LIBRAIRIE HACHETTE ET C
79, BOCLEVABI» SAINT-GF.RMAIN, 79
LNTRODUCTION
La question générale.
Deux questions sont traitées dans la Lettre à cï Alembevt. L'une est toute particulière et locale : si l'établissement d'un théâtre à Genève, conseillé par d'Alembert. y serait utile, ou simplement inotlensif, ou au contraire malfaisant. L'autre,,!) générale, et dans laquelle la première est engagée, est le problème des spectacles dans leurs rapports avec les mœm^s. Cette manière d'élever et d'étendre les questions, de faire intervenir les idées maîtresses de sa philosophie dans telle circonstance où il lui faut tout dire, s'il en est cru. pour dire assez, est une habitude chez Rousseau. Ennemi des opinions courantes, il est toujours conduit à remonter très haut pom* expliquer l'origine de son désaccord avec elles, et ainsi, chaque fois qu'il énonce l'une des siennes, c'est un point de doctrine qu'il développe et approfondit. Le Contrat Social devait n'être qu'une consultation politique à l'usage de Genève. V Emile un programme d'éducation pour guider une jeune mère, Mme de Chenonceaux. Dans ceux de ses ouvrages qui promettaient le moins des considérations d'intérêt général et permanent, dans la Lettre à Christophe de Beainnont, dans les Lettres écrites de la Montagne, dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne. il les amène sans effort et par la tournure même de son esprit, qui, fortement attaché à un petit nombre de principes, mais plenis de conséquences, se sert moins de ces principes pour
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Ii's ;ii»i)li(iuei- au besoin, que des applications auxfiuelles ces principes se prêtent, pour éclairer ceux-ci d'un nouveau jour et les implanter dans la croyance de ses contemporains aussi profondément qu'il y croit lui-même. La Lettre à d'Alcmhrrl lui domie lieu de confirmer son paradoxe favori (qui pour lui est un axiome) de l'antagonisme entre le bien moral et la civi-j lisation. 11 l'a développé déjà dans ses deux Discours, qui composent encore eu 1758 foute son œuvre comme écrivain pliilosopliique. C'est le fond de VEinile et de la youvellc Héloïsc. C/est son dogme fondamental et le terrain sur lequel il engage la lutte contre les idées et la société de son temps. Ç Pour le xvm* sjèck, la civilisation est le triomphe de la rai- |sonTla raisûn"runique source de la morale privée et publique. [et le théâtre, qui prêche la raisoji-àja foule, lui enseigne par I suite la morale, avec une force de persuasion d'autant plus /grande, qu'en apparence son seul objet est le plaisir. Voyez, dans le Monde comme il va, la façon dont l'entend Voltaire : « Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n'était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l'admiration publique; le devoir des rois, l'amour de la vertu, les dangers des passions, étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes : il ne douta pas que les héros et les héroïnes, les rois et les reines qu'il venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. » Babouc, après un tour dans les coulisses, perd un peu de cette illusion. Mais qu'à cela ne tienne : les poètes dramatiques, sinon leurs interprètes, n'en sont pas moins réellement les ministres de la iiiorahv. — Rousseau prend juste j£ contre-pied. Le théâtre, à son avis, est bien un amusement, mais rien de plus; la prétendue morale du théâtre consiste simplement à flatter les passions ; inutile donc quand par hasard ces passions sont lionurTes. èlTe est détestable dans le cas contraire. Mais, abstraction faite de cette morale illusoire ou pernicieuse, il reste un amusement très réel, et en lui-même très nuisible aux mœurs. Comédiens et comédiennes sont, par les nécessités de leur profession, voués à une existence de désordre et de scandale; ^pjJiénti'P.p>;t^ll[lJ^j^^ppj J2I!f-3-'''^''^~-^ Uon__au]ux£i iLest en outre une occasion d'oisiveté, d'appau- >Tissement par conséquent, à la fois par la dépense à laquelle il provoque et par une diminution de travail etde gain. — Mais des anmsements, eu vérité, n'en faut-il pas? — Si, mais pas
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celui-là : des amusements simples, fortifiants, naturels, qui soient un repos pour le corps, une détente pour l'espi-it, el qui laissent une impression sereine. Le théâtre est. pour tout dire, un produit de la civilisation el ne répond qu'à un besoin factice- Et pourtant, unelôh~cè besoin développé, il y aurait inconvénient, danger peut-être à lui refuser satisfaction; raison de plus pour ne pas s'y exposer. Rousseau, quand il propose des solutions pratiques, redevient modéré; il prend son parti du fait accompli et craindrait d'aggi^aver le mal par un remède intempestif. La civilisation étant la corruption, le théâtre est, à tout prendre, un des moindres maux qu'elle entraîne; encore esl-ce un mal, et quand il n'est pas devenu nécessaire dans un pays par le fait seul qu'il y existe, il faut lui en interdire l'accès.
On ne saurait, dans une analyse aussi sommaire, résumer un ouvrage riche en aperçus de tout genre, sm- le sujet principal et sur d'autres, semé de digressions dont l'auteur s'accuse d'avoir été prodigue, et qui sont en etfet d'un causeur qui se laisse aller plutôt que d'un écrivain soucieux de « composer » et pressé de conclure. Mais toutes ces digressions, sur l'amour, la pudeur, la vie des « Montagnons »,les « cercles » et les bals de jeunes gens, ont avec l'argumentation principale un rapport très direct, en ramenant sans cesse l'esprit vers le point capital : l'excellence de la nature et des plaisirs qui s'en inspirent, la ' perversité câcÏÏee. maîs^d'autant plus insinuante, de ceux où J>rt intervient et qui s'adressent à des raffinés. En sorte quela source du mal n'est pas dans les spectacles : elle est dans le désir ou, comme dit le jargon d'aujourd'hui, dans « l'état d'âme » du public qui les recherche et qui par son goût en détermine respéce. Le théâtre est le miroir dans lequel mie société se plait ;i .-^e regarder: curiosité vaine de gens en quête de divertissements artificiels; image par conséquent à la ressemblance d'un modèle contrefait ; plaisir vicieux dans son principe, ses moyens et ses suites, parce qu'il procède de la ciyÛisatioiijjion de la natm'e.
Si nombreux et si injustes que puissent être chemin faisant les sophismes de l'auteur, on doit reconnaître que cette manière de poser la question a un grand avantage : c'est de faire porter tout l'effort de la discussion sur la nature même du plaisir auquel correspondent tous les spectacles en général, qui émeuvent l'âme, et ainsi de couper court à toute subtile distinction entre les spectacles manifestement nuisibles et ceux
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ilont le coiiliv-coup moral est plus diflicile ou niènic inijtossihle à observer. Ce qui a le plus conlrihué à obscurcir, à éterniser le débat, c'est que depuis Périclès jusqu'au xvii» siècle, les adversaires du tliéàtre n'en avaient dénoncé que certains elfets variables et transitoires, et que, ces effets venant à disjiaraitre ou le jrenre des spectacles à se modifier, le fond même de la question subsistait: en sorte (pie les contradicteurs étaient alors en droit de prétendre que les reproclies, même légitimes, adressés au théâtre tel ipi'il était la veille ou jadis, ne s'appliquaient pas à celui danjourdliui, bien moins encore à celui de demain. Ainsi Molière : « Ce serait une injustice épouvantable, que de vouloir condamner Olympe, qui est une femme de bien, parce qu'il y a eu une Olympe qui a été une débauchée. » Quand Platon accuse la tragédie de peindre les tyrans sous des couleurs favorables et de mettre en danger la république, pour combien de temps et en quels pays vaut un grief si visiblement inspiré par des préoccupations locales? De quelle portée même sont les censures et les invectives des Pères contre des jeux qui offensaient la conscience chrétienne par cela seul qu'ils étaient célébrés en l'honneur des dieux du paganisme et que les fables de cette religion s'y perpétuaient? Quelle serait la valeur dun pareil argument contre les pièces anciennes remises à la scène chez les modernes? Quand Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, Salvien et les autres llétrissent la cruauté des combats sanglants, l'impudicité des pantomimes, et qu'ils appellent le théâtre « une sentine de tous les vices », est-ce raisonnablement aux ouvrages de Corneille et de Molière qu'on pourrait appliquer de pareilles flétrissures, et ny a-t-il pas lieu d'admettre que l'excommunication, prononcée par les anciens conciles contre les acteurs et spectateurs de ce temps-là. est de plein droit devenue caduque? C'est en effet ce que l'Église admit implicitement pendant tout le moyen âge. Et même quand la tradition antique était encore vivante, les Pères ne faisaient-ils pas une grande dilFèrence entre les spectacles abominables de l'Empire et les nobles modèles du théâtre athénien, qui d'ailleurs n'existaient plus (pie comme monuments littéraires? Ils usaient envers ceux-ci d'une large tolérance. Racine en réponse au mot véhément de Nicole sur les auteurs de théâtre. « empoisonneurs publics », rappelle avec malice que a saint Grégoire de Nazianze n'a pas fait de difficultés de mettre la passion de Notre-Seigneur en tragédie ».
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Les textes sacrés étaient muets sur une institution que les Hébreux n'avaient pas connue : et quoique ces textes et l'esprit même de la morale chrétienne pussent fournir par voie de déduction, comme on s'en rendit compte beaucoup plus tard, les éléments d'une doctrine radicalement contraire au théâtre, cette doctrine ne s'était pas si nettement fait jour pendant les premiers siècles de l'Église, que la théologie et la pratique du clergé sur ce point n'offrissent jusqu'aux temps modernes une incertitude et des contradictions sans lui. Il semblait que les excès, comme en tout plaisir, pussent attirer sur le théâtre les censures ecclésiastiques, mais non que ces excès en fussent inséparables.
Bossuet, qui sur les mœurs et la littérature du moyen âge n'est pas mieux instruit que ses contemporains, fait en toute sincérité de grands efforts pour donner à certains textes des docteurs scolastiques les plus autorisés, saint Thomas d'Aquin et saint Antonin, un sens énergique et absolu qu'ils n'ont pas. C'est bien à la lettre et en eux-mêmes qu'il faut les interpréter. Or ces auteurs admettent tels cas où l'action des « histrions » (le mot latin, sans nulle acception injurieuse, leur sert à désigner les membres des confréries dramatiques' peut n'avoir rien en soi de mauvais ni d'excessif. Ils blâment là comme partout les bouffonneries, les indécences en gestes et en propos. Ils interdisent aux pénitents d'assister aux représentations, mais cette restriction dit assez que les autres fidèles peuvent se le permettre. Comment en effet l'Église proscriraitelle sans exceptions des spectacles qu'elle a elle-même institués et encouragés pour l'édification des âmes, qui ont pendant des siècles fait partie de la sainte liturgie, dont les prêtres ont écrit le texte, fourni les acteurs, et qui, transportés mais non pas bannisl hors du sanctuaire, sont demeurés à l'ombre du parvis? Voilà pour les Mystères et les Miracles, qui n'étaient à l'origine que des scènes pieuses, au milieu desquelles les épisodes réalistes et burlesques prirent une place de jour en jour plus étendue. Ce théâtre sacré cliangeant de nature, il devenait pour l'Église un tel embarras, qu'uu jour ou l'autre elle devait finir par le répudier. La rupture fut différée jusqu'au milieu du XVI* siècle. En chaque pays, en chaque ville, l'état particulier des mœurs la précipitait ou la retardait. A Paris elle fut accomplie, non par l'Église même, mais par le Parlement, quand l'arrêt du 17 novembre 1548 fit défense aux confrères de la
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rassion de représenter à l'avenir des pièces à sujets sacrés. La comédie elle aussi, sous la forme la plus pétulaate, et depuis les temps les ])lus lointains, avait trouvé un asile dans les églises et dans les cloîtres. La fête des Fous, celle de l'Ane, et bien d'autres, y ramenaient au cours de chafpie année des explosions périodiques de gaité populaire. Le clergé s'y associait tout en s'elforçant de les régler, mais sa participation à de pareils ébats l'exposait lui-même à trop de défaillances pour qu'il pût fixer avec précision la limite permise du rire et de la bouffonnerie. De là de sa part, pendant les derniers siècles du moyen âge, une condescendance extrême aux libertés de la comédie, farces, moralités et soties. Il avait beau prolester, il avait trop fléchi aux mœurs du temps pour leur opposer un obstacle efficace. Les canons des anciens conciles étaient rappelés par intervalles, mais nulle autorité dans l'Église ne songeait à renouveler contre le théâtre, même émancipé de sa tutelle, la proscription totale prononcée contre les jeux de la Rome impériale. C'était un expédient pour rappeler à l'ordre les fidèles, et surtout les prêtres. Mais comment excommunier des confréries qui toutes avaient avec l'Église des liens traditionnels?
La Renaissance d'une part, et de l'autre la Réforme, particulièrement en France où elle s'était introduite selon l'esprit austère de Calvin, accusèrent l'incompatibilité du théâtre avec la règle delà vie chrétienne rappelée à sa pureté primitive. Calvin, dans Genève, interdit le théâtre comme tous les divertissements publics. En France, dès la fin des guerres de religion, le catholicisme restaure sa discipline, et, comme pour résister à la communion rivale, s'arme dune gravité toute nouvelle dans la doctrine et dans la direction des âmes. Le jansénisme pousse cet effort jusqu'à la limite où la passion sainte s'exaspère et ne supporte plus le frein de l'orthodoxie. Mais si le jansénisme s'obstinait à demeurer dans le sein de l'Eglise qui le repoussait, l'Église de France au wn" siècle a reçu de lui, ou des circonstances mêmes qui l'avaient suscité, une impulsion toute-puissante, à laquelle elle doit d'avoir tenu en échec, jusqu'à la mort de Louis XIV, la pensée rationnaliste et païenne, fille de la Renaissance. Parmi les plaisirs du siècle, l'un des plus vifs, et celui que l'Eglise repousse avec le plus de force, c'est le théâtre, le théâtre alors en plein éclat et tel que l'a fait la résurrection des lettres grecques et romaines.
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Après les hésitations du début, quand avec les chefs-d'œuvre de Corneille il entre dans sa véritable voie, l'attrait souverain qu'il possède, dont il fait f^loire. et par lequel il conquiert, non plus seulement la foule ignorante et grossière, mais l'élite, les grands, les délicats, c'est la peinture animée des passions, tantôt de l'une, tantôt de l'autre, mais dans tous ses spectacles, tragiques ou comiques, de la passion la plus séduisante et la plus profane, de l'amour. Le théâtre devient ainsi, avec tout le prestige d'un art perfectionné, l'image agréable, parfois ravissante, des faiblesses humaines, de ce qui pour le chrétien est misère naturelle, déchéance, source de péché, obstacle à la Grâce et au Salut.
Cette fois c'était bien entre la morale chrétienne et l'existence même du théâtre que le débat était ouvert, puisqu'enfm l'examen allait porter sur des spectacles où le goût, où les bienséances, où la morale telle que le monde l'entend, étaient non seulement respectés, mais professés. Censuré, condamné sous cette forme, sous laquelle se défendrait-il? L'attaque et la riposte furent également vives. L'attaque fut menée par le jansénisme; la doctrine dont elle s'autorisait, une fois établie dans ce foyer de rigorisme, devint à peu près générale dans l'Eglise gallicane; l'excommunication effective des comédiens en fut la conséquence; enfin, en 169i. en réponse à une apologie du théâtre qui avait paru sous le nom du P. Caffaro, théatin, Bossuet publia les Maxiitifn et Béflcxionfi nui- In cQinàdip, a{>i'ès lesquelles, "■dans Tordre religieux, la question fut définitivement tranchée, ou ne prêta plus matière qu'à des arguties de casuiste. Mais c'est des principes seuls — non des adoucissements toujours inévitables en pratique, — que nous avons affaire.
Il y aurait au xvn« siècle une riche littérature à dépouiller sur cette controverse brûlante. Le monde — spectateurs, comédiens et poètes — se sentait encore une fois menacé dans la jouissance d'un plaisir très cher, et d'où la littérature tirait alors un merveilleux éclat. A ne considérer que la morale des (( honnêtes gens », les apologistes du théâtre avaient aisément gain de cause. Ils trouvaient en outre dans le goût déclaré de Richeheu, de Mazarin. princes de lEglise. puis de Louis XIY jeune, fastueux et voluptueux, un argument de fait qui, à la rigueur, et pour le moment, les aurait dispensés d'en chercher d'autres. Corneille, Racine, Molière, les trois grands maîtres
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de la scène, accommodée aux mœurs d'une société clievalercsque et galante, ont plaidé tour à tour — avec d'autant plus d'autorité que leurs ouvrages semblaient des exemples triomphants à l'appui de leur thèse — la haute valeur morale du théâtre réglé conformément à la politesse régnanterlioileau soutint jusqu'au bout que le poème dramatique ne dîfTérait pas des autres, du sonnet ou de l'ode, et qu'il avait quelquefois « rectiliérhoinm£LJ>lus que les meilleures prédications^^ YûL. l;in^ê~àïrTon(i ne dira pas davantage. Scudéri. Desmarets de Saiiit-Sorlin donnaient la main à leurs grands rivaux : tous s'échauiïaient pour la cause commune, et d'Aubignac, interprète officieux du fameux cardinal, esquissait le plan d'un théâtre où les censeurs les plus ombrageux n'auraient rien pu trouver à redire, et où la vertu même des comédiennes aurait été garantie par une administration tutélaire.
On a remarqué que le soulèvement du clergé contre le théâtre, au xvH^ siècle, avait été déterminé par la représentation de Tartuffe. Il est vrai (il faudrait pour le contester peu d'intelligence ou de bonne foi) que la piété sincère put à juste titre se sentir atteinte par cette flétrissure d'un \ice qu'aucun signe extérieur ne distingue de la vertu quil simule, et que le chefd'œuvre de Molière était de nature à dissiper chez les chrétiens zélés tout reste d'illusion sur l'innocuité de la comédie. Bossuet réprouve tous les poètes dramatiques sans nulle exception; on sait qu'envers Molière il ne s'en tient pas là: après vingt ans. il l'arrache de la tombe et le traîne « au tribunal de celui qui dit : a Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ». La condamnalion prend l'accent de la vengeance. On peut dire que Tartuffe introduisit dans la polémique chrétienne contre le théâtre un élément de passion quelle n'avait pas encore offert, horsqu'en 1667 Nicole laisse échapper contre les auteurs de romans et de comédies le mot véhément que Racine se crut en droit de relever, n'est-ce pas un peu Tartuffe, déjà connu par des représentations et des lectures privées. Tartuffe dénoncé aux âmes pieuses comme une œuvre infernale, qui donnait au doux sohtaire une âpreté de ton si nouvelle chez lui? Mais bien avant cette date, les positions étaient prises. Dés 1659. un écrivain protestant. André Rivet, dans son Instruction chrétienne touchant les spectacles publics, devance le Traité de la comédie, donné par Nicole en 1658. et celui du prince de Conti, repentant et devenu disciple de Port-Royal, (jui est de 1666.
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Une des Pensées les plus pénétrantes de PascaP procède de la même inspiration. Bossuet, dans ses Maximes et liéflexions, coordonnera tous les écrits de ses devanciers, et dégagera le sens enveloppé dans les admonestations des Pères, les canons des conciles, et même dans les « beaux principes » de quelques païens clairvoyants, comme Platon. Il coupera court à toute incertitude, mais il est tellement dans la tradition chrétienne du xvn' siècle, qu'il la fait remonter à l'origine môme de l'Église.
La source du mal, c'est que le théâtre excile en nous la « concupiscence », nous livre « en pâture » nos propres faiblesses, « ces passions qu'on veut appeler délicates, mais dont le fond est grossier », — amour, ambition, héroïsme même, c'est-à-dire orgueil humain, — « concupiscence de la chair, dit l'apôtre saint Jean, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, laquelle concupiscence n'est point de Dieu, mais du monde ». « A la comédie, l'esprit, dit Nicole, se trouve hors de l'état de vigilance chrétienne..., et comme un roseau capable d'être emporté par tous les vents. » « Entre tous les grands divertissements dangereux pour la vie chrétienne » (c'est du Pascal), elle est donc le plus à craindre, parce qu'elle nous jette en pleine tempête des£assiQm, et qu'elle nous y jette désarmés. Ce qui donne une grande beauté à ces écrits, c'est le vif sentiment qui s'y traduit des ravages causés dans les âmes par le théâtre; dans les âmes des « créatures in fortunées » qui font métier de « s'immoler à l'incontinence publique », et d'une manière moins apparente, mais non moins infaillible, dans celles des spectateurs. Car ces représentations animées, disait Bossuet dès 1661, dans le sermon sur la parole de Dieu, « sont dangereuses en ce point qu'elles ne plaisent point si elles n'émeuvent, si elles n'intéressent le spectateur, si elles ne lui font jouer aussi son personnage ». Encore la passion, quand elle a une cause et un objet véritables, portet-elle en elle-même son propre remède par les souffrances qui en sont la suite nécessaire et l'expiation, tandis qu'au théâtre, « ce qu'on voit dans autrui touche assez pour faire plaisir, et ne le fait pas assez pour tourmenter.... L'image ne peut plaire sans remuer le cœur, et ce mouvement qui l'amollit et le cor-