‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 10 sur 78 · J.-J. ROUSSEAU, CITOYEN DE GENÈVE · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU, CITOYEN DE GENÈVE

A M. D'ALEMBERT, de l'Académie françoise, de l'Académie royale des sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société royale de Londres, de l'Académie royale des belleslettres de Suède, et de llnstitut de Bologne^;

Siiy son article Genève, dans le septième volume de r Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville.

« Di meliora piis, erroremque hostibus illuiu -. » Yirg., Géorg., III, v. 513.

1. Ce titre est plein d'intentions et de sous-entendus. — C'est J.-J.

Rousseau qui, sans titres littéraires, uniquement par zèle civique, répond au savant le plus qualifié de l'Europe : lantithèse est évidente. — Rousseau est citoyen de Genève, c'est-à-dire de la première classe dans sa patrie (celle qui comprend les fils de bourgeois ou de citoyens résidant sur le territoire de la République ; voy. plus bas l'article Genève de d'Àlembert, p. 203i. Il en tire grand orgueil aux yeux de ses lecteurs français, simples sujets d'une monarchie : et il le fait sonner bien

haut pour affirmer son droit ù s'exprimer en toute liberté, quoiqu'il écrive et réside en France :

« Il n'y a que Dieu et le conseil de Genève, dit-il en octobre 1758, dans une lettre publique, à qui je doive compte de mes maximes. »

(Il n'avait recouvré la qualité de citoyen qu'en 175i, en abjurant le catliolicisme.)

2. Dans Rousseau juge de Jean- Jacques (3' dialogue), il traduit lui-même cette épigraphe. C'est, dit-il. « une prière au ciel de garantir les bons d'une erreur si funeste, et de la laisser aux ennemis ».

PRÉFACE

J'ai tort si j'ai pris en cette occasion la plume sans nécessité. Il ne peut metre^ni avantageux ni .a^rréable ^^oe m attaquer a Ji. cr-lÏÏMiiberfyJe consiaere sa personne; j'admire ses talents; j'aime ses ouvrages; je suis sensible au bien qu'il a dit de mon pays : honoré moimême de ses éloges', un juste retour d'honnêteté m'obHge à toutes sortes d'égards envers lui; mais les égards ne l'emportent su|^ les devoirs que pour ceux dont toute la morale'*fonsîs\e^T*^pparënces. Justice et vérité, voilà les premiers devoirs de l'homme. Humanité, patrie, voilà se§ premières 2. afTections. Tputes les fois que les menagemens particuliers Hui font changer cet ordre, il est coupable. Puis-je l'être en faisant ce que j'ai dû? Pour me répondre il faut avoir une patrie à servir,'\ «^ et plus d'amour pour ses devoirs que de crainte de dé- /^^ plaire aux hommes. / >Xcw6h

Comme tout le monde n'a pas sous les yeux rEncyclopédie, je vais transcrire ici de l'article Genève le passage qui m'a mis la plume à la main. 11 auroit dû l'en faire i^f^s^A

1. Dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie. — D'Alembert y combat la théorie de Rousseau contre les sciences et les arts envisagés au point de wxe de l'influence morale, telle qu'il venait de l'énoncer dans son pivmier dis-

cours à l'Académie de Dijon. Rousseau, alors à ses débuts dans les lettres, est traité par d'Alembert d' « écrivain éloquent et philosophe ».

2. Premiers, jfi'cmières, en importance. - . - ^ ^ ^ ) ^ / c^>IU

loinbor, si j'aspirois à riioniunir do bien ôcriro; mais ]o<o en rechercher un autre r';ÏIans lefiuel je ne crains la . concurrence de personne. En usant ce passage j^olu, plus d'un lecteur sera s^j^rpri^ du zèle qui Ta pu dicter* : en le lisant dans son articiï%^^1^lrmivera que la comédie qui n'est pas à Genève, et qui |>ourroit y être, tient la huitième partie de la place qu'occupent les choses qui y

sont. ^ ^

(( On ne soullre point j^ coinédJQ à Genève): ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes; mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage, que les troupes de comédiens n'pandent parmi la jeunesse. Cependant ne seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève auroit des spectacles et des mœurs et jouiroit de l'avantage des uns et des autres; les représentations théâtrales formeroient le goût des citoyens, et leur donneroient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans, ce secours : la littérature en profiteroit sans que le libertinage fit des progrès ; et Genève réuniroit la sagesse de Lacédémone à la politesse d'Athènes. Une autre considération, digne d'une république si sage et si éclairée, devroit peut-être l'engager à permettre les spectacles. Le préjugé barbare contre la profession de comédien, l'espèce d'avilissement où nous avons mis ces hommes si nécessaires au progrès et au soutien des arts, est certainement une des principales causes qui contribuent au dérèglement que nou< l.iir reprochons : ils cherchent à

i. C'est fort bien faire entendre j à savoir Voltaire. (Cf. Inttoduc quil y a là-dessous quelque chose, | tioti, p. xxi.)

PREFACE. 5

se dédommager, par les plaisirs, de l'estime que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un comédien qui a des mœurs est doublement respectable ; mais à peine lui en sait-on gré. Le traitant qui insulte à l'indigence publique et qui s'en nourrit, le courtisan qui rampe et qui ne paye point ses dettes; voilà l'espèce d'hommes que nous honorons le plus. Si les comédiens étoient non seulement soufferts à Genève, mais contenus d'abord par des règlements sages, protégés ensuite et même considérés dés qu'ils en seroient dignes, enfin absolument placés sur la même ligne que les autres citoyens, cette ville auroit bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare, et qui ne l'est que par notre faute, une troupe de comédiens estimables. Ajoutons que cette troupe deviendroit bientôt la meilleure de l'Europe : plusieurs personnes pleines de goût et de dispositions pour le théâtre, et qui craignent de se déshonorer parmi nous en s'y livrant, accourroient à Genève, pour cultiver non seulement sans honte, mais même avec estime, un talent si agréable et si peu commun. Le séjour de cette ville, que bien des François regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendroit alors le séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui de la philosophie et de la liberté; et les étrangers ne seroient plus surpris de voir que, dans une ville où les spectacles décens et réguliers sont défendus, on permette des farces grossières et sans esprits aussi contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Ce n'est pas tout : peu à peu l'exemple des comédiens de Genève, la régularité de leur conduite, et la considération dont elle les feroit jouir, serviroient de modèle aux comédiens des autres nations, et de leçon à

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