‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 2 sur 78 · Édit. Havet. XXIV · texte numérisé non relu

Édit. Havet. XXIV

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Tous ces textes. emprnnf«'s aux divers auteurs cliréliens du XVII* siècle, se font suite aisément, concordent et se complètent entre eux. par la raison qu'ils s'appuient sur le même dogme, ide^la nature déchue et du vice originel. Dogme fondamental Idu christianisme, assurément, mais que Calvin, et après lui les docteurs du jansénisme, avaient, pour ainsi dire, remis en pleine lumière avec toutes ses conséquences, dures et rebutantes pour la raison humaine, et qui en dernière analyse se résument dans l'antagonisme irréductible de la morale selon l'Évangile et de la morale selon le siècle. Dans les spectacles, tout est du monde et pour le monde : ils sont par excellence « l'œuvre du démon », et avant que l'Église pût les approuver ou seulement les mettre au nombre des plaisirs indifférents, il lui faudi^ait ne plus connaître ni la tentation, ni la Rédemption, ni la Grâce, ni rien de ce qui est l'essence de son enseignement sur le sens mystérieux et le but siu'naturel de la vie humaine.

Rousseau ne cite pas louM'age de Nicole, ni même celui de Bossuet. On verra cependant qu'il les avait très présents à l'esprit et que. sur les points de fait, sur tout ce qui est d'observation et d'analyse, il y a ent^ eux et lui des analogies qui vont jusqu'à l'expression et ne sauraient être regardées comme fortuites. Mais il ne lui plaisait pas de combattre à découvert avec de tels alliés, et quand il parle des « déclamations de prêtres «. il donne assez à entendre qu'il ne fait pas cause commune avec les croyants; il les honore ;ce qui le distingue des « philosophes » à la mode de son temps\ mais il s'en tient là. Son point de départ, nous l'avons vu, c'est l'excellence de la natm-e : c'est un dogme aussi, à la vérité, mais un dogme déiste et non chrétien. Le vice pour lui n'est pas inhérent à l'homme : l'homme le contracte en se déformant sous l'influence de la vie sociale, toute d'artifice. Civilisation, progrès dans l'ordre de l'esprit, c'est décadence dans celui des mœurs. Rousseau n'a pas en vue de sauver des âmes, mais d'éclairer la conduite du « magistrat » : la morale sociale et la police qui en découlent, voilà son teri'oin. Il juge le théâtre par rapport au

1. Du Guet, Réponse niuc questionx proposées sur les spectacles.

INTRODUCTION. w

corps social. Le corps social a-t-il besoin du théâire pour vivre?

— ?îon, répondent les faits, puisqu'il y a des sociétés heureuses et prospères sans tliéàtre. — Mais il plaît à celles qui le possèdent, et même contribue à les cultiver. — Sil plaît, c'est à quelques-unes seulement, à celles qui ont déjà des appétits pervers, qui supportent le poison et lui trouvent bon goût; car c'est un poison qui flatte, mais qui délabre insensiblement l'organisme, au lieu de le soutenir. — Et cependant le bienfait en est si réel, que la privation en serait pire que l'usage.

— Oui, quand une fois l'habitude en est prise, habitude de malade et d'énervé, qui ne peut plus vivre de simples aliments, qui réclame des stimulants, et qui n'a plus le choix qu'entre les mauvais et les pires. Laissez donc le théâtre à ces décrépits, qui ne sauraient s'en passer, et qui prennent pour supériorité leur industrie à rafhner un plaisir qui les épuise : il faut tout passer à ceux dont on n'espère plus la guérison. liais si, en contact avec une de ces sociétés perverties, il s'en trouve une autre ainsi Genève près de la France;, non plus %Taiment robuste (le mal sur celle-là n'aurait pas de prise' , encore saine pourtant, mais déjà dépourvue de résistance, c'est alors au magistrat de tenir la porte fermée à l'importation du plaisir séduisant et pernicieux, de ne pas laisser éveiller un appétit qui ne s'apaiserait plus.

Si donc l'argumentation de Rousseau et celle des morahstes chrétiens qui venaient de faire avant lui le procès du théâtre, procèdent de conceptions et par des voies très différentes, si même elles ne concluent pas en vue du même objet, on voit néanmoins qu'elles se rejoignent en cours de marche. Chez lui comme chez eux il s'agit nécessairement de « considérer la comédie, non dans une spéculation chimérique, mais dans la pratique commune et ordinaire* », de saisir sur le fait spectateurs, acteurs et poètes; le désir, les moyens mis en œuvTe pour le satisfaire, l'impression reçue et l'effet moral. Il s'agit enfin de couper toute retraite à l'adversaire en raisonnant sur le genre de théâtre le plus capable de faire illusion aux « belles âmes », aux « honnêtes gens », d'anéantir l'objection tirée de la valeur propre à l'œuvre d'un art accompli. Celui-là au nom de la « nature », ceux-ci au nom de l'abstinence chré-

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