Il a dit plus haut fp.il
« Le ridicule est l'arme favorite du vice. C'est par elle qu'attaquant dans le fond des cœurs le
respect qu'on doit à la vertu, il éteint enfin l'amour qu'on lui porte. » Et Bossuet, de son côté, « bannit... la boulfonnerie, ou, pour parler plus précisément, la plaisanterie, du milieu des chrétiens, comme une action légère, indécente, en tout cas oisive..., et indigne de la gravité des mœurs chrétiennes » [Maximes et réflexions, 24).
:>i .i.-.i. liorssKAi'
faiiv ici l'application, et do jplor un coup d'u'il siii" votre thyàtro comiquôT]
^Prenoiis-lo dans sa piMicction, c'ost-à-diro à sa naissance. On convient, et on le sentira chaque jour davan- \ lage, que Molière est le |)lus parfaij^uteur conii(jue dont fies ouvrages nous soient connus l mais (|ui peut discon- ■ venir aussi que le th«'àtre de ce nicnie Molière, des talens dncpiel je suis jtlus l'admirateur que personne, ne soit une école de vices et de niauvaises mœurs, ])lus dangereuse quûi^s livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner^ Son i)lus grand soin est de tourner la bont«* et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt : ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillans succès favorisent le plus souvent : enfin l'honneur des applaudissemens, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit*.
Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet; que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre, et que les sots sont les victimes des méchans : ce qui, pour n'être que trop vrai dans le monde, n'en vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation 2, comme pour exciter les âmes
l.Cf. Bossiiet {Maximes et réflexions, o) : « On réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengean-
ces contre leurs jaloux. 11 a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption, i»
\ 2. Un air d'approbation. C'est ce qu'il faudrait prouver. Marmontel , dans son Apologie du théâtre., en réponse à l'écrit de
perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.
« Dat veniain corvis, vexât consura columbas*. »
VoilàJ'esprit général de Molière et de ses imitations. ^e-S^ont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu; de ces gens, disoit un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile. .
Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries,j:et
homme trouble tout l'ordre de la société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfans, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs 1 Il fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus coupable, en forçant par un charme invincible, les sages mêmes \ de se prêter à des railleries qui devroient attirer leur ' indignation. J'entends dire qu'il attaque les vices; mais je voudrois bien que l'on comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? n'a-t-il pas pour lui l'intérêt? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre-? Quel
Rousseau, remarque que l'auteur de la Lettre sur les sjyectncles n'a rien dit de Tartuffe, qu'il serait diflicile de plier à sa théorie.
Comment prétendre en effet que Molière réclame l'approbation pour la scélératesse de l'homme qui a dupé la candeur de l'iionnête Or^con?
1. Juvénal, 11, 63 : « Indulgente aux corbeaux, la censure s'acharne sur les colombes. »
2. Honnête, intéressant, ce Dorante représenté comme un adroit escroc ! Si l'on applaudit, c'est à la vérité avec laquelle est peinte la sotte vanité de M. Jourdain, non à la supériorité morale
r^o .I.-.I. norssEAr.
est 1p plus criniinol d'iin paysan assez fou pour ('pouser uiio demoiselle, ou d'tui»' femme (pii cIicim lie à d(''shouorer son é|)oux? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à rintid(''lil('', au mensonge, à l'impudence de celle-ci, et rit de la hètise du manant j)uni? C'est un I grand vice d'être avare et de prêter à usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultans rej»ro(hes, et, quand ce père irrité lui donne sa malt'diction, de rt'pondie d'un air goguenard, qu'il n'a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellonte, en est-elle moins punissable? et la pièce où l'on fait aimer » le fds insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? - -,
Je ne m'arrêterai point à i»arh'r iÔes valetSj4'^ ^^"^ condamnt's par tout le monde*; et"'ir^eroit d'autant moins juste d'imputer à Molière les erreurs de ses modèles et de son siècle, qu'il s'en est corrigé lui-même. Ne nous prévalons ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres pièces, et passons tout d'un
* Je ne décide pas sil faut en elfet les condamner. Il se peut que les valets ne soient plus que les instruinens des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôté riionneur de rinventioû. Cependant je douterois qu'en ceci l'image trop naïve de la société fut bonne au théâtre. Supposé qu'il faille quelques fourberies dans les pièces, je ne sais s'il ne vaudroit pas mieux que les valets seuls en fussent chargés, et que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes au moins sur la scène.
du coquin qui en profite. — 1 sur Angélique et George Dandin. Même observation à faire ensuite | 1. Aimer \ Tout au plus excuser.
coup à celle qu'on reconnoît unanimement pour son chef-d'œuvre ; je veux dire le Misanthrope.
Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a y composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de '^' • ses vrais eflets. Ayant à plaire au public, il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût il s'est formé un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde, par conséquent il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et, comme j'ai déjà dit, il a trouvé da]i;s le vice même un instrument très propre à y réussirc^insi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société; après avoir joué tant d'autres ridicules, il lui restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : c'est ce qu'il a fait dans le Misantjjmj^e.
(JVous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste. dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusablCTln pourroit dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte étoil ennemi du genre humain. Une pareille haine ne seroit pas un défaut, mais une dépravation de la nature et le
:.s j.-j. uorssEAU.
jthis frrand do Ions les vicos. Lo vrai misauthropo ost un nionslro. S'il |)ouvoit oxisler, il no feroit pas rire, il IVroil honviir. Vous pouvez avoir vu à la roun-die-Italiomio une pièce intitulée la Vie est un soiufe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai niisantlimpe*.
TOÎi'<^^t-ce donc (jiie le misanthrope de Molière? Vu homme de hien qui déteste les mo'urs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblahles, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvragel S'il étoit moins touché des erreurs de l'humanité, monis indigné des iniquités qu'il voit, seroitil jilus humain lui-même? Autant vaudroit soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfans d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres.
Ces sentimens du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. 11 dit, je l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il*? Quand, outré d'avoir vu son ami
' J'avertis qu'étant sans livres, sans mémoire, et n'ayant pour tous matériaux qu'un confus souvenir des observations que j'ai faites autrefois au spectacle, je puis me tromper dans mes citations [a] et renverser l'ordre des pièces. Mais quand
(a). Ses souvenirs, en eCFet, sont inexacts. Les vers d'Alceste, cités dans le texte, sont dans la première scène, et non dans celle du sonnet. La vraie leçon est :
Les uns parce qu'ils sont nn'cliants et mnlfnisinul.t.
1. Pièce du répertoire italien (d'après Calderoni. jouée en 1717.
Le héros de cette pièce étrangement romanesque est un jeune
prince, élevé en prison pendant vingt ans, et qui a contracté dans cette captivité une haine violente, monstrueuse, du genre humain.
LETTRE A M. DALEMBERT. {^^j
trahir làchoment son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. 11 est naturel^ que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :
« Les uns parce qu'ils sont méchans, El les autres, pour être aux méchans complaisans. »
Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette mé- ; chancelé trouve dans les autres. S'il n'y avoit ni fripons [ ni flatteurs, il aimeroit tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de hien qui ne soit misanthrope en ce sens ; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage inces samment les méchans, et flatte par sa coupable complaisance les vices d'où naissent tous les désordres de 1; sociétérj
Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudroient pas à la vérité lui ressembler,
mes exemples seroient peu justes, mes raisons ne le seroient pas moins, attendu qu'elles ne sont point tirées dételle ou telle pièce, mais de l'esprit p:énéral du théâtre, que j'ai bien étudié.
1. Naturel, assurément. Mais il 1 le naturel n'est pas quelquefois s'agit de savoir si, dans la société, | hors de saison, et par là ridicule.
(•Il
.I.-.I. UorSSE.M'.
pano qiK^ (aiif <lo droidiro est Tort iiicominodo* ; mais aiiciiii (It'iix 110 soroil fâché d'avoir allairo à quoifurun (•ni lui ressenihlàt' : ce qui u'arriveroit pas s'il «'toi! l'cnupuû (h'clarô dos hominos. Dans toulos los aulros piôces do Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emj)orte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles, il étoit personnellement honnête homme*; et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus : Molière a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'étoit voulu peindre lui-même '. Cela parut dans le dépit qu'eut le parterre à la première représentation de n'avoir pas été, sur le sonnet, de l'avis du misanthrope : car on vit bien que c'étoit celui de l'auteur.
Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule. II l'est, en effet, à certains égards; et ce qui démontre que l'intention du poète est bien de le rendre tel, c'est celui^ l'ami Philinte, qu'il met en opposition avec le sient^e Philinte est le sage de la pièce ; un de CCS honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gensj
'sivr
1 . Ou inutile, et de nature à produire un effet directement contraire à celui qu'elle se propose.
2. C'est ce que dit Molière en propres termes par la bouche dEliante :
C'est une vertu rare au siècle d'au-
[jourdhui, Et je la voudrois voir partout [comme chez lui. (IV, 1.)
5. Cela e?t vrai surtout des scènes où Alceste donne cours à son amour jaloux.
si doux, si iiiodéivs, qui trouvent toujours (jue tout v bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux]) qu sont toujours contens de tout le monde, parce qu^ls n se soucient de personne ; qui, autour d'une bonne table' soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim, qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison, bien fermée, verroient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très-méritoire à sup porter les malheurs d'autrui */~|
On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de l'autre ; et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne dévoient pas l'émouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète ; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui en soit susceptible. L'horreiu- et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache
1. Ce Pliilinte nest pas clu tout celui de Molière. Celui-ci est à tout le moins un homme fort obligeant, encore qu'un peu sceptique. Mais Rousseau ne le voit pas ainsi ; la tentation de fair^^ des personnalités l'obsède et l'é-'are. De
même (pi'i) s'est rt>ooiinu dans Alceste, il veut absolument que Philinte soit son ancien ami Grimm, devenu sa bête noire. C'est l'opinion de Housseau sur Grimn'i, non l'analyse du caractère de Philinte, que nous devons chercher ici.
id
J.-J. ROUSSEAU
do liii-niômo pour lixer toute son attention sur le genre humain . Cette habitude élève, agrandit ses id«''es, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre ; et de ce concours naît une certaine lorce de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme (}u'à des sentiniens dignes de l'occuper.
Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme ; que la passion ne le rende souvent loible, injuste, déraisonnable ; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs ; (ju'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu'en l'irritant à dessein un méchant adroit ue pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même * ; mais il n'en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, et (juils doivent être assortis à son caractère pour le mettre en jeu, sans quoi, c'est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts ; et voilà aussi de quoi Molière fait un usage admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées ; mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans l'occasion, l'éloigné en même temps de tout chagrin jtuéril qui n'a nul fondement raisonnable, et de
1. Encore une- allusion lianspalenle. Ce « méchant adroit » n'est antre que Diderot, qui contrecarre de paili pris tous les des-
seins de Rousseau, le fait sortir des gonds et lui donne l'air aux yeux du monde d'être « un méchant lui-même ».
tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu'il soit froid sur celui qui s'adresse directement à lui : car, ayant déclaré la guerre aux méchans, il s'attend bien qu'ils la lui feront à leur tour. S'il n'avoit pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle seroit une étourderie et non pas une vertu. Qu'une femme fausse le trahisse, que d'indignes amis la déshonorent, que de foibles amis l'abandonnent *, il doit le souffrir sans en murmurer : il connoîtles honmies.
Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? >'on, sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère.
Après l'aventure du sonnet, comment Alceste ne s'attend-il point aux mauvais procédés d'Oronte ? Peut-il en être étonné quand on l'en instruit, comme si c'étoit la première fois de sa vie qu'il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eût fait un ennemi ? >'e doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son procès loin d'en marquer d'avance un dépit d'enfant ?
« Ce sont vingt mille Jrancs qu'il m'en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester. »
Un misanthrope n'a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n'a qu'à ouvrir les yeux, et il n'estime
1. Les allusions continuent. La « femme fausse », c'est Muie d'Epinay. les « indignes amis » Grimm et Diderot, les « foibles amis ^
Mme d'Houdetot et Saint-Lambert.
— Le curieux est, dans tout cela, que Rousseau prétend « souffrir sans murmurer ».
.).-.!. HOlSSEAl'
pas assez raii^cut pour croire avoir a((piis siii- ce |)oiiil un nouveau droit par la itcrlc diiii piocès. Mais il ialloil faire rire le parterre.
Dans la scène avec Dubois, i»Ius Alcestc a de sujet de s'impatienter, i>lus il doit rester He^^niaticpic et froid, parce que Tétourderie du valet n'est pas un vice. Le misanthrope et l'iionmie emporté sont deux caractères très ditTérens * : ('t'Ioit là l'occasion de les distinguer. Molière ne l'ignoroit pas. Mais il falloit faire rire le parterre. ^ ^^A^ risque de faire rire aussi le lecteur à mes d«'pens, j ose accuser cet auteur d'avoir manque! de très grandes convenances, une très grande vérité, et peut-être de nouvelles beautés de situation ; c'étoit de faire un tel changement à son i)lan, que Piiilinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de sa i)ièce, en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte et d'Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes, et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. Je veux dire qu'il falloit que le misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics, et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la société avec un flegme stoïque, et se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressoit directement à lui. En eftet, j'observe que ces gens si paisibles sur les injustices publiques sont toujours ceux qui font le plus de bruit au moindre tort qu'on leur fait, et qu'ils ne gardent leur philosophie qu'aussi longtemps
1. l>e i»areillcs lij,aios do dciiuiication existent-elles dans la nature? E<t-il au monde un seul
raraclèic (iiii, en luulc circonstance, soit incapable d'emportement?
LETTRE A M. DALEMBEKT. 65
qu'ils n'en ont pas besoin pour eux-mêmesills ressem-i blent à cet Irlandois qui ne vouloit pas sor'fîr de son lit, quoique le feu fût à la maison, a La maison brûle, lui crioit-on. — Que m'importe? répondoit-il, je n'en suis que le locataire. » A la fin le feu pénétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance, il court, il crie, il s'agite ; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu'on habite, quoiqu'elle ne nous appartienne pas.
11 me semble qu'en traitant les caractères en question sur cette idée, chacun des deux eût été plus vrai, plus théâtral, et que celui d'Alceste eût fait incomparablement plus d'effet : mais le parterre alors n'auroit pu rire qu'aux dépens de l'homme du monde ; et l'intention de l'auteur étoit qu'on rit aux dépens du misanthrope*.
Dans la même vue, il lui fait tenir quelquefois des propos d'humeur d'un goût tout contraire à celui qu'il lui donne. Telle est cette pointe de la scène du sonnet,
« La peste de ta chute, empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez ! »
pointe d'autant plus déplacée dans la bouche du misan-
L. Je ne doute point que, sur lidée que je viens de proposer. un homme de génie ne pût faire un nouveau Misanthrope, non moins vrai, non moins natiu'el que l'ancien, égal en mérite à celui de Molièi-e, et sans comparaison plus instructif. Je ne vois i qu'un inconvénient à cette nouvelle pièce, c'est qu'il seroit im- j possible qu'elle réussît : car, quoi qu'on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépensj Nous voilà rentrés dans mes principes (a). .y
(a) Cette idée de pièce a été recueillie par Fabre d'Eglantine, le conventionnel, auteur du PhilinU- de Molière (l79o). Mais Fabre y a mis la marque du temps en y mêlant la politique. Son Philinte est ce qu'on appelle alors « un infâme modéré ». Malheureusement Fabre nest pas « l'homme de génie » souhaité; il lui manque mémo le talent.
J.-J. ROUSSEAU
Ihrupc, qu'il \ieiit d'en critiquer de plus supportables dans le sonnet d'Oronte, et il est bien étrange que celui qui la fait propose un instant après la chanson du roi Henri pour un modèle de goût. Il ne sert de rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit ; car le dépit ne dicte rien moins que des pointes * ; et Alceste, qui passe sa vie à gronder, doit avoir pris, même en grondant, un ton conforme à son tour d'esprit :
« Morbleu ! vil complaisant 1 vous louez des sottises ! »
C'est ainsi que doit parler le misanthrope en colère. Jamais une pointe n'ira bien après cela. Mais il falloit faire rire le parterre; et voilà comment on avilit la vertu.
Une chose assez remarquable, dans cette comédie, est que les charges étrangères que l'auteur a données au rôle du misanthrope l'ont forcé d'adoucir ce qui étoit essentiel au caractère. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres pièces les caractères sont chargés pour faire plus d'effet, dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théâtrale. La même scène dont je viens de parler m'en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser et user de détours pour dire son avis à Oronte. Ce n'est point là le misanthrope : c'est un honnête homme du monde- qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractère vouloit qu'il lui
1. La « chute à se casser le nez « n'est pas une pointe à proprement parler : c'est un mot de colère, une réplique directe au compliment de Philinte :
La chute en est jolie, amoureuse, [admirable.