Bossuet. Max. et réfî., o
« Le grossier que vous en ôtez t'eroit horreur, si on le montroit :
et l'adresse de le cacher ne fait qu'y attirer les volontés d'une
manière plus délicate et qui n'en est que plus périlleuse lorsqu'elle paroit plus épurée. »
2. Plutarque. Coton le Censeur, 17, et Conjufjalia prsecejita, 15
si
J.-J. ROrSSEAI'.
Rappekz-vous, monsieur, une pièce à laquelle je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous, il y a quelques années, et qui nous lit un plaisir auquel nous nous attendions peu, soit qu'en eftet l'auteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisoit valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine ^ Dans quelle disposition d'esprit le spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la foililesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire : qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisoit, par s'intéresser à cette même passion dont il lui faisoit un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvoit à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu-, eût fait de l'effet s'il eût été plus di.ene de lui:
1. Il s'agit dune reprise donnée en 1752, le 15 novembre. Cinq représentations eurent lieu du 15 au 25. (Je dois ce renseignement à lobligeance de M. Monval. archiviste de la Comédie-Française.) — Le Mercure (décembre 1752. 1, 172) parle ainsi de cette reprise : « La dernière est de 1729. et ne fut }ias brillante, quoique la célèbre Mlle le Couvreur y jouât le rôle de Bérénice : aujourd'hui, l'action
simple et naturelle, les charmes, le son de voix touchant, et les larmes délicieuses de Mlle Gaussin rendent la pièce plus intéressante qu'elle n'est en effet. »
2. D'après le Mercure (cité cidessusi, ce rôle était tenu par La .Noue, acteur et poète. Il jouait bien, mais était fort laid. Rousseau, comme nous le verrons [p. 194, note <n)]. le tient en singulière estime et le loue en mainte occasion.
mais tous sentirent que l'intérêt principal étoit pour Bérénice, et que c'étoit le sort de son amour qui déterminoit l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce : mais au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'air morne, l'œil sec et la voix éteinte, elle faisoit parler une douleur froide, approchante du désespoir, l'art de l'actrice ajoutoit au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençoient à pleurer quand Bérénice ne pleuroit plus. Que signifioit cela, sinon qu'on trembloit qu'elle ne fût renvoyée ; qu'on sentoit d'avance la douleur dont son cœur seroit pénétré ; et que chacun auroit voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer? Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les foiblesses de l'amour?
L'événement dément ces vœux secrets; mais qu'importe? le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce. La reine part sans le congé du parterre : l'empereur la renvoie invitu.s invitam^, on peut ajouter invito spectatore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti; tous les spectateurs ont épousé Bérénice 2.
Quand même on pourroit me disputer cet effet, quand même on soutiendroit que l'exemple de force et de vertu qu'on voit dans Titus vainqueur de lui-même, fonde l'intérêt de la pièce, et fait qu'en plaignant Bérénice on est bien aise de la plaindre ; on ne feroit que rentrer en cela dans mes principes, parce qup, comme je l'ai déjà
1. C'est le simple mot de Suétone dont Racine a tiré toute sa pièce : tUmisit Berenicen iuritiis in l'Un m.
2. Si « tous les spectateurs ont épousé Bérénice », ils ne lui ont rien sacrifié, n'étant pas empereurs.
J.-J. ROUSSEAU
dit, les sacrifices faits au devoir et à la vertu ont toujours un charme secret, même pour les cœurs corrompus : et la preuve que ce sentiment n'est point l'ouvrage de la pièce, c'est qu'ils l'ont avant qu'elle commence'. Mais cela n'empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, et que, s'ils sont contens de voir Titus vertueux et magnanime, ils ne le fussent encore plus de le voir heureux et foible, ou du moins qu'ils ne consentissent volontiers à l'être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible, imaginons un dénoûment tout contraire à celui de l'auteur. Qu'après avoir mieux consulté son cœur, Titus, ne voulant ni enfreindre les lois de Rome, ni vendre le bonheur à l'ambition, vienne, avec des maximes opposées, abdiquer l'empire aux pieds de Bérénice; que, pénétrée d'un si grand sacritîce, elle sente que son devoir seroit de refuser la main de son amant, et que pourtant elle l'accepte ; que tous deux, enivrés des charmes de l'amour, de la paix, de l'innocence, et renonçant aux vaines grandeurs, prennent, avec cette douce joie qu'inspirent les vrais mouvemens de la nature, le parti d'aller vivre heureux et ignorés dans un coin de la terre, qu'une scène si touchante soit animée des sentimens tendres et pathétiques que fournit la matière, et que Racine eut si bien fait valoir; que Titus, en quittant les Romains, leur adresse un discours tel que la circonstance et le sujet le comportent : n'est-il pas clair, par exemple, qu'à moins qu'un auteur ne soit de la dernière maladresse.
1. Mais quand la pièce finit, si le sacrilice ne parait pas inoins nécessaire, il est plus touchant et plus beau. — Voy. les derniers mots de Bérénice :
.... Servons tous trois d'exemple à
[l'univers De l'amour la plus tendre et la
[plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire [douloureuse. (V, 7.)
un tel discours doit faire fondre en larmes toute l'assemblée? La pièce, tinissant ainsi, sera, si l'on veut, moins bonne, moins instructive, moins conforme à l'histoire; mais en fera-t-elle moins de plaisir? et les spectateurs en sortiront-ils moins satisfaits*? Les quatre premiers actes subsisteroient à peu près tels qu'ils sont ; et cependant on en tireroit une leçon directement contraire. Tant il est vrai que les tableaux de l'amour font toujours plus d'impression que les maximes de la sagesse, et que l'efTet d'une tragédie est tout à fait indépendant de celui du dénoûment*JjJ
Veut-on savoir s'il est sûr qu'en montrant les suites funestes des passions immodérées la tragédie apprenne à s'en garantir; que l'on consulte l'expérience. Ces suites funestes sont représentées très fortement dans Zaïre : il en coûte la vie aux deux amans ; et il en coûte
* Il y a dans le septième tome de Paméla [a] un examen très judicieux de \' Andromaque de Racine, par lequel on voit que cette pièce ne va pas mieux à son but prétendu que toutes les autres (1782 .
(o) Voir en effet dans la Paméla de Richardson (édition anglaise de 1762, t. IV, lettre 11) une curieuse étude de l'adaptation à' Andromaque , sous le titre de la M'ere Malheureuse (The distress'd Mother), écrite par Philipp pour la scène anglaise. Cette étude, conçue dans un esprit de puritanisme très accentué, fait ressortir tout ce que la pièce, avec son déchaînement de passion — la générosité de Pyrrhus uniquement inspirée par l'amour, le suicide projeté par Andromaque, accompli par Hermione dans l'état d'impénitence finale, — contient de peu édiflant, et même de douloureux pour une âme chrétienne.
1. On peut le croire. Les spectateurs auraient lieu de trouver qu'on s'est moqué d'eux et qu'il ne fallait pas tant d'affaire à Titus pour céder ;\ son penchant. — Au reste la thèse de Rousseau n'en
est pas moins juste au fond : il n'y a pas de pièce où la peinture de l'amour soit plus « sensible « .
pour emprunter le mot de Boileau, ou, comme on dit souvent, plus élégkujue. que dans Bérénice.
86 J.-J. HUISSEAU.
hit'n plus que la vie à Orosmane, puisqu'il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain, le remords d'avoir poignardé sa maîtresse. Voilà donc assurément des leçons très énergiques. Je serois curieux de trouver quelqu'un, homme ou femme, qui s'osât vanter d'être sorti d'une représentation de Zaïre hien prémuni contre l'amour. Pour moi, je crois entendre chaque spectateur dire en son cœur à la fm de la tragédie : (( Ah ! qu'on me donne une Zaïre, je ferai bien en sorte de ne la pas tuer. » Si les femmes n'ont pu se lasser de courir en foule à cette pièce enchanteresse et d'y faire courir les hommes, je ne dirai point que c'est pour s'encourager, par l'exemple de l'héroïne, à n'imiter pas un sacrifice* qui lui réussit si mal; mais c'est parce ([UP. de toutes les tragédies qui sont au théâtre, nulle aiitit' Ht' montre avec plus de charmes le pouvoir de l'amour et l'empire de la beauté, et qu'on y apprend encore, pour surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences. Qu'Orosmane immole Zaïre à sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion : car c'est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d'en être médiocrement aimée.
A^vf^Ju'on nous peigne raiiuuir comme on voudra : il sé- (itiit. ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise: s'il est bien peint, il offusque- tout ce qui
1. Le «acrilke de lamour à la 1 terre : « Hélas! nous ne pouvons religion. un moment arrêter les yeux sur
2. Il efface, de ob. devant, et fii- la gloire de la princesse, sans que scus. sombre. — Cf. Bossuet. Orai- | la mort s"y mêle aussitôt pour sou funèbre (Vnenrietie d'Angh'- \ tout offusquer de son ombre ».
raccompagne. Ses combats, ses maux, ses soutliauces, le rendent plus touchant encore que s'il n'avoit nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'uw sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir; on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros*; et c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête on se livre à l'amour criminel.
Ce qui achève de rendre ces images dangereuses, c'est précisément ce qu'on fait pour les rendre agréables; c'est qu'on ne le voit jamais régner sur la scène qu'entre des âmes honnêtes ; c'est que les deux amans sont toujours des modèles de perfection. Et comment ne s'intéresseroit-on pas pour une passion si séduisante entre deux cœurs dont le caractère est déjà si intéressant par lui-même? Je doute que, dans toutes nos pièces dramatiques, on en trouve une seule où l'amour mutuel n'ait pas la faveur du spectateur. Si quelque infortuné brûle d'un feu non partagé, on en fait le rebut du parterre. On croit faire merveilles de rendre un amant estimable ou haïssable, selon qu'il est bien ou mal accueilli dans ses amours; de faire toujours approuver au public les sentimens de sa maîtresse, et de donner à la tendresse tout l'intérêt de la vertu : au lieu qu'il faudroit apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l'amour, à fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui croit toujours se fonder sur l'estime, et à craindre quelquefois de livrer
1. Bossnel va plus loin. Il n'approuve pas qu'on vienne au théâtre se repaître d'héroïsme. Il juge
l'amour de la ^'loire « plus dangereux que celui de la beauté même ». [Max. et réfl.. 4.)
88 J.-J. ROUSSEAU
un cœur vertueux à un objet indigne de ses soins. Je ne sache guère que h Misanthrope où le héros de la pièce ait fait un mauvais choix*. Rendre le misanthrope amoureux n'étoit rien ; le coup du génie est de l'avoir fait amoureux d'une coquette. Tout le reste du théâtre est un trésor de femmes parfaites. On diroit qu'elles s'y sont toutes réfugiées. Est-ce là l'image fidèle de la société? est-ce ainsi qu'on nous rend suspecte une passion qui perd tant de gens bien nés? Il s'en faut peu qu'on ne nous fasse croire qu'un honnête homme est obligé d'être amoureux, et qu'une amante aimée ne sauroit n'être pas vertueuse. >"ous voilà fort bien instruits!
Encore une fois, je n'entreprends point de juger si c'est bien ou mal fait de, fonder sur l'amour le principal intérêt du théâtre; mais je dis que, si ses peintures sont quelquefois dangereuses, elles le seront toujours quoi qu'on fasse pour les déguiser. Je dis que c'est en parler de mauvaise foi, ou sans le connoitre, de vouloir en rectitier les impressions par d'autres impressions étrangères qui ne les accompagnent point jusqu'au cœur, ou que le cœur en a bientôt séparées; impressions qui même en déguisent les dangers, et donnent à ce senti-
' Ajoutons le Marchand de Londres, pièce admirable, et dont la morale va plus directement au but qu'aucune pièce franeoise que je connoisse [a]. (Ed. de ITS^.j
(a) Le MarcJmnd de Londres, ouVHisioire de Georges Barnwell, est une tragédie en prose, dans le goût des drames bourgeois que fit plus tard Diderot. Elle est de l'Anglais Lillo (1693-1739). Traduite en 1748 par Clément (de Genève), elle avait obtenu en France, au témoignage de Grimm, beaucoup de réputation. Diderot y trouvait réalisé son genre favori: on comprend qu'il l'ait vantée avec enthousiasme; c'est sans doute par lui que Rousseau fut conduit à la juger « admirable j>. — Il s'y trouve une certaine Fanny — la femme fatale, — qui se fait aimer d'un honnête garçon et le conduit au crime.
ment trompeur un nouvel attrait par lequel il perd ceux qui s'y livrent.^/ JJ
Soit qu'on déduise de la nature des spectacles, en gérnéral, les meilleures formes dont ils sont susceptibles, soit qu'on examine tout ce que les lumières d'un siècle et d'un peuple éclairés ont fait pour la perfection des nôtres ; je crois qu'on peut conclure de ces considéra"} lions diverses que l'effet moral du spectacle et des I théâtres ne sauroit jamais être bon ni salutaire en lui- ; même, puisqu'à ne compter que leurs avantages, on n'y ; trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvéniens qui la surpassent. Or, par une suite de son inutilit»^ même, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les , mœurs, peut beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos penchans, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent ; les continuelles émotions qu'on y / ressent nous énervent, nous afibiblissent, nous rendent/ plus incapables de résister à nos passions; et le stérile | intérêt qu'on prend à la vertu ne sert qu'à contenterj notre arnour-propre sans nous contraindre à la prati-\ quer. Ceux de mes compatriotes qui ne désapprouvent pas les spectacles en eux-mêmes ont donc tort. j
Outre ces effets du théâtre relatifs aux choses représentées, il y en a d'autres non moins nécessaires, qui se rapportent directement à la scène et aux personnages représentans : et c'est à ceux-là que les Genevois déjà cités attribuent le goût de luxe, de parure et de dissipation, dont ils craignent avec raison l'introduction parmi nous. Ce n'est pas seulement la fréquentation des comédiens, mais celle du théâtre, qui peut amener ce goût par son appareil et la parure des acteurs. >'"eùt-il d'autre effet que d'interrompre à certaines heures le
J.-J. ROISSEAI'.
cours des afï'airos civiles et domestiques, et d'oftiir une ressource assurée à l'oisiveté; il n'est pas possible que la commodité d'aller tous les jours régulièrement au même lieu s'oublier soi-même et s'occuper d'objets étrangers ne donne au citoyen d'autres habitudes et ne lui forme de nouvelles mœurs. Mais ces changemens seront-ils avantageux ou nuisibles ? c'est une question qui dépend moins de l'examen du spectacle que de celui des spectateurs. Il est sûr que ces changemens les amèneront tous à peu près au même point. C'est donc par l'état où chacun étoit d'abord qu'il faut estimer les différences.
Quand les amusemens sont indifférens par leur nature (et je veux bien pour un moment considérer les spectacles comme tels), c'est la nature des occupations qu'ils interrompent qui les fait juger bons ou mauvais, surtout lorsqu'ils sont assez vifs pour devenir des occupations eux-mêmes, et substituer leur * goût à celui du travail. La raison veut qu'on favorise les amusemens des gens dont les occupations sont nuisibles, et qu'on détourne des mêmes amusemens ceux dont les occupations sont utiles. Une autre considération générale est qu'il n'est pas bon de laisser à des hommes oisifs et corrompus le choix de leurs amusemens, de peur qu'ils ne les imaginent conformes à leurs inclinations vicieuses, et ne deviennent aussi malfaisans dans lem^s plaisirs que dans leurs affaires. Mais laissez un peuple simple et laborieux se délasser de ses travaux quand et comme il lui plaît; jamais il n'esta craindre qu'il abuse de cette liberté: et l'on ne doit point se tourmenter à lui chercher des di-
1. Le goût (les (iifiHsfnieiiLs. La syntaxe du pronom leur ne prête sans doute ici à aucune équivoque,
Uiai> êllt' nesl pas réfrulière : leiii goût fait penser au goût des personnes pour...
vertisseiiieiis agréables ; car, comme il faut peu d'apprêts aux mets que l'abstinence et la faim assaisonnent, il n'en faut pas non plus beaucoup aux plaisirs de gens épuisés de fatigue, pour qui le repos seul en est un très doux. Dans une grande ville, pleine de gens intrigans, désœuvrés, sans religion, sans principes, dont l'imagination, dépravée par l'oisiveté, la fainéantise, parl'arnour du plaisir et par de grands besoins, n'engendre que des monstres et n'inspire que des forfaits ; dans une grande ville où les mœurs et l'honneur ne sont rien, parce que chacun, dérobant aisément sa conduite aux yeux du public, ne se montre que par son crédit et n'est estimé^ que par ses richesses; la police* ne sauroit trop multipher les plaisirs permis, ni trop s'appliquer à les rendre agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de plus dangereux. Comme les empêcher de s'occuper c'est les empêcher de mal faire, deux heures par jour dérobées à l'activité du vice sauvent la douzième partie des crimes qui se commettroient - ; et tout ce que les spectacles vus ou à voir causent d'entretiens dans les cafés ^ et autres refuges des fainéans et fripons du pays, est encore autant de gagné pour les pères de famille, soit sur l'honneur de leurs filles ou de leurs femmes, soit sur leur bourse ou sur celle de leurs fils. Mais, dans les petites villes, dans les lieux moins peuplés, où les particuliers, toujours sous les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres *, et où la po-