‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 24 sur 78 · Mahomet, ou le Fanatisme · texte numérisé non relu

Mahomet, ou le Fanatisme

la fameuse tragédie de Voltaire (iUi).

5. Acte II, se. V. — La scène est en effet de grande allure. C'est celle où Maliomet découvre sa

politique au vieux Zopire, et lui demande de « l'aider à tromper l'univers ». Mahomet tient en son pouvoir le fils et la fille de Zopire, que celui-ci croit morts; mais le vieillard, plutôt que de revoir ses enfants, refuse de trahir ses dieux et sa patrie. — On remarquera que Rousseau, dans cette Lettre, destinée à combattre l'ascendant de Voltaire à Genève, et malgré son animosité contre l'homme, loue magnifiquement le poète. C'est une habileté.

Mais cette admiration est sincère chez lui, et d'ancienne date. Pendant sa jeunesse, en Savoie, Voltaire était déjà l'un de ses écri-

avec tant d'art, que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipsé par le simple bon sens et l'intrépide vertu de Zopire *. 11 falloit un auteur qui sentit bien sa force pour oser mettre vis-à-vis l'un de l'autre deux pa-

' Je nie souviens d'avoir trouvé dans Oinar [a) plus de chaleur et d'élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet luimême: et je prenois cela pour un défaut. En y pensant mieux, j'ai changé d'opinion. Omar, emporté par son fanatisme, ne doit parler de son maître qu'avec cet enthousiasme de zèle et d'admiration qui l'élève au-dessus de l'humanité b . Mais Mahomet n'est pas fanatique: c'est un fourbe qui. sachant bien qu'il n'est pas question de faire l'inspiré vis-à-vis de Zopire. cherche à le gagner par une conhance atfectée et par des motifs d'ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu'Omar, par cela même qu'il est plus grand et qu'il sait mieux discerner les hommes. Lui-même dit ou fait entendre tout cela dans

(o) Omar est le lieutenant fanatique de Mahomet, le ministre dévoué de ses crimes.

(fe) Omar dit de Mahomet (acte I, se. 4) :

.... Quand j'ai vu que Mahomet est né

Pour changer l'univers à ses pieds consterné;

Quand mes yeux, éclairés du feu de son génie,

Le virent s'élever dans sa course inflnie ;

Eloquent, intrépide, admirable en tout lieu,

Agir, parler, punir, ou pardonner en dieu ;

J'associai ma vie à ses travaux immenses.

Le peuple, aveugle et faible, est né pour les grands hommes. Pour admirer, pour croire et pour nous obéir. Viens régner avec nous, si tu crains de senir; Partage nos grandeurs au lieu de t'y soustraire; Et. las de Timiter. fais trembler le vulgaire.

vains préférés, l'un de ses maîtres : « Le goût que je pris à ces lectures, d'it-il, m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élé-

gance, et de tâcher à imiUjfsle beau coloris de cet auteur, dont j'étais enchanté. » {Confessions, livre V.)

J.-J. l'.OrSSF.M'

rcils inlorlocuteiirs. Jo n'ai jamais ouï faire do celle scène en particulier tout l'éloge dont elle me pareil digne : mais je n'en connois pas une au Théâtre-François où la main d'un grand maître soit j)lus sensiblement empreinte, et où le sacré caractère de la vertu l'emporte plus sensiblement sur l'élévation du génie.

Une autre considération qui tend à justitier cette pièce, c'est qu'il n'est pas seulement question d'étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en particulier, pour apprendre au peuple à le connoître et s'en défendre. Par malheur, de pareils soins sont très-inutiles, et ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n'est pas une erreur, mais une fureur aveugle et slupido que la raison ne retient jamais. L'unique secret pour l'empêcher de naître est de contenir ceux qui l'excitent. Vous avez beau démontrer à des fous que leurs chefs les trompent, ils n'en sont pas moins ardens à les suivre. Que si le fanatisme existe une fois, je ne vois encore qu'un seul moyen d'arrêter son progrès; c'est d'employer contre lui ses propres armes. Il ne s'agit ni de raisonner ni de convaincre: il faut laisser là la philosophie', fermer les

la scène a . Cétoit donc ina faute si je ne l'avois pas senti. Mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits auteurs : en voulant censurer les écrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.

(o) Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser. Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls : écoute : Je suis ambitieux; tout homme l'est, sans doute; Mais jamais roi. pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. etc.

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