Féroces: entendez : hautains (au sens du latin ferox
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sition? De ce que le caractère de chaque sexe est ainsi renforcé, et que c'est aussi le caractère national déporter tout à l'extrême. A cela prés, tout est semblable. Les deux sexes aiment à vivre à part ; tous deux font cas des plaisirs de la table: tous deux se rassemblent pour boire après le repas, les hommes du vin, les femmes du thé; tous deux se livrent au jeu sans fureur, et s'en font un ni!^tier plutôt qu'une passion ; tous deux ont grand respect pour les choses honnêtes ; tous deux aiment la patrie et les lois; tous deux honorent la foi conjugale, et, s'ils la violent, ils ne se font point un honneur de la violer; la paix domestique plaît à tous deux : tous deux sont silencieux et taciturnes; tous deux diftîciles à émouvoir; tous deux emportés dans leurs passions; pour tous deux l'amour est terrible et tragique, il décide du sort de leurs jours; il ne s'agit pas de moins, dit Murait', que d'y laisser la raison ou la vie ; enfin tous deux se plaisent à la campagne, et les dames angloises errent aussi volontiers dans leurs parcs solitaires, quelles vont se montrer à Vauxhall-. De ce goût commun pour la solitude naît aussi celui des lectures contemplatives et des romans dont l'Andeterre est inondée*. Ainsi tous deux, plus
■ Ils y sont, comme les hommes, sublimes ou détestables. On n'a jamais fait encore, en quelque langue que ce soit, de roman égal à Clarisse a. ni même approchant.
<o) La Clarisse Harloive de Richardson (1748), que la traduction de Prévost (1751) avait fait connaître en France, où elle produisait une impression profonde. L'inQuence de Clarisse est sensible dans la Xon.velle Héloïse.
1. Tous ces traits sur les Anglais et les Anglaises, dont Rousseau n'avait pas encore visité le pays i il y passa un an et trois mois de janvier 1766 à mars 1767) sont en effet empruntés à l'ouvrage de Murait.
Lettres sur les Anglais et les Français. Voy. p. 41. note 2.
2. Jardin public, avec salles de musique et de danse, aux portes de Londres. C'était le rendez-vous de la belle compagnie.
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recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles, prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la vie, et songent moins à paroître heureux qu'à l'être.
J'ai cité les Anglois par préférence, parce qu'ils sont, de toutes les nations du monde, celle où les mœurs des deux sexes paroissent d'abord le plus contraires. De leur rapport dans ce pays-là nous pouvons conclure pour les autres : toute la différence consiste en ce que la vie des femmes est un développement continuel de leurs mœurs; au lieu que celles des hommes s'eftaçant davantage dans l'uniformité des affaires, il faut attendre, pour en juger, de les voir dans les plaisirs. Voulez-vous donc connoître les hommes, étudiez les femmes. Cette maxime est générale, et jusque-là tout le monde sera d'accord avec moi. Mais si j'ajoute qu'il n'y a point de bonnes mœurs pourri les femmes hors d'une vie retirée et domestique ; si je dis que les paisibles soins de la famille et du ménage sont leur partage, que la dignité de leur sexe est dans / sa modestie, que la honte et la pudeur sont en elles / inséparables de l'honnêteté, que rechercher les regards Jes hommes c'est déjà s'en laisser corrompre, et que toute femme qui se montre se déshonore; à l'instant va s'élever contre moi cette philosophie d'un jour, qui naît et meurt dans le coin d'une grande ville, et veut étouffer de là le cri de la nature et la voix unanime du genre humain.
Préjugés populaires I me crie-l-on, petites erreurs de l'enfance I tromperie des lois et de l'éducation I La pudeur n'est rien ; elle n'est qu'une invention des lois sociales pour mettre à couvert les droits des pères et des époux, et maintenir quelque ordre dans les familles. Pourquoi rougirions-nous des besoins que nous donna la nature? Pounpioi trouverions-nous un motif de honte dans un
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acte aussi iiiditï'érent en soi et aussi utile dans ses ellets que celui qui concourt à perpétuer l'espèce? Pourquoi, les désirs étant égaux des deux parts, les démonstrations en seroient-elles différentes ? Pourquoi l'un des sexes se refuseroit-il plus que Uautre aux penchans qui leur sont communs? Pourquoi l'homme auroit-il sur ce point d'autres lois que les animaux?
Tes pourquoi, dit le dieu, ne liniroient jamais'.
Mais ce n'est pas à l'homme, c'est à son auteur qu'il les faut adresser. >'est-il pas plaisant qu'il faille dire pourquoi j'ai honte d'un sentiment naturel, si cette honte ne m'est pas moins naturelle que ce sentiment même? Autant vaudroit me demander aussi pourquoi j'ai ce sentiment. Est-ce à moi de rendre compte de ce qu'a fait la nature? Par cette manière de raisonner, ceux qui ne voient pas pourquoi l'homme est existant devroient nier qu'il existe.
J'ai peur que ces grands scrutateurs des conseils de Dieu n'aient un peu légèrement pesé ses raisons. Moi, qui ne me pique pas de les connoître, j'en crois voir qui leur ont échappé. Quoi qu'ils en disent, la honte qui voile aux yeux d'autrui les plaisirs de l'amour est quelque chose : elle est la sauvegarde commune que la nature a donnée aux deux sexes dans un état de foiblesse et d'oubli d'eux-mêmes qui les* livre à la merci du premier venu : c'est ainsi qu'elle couvre leur sommeil des ombres de la nuit, alin que, durant ce temps de ténèbres, ils soient moins exposés aux attaques les uns des autres ^
1. \o\\.3L\ve, Discouru en vers sur 5. C'est faire un singulier abus l'homme, sixième discours (1757). des causes finales que denvisager
2. Syntaxe peu régulière. Les, les ombres de la nuit comme et plus loin ils, rejjrésentenl les ayant pour objet de protéger le individus, question de sexe à part, sommeil de l'homme !
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c'est ainsi qu'elle fait chercher à tout animal soutirant la retraite et les lieux déserts, afin qu'il souffre et meure en paix hors des atteintes qu'il ne peut plus repousser.
A l'égard de la pudeur du sexe en particulier, quelle arme plus douce eût pu donner cette même nature à celui qu'elle destinoit à se défendre? Les désirs sont égaux I Qu'est-ce à dire? Y a-t-il de part et d'autre mêmes facultés de les satisfaire? Que deviendroit l'espèce humame si l'ordre de l'attaque et de la défense étoit changé? L'assaillant choisiroit, au hasard, des temps où la victoire seroit impossible ; l'assailli seroit laissé en paix quand il auroit besoin de se rendre, et poursuivi sans relâche quand il seroit trop foible pour succomber : enfin le pouvoir et la volonté, toujours en discorde, ne laissant jamais partager les désirs, l'amour ne seroit plus le soutien de la nature, il en seroit le destructeur et le fléau.
Si les deux sexes avoient également fait et reçu les avances, la vaine importunité n'eût point été sauvée S des feux toujours languissans dans une ennuyeuse liberté ne se fussent jamais irrités, le plus doux de tous les sentimens eût à peine effleuré le cœur humain, et son objet eût été mal rempli. L'obstacle apparent qui semble éloigner cet objet est au fond ce qui le rapproche. Les désirs voilés par la honte n'en deviennent que plus séduisans; en les gênant, la pudeur les enflamme : ses craintes, ses détours, ses réserves, ses timides aveux, sa tendre et naïve finesse, disent mieux ce qu'elle croit taire que la passion ne l'eût dit sans elle : c'est elle qui donne du prix aux faveurs, et de la douceur aux refus. Le véritable amour possède
1. C.-à-d. évilée. Cf. Confessions, j mui une- t.-ïpèce tic youverneurqui I" |>art.. livie V : •> Il devint pour | iiio sanva beaucouj» de folies. »•
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en effet ce que la seule pudeur lui dispute : ce mélange de foiblesse et de modestie le rend plus touchant et plus tendre; moins il obtient, plus la valeur de ce qu'il obtient en augmente; et c'est ainsi qu'il jouit à la fois de ses privations et de ses plaisirs.
Pourquoi, disent-ils, ce qui n'est pas honteux à l'homme le seroit-il à la femme? pourquoi l'un des sexes se feroit-il un crime de ce que l'autre se croit permis? Comme si les conséquences étoient les mêmes des deux côtés ! comme si tous les austères devoirs de la femme ne dérivoient pas de cela seul, qu'un enfant doit avoir un père! Quand ces importantes considérations nous manqueroient, nous aurions toujours la même réponse à faire, et toujours elle seroit sans réplique : ainsi l'a voulu la nature, c'est un crime d'étouffer sa voix. [L'homme peut être audacieux, telle est sa destination*;
* Distinguons cette audace de linsolence et de la brutalité ; car rien ne part de sentlmens plus opposés et n'a d'effets plus contraires. Je suppose lamour innocent et libre, ne recevant de loi que de lui-même; c'est à lui seul qu'il appartient de présider à ses mystères, et de former l'union des personnes ainsi que celle des cœurs. Qu'un homme insulte à la pudeur du sexe, et attente avec violence aux charmes d'un jeune objet qui ne sent rien pour lui : sa grossièreté n'est point passionnée, elle est outrageante: elle annonce une âme sans mœurs, sans délicatesse, incapable à la fois d'amour et d'honnêteté. Le plus grand prix des plaisirs est dans le cœur qui les donne : un véritable amant ne trouveroit que douleur, rage et désespoir, dans la passion même de ce qu'il aime, s'il croyoit n'en point être aimé.
Vouloir contenter insolemment ses désirs sans l'aveu de celle qui les fait naître, est l'audace d'un satyre: celle d'un homme est de savoir les témoigner sans déplaire, de les rendre intéressans, de faire en sorte qu'on les partage, d'asservir les sentiments avant d'attaquer la personne. Ce n'est pas encore as^ez
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il faut bien que quelqu'un se déclare; mais toute femme sans pudeur est coupable et dépravée, parce qu'elle foule aux pieds un sentiment naturel à son sexe.
Comment peut-on disputer la vérité de ce sentiment? toute la terre n'en rendit-elle pas l'éclatant témoignage, la seule comparaison des sexes suftîroit pour la constater. N'est-ce pas la nature qui pare les jeunes personnes de ces traits si doux, qu'un peu de honte rend plus touchans encore? N'est-ce pas elle qui met dans leurs yeux ce regard timide et tendre auquel on résiste avec tant de peine? N'est-ce pas elle qui donne à leur teint plus d'éclat et à leur peau plus de finesse, afin qu'une modeste rougeur s'y laisse mieux apercevoir? N'est-ce pas elle qui les rend craintives afin qu'elles
d'être aimé, les désirs partagés ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le coiiseiiteinent de la volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L'honnête homme et l'amant s'en abstient, même quand il pourroit l'obtenir. Arracher ce consentement tacite, c'est user de toute la violence permise en amour. Le lire dans les yeux, le voir dans les manières, malgré le refus de la bouche, c'est l'art de celui qui sait aimer; s'il achève alors d'être heureux, il n'est point brutal, il est honnête ; il n'outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l'honneur de défendre encore ce qu'elle eût peut-être abandonné a .
(a). Il règne dans cette apologie de la pudeur féminine line imagination voluptueuse qui n'est peut-être pas très appropriée au dessein de l'auteur. D'Alembert a finement souligné cette nuance : « Je doute que votre éloquente censure vous fasse parmi elles (les femmes) beaucoup dennemies; on voit percer à travers vos reproches le goût très pardonnable que vous avez consené pour elles, peut-être même quelque chose de plus vif; ce mélange de sévérité et de faiblesse (pardonnez-moi ce dernier mot) vous fera aisément obtenir grâce... » (Lettre à M. Rousseau). — D'Alembert n'ignorait assurément pas la passion de Rousseau pour la comtesse d'Houdetot, qui venait d'avoir pour conséquence indirecte de le brouiller avec MmedEpinay, Grimm, Diderot et tout le monde encvcb.pédique. — Vov. Introd.. p. .\xv.