‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 26 sur 78 · D'après Aristote {Poétique · texte numérisé non relu

D'après Aristote {Poétique

J.-J. ROUSSEAU

co n'est point un modèle de vertu; on ne peut pas dire non plus (jue ce soit un sct'h'rat* : c'est un homme loibie, et pourtant intéressant, par cela seul (pi'il est homme et malheureux. Il me semble aussi que, par cela seul, le sentiment qu'il excite est extrêmement tendre et touchant; car cet homme tient de bien prés à chacun de nous, au lieu que l'héroïsme nous accable encore plus qu'il ne nous touche, parce qu'après tout nous n'y avons que faire. Ne seroit-il pas à désirer que nos sublimes auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation, et nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n'ayant de la pitié que pour desjiiîj'os malheureux, nous n'en ayons jamais pour personnelles anciens avoient des héros*, et mettoient des hommes sur leurs théâtres ; nous, au contraire, nous n'y mettons que des héros, et a peine avons-nous des hommes. Les anciens parloient de l'humanité eu phrases moins apprêtées ; mais ils savoient mieux l'exer-

* La preuve de cela c'est qu'il intéresse. Quant à la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée: et puis c'est peu do chose pour un méchant de théâtre, qu'on ne tient point pour tel, s'il ne fait frémir d'horreur.

cil. xiu), le héros trafique ne iloil être ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant: mais malheureux par suite d'une faute qui ne le rende pas indigne d'intérêt ; il doit être en outre un personnage dun rang élevé, et les deux exemples à l'appui de cette théorie sont précisément Œdipe et Thyeste.

1. Rousseau a dès l'enfance l'imagination hantt-e par les Hommes illustres de Plutarque. « Je

me croyois Grec ou Romain; je devenois le personnage dont je lisois la vie : le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avoient frappé me rendoit les yeux étincelantset la voix forte. »

'{Confess.. livre I.) — De là cette superstition des grands hommes de l'antiquité qui chez lui, comme plus tai d chez les tiihuns de la Révolution, sert d'aliment littéraire à l'enthousiasme républicain.

LETTIŒ A M. D'ALEMBERT.

cer. On pourroit appliquer à eux et à nous lui trait rapporté par Plutarque*, et que je ne puis m'empècher de transcrire. Un vieillard d'Athènes cherchoit place au spectacle et n'en trouvoit point ; de jeunes gens, le voyant en peine, lui tirent signe de loin : il vint; mais ils se serrèrent et se moquèrent de lui. Le bonhomme lit ainsi le tour du théâtre, fort embarrassé de sa personne et toujours hué de la belle jeunesse. Les ambassadeurs de Sparte s'en aperçurent, et, se levant à l'instant, placèrent honorablement le vieillard au milieu d'eux. Cette action fut remarquée de tout le spectacle 2, et applaudie d'un battement de mains universel. Eh! que de maux! s'écria le bon vieillard d'un ton de douleur : les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent. Voilà la philosophie moderne et les mœurs anciennes. ^ —

Je reviens à mon sujeli(Ju'apprend-on dans Phèdre et dans (Edipe, sinon que l'homme n'est pas libre, et que le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? Qu'apprend-on dans Médée, si ce n'est jusqu'où la fureur de la jalousie peut rendre une mère cruelle et dénaturée? ( Suivez la plupart des pièces du Théâtre-François : vous • trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces, utiles, si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus^, mais dangereuses certainement en ce ({u'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne devroit pas

1. PluUxniuo^AjJophieymata laconica. (Variorura laconuin apopht., o2.)

2. De tous les six-ctateurs (par métonymie). Nous dirions auj. : de toute la salle. — Cf. : le tribunal.

pour les juges: lajjresse. pour A's journalistes, etc.

5. A montrer la vertu aux prises avec le malheur et grandie par cet exercice (Cf. l'expression latine : Ergo exercentur pœnis).

.I.-J. UOlSSEAl'

iiièine connoilre, et à des loilaits (ju'il ik' (Ir'vruit |ias supposer possibles. Il n'est jtas iiiêine vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phèdre incestueuse et versant le sang innocent î Syj)hax empoisonnant sa fenune*, le jeune Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa lille, Oreste égorgeant sa ingre, ne laissent pas d'être des personnages intéressansJAjoutez que l'auteur pour faire parler chacun selon son caractère, est forcé de mettre dans la bouche des méchans leurs maximes et leurs principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers^ et dt'bitt's d'un ton imposant et sentencieux, pour l'instruction du parterre.

Si les Grecs supportoient de pareils spectacles, c'étoit comme leur représentant des antiquités nationales qui couroient de tout temps parmi le peuple, qu'ils avoient leurs raisons pour se rappeler sans cesse, et dont l'odieux même entroit dans leurs vues. Dénuée des mêmes motifs et du même intérêt, comment la même tragédie peutelle trouver parmi vous des spectateurs capables de soutenir les tableaux qu'elle leur présente, et les personnages qu'elle y fait agir'? L'un tue son père, épouse sa mère, et se trouve le frère de ses enfans; un autre force mi fils d'égorger son père ; un troisième fait boire au

1. Dans la Sophonisbe. sujet traité en français par Montchrestien. Mairet. Corneille et. plus tard (1774'. par Voltaire. — Rousseau confond le premier et le second époux de Sophonisbe. Syphax avec Massinissa. C'est Massinissa qui envoie du poison à Sophonisbe pour lempêcher d'être

menée en triomphe par Scipion.

2. Cela est particulièrement vrai de Corneille: il prête à ses scélérats (Cléopàtre dans Hodogiiiie. Photin dans Pompée, etc.) une énergie de caractère et d'accent qui les élève à une grande hauteur morale.

LETTRE A M. DAI.EMBERT.

père le sang de son fils*. On frissonne à la seule idée des horreurs dont on pare la scène françoise pour l'amusement du peuple le plus doux et le plus humain qui soit sur la terre. >"on... je le soutiens, et j'en atteste l'eflroi des lecteurs ; les massacres des gladiateurs n'étoient pas si barbares que ces affreux spectacles. On voyoit couler du sang, il est vrai; mais on ne souilloit pas son imagination de crimes qui font frémir la nature, [jleureusementl la tragédie, telle qu'elle existe, est si loin de nous, elle nous présente des êtres si gigantesques, si boursouflés, si chimériques, que l'exemple de leurs vices n'est guère plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile, et qu'à proportion qu'elle veut moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal^Mais il n'en est pas ainsi de la comédie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat, et dont Jps personnages ressemblent mieux à des hommes/Tout en est mauvais et pernicieux, tout tire à conséquence pour les spectateurs ; et le plaisir même du comique étant fondt^ sur un vice 2 du cœur humain, c'est une suite de ce principe que plus la comédie est agréable et parfaite, plus son effet est funeste aux mœurs^Mais, sans répéter ce que j'ai déjà dit de sa nature. jeNme contenterai d'en

1. Il faut en effet une imagination imprégnée de souvenirs classiques pour accepter ces légendes horribles; elles nous sont familières, mais, comme va le dire Rousseau, nous ny croyons pas. Le mal n'est donc pas grand.

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