‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 30 sur 31 · Je vois d'abord que, leurs travaux cessant · texte numérisé non relu

Je vois d'abord que, leurs travaux cessant

(i84) M. Sayout {Le xraf aièele à l'étranger^ tome 1, p. SCI, note) nttarbe à ce déreloppement une jolie anecdote. « Métastaae, rari de la deeeriptioa dee ■MBora de ce peaple simple, disait naivemeat à Delejre:

Eh I comment ne Ta-t-il pas demeurer airec eux? Lettre de Deleyre à Bousseau, 14 Juillet 1759. ManmeriU de la Bibliothèque publique de Ntucbfttel.

(itS) Il n'y arait pas précisément trente ans mais Tin(t*eept, que Rousseau arait visité Ntuebétel et s« environs. Il dit dans ses Cùnfeêêions, livre iT, y avoir passé llitver de 1732, après avoir vainement essayé de gagner sa vie à Lausanne comme musicien Mais cette date est inexacte et doit être avancée d*une année. M. Bugène Ritter, dans ses savantes études

sur Rousseau. Ta prouvé d'après les archives de Fribourg et de Berne.

C'est au mois d'avril 1711 que le passade du faux archimandrite, qui avait Ikit de Rousseau sa dupe et soa complice, est attesté par des documents officiels. (Conseil de FHbonrg des 16 et tO avril, Conieil de Berne du 25 avril 1731.)

(12tt) Rousseau allait au contraire bient6t revoir ce pays, mais sans y être plus heureux qu'ailleurs. En 1762, après la publication de l'Emile, décrété de prise de corps à Paris, puis à Genève, chassé des Etats de Berne, il se réfugia à Motiers-Travers, dans la

{>rincipauté de Neuchàtel, et y eéou rna Jusqu'au mois de septembre 1765. C'est là ou'il devait écrire les Lettrée de la Monia^oe,

d*étre leurs amusements, aussitôt qu'ils en auront un autre, celui-ci les degoûterades premiers; le zèle ne fournira plus tant de loisir» ni les mêmes inventions. D'ailleurs il y aura chaque jour un temps réel de perdu pour ceux qui assisteront ao spectacle ; et Ton ne se remet pas à Touvrage Tesprit rempli de ce qu'on vient de voir, on en parle ou Ton y songe. Par conséquent relâche» ment de travail : premier préjudice.

97. — Quelque peu qu'on paye à la porte, on paye enfin ; c^est toujours une dépense qu'on ne faisait pas. Il en coûte pour soi, pour sa femme, pour ses enfants quand on les y mène, et il les y faut mener quelquefois. De plus, un ouvrier ne va point dans une assemblée se montrer en habit de travail : il faut prendre plus souvent ses habits des dimanches, changer de linge plus souvent, se poudrer, se raser ; tout cela coûte du temps et de l'argent. Augmentation de dépense : deuxième préjudice.

98. — Un travail moins assidu et une dépense plus forte exigent un dédommagement. On le trouvera sur le prix des ouvrages qu'on sera forcé de renchérir. Plusieurs marchands, rebutés de cette augmentation, quitteront les Alontagnons * et se pourvoiront chez les autres Suisses leurs voisins^ qui, sans être moins industrieux, n'auront point de spectacles, et n'augmenteront point leurs prix. Diminution de débit : troisième préjudice.

99. — Dans les mauvais temps, les chemins ne sont pas praticables; et comme il faudra toujours dans ces temps là que la troupe vive, elle n'interrompra pas ses représentations. On ne pourra donc éviter de rendre le spectacle abordable en tout temps. L'hiver, il faudra faire des chemins dans la neige, peut-être les paver; et Dieu veuille qu'on n'y mette pas des lanternes i Voilà des dépenses publiques, par conséquent des con-

* Cest le Dom qu*on donne dans le pays aux habitante de «ette montagne.

1S8 LETTRE

tributions de la part des particuliers. Établissement d'impôts : quatrième préjudice.

100. — Les femmes des Montagnons allant, d'abord pour voir, et ensuite pour être vues (127), voudront être parées; elles voudront l'être avec distinction. La femme de M. le Justicier (*) ne voudra pas se montrer au spectacle mise comme celle du maître d'école ; la femme du maître d'école s'efforcera de se mettre comme celle du Justicier. De là naîtra bientôt une émulation de parure qui ruinera les maris^ les gagnera peut-être, et trouvera sans cesse mille nouveaux moyens d'éluder les lois somptuaires. Introduction du luxe : cinquième préjudice.

101. — Tout le reste est facile à concevoir. Sans mettre en ligne de compte les autres inconvénients dont j'ai parlé, ou dont je parlerai dans la suite, sans avoir égard à l'espèce du spectacle et à ses effets moraux, je m'en tiens uniquement à ce qui regarde le travail et le gain, et je crois montrer par une conséquence évidente comment un peuple aisé, mais qui doit son bien-être à son industrie, changeant la réalité contre l'apparence, se ruine à l'instant qu'il veut briller.

102. — Au reste, il ne faut point se récrier contre la chimère de ma supposition ; je ne la donne que pour telle, et ne veux que rendre sensibles du plus au moins ses suites inévitables. Otez quelques circonstances, vous retrouverez ailleurs d'autres montagnons, et mutatis mutandis, l'exemple a son application.

403. — Ainsi, quand il serait vrai que les spectacles ne sont pas mauvais en eux-mêmes, on aurait toujours à chercher s'ils ne le deviendraient point à l'égard du

n) IjCs éditions antérieuros à 1781 donnent M. le GhAtelain an lieu de M.l*

Ju«<ticier.

(127y Sptetatum Mfiiun/, veniuwt spectentur ut ipsx.

(OfiD, Art. Amat. 1,99.)

peuple auquel on les destine. En certains lieux, ils sei*ont utiles pour attirer les étrangers, pour augmenter la circulation des espèces, pour exciter les artistes, pour varier les modes, pour occuper les gens trop riches ou aspirant à Fêtre, pour les rendre moins malfaisants, pour distraire le peuple de ses misères, pour lui faire oublier ses chefs en voyant ses baladins, pour maintenir et perfectionner le goût quand Thonnêteté est perdue, pour couvrir d'un vernis de procédés la laideur du vice, pour empêcher, en un mot, que les mauvaises mœurs ne dégénèrent en brigandage. En d'autres lieux, ils ne serviraient qu'à détruire Tamour du travail, à décourager l'industrie, à ruiner les particuliers, à leur mspirer le goût de l'oisiveté, à leur faire chercher les moyens de subsister sans rien faire, à rendre un peuple inactif et lâche, à l'empêcher de voir les objets publics et particuliers dont il doit s'occuper, à tourner la sagesse en ridicule, à substituer un jargon de théâtre à la pratique des vertus, à mettre toute la morale en métaphysique, à travestir les citoyens en beaux esprits, les mères de famille en petites maîtresses, et les filles en amoureuses de comédie. L'effet général sera le même sur tous les hommes ; mais les hommes ainsi changés conviendront plus ou moins à leur pays. En devenant égaux, les mauvais gagneront, les bons perdront encore davantage; tous contracteront un caractère de mollesse, un esprit d'inaction qui ôtera aux uns de grandes vertus, et préservera les autres de méditer de grands crimes .

404. — De ces nouvelles réQexions il résulte une conséquence directement contraire à celle que je tirais des premières, savoir que, quand le peuple est corrompu, les spectacles lui sont bons, et mauvais quand il est bon lui-même. Il semblerait donc que ces deux effets contraires devraient s'entre-détruire, et les spectacles rester indifférents à tous ; mais il y a cette différence.

190 LETTRE

que Teffet qui renforce le bien et le mal, étant tiré de Tesprit des pièces, est sujet comme elles à mille modifications qui le réduisent- presque à rien; au lieu que celui qui change le bien en mal et le mal en bien, résultant de l'existence même du spectacle, est un ellet constant, réel, qui revient tous les jours et doit l'emporter à la fin.

105. — Il suit de là que, pour juger s'il est à propos ou non d'établir un théâtre en quelque ville, il faut premièrement savoir si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises, question sur laquelle il ne m'appartient peut-être pas de prononcer par rapport à nous. Quoi qu'il en soit, tout ce que je puis accorder là-dessus, c'est qu'il est vrai que la comédie ne nous fera point de mal, si plus tien ne nous en peut faire.

106. — Pour prévenir les inconvénients qui peuvent naître de l'exemple des comédiens, vous voudriez qu'on les forçât d'être honnêtes gens. Par ce moyen, ditesvous, on aurait à la fois des spectacles et des mœurs, et l'on réunirait les avantages des uns et des autres. Des spectacles et des mœurs! Voilà qui formerait vraiment un spectacle à voir, d'autant plus que ce serait la première fois. Mais quels sont les moyens que vous nous indiquez pour contenir les comédiens ? Des lois sévères et bien exécutées. C'est au moins avouer qu'ils ont besoin d'être contenus, et que les moyens n'en sont pas faciles. Des lois sévères I La première e^t de n'en point souffrir. Si nous enfreignons celle-là, que deviendra la sévérité des autres ? Des lois bien exécutées I II s'agit de savoir si cela se peut : car la force des lois a sa mesure, celle des vices qu'elles répriment a aussi la sienne. Ce n'est qu'après avoir comparé ces deux quantités et trouvé que la première surpasse l'autre, qu'on peut s'assurer de l'exécution des lois. La connaissance de ces rapports fait la véritable science du législateur : car^ s'il ne s'agissait que de publier

SUR LES SPECTACLES I9i

édit sar édit, règlement sur règlement, pour remédier aux abus à mesure qu'ils naissent, on dirait sans doute de fort belles choses, mais qui pour la plupart resteraient sans effet, et serviraient d'indications de ce qu'il faudrait faire, plutôt que de moyens pour Texé^ cuter. Dans le fond, l'institution des lois n'est pas une chose si merveilleuse, qu'avec du bon sens et de l'équité tout homme ne pût très bien trouver de lui* même celles qui, bien observées, seraient les plus utiles à la société. Où est le plus petit écolier de droit qui ne dressera pas un code d'une morale aussi pure que celle des lois de Platon? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agît. C'est d'approprier tellement ce code au peuple pour lequel il est fait et aux choses sur lesquelles on y statue, que son exécution s'ensuive du seul concours de ces convenances; c'est d'imposer au peuple, à l'exemple de Solon, moins les meilleures lois en ellesmêmes, que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée. Autrement, il vaut encore mieux laisser subsister les désordres, que de les prévenir ou d'y pourvoir par des lois qui ne seront point observées : car sans remédier au mal, c'est encore avilir les lois.

107. — Une autre observation non moins importante, est que les choses de mœurs et de justice universelle ne se règlent pas, comme celles de justice particulière et de droit rigoureux, par des édits et par des lois; ou si quelquefois les lois influent sur les mœurs, c'est quand elles en tirent leur force. Alors elles leur rendent cette même force par une sorte de réaction bien connue des vrais politiques. La première fonction des éphores de Sparte (128), en entrant en charge, était une proclamation publique par laquelle ils enjoignaient aux

(1S8) Platarqae. De sera numini» l mi pensée, il y a simplemeni it«ns le windietay 5. Mais Rousseau défigure I grec ic{i4t99«t yoTc v«|Mtç.

LETTRE

citoyens non pas d'observer les lois, mais de les aimer, afin que robservaiion ne leur en fût point dure. Cette proclamation, qui n'était pas un yain formulaire, montre parfaitement leffet de l'institution de Sparte, par laquelle les lois et les mœurs, intimement unies dans les cœurs des citoyens, n'y faisaient pour ainsi dire qu'un même corps. Mais ne nous flattons pas de voir Sparte renaître au sein du commerce et de l'amour du gain. Si nous avions les mêmes maximes, on pourrait établir à Genève un spectacle sans aucun risque : car jamais citoyen ni bourgeois (129) n'y mettrait le pied.

108. — Par où le gouvernement peut-il donc avoir prise sur les mœurs? Je réponds que c'est par l'opinion publique. Si nos habitudes naissent de nos propres sentiments dans la retraite, elles naissent de l'opinion d'autrui dans la société. Quand on ne vit pas en soi, mais dans les autres, ce sont leurs jugements qui règlent tout; rien ne parait bon ni désirable aux particuliers que ce que le public a jugé tel, et le seul bonheur que la plupart des hommes connaissent est d'être estimés heureux.

109. — Quant au choix des instruments propres à diriger l'opinion publique, c'est une autre question qu'il serait superflu de résoudre pour vous, et que ce n'est pas ici le lieu de résoudre pour la multitude. Je me contenterai de montrer par un exemple sensible que ces instruments ne sont ni des lois ni des peines, ni nulle espèce de moyens coactifs. Cet exemple est sous vos yeux : je le tire de votre patrie, c'est celui du tri-

(129) Ces mots désignaient alors à Genève deux classes distinctes. Les eitopensj fils de bourgeois et nés dans la ville, qui seuls pouvaient .parvenir à la magistrature, et les bourgeois^ fils de bourgeois ou de citoyens nés en pajs étranger, ou étrangers ayant

aeqais le droit de bourgeoisie. Aa dessous de ces deux classée il y avait encore les habitants, ou étrangers domiciliés, et les natifs, fils des habitants. (V d'Àlembert, article Gmnôve).

bunal des maréchaux de France, établis juges suprêmes du point d'honneur (430).

110. — De quoi s'agissait-ii dans cette institution? De changer l'opinion publique sur les duels, sur la réparation des offenses, et sur les occasions où un brave homme est obligé, sous peine d'infamie, de tirer raison d'un affront l'épée à la main. Il s'ensuit de là :

114. — Premièrement, que la force n'ayant aucun pouvoir sur les esprits, il fallait écarter avec le plus grand soin tout vestige de violence du tribunal établi pour opérer ce changement. Ce mot même de tribunal était mai imaginé : j'aimerais mieux celui de Cour (T honneur. Ses seules armes devaient être l'honneur et rinfamie : jamais de récompense utile, jamais de punition corporelle, point de prison, point d'arrêts, point de gardes armés. Simplement un appariteur qui aurait fait ses citations en touchant l'accusé d'une baguette blanche, sans qu'il s'ensuivit aucune autre contrainte pour le faire comparaître. Il est vrai que ne pas comparaître au terme fixé par-devant les juges de l'honneur, c'était s'en confesser dépourvu, c^était se condamner soi-même. De là résultait naturellement note d'infamie, dégradation de noblesse, incapacité de servir le roi dans ses tribunaux, dans ses armées, et autres punitions de ce genre qui tiennent immédiatement à l'opinion, ou en sont un effet nécessaire.

112. — Il s'ensuit, en second lieu, que, pour déraciner le préjugé public, il fallait des juges d'une grande autorité sur la matière en question; et quant à ce point

(130) Ce tribunal, établi en 1643, «▼ait été maintenu par Tédit de 1657,

a ai fixa la jurisprudence en fait de oeU. Los maréchaux de France, préaidés par leur doyen, étaient institués Joges souverains du point d'honneur entre gentilshommes et officiers d*armée. Quiconque était témoin d'une querelle, d'une provocation, devait

leur en donner avis pour leur permettre d'en prévenir les suites, lis envoyaient des gardes, dits gardes de la Gonnétablie, aux deux advei'saires,

{)oar empêcher toute rencontre, et les àisaient ensuite comparaître afin do terminer l'affaire par un acte de réconciliation.

LETTRE

rinetituieur entra parfaitement dans Tesprit de l'établissement : car, dans wie nation tonte guerrière, qui peut mieux juger des justes occasions de montrer son courage et de celles où l'honneur offensé demande satisfaction, que d'anciens militaires chargés de titres d'honneur, qui ont blanchi sous les lauriers, et prouvé cent fois, au prix de leur sang, qu'ils n'ignorent pas quand l'honneur veut qu'on en répande?

113. — Il suit, en troisième lieu, que rien n'étant plus indépendant du pouvoir suprême que le jugement du public, le souverain devait se garder sur toutes choses (131) de mêler ses décisions arbitraires parmi des arrêts faits pour représenter ce jugement, et qui plus est, pour le déterminer. Il devait s'efforcer, au contraire, de mettre la cour d'honneur au-dessus de lui, comme soumis lui-même à ses décrets respectal^es. Il ne fallait donc pas commencer par con> damner à mort tous les duellistes indistinctement, ce qui était mettre d'emblée une opposition choquante entre l'honneur et la loi, car la loi même ne peut obliger personne à se déshonorer. Si tout le peuple a jugé qu'un homme est poltron, le roi, malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n'en croira rien; et cet homme, passant alors pour un poltron qui veut être honoré par force, n'en sera que plus méprisé. Quant à ce que disent les édits, que c'est offenser Dieu de se battre, c'est un avis fort pieux sans doute; mais la loi civile n'est point jugé des péchés, et toutes les fois que l'autorité souveraine voudra s'interposer dans les conflits de l'^ionneur et de la religion, elle sera compromise des deux côtés. Les mêmes édits ne raisonnent pas mieux quand ils

(131} Surtout, par-dêMus tout. Le fingulier est plus usité.

... prends, et sur toute choie

Observe ciActeneat U loi qae je t'tm-

puae.

(Coniuu.B, Cûuia, V. I)

disent qu'aa lieu de se battre il faat s'adresser aux maréchaux : condamner ainsi le combat sans distinction, sans réserve, c'est commencer par juger soimême ce qu'on renyoie à leur jugement. On sait bien qu'il ne leur est pas permis d'accorder le duel, même quand l'honneur outragé n'a plus d'autres ressources ; et, selon les préjugés du monde, il y a beaucoup de semblables cas : car quant aux satisfactions cérémonieiiBes dont on a voulu payer l'offensé, ce sont de véritables jeux d'enfants.

114. — Qu'un homme ait le droit d'accepter une réparation pour lui-même et de pardonner à son ennemi, en ménageant cette maxime avec art, on la peut substituer insensiblement au féroce préjugé qu'elle attaque; mais il n'en est pas de même quand l'honneur des gens auxquels le n6tre est lié se trouve attaqué; dès lors il n'y a plus d'accommodement possible. Si mon père a reçu un soufflet, si ma sœur, ma femme, ou ma mattresse est insultée, conserverai-je mon honneur en faisant bon marché du leur? Il n'y a ni maréchaux, ni satisfaction qui suffisent, il faut que je les venge ou que je me déshonore; les édits ne me laissent que le ohoix du supplice ou de l'infamie. Pour citer un exemple qui se rapporte à mon sujet, n'est-ce pas un concert bien entendu entre l'esprit de la scène et celui des lois, qu'on aille applaudir au théâtre ce même Cid qu'on irait voir pendre à la Grève (432)?

115. — Ainsi Ton a beau faire; ni la raison, ni la vertu, ni les lois ne vaincront l'opinion publique, tant qu'on ne trouvera pas l'art de la changer. Encore une fois, cet art ne tient point à la violence. Les moyens

(itt) L*édit de 1670, aoisi lérèra

Se ceai qu'trait Jadis inspirés Ridiea, frappait de mort non seulement lee deux principanx acteurs d'un dael, mais eucore les seconds et les tiers, avec confiiostioa de tout m

partie de leurs biens. Ajoutone cependant que l'auteur force iri l'expression ; on sait que la pendaison était le supplice des roturiers, les geuttlshommes avaient la tète tranchée.

LETTRE

établis ne serviraient, s'ils étaient pratiqués, qu'à punir les braves gens et sauver les lâches; mais heureusement ils sont trop absurdes pour pouvoir être employés, et n'ont servi qu'à faire changer de nom aux duels. Gomment fallait-il donc s'y prendre? Il fallait, ce me semble, soumettre absolument les combats particuliers à ]a jurisdiction (133) des maréchaux, soit pour les juger, soit pour les prévenir, soit même pour les permettre. Non seulement il fallait leur laisser le droit d'ac« corder le champ quand ils le jugeraient à propos; mais il était important qu'ils usassent quelquefois de ce droite ne fût-ce que pour ôter au public une idée assez difficile à détruire et qui seule annule toute leur autorité, savoir que, dans les affaires qui passent par-devant eux, ils jugent moins sur leur propre sentiment que sur la volonté du prince. Alors il n'y avait point de honte à leur demander le combat dans une occasion nécessaire; il n'y en avait pas même à s'en abstenir quand les raisons de l'accorder n'étaient pas jugées suffisantes , mais il y en aura toujours à leur dire : je suis offensé, faites en sorte que je sois dispensé de me battre.

116. — Par ce moyen, tous les appels secrets seraient infailliblement tombés dans le décri, quand, l'honneur offensé pouvant se défendre et le courage se montrer au champ d'honneur, on eût très justement suspecté ceux qui se seraient cachés pour se battre, et quand ceux que la cour d'honneur eût jugé (134) s'être mal * battus seraient, en qualité de vils assassins, restés sou*

*Mal, c'est-à-dire non seulement en l&che et avec fraude, mais injustement et sans raison suffisante; ce qui se fût naturellement présumé de toute affaire non portée au tribunal.

133) Malgré cette dilTérence d'orthographe, la prononciation était la même que maintenant. Déjà au svu* siècle, Ménage fait observer

qoe Vs ne ne prononce pas. ^Littré).

(134) Toutes les éditions du xviu* siècle doanent juge inTariable.

SUR LES SPECTACLES i9T

mis aux tribunaux criminels. Je conviens que plusieurs duels n'étant jugés qu'après coup, et d'autres même étant solennellement autorisés, il en aurait d'abord coûté la vie à quelques braves gens; mais c'eût été pour la sauver dans la suite à des infinités d^autres, au lieu que du sang qui se verse malgré les édits natt une raison d'en verser davantage.

117. — Que serait-il arrivé dans la suite? A mesure que la cour d'honneur aurait acquis de l'autorité sur l'opinion du peuple par la sagesse et le poids de ses décisions, elle serait devenue peu à peu plus sévère, jusqu'à ce que les occasions légitimes se réduisant tout h fait à rien, le point d'honneur eût changé de principes, et que les duels fussent entièrement abolis. On n'a pas eu tous ces embarras à la vérité, mais aussi Ton a fait un établissement inutile. Si les duels aujourd'hui sont plus rares, ce n'est pas qu'ils soient méprisés ni punis; c'est parce que les mœurs ont changé*; et la preuve que ce changement vient de causes toutes différentes auxquelles le gouvernement n'a point de part, la preuve que l'opinion publique n'a nullement changé sur ce point, c'est qu'après tant de soins mal entendus, tout gentilhomme qui ne tire pas raison d'un affront l'épée à la main n'est pas moins déshonoré qu'auparavant.

418. — Une quatrième conséquence de l'objet du même établissement est que, nul homme ne pouvant

* Autrefois les hommes prenaient querelle au cabaret; ou les a dégoûtéi de ce plaisir grossier eu leur faisant bon marché des autr<^8. Autrefois ils s'égorgeaient pour une maîtresse; en vivant plus familièrement avec les femmes, ils ont trouvé que ce n'était pas la peine de se battre pour elles. L'ivresse et Tamour ôtés, il reste peu d'importants sujets de dispute. Dans le monde on ne se bat plus que pour le jeu. Les militaires ne se battent plus que pour des passe-droits, ou pour n'être pas forcés de quitter le service. Dans ce siècle éclairé chacun sait calculer, à un écu près, ce que valent son honneur et sa vie.

LETTRE

vivre civilement sans honneur, tous les étalft où Ton porte une épée, depuis le prince jusqu'au soldat, et tous les états même où l'on n'en porte point, doivent ressortir à cette cour d'honneur, les uns pour rendre compte de leur conduite et de leurs actions, les autres de leurs discours et de leurs maximea, tous également sujets à être honorés ou flétris selon la conformité ou Topposition de leur vie ou de leurs sentiments aux principes de l'honneur établis dans la nation, et réformés insensiblement par le tribunal sur ceux de la justice et de la raison. Borner cette compétence aux nobles et aux militaires, c'est couper les rejetons et laisser la racine : car si le point d'honneur fait agir la noblesse, il fait parler le peuple; les uns ne se battent que parce que les autres les jugent, et pour changer les actions dont l'estime publique est l'objet» il faut auparavant changer les jugements qu'on en porte. Je suis convaincu qu'on ne viendrajamais à bout d'opérer ces changements sans y faire intervenir les femmes mômes, de qui dépend en grande partie la manière de penser des hommes.

119. — De ce principe il suit encore que le tribunal doit être plus ou moins redouté dans les diverses conditions, à proportion qu'elles ont plus ou moins d'honneur à perdre, selon les idées vulgaires qu'il faut toujours prendre ici pour règles. Si l'établissement est bien fait, les grands et les princes doivent trembler au seul nom de la cour d'honneur. Il aurait fallu qu'en l'instituant on y eût porté tous les démêlés personnels existants (133) alors entre les premiers du royaume; que le tribunal les eût jugés définitivement autant qu'ils pouvaient l'être par les seules lois de l'honneur; que ces jugements eussent été sévères; qu'il y eût eu des cessions

(133) Sxittanit est id considéré eorarot) adjectif, et par suite s'actorde. Il semblerait maintenant plus

natarel, à cnnee da eoo^ilémenfc qû le suit, d'en ikirt an participe iavnrtabie.

de pas et de rang personnelles et indépendantes du droit des places, des interdictions du port des armes ou de paraître devant la face du prince, ou d'aulres punitions semblables, nulles par elles-mêmes, grièyes (136) par Topinion, jusqu'à l'infamie inclusivement, qu'on aurait pu regarder comme la peine capitale décernée par la cour d'honneur; que toutes ces peines eussent eu, par le concours de l'autorité suprême, les mêmes effets qu^a naturellement le jugement public quand la force n'annule point ses décisions; que le tribunal n*eût point statué sur des bagatelles, mais qu'il n'eût jamais rien fait à demi; que le roi même y eût été cité, quand il jeta sa canne (137) par la fenêtre, de peur, dit-il^ de frapper un gentilhomme*; qu'il eût comparu en accusé avec sa partie; qu'il eût été jugé solennellement, condamné à faire réparation au gentilhomme pour l'affront indirect qu'il lui avait fait; et que le tribunal lui eût en même temps décerné un prix d'honneur pour là modération du monarque dans la colère. Ce prix, qui devait être un signe très simple, mais visible, porté par le roi durant toute sa vie, lui eût été, ce me semble, un ornement plus honorable que ceux de la royauté, et je ne doute pas qu'il ne fût devenu le sujet des chants de plus d'un poète. Il est certain que, quant à l'honneur, les rois eux-mêmes sont soumis plus que personne au jugement du public, et peuvent par conséquent, sans s'abaisser, comparaître au tribunal qui le représente. Louis XIY était digne de faire de ces choses-là, et je crois qu'il les eût faites si quelqu'un les lui eût suggérées.

* M. de Lauznn. Voilà, selon moi, des* coups de canne bien noblement appliqués.

p3«) Celte forme de radjecHf grief griève, doublet de grave, encore emmttjée par Bcssuel {Instruction aux l/rsutines sur te silence, I.), devenue Kceisivement rare au iviii* siècle a

maintenant disparu. Il ne reste ^lus que l'adverbe tirièvcm^nt.

(137) Saint-Simon, Aièmoires^ éiï\r tien Cbérael, XX, 44.

LETTRE

120. — Avec toutes ces précautions et d'autres semblables, il est fort douteux qu'on eût réussi, parce qu'une pareille institution est entièrement contraire à F-esprit de la monarchie; mais il est très sûr que pour les avoir négligées, pour avoir voulu mêler la force et les lois dans des matières de préjugés et changer le point d'honneur par la violence, on a compromis Tautorité royale et rendu méprisables des lois qui passaient leur pouvoir.

121. — Cependant en quoi consistait ce préjugé qu'il s'agissait de détruire? Dans l'opinion la plus extravagante (138) et la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit humain, savoir que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure ; qu'un homme

(138) Rousseau est revenu plus d'une fois sur «ette question. Dum sa Nouvelle BiloUe, la lettre 57, adres- 5ée par Julie à Saint- Preus pour l'empêcher de se battre, est ce qu'il a écrit de plus complet, de plus éloquent contre le duel. Dans une note de V£mil«, lirre IV, il examine aussi le cas où un honnête homme, sans provocation aucune, recevrait un soufQet ou un démenti d'un brutal, d'un ivrogne ou d'un brave coquin. Car « l'on ne peut pas plus se préserver d'un pareil accident que de la chute d'une tuile ». Dans ce cas « rinsoffisauce des lois lui rend son indépendance... il se doit justice et peut seul se la rendre ». II n'aura pas l'extravagance d'aller se battre, il se vengéra ; et l'auteur laisse asseï entendre quelle doit être cette vengeance lorscju'il dit : « Il ns dépend pas de 1 homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté. » Ainsi la rigueur de ses principes lui fait remplacer le duel par l'homicide. Sa lettre à l'abbé M. écrite de Monquin.

le 14 mars 1770, raconte comment il fut amené à cette idée. « Le feu roi de Prusse, delà jj^rand amateur de la discipline militaire, passant en revue un de ses régiments, fut si mécontent de la manœuvre, qu'au lieu d'imiter

le noble usa^ que Louis XIV en colère avait fait de sa canne, il s'oublia Jusqu'à frapper de la sienne le major qui commandait. L'officier outragé recule deux pas, porte la main à Tnn de ses pistolets, le tire aux pieds du cheval du roi, et de l'antre se casse la tète. Ce trait auquel je ne pense pas sans tressaillir d'admiration» me revint fortement en écrivant VBnnUf et j'en fis l'application de m<N-méme au cas d'un partlealier qui en déshonore un autre, mais en modifiant l'acte par la différence des personnages. Vous sentez. Monsieur, qu'autant le major b&tonné est grand et sublime quand, prêt à s*6ter la vie, maitre par conséquent de celle de son offenseur et le lui prouvant, il la respecte pourtant en sujet vertueux, s'élève pÀr là même auHiessns de son sbuverain, et meurt en lui faisant grâce, autant la même clémence vis-à-vis a'un brutal obseur serait inepte : le major emplovant son premier coup de pistolet n'eut été qu'un forcené, le particulier perdant le sien ne sertit qu'un sot. »

Cette anecdote est ta contrs-partie exacte de celle de Louis XIV. Le roi de Prusse désigné Ici est Frédéric- Guillaume W, père du grand Frédéric, célèbre en effet par des brutalité»

qui n'épargnaient pas même sa famille.

n'est plus f oaii)e, fripon, calomniateur, qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête, l'infidélité louable, sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée; et qu'on n'a jamais tort avec un homme pourvu qu'on le tue. Il y a, je l'avoue, une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, et où l'on ne tue les gens que par hasard ; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au premier sang, grand Dieu! Et qu'en veux-tu faire de ce sang, bête féroce ? le veux-tu boire ? Le moyen de songer à ces horreurs sans émotion? Tels sont les préjugés que les rois de France, armés de toute la force publique, ont vainement attaqués. L'opinion, reine du monde, n'est point soumise au pouvoir des rois; ils fiont eux-mêmes ses premiers esclaves.

122.— Je finis cette longue digression, qui malheureusement ne sera pas la dernière; et de cet exemple trop brillant peut-être, siparva licet componere magnis (139), je reviens à des applications plus simples. Un des infaillibles effets d'un théâtre établi dans une aussi petite ville que la nôtre sera de changer nos maximes, ou, si l'on veut, nos préjugés et nos opinions publiques; ce qui changera nécessairement nos mœurs contre d'autres meilleures ou pires, je n'en dis rien encore, mais sûrement moins convenables ànotre constitution. Je demande, Monsieur, par quelles lois efficaces vous remédierez à cela. Si le gouvernement peut beaucoup sur les mœurs, c'est seulement par son institution primitive : quand une fois il lésa déterminées, non seulement il n'a plus le pouvoir de les changer à moins qu'il ne change, il a même bien de la peine à les maintenir contre les accidents inévitables qui les attaquent,

(i8«) Virgile, Géorgiquet, IV, 17ft.

202 LETTRE

et contre la pente naturelle qui les altère. Les opinions publiques, quoique si difficiles à gouverner, sont pourtant par elles-mêmes très mobiles et changeantes. Le hasard, mille causes fortuites, mille circonstances imprévues font ce que la force et la raison ne sauraient faire; ou plutôt, c'est précisément parce que le hasard les dirige que la force n*y peut rien : comme les d^ qui partent de la main, quelque impulsion qu'on leur donne, n'en amènent pas plus aisément le point (*) désiré.

123. — Tout ce que la sagesse humaine peut faire est de prévenir les changements, d'arrêter de loin tout ce qui les amène; mais sitôt qu'on les souffre et qu'on les autorise, on est rarement maître de leurs effets, et I'ok ne peut jamais se répondre de l'être. Comment donc préviendrons-nous ceux dont nous aurons volontairement introduit la cause? A l'imitation de l'établissement dont ge viens de parler, nous proposerez-vous d'instituer des censeurs? Nous en avons déjà*; et si toute la force de ce tribunal suffit à peine pour nous maintenir tels que nous sommes, quand nous aurons ajouté une nouvelle inclinaison à la pente des mœurs, que fera-t-il pour arrêter ce progrès? Il est clair qu'il n'y pourra plus suffire. La première marque de son impuissance à prévenir les abus de la comédie sera de la laisser établir. Car il est aisé de prévoir que ces deux établissements ne sauraient subsister longtemps ensemble, et que la comédie tournera les censeurs en ridicule, ou que les censeurs feront chasser les comédiens.

124. — Mais il ne s'agit pas seulement ici de l'insuffisance des lois pour réprimer de mauvaises mœurs en laissant subsister leur cause. On trouvera, je le prévois, que»

* Le Consistoire, et la Chambre de la Réforme. •) Le point qu'on désire, 1758, 1759.

Tesprit rempli des abus qu'engendre nécessairement le théÀtre, et de l'impossibilité générale de prévenir ces abus, je ne réponds pas assez précisément à l'expédient proposé, qui est d'avoir des comédiens honnêtes gens, c'est-à-dire de les rendre tels. Au fond, cette discussion particulière n'est plus fort nécessaire : tout ce que j'ai dit jusqu'ici des effets de la comédie, étant indépendant des mœurs des comédiens, n'en aurait pas moins lieu quand ils auraient bien profité des leçons que vous nous exhortez à leur donner, et qu'ils deviendraient par nos soins autant de modèles de vertu. Cependant, par égard au sentiment de ceux de mes compatriotes qui ne voient d'autre danger dans la comédie que le mauvais exemple des comédiens, je veux bien rechercher encore si, même dans leur supposition, cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès, et s'il doit suffire pour les tranquilliser.

125. — En commençant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en général que l'état de comédien est un état de licence et de mauvaises mœurs; que les hommes y sont livrés au désordre; que les femmes y mènent une vie scandaleuse; que les uns et les autres, avares et prodigues tout à la fois, toujours accablés dç dettes et toujours versant l'argent à pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations que peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir. Je vois encore que par tout pays leur profession est déshonorante, que ceux qui l'exercent, excommuniés ou non, sont partout méprisés*, et qu'à Paris même.

* Si les Anglais ont inhumé la célèbre Oldfield à c^té de leurs rois, ce n'était pas son métier, mais son talent qu'ils voulaient honorer. Chez eux les grands talents anoblissent dans les moindres états; les petits avilissent dans les plus iUustres. Et quant à la profession des comédiens, les mauvais et les médiocres sont méprisés à Londres autant oa plus que partout aillevrai

âÛ4 LETTRE

OÙ ils ont plus de considération et une meilleure conduite que partout ailleurs, un bourgeois craindrait de fréquenter ces mêmes comédiens qu'on voit tous les jours à la table des grands. Une troisième observation non moins importante est que ce dédain est plus fort partout où les mœurs sont plus pures, et qu'il y a des pays d'innocence et de simplicité où le métier de comédien est presque en horreur. Yoilà des faits incontestables. Vous me direz qu'il n'en résulte que des préjugés. J'en conviens : mais ces préjugés étant universels, il faut leur chercher une cause universelle» et je ne vois pas qu'on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à laquelle ils se rapportent. A cela vous répondez que les comédiens ne se rendent méprisables que parce qu'on les méprise ; mais pourquoi les eùt-on méprisés s'ils n'eussent été méprisables? Pourquoi penserait-on plus mal de leur état que des autres, s'il n'avait rien qui Fen distinguât? Voilà ce qu'il faudrait •examiner peut-être, avant de les justifier aux dépens hIu public.

i 26. — Je pourrais imputer ces pré j ugés aux déclamations des prêtres, si je ne les trouvais établis chez les Komains avant la na.8sance du christianisme, et non seulement courant vaguement dans l'esprit du peuple, mais autorisés par des lois expresses qui déclaraient les acteurs infâmes, leur 6taient le titre et les droits de citoyens romains, et mettaient les actrices au rang des prostituées. Ici toute autre raison manque, hors celle qui se tire de la nature de la chose. Les prêtres païens et les dévots, plus favorables que contraires à des spectacles qui faisaient partie des jeux consacrés à la religion*, n'avaient aucun intérêt à les décrier, et

* Tite-Live dit (vn, 2) que les jeux scéDiques farent introduits & Home l'an H90, & roccasion d'une peste qu'il s'agissait >d'y faire cesser. Aujourd'hui l'on fermerait les thé&tres pour le même sujet, et sûrement cela serait plus raisonnable.

ne les décriaient pas en effet. Cependant on pouvait dès lors se récrier, comme vous faites, sur l'inconséquence de déshonorer des gens qu'on protège, qu'on paye, qu'on pensionne; ce qui, à vrai dire, ne me parait pas si étrange qu^à vous : car il est à propos quelquefois que l'État encourage et protège des professions déshonorantes mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérés pour cela.

127. — J'ai lu quelque part que ces flétrissures étaient moins imposées à de vrais comédiens qu'à des histrions et farceurs qui souillaient leurs jeux d'indécence et d'obscénités; mais cette distinction est insoutenable; car les mots de comédien et d'histrion étaient parfaitement synonymes, et n'avaient d'autre différence, sinon que l'un était grec et l'autre étrusque. Gicéron, dans le livre de l'Orateur (i40], appelle histrions les deux plus grands acteurs qu'ait jamais eu (141) Rome, L<sope et RoBcius; dans son plaidoyer pour ce dernier, il plaint un si honnête homme d'exercer un métier si peu honnête (142). Loin de distinguer entre les comédiens, histrions et farceurs, ni entre les acteurs des tragédies et ceux des comédies, la loi couvre indistinctement du même opprobre tous ceux qui montent sur le théâtre. Quisquis in scenam prodierity ait prxtor, infamis est (143). Il est vrai seulement que cet opprobre tombait moins sur la représentation même, que sur l'état où on

140) De Oratore. 1, 61.

(141) Invariable dani les anciennes éditions. (Voir note 134, p. 196.)

(142) Rien de pareil ne se lit dans le Pro Q. BoMcio, Gicéron y fait, chap. ▼!, un magnifique éioge du carartère de son client, sans aucune allusion défavorable à sa profession.

C'e^t dans ie Pro QuintiOf c. 25, que se trouverait plutôt cette pensée, tréa esagérée d'abord par Rousseau.

Etenim quum artifex ejusmodi sitt ut solus aignus videatur este gui in seena tpectetur^ tum tir ejusmodi est, ni solus dignus videatur qui eo non accédai,

(143) On lit dans le Digeste, lir. III, rbap. n. {De his qui notaniur infamia) :

« Infamia notaiur.,, qui artis lu' dicrm pronuntiandive causa in scenam prodierit. »

2de LETTRE

en faisait métier» puisque la jeunesse de Rome représentait publiquement, à la fin des grandes pièces» des Atellanes ou Exodes sans déshonneur. A cela près» on voit dans mille endroits que tous les comédiens indifféremment étaient esclaves» et traités comme tels quand le public n'était pas content d'eux.

128. — Je ne sache qu'un seul peuple qui n'ait pas eu là-dessus les maximes de tous les autres, ce sont les Grecs. Il est certain que chez eux la profession du théâtre était si peu déshonnète» que la Grèce fournit des exemples d'acteurs chargés de certaines fonctions publiques, soit dans l'État, soit en ambassades (144). Mais on pourrait trouver aisément les raisons de cette exception. 1^ la tragédie ayant été inventée chez les Grecs aussi bien que la comédie, ils ne pouvaient jeter d'avcmce une impression de mépris sur un état dont on ne connaissait pas encore les effets ; et quand on commença de les connaître, l'opinion publique avait déjà pris son pli ; 2^ comme la tragédie avait quelque chose de sacré dans son origine, d'abord ses acteurs furent plutôt regardés comme des prêtres que comme des baladins ; 3® tous les sujets des pièces n'étant tirés que des antiquités nationales dont les Grecs étaient idolâtres, ils voyaient dans ces mêmes acteurs moins des gens qui jouaient des fables, que des citoyens instruits qui représentaient aux yeux de leurs compatriotes l'histoire de leur pays; 4^ ce peuple, enthousiaste de sa liberté jusqu'à croire que les Grecs étaient les seuls hommes libres par nature *, se rappelait avec un vif sentiment de plaisir ses anciens malheurs et les crimes de ses maîtres. Ces grands tableaux l'instruisaient sans cesse»

* Iphigénie le dit en termes exprès dans la tragédie d'Euripide qui porte le nom de cette princesse (1781).

(144) Escbine, le fameux orateur rirai de Démosthène, arait été da&i sa Jeuneaee acteur tragique.

et il ne pouvait se défendre d'un peu de respect pour les organes de cette instruction ; 5* la tragédie n'étant d'abord jouée que par des hommes, on ne voyait point sur leur théâtre ce mélange scandaleux d'hommes et de femmes (145) qui fait des nôtres autant d'écoles de mauvaises mœurs ; 6* enfin leurs spectacles n'avaient rien de la mesquinerie de ceux d'aujourd'hui. Leurs théâtres n'étaient point élevés par l'intérêt et par l'avarice ; ils n'étaient point renfermés dans d'obscures prisons ; leurs acteurs n'avaient pas besoin de mettre à contribution les spectateurs, ni de compter du coin de l'œil les gens qu'ils voyaient passer la porte, pour être sûrs de leur souper.

129. — Ces grands et superbes spectacles donnés sous le ciel, à la face de toute une nation, n'offraient de toutes parts que des combats, des victoires, des prix, des objets capables d'inspirer aux Grecs une ardente émula lion, et d'échauffer leurs cœurs de sentiments d'honneur et de gloire. C'est au milieu de cet imposant appareil, si propre à élever et remuer l'âme, que les acteurs, animés du même zèle, partageaient selon leurs talents les honneurs rendus aux vainqueurs des jeux, souvent aux premiers hommes de la nation. Je ne suis pas surpris que, loin de les avilir, leur métier, exercé de cette manière, leur donnât cette fierté de courage et ce noble désintéressement qui semblait quelquefois élever l'acteur à son personnage. Avec tout cela jamais la Orèce, excepté Sparte, ne fut citée en exemple de bonnes mœurs ; et Sparte, qui ne souf-

(14S) Ce mélange des deax sexes fotégutme&t incoana «ux premiers Ag9§ do théâtre moderne. Dès le milieu do xti* siècle, dit M. Despoit {£• théâtre franeaitiout Louis ÏIV, p. il), !<• coméoiens italiens avaient des «ctriret ponr les rôles de femmes, mais pendant lunrtempt encore les troupes françaises firent joaer par de

jennts bonnes les rôles de femmes « et il eaWBsta quelque chose même sous Loois XIV : les rôles de TÎeiiles femmes dans Uolière, oeux de M"* Femelle, de Bélise. etc.. furent tenus arec succès par son camarade if ubert. • Maintenant les feoiuies ont même envahi certaina rôles d'hommes, les travutit.

LETTRE

frait point de théâtre*, n^avait garde d^honorer ceux qui 8*y montrent.

130. — Revenons aux Romains qui, loin de suivre à cet égard Texemple des Grecs, en donnèrent un tout contraire. Quand leurs lois déclaraient les comédiens infâmes, était-ce dans le dessein d*en déshonorer la profession? Quelle eût été l'utilité d'une disposition si cruelle? Elles ne la déshonoraient points elles rendaient seulement authentique le déshonneur qui en est inséparable : car jamais les bonnes lois ne changent la nature des choses, elles ne font que la suivre, et celles-là seules sont observées. Il ne s'agit donc pas de crier d'abord contre les préjugés, mais de savoir premièrement si ce ne sont que des préjugés, si la profession de comédien n'est point en effet déshonorante en elle-même : car si par malheur elle l'est, nous aurons beau statuer qu'elle ne l'est pas, au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nous-mêmes.

131. — Qu'est-ce que le talent du comédien? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paraître différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense aussi naturellement que si on le pensait réellement, et d'oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui. Qu'est-ce que la profession du comédien? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l'argent, se soumet à Tignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son

* Voyez sur cette eAreur la lettre (146) de M. Le Roi (178i).

(146) Jean David Leroy, architecte»

membre de l'Aradémie des inscriptions, venait précisément de publier (i ToJ[ in-folio. 1758, 2" édition 1770)

es JRuines des plus beaux monuments de la Grèee^ parmi lesquels

fiffurait le théAtre de Sparte. Il adressa cet ouvrage à Rousseau, avec une lettre où son erreur était courtoisement signalée. Rousseau l'en remercia dans une lettre datée de Montmorency, A novembre 17 5â.

àme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas. Vous autres philosophes^ qui TOUS prétendez si fort au-dessus des préjugés, ne mourriez-vous pas tous de honte si, lâchement travestis en rois, il vous fallait aller faire aux yeux du public un rôle différent du vôtre, et exposer vos majestés aux huées de la populace? Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien reçoit de son état? Un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous^ celui d'homme, qu'il abandonne.

132. — Je sais que le jeu du comédien n'est pas celui d'un fourbe qui veut en imposer, qu'il ne prétend pas qu'on le prenne en effet pour la personne qu'il représente, ni qu'on le croie affecté des passions qu'il imite, et qu'en donnant cette imitation pour ce qu'elle est il la rend tout à fait innocente. Aussi ne l'accusé-je pas d'être précisément un trompeur, mais de cultiver pour tout métier le talent de tromper les hommes, et de s'exercer à des habitudes qui, ne pouvant être innocentes qu'au théâtre, ne servent partout ailleurs qu'à mal faire. Ces hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux accents de la passion, n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la main sur la scène, dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif, n'auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils jamais la bourse d'un fils prodigue ou d'un père avare pour celle de Léandre ou d'Argan*? Partout la tentation de mal faire aug-

* On a releyé ceci comme outré et comme ridicule. On a en raison. Il n'y a point de Tice dont les comédiens soient moins accusés que de la friponnerie. Leur métier, qui les occupe beaucoup et leur donne même des sentiments d'honneur & certains égards, les éloigne d'une teUe bassesse. Je

t«0 LETTRE

mente arec la facilité; et il faut qae les eomédieiiB soient plus vertueux que les autres hommes» s'ils ne sont pas plus corrompus.

133. — L'orateur, le prédicateur, pourra-t-on me dire encore, payent de leur personne ainsi que le comédien. La différence est très grande. Quand l'orateur se mon« tre, c'est pour parler et non pour se donner en spectade : il ne représente que lui-même, il ne fait que son propre rôle, ne parle qu'en son propre nom, ne dit ou ne doit dire que ce qu'il pense ; l'homme et le personnage étant le même être, il est à sa place; il est dans le cas de tout autre citoyen qui remplit les fonctions de son état. Mais un comédien sur la scène, étalant d'autVes sentiments que les siens, ne disant que ce qu'on lui fait dire, représentant souvent un être chimérique, s'anéantit', pour ainsi dire, s'annule avec son héros ; et dans cet oubli de l'homme, s'il en reste quelque chose, c'est pour être le jouet des spectateurs. Que dirai-je de ceux qui semblent avoir peur de valoir trop par eux-mêmes, et se dégradent jusqu'à représenter des personnages auxquels ils seraient bien fâchés de ressembler? C'est un grand mal sans doute de voir tant de scélérats dans le monde faire des rôles dlionnêtes gens ; mais y a-t-il rien de plus odieux, de plus choquant, de plus l&che, qu'un honnête homme à la comédie faisant le rôle d'un scélérat, et déployant tout son talent pour faire valoir de criminelles maximes, dont lui-même est pénétré d'horreur?

134. — Si l'on ne voit en tout ceci qu'une profession peu honnête, on doit voir encore une source de mauvaises mœurs dans le désordre des actrices, qui force et entraîne celui des acteurs. Mais pourquoi ce désordre

laisse ce passage, parée que Je me suis fait une 1(4 de ne lien ôter, mais je le désavoue hautement comme une très grande Injustice (ITSi). ^

esUil inévitable? Ah, pourquoi I dans tout autre temps on n'aurait pas besoin de le demander; mais dans ce siècle où régnent si fièrement les préjugés et l'erreur sous le nom de philosophie, les hommes, abrutis par leur vain savoir, ont fermé leur esprit à la voix de la raison, et leur cœur à celle de la nature.

135. — Dans tout état, dans tout pays, dans toute condition, les deux sexes ont entre eux une liaison si forte et si naturelle, que les mœurs de l'un décident toujours de celles de l'autre. Non que ces mœurs soient toujours les mêmes, mais elles ont toujours le même degré de bonté, modifié dans chaque sexe par les penchante qui lui sont propres. Les Anglaises sont douces et timides. Les Anglais sont durs et féroces (147). D'où vient cette apparente opposition? De ce que le caractère de «iiaque sexe est ainsi renforcé, et que c'est aussi le caractère national de porter tout à l'extrême. A cela près, tout est semblable. Les deux sexes aiment à vivre à part; tous deux font cas des plaisirs de la table ; tous deux se rassemblent pour boire après le repas, les hommes du vin» les femmes du thé ; tous deux se livrent

(tA7) Tovi ces jageraents inr les Anglais, que l'aateur n'atait pas «kcore TUS ches eux, sont empruntés à l'ouTTage de Murait dont nous STons déjà parlé (nota 43, page i35\

On y ht entre autres ceci (page 22).

Quant à leur hnmeurp elles passent pour être douces, franches et aaites, d'abord rèsenrées, mats se familiarisant bientôt et venant aisément iusqu'au badinage; emportées dans leurs passiwis, à cela prés paresseuses et asses aoeoutumées 4 ne rien faire.

Page 27. En un mot, dans le mal comme dans le bien, les Anglais me paraissent des gens extrêmes.

Page 91. Ils sont violents dans leurs passions.

Page 32. On entreroit en tout cela «a petit reste de férocité qui est le tond de leur ancien oaraetért.

Page lis. Une antre preuve de bon sens dans leur conversation, c'est le silence dont ils l'entremêlent.

Page 7ft. Les plaisirs de la table, ches cette nation heureuse, sont tm rang des plaisirs ordinaires et communs, tout le monde est accoutumé ici à faire bonne chère.

Page 167. Telle que je viens de Toos dépeindre la campagne, les Anglais en font un cas extrême ; ils ne sauraient se lasser d'en faire l'éloge.

Enfin Toici lo passage directement cité id. Lettre III, page 71. « Lorsqu'ils deviennent amoureux, c'est aTec violence : l'amour n'est jias ches eux une faiblesse dont ils aient honte ; c'est une affaire sérieuse et importante, dans laquelle il s'agit de réussir, ou de labser la raison on la vin. »

212 LETTRE

au jeu sans fureur et s'en font un métier plutôt qu^une passion; tous deux ont un grand respect pour les choses honnêtes ; tous deux aiment la patrie et les lois; tous deux honorent la foi conjugale, et s'ils la violent, ils ne se font point un honneur de la violer; la paix domestique platt à tous deux ; tous deux sont silencieux et taciturnes; tous deux difficiles à émouvoir; tous deux emportés dans leurs passions; pour tous deux l'amour est terrible et tragique, il décide du sort de leurs jours, il ne s'agit pas de moins, dit Murait, que d'y laisser la raison ou la vie ; enfin tous deux se plaisent à la campagne, et les dames anglaises errent aussi volontiers dans leurs parcs solitaires, qu'elles vont se montrer à Yauxhall. De ce goût commun pour la solitude naît aussi celui des lectures contemplatives et des romans dont l'Angleterre est inondée*. Ainsi tous deut, plus recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles, prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la vie^ et songent moins à paraître heureux qu'à l'être.

id6. — J'ai cité les Anglais par préférence, parce qu'ils sont, de toutes les nations du monde, celle où les mœurs des deux sexes paraissent d'abord le plus contraires. De leur rapport dans ce pays-là, nous pouvons conclure pour les autres. Toute la différence consiste en ce que la vie des femmes est un développement continuel de leurs mœurs, au lieu que celle des hommes s'effaçant davantage dans l'uniformité des affaires, il faut attendre, pour en juger, de les voir dans les plaisirs. Voulez-vous donc connaître les hommes? Étudiez les femmes. Celte maxime est gêné raie, et jusque-là tout le monde sera d'accord avec

* ns y sont, comme les hommes, sublimes ou détestables. On n*a jamais fait encore, en quelque langue que ce soit, de roman égal à Claiwe, ni même approchant.

moi. Mais si j'ajoute qu'il n'y a point de bonnes mœurs pour les femmes hors d'une vie retirée et domestique ; si je dis que les paisibles soins de la famille et du ménage sont leur partage^ que la dignité de leur sexe est dans sa modestie, que la honte et la pudeur sont en elles inséparables de l'honnêteté, que rechercher les regards des hommes c'est déjà s'en laisser corrompre, et que toute femme qui se montre se déshonore : à l'instant va s'élever contre moi cette philosophie d'un jour qui nait et meurt dans le coin d'une grande ville, et veut étouffer de là le cri de la nature H la voix unanime du genre humain.

437. — Préjugés populaires I me crie-t-on. Petites erreurs de l'enfance I Tromperie des lois et de l'éducation ! La pudeur n'est rien. Elle n'est qu'une invention des lois sociales pour mettre à couvert les droits des pères et des époux, et maintenir quelque ordre dans les familles. Pourquoi rougirions- nous des besoins que nous donna la nature? Pourquoi trouverions-nous un motif de honte dans un acte aussi indifférent en soi, et aussi utile dans ses effets que celui qui concourt à perpétuer l'espèce? Pourquoi, les désirs étant égaux des deux parts, lesr^émonstrations en seraient-elles différentes ? Pourquoi l'un des sexes se refuserait-il plus que l'autre aux penchants qui leur sont com* muns ? Pourquoi l'homme aurait-il d'autres lois aue les animaux ?

Tes pourquoi, dit la dieu, ne finiraient jamais (148n

Mais ce n'est pas à l'homme, c'est à son auteur qu'il les faut adresser. N'est-il pas plaisant qu'il faille dire pourquoi j'ai honte d'un sentiment naturel, si cette honte ne m'est pas moins naturelle que ce sentiment même? Autant vaudrait me demander aussi

(148) G« ynn oil de Voiture {Sixième diteoun, sur la luXute de Thomme.

214 LETTRE

pourquoi j'ai ce sentiment. Est-ce à moi de rendre compte de ce qu'a fait la nature? Par cette manière de raisonner, ceux qui ne voient pas pourquoi Fhomme est existant» devraient nier qu'il existe.

138. — J*ai peur que ces grands scrutateurs des conseils de Dieu n'aient un peu légèrement pesé ses raisons. Moi qui ne me pique pas de les connaître, j en crois voir qui leur ont échappé. Quoi qu'ils en disent, la honte qui voile aux yeux d'autrui les plaisirs de l'amour est quelque chose (149). Elle est la sauvegarde commune que la nature a donnée aux deux sexes, dans un état de faiblesse et d'oubli d'eux-mêmes qui les livre à la merci du premier venu; c'est ainsi qu'elle couvre leur sommeil des ombres de la nuit, afin que durant ce temps de ténèbres ils soient moins exposés aux attaques les uns des autres; c'est ainsi qu'elle fait chercher à tout animal souffrant la retraite et les lieux déserts, afin qu'il souffre et meure en paix hors des atteintes qu'il ne peut plus repousser.

139. — A l'égard de la pudeur du sexe en particulier, quelle arme plus douce eût pu donner cette même nature à celui qu'elle destinait à se défendre? Les désirs sont égaux! Qu'est-ce à dire? Ta-t-il de part et d'autre mêmes facultés de les satisfaire? Que deviendrait Tespèce humaine, si l'ordre de l'attaque et de la défense était changé? L'assaillant choisirait au hasard des temps où la victoire serait impossible; l'assailli serait laissé en paix quand il aurait besoin de se rendre, et poursuivi sans relâche quand il serait trop faible pour succomber; enfin le pouvoir et la volonté toujours en discorde ne laissant jamais partager les désirs, Tamour ne serait plus le soutien de la nature, il en serait le destructeur et le fléau.

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