‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 46 sur 78 · I.c consistoire et la chambre de la Réforme [a · texte numérisé non relu

I.c consistoire et la chambre de la Réforme [a

(a). Le Consistoire eil composé de la compagnie des Pasteurs et de douze Anciens, choisis parmi les laïques. (Sur la manière dont il exerce son pouvoir de censure morale et religieuse, voy. plus haut, p. 91, note 4.) — La Chambre de la Réforme, nommée parle petit Conseil, et choi-

J.-J. KOUSSEAr.

ce tribunal suffit à peine pour nous maintenir tels que nous sommes, quand nous aurons ajouté une nouvelle inclinaison à la pente des mœurs, que fera-t-il pour arrêter ce progrés? il est clair qu'il n'y pourra plus suf- / fire. La première marque de son impuissance à prévenir

ù les abus de la comédie sera de la laisser établir. Car il est aisé de prévoir que ces deux établissemens ne sauroient subsister longtemps ensemble, et que la comédie tournera les censeurs en ridicule, ou que les censeurs

' ftH^ûjjt chasser les comédiens.

Mais il ne s'agit pas seulement ici de rinsuftisance des lois pour réprimer de mauvaises mœurs en laissant subsister leur cause. On trouvera, je le prévois, que, l'esprit rempli des abus qu'engendre nécessairement le théâtre, et de l'impossibilité générale de prévenir ces abus, je ne réponds pas assez précisément à l'expédient proposé, qui est d'avoir des comédiens honnêtes gens, c'est-à-dire de les rendre tels. Au fond, cette discussion particulière n'est plus fort nécessaire : tout ce que j'ai dit jusqu'ici des effets de la comédie étant indépendant des mœurs des comédiens, n'en auroit pas moins lieu quand ils auroient bien prolité des leçons que vous nous exhortez à leur donner, et qu'ils deviendroient par nos soins autant de modèles de vertu. Cependant, par égard au sentiment de ceux de mes compatriotes qui ne voient d'autre danger dans la comédie que le mauvais exemple des comédiens, je veux bien rechercher encore si, même

sie dans son sein, était chargée de veillera l'obserTation des lois somptuaires. de recevoir les plaintes du Consistoire en cette matière et d'en saisir le Conseil s'il y avait lieu. — Quant à ces lois somptuaires. elles déterminaient d'une manièreétrùite les ajustements et le luxe de mobilier permis à chacune des trois conditions entre lesquelles étaient réparties les différentes familles.

LETTRE A M. iJ'ALEMBEUT.

dans leur supposition, cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès, et s'il doit suffire pour les tranquilliser.

En commençant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en général que l'état de*^ comédien est \m état de licence et de mauvaises mœurs r — que les homnies y smit livrés au désordre; que les femmes y mènent une vie scandaleuse ; que les uns et

les autres, avares et prodigues tout à la fois, toujours |

accablés de dettes et toujours versant l'argent à pleines mains,, sont aussi peu retenus sur leurs dissinatious, que peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir.! Je vois encore que par tout pays leur profession est déshonorante ; que ceux qui l'exercent, excommuniés ou non, sont partout méprisés *, et qu'à Paris même, où ils ont

* Si les Aiîglois ont inhumé la célèbre Oldlield à côté de leurs rois [a], ce n'étoit pas son métier, mais son talent, qu'ils vouloient honorer. Chez eux les grands talens anoblissent dans les moindres états: les petits avilissent dans les plus illustres. Et. quant à la profession des comédiens. les mauvais et les médiocres sont méprisés à Londres autant ou plus que partout ailleurs.

(a) Mlle Oldfield était morte le 23 octobre 1730. — Cette note de Rousseau est une réponse directe à un passage des Lettres anglaises de Voltaire (XXIII. sur les gens de lettres) :

« On a même reproché aux Anglais davoir été trop loin dans les honneurs qu'ils rendent au simple mérite : on a trouvé à redire qu'ils aient enterré à Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldfield, à peu près avec les mêmes honneurs qu'on a rendus à M. Newton ; quelques-uns ont prétendu qu'ils avaient affecté d'honorer à ce point la mémoire de cette actrice afin de nous faire sentir davantage la barbare et lâche injustice qu'ils nous reprochent d'avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur. » (Au mois de mars de la même année 1730.)

« Mais je puis vous assurer que les Anglais, dans la pompe funèbre de Mlle Oldfield, enterrée dans leur Saint-Denis, n'ont rien consulté que leur goût : ils sont bien loin d'attacher l'infamie à l'art des Sophocles et des Euripides, et de retrancher du corps de leurs citoyens ceux qui se dévouent à réciter devant eux des ouvrages dont leur nation se glorifie. »

plus de considération et une meilleure conduite que partout ailleurs, un bourgeois craindroit de fréquenter ces mêmes comédiens qu'on voit tous les jours à la table des grands. Une troisième observation, non moins importante, est que ce dédain est plus fort partout où les mœurs sont plus pures, et qu'il y a des pays d'innocence et de simplicité où le métier de comédien est presque en horreur. Voilà des faits incontestables. Vous me direz qu'il n'en résulte que des préjugées. J'en conviens : mais ces préjugés étant universels il faut leur chercher une cause universelléj et je ne vois pas qu'on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à laquelle ils se rapportent. A cela vous répondez que les comédiens ne se rendent méprisables que parce qu'on les ^ méprise. Mais pourquoi les eùt-on méprisés s'ils n'eus- / sent été méprisables ? Pourquoi penseroît-on plus mal de leur état que des autres, s'il n'avoit rien qui l'en distinguât? Voilà ce qu'il faudroit examiner, peut-être, avant' de les justilier aux dépens du public.

Je pourrois imputer ces préjugés aux déclamations des prêtres, si je ne les trouvois établis chez les Romains avant la naissance du christianisme, et non seulement courant vaguement dans l'esprit du peuple, mais autorisés par des lois expresses qui déclaroient les acteurs infâmes, leur ôtoient le titre et les droits de citoyens romains, et mettoient les actrices* au rang des prostituées. Ici toute autre raison manque, hors celle qui se tire do la nature de la chose. Les prêtres païens et les

1. Actrict' t'A 1res impropre. — Il n'est pas établi que les femmes aient paru sur la scène à aucune époque de rantiquité. Il ne peut

être ici question que do danseuses ou joueuses d'instruments qui se produisaient sous l'Empire dans les repas particuliers.

LETTRE A M. DALEMBEKT.

dévots, plus favorables que contraires à des spectacles (jlii faisoient partie des jeux consacn's à la religion *, n'avoient aucun intérêt à les décrier, et ne les décrioient pas en effet. Cependant on pouvoit dés lors se récrier, comme vous faites, sur l'inconséquence de déshonorer des gens qu'on protège, qu'on paye, qu'on pensionne : ce qui, à vrai dire, ne me paroît pas si étrange qu'à vous ; car il est à propos quelquefois que l'État encourage et protège des professions déshonorantes mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérés pour cela.

J'ai lu quelque part que ces flétrissures étoient moins imposées à de vrais comédiens qu'à des histrions et farceurs qui souilloient leurs jeux d'indécence et d'obscénités : mais cette distinction est insoutenable : caries mots de comédien et d'histrion étoient parfaitement synonymes, et n'avoient d'autre différence, sinon que l'un étoit grec et l'autre étrusque. Cicéron, dans le livre de r Orateur^, appelle histrions les deux plus grands acteurs qu'ait jamais eus Rome, Ésope et Roscius : dans son plaidoyer pour ce dernier, il plaint un si honnête homme d'exercer un métier si peu honnête 2. Loin de

' Tite Livfi dit (a) que les jeux scéniques furent introduits à Rome l'an 590. à roccasion d'une peste qu'il s'agissoit d"y faire cesser Aujourd'hui l'on fermeroit les tliéâtres pour le même sujet, et sûrement cela seroit plus raisonnable.

{a) Tite-Live, V

C'est l'an de Rome 393 (361 av. J.-C).

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