Par toute la terre, toujours, ce serait à souhaiter
2. Cf. Mme de Genlis. Souvenirs de Félicie (éd. Barrière, p. 15' :
« Je viens de passer huit jours à Braine . chez Mme d'Egniont la mère; j'ai vu là M. de Croy, que la
feue reine \Marie Leczinska; appelait l'invalide de Cythère.... M. de Croy est un vieillard. écloppé, goutteux, boiteux, avec des cheveux blancs bien parfumés, un habillement négligé en apparence, mais de la plus grande recherche,... »
J.-J. ROUSSEAU
Ces eflets ne sont pas les seuls que produit riutérêt de la scène uniquement fondé sur l'amour. On lui en attribue beaucoup d'autres plus graves et plus importans, dont je n'examine point ici la réalité, mais qui ont été souvent et fortement allégués par les écrivains ecclésiastiques*. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la manière de le présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est honnête, souvent il est sacrifié au devoir et à la vertu, et, dès qu'il est coupable, il est puni. Fort bien : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvemens du cœur sur les préceptes de la raison, et qu'il faille attendre les événemens pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui les amènent'? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentimens trop tendres, qu'on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par elles-mêmes un objet déterminé, mais elles en font naître le besoin^; elles ne donnent pas précisément de l'amour, mais elles préparent à en sentir; elles ne choisissent pas la personne qiflon doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. Ainsi elles ne sont inno-
1 . Rousseau sapproprie ici toute la substance de l'admirable et sanglant chapitre [Maximes et réflexions sur la comédie, b) où Bossuet étudie la même question :
si le mariage à la scène purifie lamour sensuel.
2. Bossuet : « On en (de la comédie) regarde les pei'sonnages,
non pas comme gens qui épousent, mais comme amans: et c'est amant qu'on veut être sans songer à ce qu'on pourra devenir après. »
5. C'est le mot de saint Augustin, rappelé par Bossuet {Max. et réfl.. 8) : « Je n'aimois pas encore, mais j'aimois à aimer ».
centes ou criminelles que par l'usage que nous en faisons selon notre caractère, et ce caractère est indépendant de l'exemple. Quand il seroit vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s"ensuil-il de là que les impressions en sont plus foibles, que les effets en sont moins dangereux? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étoient moins douces, moins séduisantes, moins capables d'échaufïer un cœur sensible, que celles d'un amour criminel à qui l'horreur du vice sert au moins de contre-poison M Mais si l'idée de l'innocence embellit quelques instans le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'eflacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur. Quand le patricien Manilius fut chassé du sénat de Rome pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille 2, à ne considérer cette action qu'en elle-même, qu'avoit-elle de repréhensible ? rien sans doute; elle annonçoit même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mère en pouvoient inspirer d'impurs à la fille. C'étoit donc d'une action fort honnête faire un exemple de corruption. Voilà reflet des amours permis du théâtre. M^^On prétend nous guérir de l'amour par la peinture de ses foiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent ; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant foible, et que souvent ils sont fâchés qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moven d'éviter de lui ressembler.