‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 53 sur 78 · Hérodote. 11. 53. — 11 raconte · texte numérisé non relu

Hérodote. 11. 53. — 11 raconte

que les Egyptiens ont des mœurs contraires à celles des autres peuples : que chez eux les femmes fréquentent la place publique et se livrent au commerce, tandis que les hommes font de la toile à la maison : que les femmes portent les fardeaux sur l'épaule, les hommes sur la tète, etc. ; qu'en revanche il n'y a pas de sacerdoces confiés aux femmes. — Où Roiisseau voit-il là des plaisanteries ?

modestie, le cri public montroit que c'étoit une exception. Que n'a-t-on pas dit de la liberté du sexe à Sparte? On peut comprendre aussi par la Lisistrata d'Aristophane combien l'impudence des Athéniennes étoit choquante aux yeux des Grecs ; et, dans Rome déjà corrompue, avec quel scandale ne vit-on point encore les dames romaines se présenter au tribunal des triumvirs ' I

Tout est changé. Depuis que des foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leurs armées, eurent inondé l'Europe, la licence des camps, jointe à la froideur naturelle des climats septentrionaux, qui rend la réserve moins nécessaire, introduisit une autre manière de vivre que favorisèrent les livres de chevalerie, où les belles dames passoient leur vie à se faire enlever par des hommes, en tout bien et en tout honneur. Comme ces livres étoient les écoles de galanterie du temps, les idées de liberté qu'ils inspirent s'introduisirent surtout dans les cours et les grandes villes, où l'on se pique davantage de politesse ; par le progrès même de cette politesse, elle dut enfin dégénérer en grossièreté. C'est ainsi que la modestie naturelle au sexe est peu à peu disparue, et que les mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualité-.

1. Les dames romaines dont il est ici question semblent être celles au nom de qui Hortensia, fille du célèbre orateur, porta la parole devant les triumvirs pour réclamer contre un impôt arbitrairement décrété sur le luxe des femmes. Or les écrivains (Quintilien, Valère-Maxime) qui rapportent cet incident , constatent le grand effet produit par la démarche de ces dames et en parti-

culier par l'éloquence d'Hortensia. Il est vraisemblable que Rousseau fait une confusion entre cette scène et la démonstration tumultueuse des femmes contre la loi somptuaire du tribun Oppius, sous le consulat de Caton l'Ancien, qui se livra contre les manifestantes à une algarade pleine de verve (195 av. J.-C.K Voy. Tite-Live. XXXIV. 2-4.

■2. Voy. plus haut. p. 153. note t.

M56 .T.-.T. ROrSSEAr.

Mais voulez-vous savoir combieu ces usages, contraires aux idées naturelles, sont choquans pour qui n'en a pas l'habitude : jugez-en par la surprise et l'embarras des étrangers et provinciaux à l'aspect de ces manières si nouvelles pour eux. Cet embarras fait l'éloge des femmes de leur pays ; et il est à croire que celles qui le causent en seroient moins lières, si la source leur en étoit mieux connue. Ce n'est point qu'elles en imposent ; c'est plutôt qu'elles font rougir, et que la pudeur, chassée par la femme de ses discours et de son maintien, se réfugie dans le cœur de l'homme.

Revenant maintenant à nos comédiennes, je demande comment un état, dont l'unique objet est de se montrer en public, et, qui pis est, de se montrer pour de l'argent, conviendroit à d'honnêtes femmes, et pourroit compatir en elles avec la modestie et les bonnes mœurs. A-t-on besoin même de disputer sur les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s'y mette bientôt en personne, et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs qu'elle prend tant de soin d'exciter"? Quoi ! malgré mille timides précautions, une femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se conserver un cœur à l'épreuve, et ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure très-peu modeste *, sans cesse entou-

' Que sera-ce. en leur supposant la beauté qu'on a raison d'exiger d'elles? Voyez les Etitretiens sur le Fils naturel[a).

(a) Ouvrage de Diderot. C'est dans le second de ces Entretiens que se trouve le passage visé par Rousseau. — Il s'agit entre Diderot et Dorval,

rées d'une jeunesse ardente et téméraire, au milieu des douces voix de l'amour et du plaisir, résisteront à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à l'or auquel elles sont d'avance à demi vendues ! Il faudroit nous croire une simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point ^ Le vice a beau se cacher dans l'obscurité, son empreinte est sur les fronts coupables : l'audace d'une femme est le signe assuré de sa honte ; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus ; et si quelquefois la pudeur survit à la

son interlocuteur supposé, de ce que pourrait être une troupe de comédiens composée à souhait :

Moi.

« Dorval, j'espère qu'on n'y verra pas la laideur jouer le rôle de la beauté.

Dorval.

« Je le pense. Quoi donc! n'y a-t-il pas dans un ouvrage dramatique assez de suppositions singulières auxquelles il faut que je me prête, sans éloigner encore l'illusion par celles qui contredisent et choquent mes sens?»

1. Il y a de grandes analogies entre ce développement et le chapitre des Maximes et Réflexions (8) où Bossuet envisage à la fois chez les comédiennes la corruption à laquelle elles sont exposées et celle qu'elles répandent :

« ... N'est-ce rien que d'armer des chrétiennes contre les âmes l'oibles, de leur donner de ces flèches qui percent les cœurs \ de les immoler à l'incontinence publique?... Quelle mère, je ne dis pas chrétienne , mais tant soit peu honnête , n'aimeroit pas mieux voir sa fille dans le tombeau que

sur le théâtre?... Qui ne regarde pas ces malheureuses chrétiennes.... comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, quand ce ne seroit que par tant de regards qu'elles attirent ; elles que leur sexe avoit consacrées à la modestie, dont l'infirmité naturelle demandait la sûre retraite d'une maison bien réglée?... Mais n'estce rien aux spectateurs de payer leur luxe, d'entretenir leur corruption , de leur exposer leur cœur en proie, et d'aller apprendre d'elles tout ce qu'il ne faudroit jamais savoir? »

J.-.I. ROUSSEAf

chasteté, que doit-on penser de la chasteté quand la pudeur même est éteinte ?

Supposons, si l'on veut, qu'il y ait eu quelques exceptions; supposons

Qu'il en soit jusqu'à trois que l'on pourroit nommer'.

Je veux bien croire là-dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni ouï dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait dune honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel"? L'immodestie tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse et d'honneur qu'elle débite au public. De peur que ces maximes sévères ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l'actrice est toujours la première à parodier son rôle et à détruire son propre ouvrage. Elle quitte, en . / atteignant la coulisse, la morale du théâtre aussi bien ) /! / que sa dignité; et si l'on prend des leçons de vertu sur ^ ( la scène, on les va bien vite oublier dans les foyers.

Après ce que j'ai dit ci-devant, je n'ai pas besoin, je crois, d'expliquer encore comment le désordre des ac- 3 trices entraîne celui des acteurs, surtout dans un métier qui les force à vivre entre eux dans la plus grande familiarité. Je n'ai pas besoin de montrer comment d'un état déshonorant naissent des sentimens déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l'intérêt com-

1. Vers de Boileau dans la Satire X {sur les femtnes). à propos de la fidélité conjugale chez les femmes :

.. Dans Pari?, si je sais bien [compter, Il en est jusqu'à trois que je pourvois citer.

mun devroit réunir. Je ne m'étendrai pas sur les mille sujets de discorde et de querelles que la distribution des rôles, le partage de la recette, le choix des pièces, la jaTôïïsîé des applaudissemens, doivent exciter sans cesse, principalement entre les actrices, sans parler des intrigues de galanterie. Il est plus inutile encore que j'expose les efîets que rassociatijon__du iuxe et de la misère, inévitable entre ces gens-là, doit naturellement produire. J'en ai déjà trop dit pour vous et pour les hommes raisonnables ; je n'en dirois jamais assez pour les gens prévenus qui ne veulent pas voir ce que la raison leur montre, mais seulement ce qui convient à leurs passions ou à leurs préjugés.

Si tout cela tient à la profession du comédien, que ferons-nous, monsieur, pour prévenir des effets inévitables? Pour moi, je ne vois qu'un seul moyen; c'est d'ôter la cause. Quand les maux de l'homme lui viennent 7Tè~sa natuTe ouTime manière de vivre qu'il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre au comédien d'être vicieux, c'est défendre à l'homme d'être malade.

S'ensuit-il de là qu'il faille mépriser tous les comédiens? Il s'ensuit, au contraire, qu'un comédien qui a de la modestie, des mœurs, de l'honnêteté, est, comme vous l'avez très bien dit, doublement estimable, puisqu'il montre par là que l'amour de la vertu l'emporte en lui sur les passions de l'homme et sur l'ascendant de sa profession. Le seul tort qu'on lui peut imputer est de l'avoir embrassée : mais trop souvent un écart de jeunesse décide du sort de la vie; et, quand on se sent un vrai talent, qui peut résister à son attrait? les grands acteurs portent avec eux leur excuse ; ce sont les mauvais qu'il faut mépriser.

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