Supposition tout arbitraire
— Avant qu'un nouveau genre ait été constitué par les cliefsd'œuvre d'un grand poète, il parait irréalisable; aussitôt après, les imitations abondent, et le public, jusqu'à l'apparition d'une autre nouveauté qui s'impose, ne veut plus voir que cela.
2. Dans la tragédie au contraire le poète fait tout son possible pour dissimuler les modilications que son dessein moral lui t'ait apporter à la légende ou à la fable. Les Avciiissemenh de Cor-
neille, les Préfaces de Racine offrent sans cesse des protestations de ce genre : « Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que pour peu qu'on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés : aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs. »
(1" préface d'Andromaqiie.) — Ce que dit Rousseau s'appliquerait mieux à la tragédie de son temps, à celle même de Voltaire, qui est franchement romanesque.
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jMuids oncoro (jiip ces jdiiiitioiis et ces n'coinpenses s'opèrent toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n'est ni ne peut être généralement vrai : car cet objet n'étant point celui sur lequel les auteurs dirigent leurs pièces, ils doivent rarement l'atteindre, et souvent il seroit un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu'importe, pourvu qu'on en impose par un air de grandeur? Aussi la scène Françoise, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros : témoin Catiliiia, Mahomet, Atrée, et beaucoup d'autres.
Je comprends bien qu'il ne faut pas toujours regarder à la catastrophe pour juger de l'effet moral d'une tragédie, et qu'à cet égard l'objet est rempli quand on s'intéresse pour l'infortuné vertueux plus que pour l'heureux coupable, ce qui n^mpèche point qu'alors la prétendue règle ne soit violéejComme il n'y a personne qui n'aimât mieux être Britannicus que Néron, je conviens qu'on doit compter en ceci pour bonne la pièce qui les représente, quoique Britannicus y périsse. Mais, par le même principe, quel jugement porterons-nous d'une tragédie* où, bien que les criminels soient punis, ils nous sont présentés sous un aspect si favorable, que tout l'intérêt est pour eux; où Caton, le plus grand des humains, fait le rôle d'un pédant; où Cicéron, le sauveur de la répu-
1. Le Catilina de Crébillon, représenté le 21 décembre 17-i8. sous le patronage de Mme de Pompadour. La critique qu'en fait ici Ilousseau est fort juste, et c'est
pour rétablir les droits de l'histoire en un pareil sujet (et ceux de la morale incidemment), que Voltaire écrivit sa tragédie de Rome sauvée.
blique, Cicéron, de tous ceux qui portèrent le nom de pères de la patrie le premier qui en fut honoré et le seul qui le mérita, nous est montré comme un vil rhéteur, un lâche ; tandis que l'infâme Catilina, couvert de crimes qu'on n'oseroit nommer, prés d'égorger tous les * magistrats et de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d'un grand homme, et réunit par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l'estime des spectateurs? Qu'il eût, si l'on veut, une âme forte; en étoit-il moins un scélérat détestable? et falloit-il donner aux forfaits d'un brigand le coloris des exploits d'un héros? A quoi donc aboutit la morale d'une pareille pièce, si ce n'est à encourager des Catilina, et à donner aux méchans habiles le prix de l'estime publique due aux gens de bien? Mais tel est le goût qu'il faut flatter sur la scène ; telles sont les mœurs d'un siècle instruit 2. Le savoir, l'esprit, le courage, ont seuls notre admiration, et toi, douce et modeste vertu, tu restes toujours sans honneurs! Aveugles que nous sommes au milieu de tant de lumières ! victimes de nos applaudissemens insensés, n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre humain, du génie et des talens que lui donna la nature !
1. Le texte original porte ses magistrats, ce qui me parait une fausse lecture. On dit bien : les magistrats du peuple (« Le peuple au Champ de Mars nomme ses magistrats », dans Britannicus), mais peut-on dire : les magistrats d'un citoyen?
2. Le succès de Catilina fut des plus modérés, surtout si l'on tient compte des puissantes influences qui protégeaient la pièce. Il est
vrai que la faiblesse du style surtout lui nuisit. Mais on est surpris de la voir louée par un juge tel que Montesquieu, si capable d'en saisir le vice capital, la grossière inexactitude historique. — « Je suis admirateur sincère de Catilina. écrivait-il à Helvétius, et je ne sais comment cette pièce m'inspire du respect. » L'envie de taquiner Voltaire n'y était-elle pour rien?
J.-J. IlOrSSEAV.
Atrée^ et Mahomet n'ont pas même la foiMo rossonrce du d»''noùment. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces deux pièces achève paisiblement ses forfaits, en jouit; et l'un des deux* le dit en propres termes au dernier vers de la tragédie :
<■ Kt je jouis enfin du prix * de mes lorf.iils. »
Je veux bien supposer que les spectateurs, renvoyés avec cette belle maxime, n'en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir et de jouissance; mais je demande enfin de quoi leur aura profité la pièce où cette maxime est mise en exemple.
Quant à Mahomet^, le défaut d'attacher l'admiration publique au coupable y seroit d'autant plus grand, que celui-ci a bien un autre coloris, si l'auteur n'avoit eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect et de vénération capable d'effacer ou de balancer au moins la terreur et létonnement que Mahomet inspire. La scène surtout qu'ils ont ensemble ^ est conduite
1. Autre tra^-^t'die de Crébillon (1707), celle qui a le plus contribué à le fairer regarder comme le maître du terrible. C'est là qu'Atrée. pour se venger de Thyeste. lui présente une coupe pleine du sang de son fils.