jusqu'à se croire même obligés d'en faire l'éloge. Mais il s'agissait de rendre tout à la fois ma probité et ma religion suspectes; tout leur a été bon dans ce dessein, et ce n'était pas aux ministres de Genève qu'ils voulaient nuire. Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les ecclésiastiques genevois, que vous avez voulu justifier sur leur croyance, seront beaucoup plus contents de vous qu'ils l'ont été de moi, et si votre mollesse à les défendre leur plaira plus que ma franchise. Vous semblez m'accuser presque uniquement d'imprudence à leur égard ; vous me reprochez de ne les avoir point loués à leur manière, mais à la mienne, et vous marquez d'ailleurs assez d'indifférence sur ce socinianisme dont ils craignent tant d'être soupçonnés. Permettez-moi de douter que cette manière de plaider leur cause les satisfasse. Je n'en serais pourtant point étonné, q^andje vois l'accueil extraordinaire que les dévots ont fait à votre ouvrage. La rigueur de la morale que vous prêchez les a rendus indulgents sur la tolérance que vous professez avec courage et sans détour. Est-ce à eux qu'il faut en faire honneur, ou à vous, ou peut-être aux progrès inattendus de la philosophie dans les esprits mêmes qui en paraissaient les moins susceptibles? Mon article Genève n'a pas reçu de leur part le même accueil que voire lettre; nos prêtres m'ont presque fait un

crime des sentiments hétérodoxes que j'attribuais à leurs ennemis. Voilà ce que ni vous ni moi n* avions prévu, mais quiconque écrit doit s'attendre à ces légères injustices, heureux quand il n'en essuie point de plus graves!

Je suis, avec tout le respect que méritent votre vertu et los talents, et avec plus de vérité que le Philinte de Molière,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Avant de faire paraître son ouvrage, Rousseau avait adressé à d'Alembert la lettre suivante :

« Montmorency, le 25 juin 1758.

<( J'ai dû, Monsieur, répondre à votre article Genève: je Tai fait, et je vous ai même adressé cet écrit. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à l'honneur que j'ai reçu de vous en plus d'une occasion ; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et, si mon père en avait fait autant, je n'aurais pu ni dû me taire. J'ai tâché d'accorder ce que je vous dois avec ce qu^ je dois à ma patrie ; quand il a fallu choisir, j'aurais fait un crime de balancer. Si ma témérité vous offense, vous n'en serez que trop vengé par la faiblesse de l'ouvrage. Vous y chercherez en vain les restes d'un talent qui n'est plus, et qui ne se nourrissait peut-ôtre que de mon mépris pour mes adversaires. Si je n'avais consulté que ma réputation, j'aurais certainement supprimé cet écrit; mais il n'est pas ici question de ce qui peut vous plaire ou m'honorer : en faisant mon devoir, je serais toujours -assez content de moi et assez justifié près ^^e vous. •*

imp. A. DBRSi et G. dOUBiRfV, 9, Rue Edouard-Jacques Parts,

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