‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 34 sur 78 · Plutarque. Apophtegm. Inconica (Aregeus. 1, et EuboïdasK · texte numérisé non relu

Plutarque. Apophtegm. Inconica (Aregeus. 1, et EuboïdasK

J.-J. ROUSSEAU

veiioit encore que, dans leur coni«kiie, les rôles d'amoureuses et de filles à marier ne représentoient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils avaient une telle idée de la modestie du sexe, qu'ils auroient cru manquer aux égards qu'ils lui dévoient, de mettre une honnête fille sur la scène, seulement en représentation * *. En un mot, l'image du vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur ofTensée.

Chez nous, au contraire, la femme la plus estimée est celle qui fait le plus de bruit, de qui l'on parle le plus, qu'on voit le plus dans le monde, chez qui l'on dîne le plus souvent, qui donne le plus impérieusement le ton, qui juge, tranche, décide, prononce, assigne au talent, au mérite, aux vertus, leurs degrés et leurs places, et dont les humbles savans mendient le plus bassement la faveur -. Sur la scène, c'est pis encore. Au fond, dans le monde elles ne savent rien, quoiqu'elles jugent de

* S'ils cil usoient autrement dans les tragédies, c'est que, suivant le système politique de leur théâtre, ils n'étoient pas fâchés qu'on crût que les personnes d'un haut rang n'ont pas besoin de pudeur, et font toujours exception aux règles de la morale a).

(a) Explication fort arbitraire. — Il est Lien plus vraisemblable d'admettre que les tragédies suivaient, sur ce point comme sur quelques autres, la tradition de la poésie épique, qui reproduisait les mœurs d'une époque très différente, où la condition de la femme était beaucoup plus libre.

1. Ou tout simplement parce qu'à l'époque où fleurit la comédie nouvelle (iv* siècle av. J.-C.),la femme et la fille régulières vivent dans le gynécée, et que seule la courtisane peut se trouver mêlée à des intrigues amoureuses.

2. La femme qui préside un salon fréquenté par les beaux esprits : telles étaient, par e.xempie (pour ne nommer que celles dont Rousseau a pu observer directement le travers), Mme Dupin et Mme d'Epinay.

LETTRE A M. DALEMBEUT. 77

tout ; mais au théâtre, savantes du savoir des hommes, philosophes grâce aux auteurs, elles écrasent notre sexe de ses propres talens ; et les imbéciles spectateurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu'ils ont pris soin de leur dicter. Tout cela, dans le vrai, c'est se moquer d'elles, c'est les taxer d'une vanité puérile ; et je ne doute pas que les plus sages n'en soient indignées. Parcourez la plupart des pièces modernes ; c'est toujours une femme qui sait tout, qui apprend tout aux hommes * ; c'est toujours la dame de cour qui fait dire le catéchisme au petit Jehan de Saintré -. Un enfant ne sauroit se nourrir de sou pain, s'il n'est coupé par sa gouvernante. Voilà l'image de ce qui se passe aux nouvelles pièces. La bonne est sur le théâtre, et les enfans sont dans le parterre. Encore une fois, je ne nie pas que cette méthode n'ait ses avantages, et que de tels précepteurs ne puissent donner du poids et du prix à leurs leçons. Mais revenons à ma question. De l'usage antique et du nôtre, je demande lequel est le plus honorable aux femmes, et rend le mieux à leur sexe les vrais respects qui lui sont dus.

La même cause qui donne, dans nos pièces tragiques et comiques, l'ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux jeun^ gens sur les vieillards; et

1. Ainsi la Constance du Fils naturel (Voy. p. 74 et la note 2).

2. La Chronique du j)etit Jehan de Saintré est un roman d'Antoine de la Salle (14o9), accommodé, ou pour mieux dire travesti à la mode du XVIII' siècle par M. de Tressan (1724). La dame de cour, qui déjà dans l'origrinal finissait par instruire dans « l'amoureux savoir »

le petit Jehan, d'abord formé par

elle aux belles mœurs chevaleresques, devenait dans le livre de Tressan « une marquise de la Régence », et le « petit Jehan de Saintré un pagre ou un Cliérubin de VŒU de Bœuf ». (Aubertin.

Hist. de la langue et de la littérature française au moyen àqe^W.

p. 551.) — C'est au Petit Jehan de 1724, alors le seul connu, que Rousseau se réfère.

J.-J. ROISSEAV.

c'est un autre renversement des rapports naturels, qui n'est pas moins reprëhensible. Puisque l'intérêt y est toujours pour les amans, il s'ensuit que les personnages avancés en âge n'y peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre. Ou, pour former le nœud de l'intrigue, ils servent d'obstacles aux vœux des jeunes amans, et alors ils sont haïssables; ou ils sont amoureux euxmêmes, et alors ils sont ridicules. Turpc seuex miks^. On en fait dans les tragédies des tyrans, des usurpateurs: dans les comédies, des jaloux, des usuriers, des pédans, des pères insupportables, que tout le monde conspire à tromper. Voilà sous quel honorable aspect on montre la vieillesse au théâtre; voilà quel respect on inspire pour elle aux jeunes gens. Remercions l'illustre auteur de Za'ire et de Nonine d'avoir soustrait à ce mépris le vénérable Lusignan et le bon vieux Philippe Humbert. Il en est quelques autres encore : mais cela suftit-il pour arrêter le torrent du préjugé public, et pour effacer l'avilissement où la plupart des auteurs se jdaisent à montrer l'âge de la sagesse, de l'expérience et de l'autorité-? Qui peut douter que l'habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au théâtre n'aide à les faire rebuter dans la société, et qu'en s'accoutumant à coni^dre ceux qu'on voit dans le monde avec les radoteurs et les Gérontes de la comédie, on ne les méprise tous également? Observez à l'aris, dans une assemblée, l'air suffisant et vain, le ton ferme et tranchant d'une impudente jeunesse, tandis

1. Titrpe senex miles . turpe senilis amor (un vieux soldat, un vieil amoureux font triste figxirei.

dit le versdOvide iAmor. 1. 9. v.4i.

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