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seront encore, des femmes qui aimeront le plaisir. Toutes ces liaisons seront des moyens d'indulgence et de protection auxquels il sera impossible de résister toujours. Bientôt les comédiens, sûrs de l'impunité, la procureront encore à leurs imitateurs : c'est par eux qu'aura commencé le désordre ; mais on ne voit plus où il pourra s'arrêter. Les femmes, la jeunesse, les riches, les gens oisifs, tout sera pour eux, tout éludera des lois qui les gênent, tout favorisera leur licence : chacun, cherchant à les satisfaire, croira travailler pour ses plaisirs. Quel homme osera s'opposer à ce torrent, si ce n'est peut-être quelque ancien pasteur rigide qu'on n'écoutera point, et dont le sens et la gravité passeront pour pédanterie chez une jeunesse inconsidérée? Enfin pour peu qu'ils joignent d'art et de manège à leur succès, je ne levu' donne pas trente ans pour être les arbitres de l'État*. On verra les aspirans aux charges briguer leur faveur pour obtenir les suffrages : les élections se feront dans les loges des actrices, et les chefs d'un peuple libre seront les créatures d'une bande d'histrions. La plume tombe des mains à cette idée. Qu'on lécarte tant qu'on voudra, qu'on m'accuse d'outrer la prévoyance ; je n'ai plus qu'un mot à dire. Quoi qu'il arrive, il faudra que ces gens-là réforment leurs mœurs parmi nous, ou qu'ils corrompent les nôtres. Quand cette alternative aura cessé de nous effrayer, les comédiens pourront vHiiir. il-« n'auront plus de mal à nous faire Voilà, monsieur, les considérations que j'avois à pro-
* On doit toujours se souvenir que. pour que la comédie se soutienne à Genève, il faut que ce goût y devienne une fureur: s"il n'est que modéré, il faudra qu'elle tombe. La raison veut donc qu'en examinant les efifets du théâtre on les mesure sur une cause capable de le soutenir.
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poser au public et à vous sur la question qu'il vous a plu d'agiter dans un article où elle étoit, à mon avis, tout à fait étrangère. Quand mes raisons, moins fortes qu'elles ne me paroissent, n'auroient pas un poids suffisant pour contre-balancer les vôtres, vous conviendrez au moins que, dans un aussi petit État que la république de Genève, toutes innovations sont dangereuses, et qu'il n'en faut jamais faire sans des motifs urgens et graves. Qu'on nous montre donc la pressante nécessité de celle-ci. Où sont les désordres qui nous forcent de recourir à un expédient si suspect? Tout est-il perdu sans cela? Notre ville est-elle si grande, le vice et l'oisiveté y ont-ils déjà fait un tel progrès, qu'elle ne puisse plus désormais subsister sans spectacles? Vous nous dites qu'elle en soufïre de plus mauvais qui choquent également le goût et les mœurs : mais il y a bien de la différence entre montrer de mauvaises mœurs et attaquer les bonnes; car ce dernier effet dépend moins des qualités du spectacle que de l'impression qu'il cause. En ce sens, quel rapport entre quelques farces passagères et une comédie à demeure, entre les polissonneries d'un charlatan et les représentations régulières des ouvrages dramatiques, entre des tréteaux de foire élevés pour réjouir la populace et un théâtre estimé où les honnêtes gens penseront s'instruire? L'un de ces amusemens est sans conséquence et reste oublié dès le lendemain; mais l'autre est une affaire importante qui mérite toute l'attention du gouvernement. Par tout pays il est permis d'amuser les enfans, et peut être enfant qui veut sans beaucoup d'inconvéniens. Si ces fades spectacles manquent de goût, tant mieux; on s'en rebutera plus vite : s'ils sont grossiers, ils seront moins séduisans. Le vice ne s'insinue guère en choquant
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rhoiinèteté, mais en prenant son image, et les mots sales sont i)lus contraires à la politesse qu'aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recherchées et les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S'aperçoit-on que les entretiens de la halle échauffent beaucoup la jeunesse qui les écoute? Si* font bien les discrets propos du théâtre, et il vaudroit mieux qu'une jeune fille vît cent parades qu'une seule représentation de V Oracle-.
Au reste, j'avoue que j'aimerois mieux, quant à moi, que nous pussions nous passer entièrement de tous ces tréteaux, et que, petits et grands, nous sussions tirer nos plaisirs et nos devoirs de notre état et de nousmêmes; mais, de ce qu'on devroit peut-être chasser les bateleurs, il ne s'ensuit pas qu'il faille appeler les comédiens. Vous avez vu dans votre propre pays la ville de Marseille se défendre longtemps d'une pareille innovation, résister même aux ordres réitérés du ministre, et garder encore, dans ce mépris d'un anuisement frivole, une
i . Ainsi au contraire : archaïi'me qui ne subsiste plus d'une manière courante que dans l'expression :
si fait.
2. Cette petite comédie de Saint- Foix (un acte en prose) avait été représentée pour la première fois le 22 mars ITiO. C'est, d'après la Correspondance de Grimm (éd.
Tourneux. III, 41), la première féerie qu'on ait vue au théâtre.
Elle est d'une mièvrerie extraordinairement fade et ne me parait guère de nature à tourner aucune tète. La donnée est la suivante : Alcindor. fils de la Fée souveraine, est menacé de grands malheurs, d'après un oracle rendu
lors de sa naissance; mais il les évitera s'il peut se faire aimer dune jeune princesse qui le croira sourd, muet et insensible. Cette jeune princesse (Lucinde) a été enlevée par la Fée dans une ile voisine; elle n'est servie que par des statues animées de mouvements par la puissance de la féerie.
Alcindor, qui l'aime, se fait aimer d'elle dans les conditions prescrites par l'oracle : elle le croit insensible et laisse d'autant plus aisément échapper le secret de son cœur. D'où ce sens allégorique :
que la discrétion et le mystère sont les conditions les plus favorables à la naissance de l'amour.
imago honorable de son ancienne liberté', (juel exemple pour une ville qui n'a point encore perdu la sienne ! j
Ou'on ne pense i)as surtout faire un pareil l'tablissement par manière d'essai, sauf à l'abolir quand on en sentira les inconvéniens : car ces inconvéniens ne se détruisent pas avec le théâtre qui les produit, ils restent quand leur cause est ôtée; et, dès qu'on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. >'os mœurs altérées, nos goûts changés, ne se rétabliront pas comme ils se j seront corrompus; nos plaisirs mêmes, nos innocens
1. Il nous parait, comme à M. Fontaine (voy. son édition de Xa Lettre sur les spectacles, p. 266, note), que Rousseau fait ici allusion à l'incident suivant, dont il exagère singulièrement la portée :
« Le duc de Villars, gouverneur de Provence, fit augmenter, en 175Ô, le prix des places de la Comédie de Marseille en faveur de la Dumesnil, qu'il y avait fait venir de Paris. Les habitants aimèrent mieux abandonner le spectacle. M. de Villars dénonça à la cour cette désertion comme une révolte. M. de Saint-Florentin écrivit le 23 juillet 1753 aux échevins de Marseille une lettre, où cette ville était menacée d'être privée de troupes de comédiens.
Les échevins lui firent une réponse dont voici la fin : « >'otre évèque « (M. de Belzunce) déclame et fait « déclamer sans cesse contre le « théâtre, le spectateur et le spec- '.'. tacle. Si le roi défend qu'il ne « s'établisse à l'avenir aucune « troupe dans notre ville, nous « reprendrons une des anciennes « coutumes de nos illustres an- •i cètres : vous savez, monseigneur.
<c que dans les beaux jours de y notre République, lorsque nous « donnions des lois, au lieu d'en i< recevoir, nous fermions scru- « puleusement nos portes aux « histrions, de peur qu'ils ne « vinssent altérer la pureté de nos « mœurs. » (Desprez de Boissy, Lettres sur les spectacles, 7* édition, 1779, t. II. p. ooo.) — II est clair que Rousseau se méprend sur les intentions des échevins, qui ne songent pas le moins du monde à bannir le théâtre de leur ville, où il existait et prospérait depuis plus d'un demi-siècle : le ton ironique sur lequel ils parlent des déclamations épiscopales n'est pas de gens que le théâtre scandalise.
Ce qui donna quelque retentissement à cette querelle, ce fut de la part du corps municipal l'idée de répondre sur un ton poliment ironique, et par une menace de grève, à l'arbitraire d'un gouverneur et d'un ministre. « zélés protecteurs des belles ». qui prétendaient faire largesse à une « actrice de la cour ». en imposant d'office au bon public marseillais un prix des places extraordinaire.
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plaisirs, auront perdu leurs charmes, le spectacle nous en aura dégoûtés pour toujours. L'oisiveté devenue nécessaire, les vides du temps que nous ne saurons plus remplir nous rendront à charge à nous-mêmes; les comédiens, en partant, nous laisseront l'ennui pour arrhes de leur retour; il nous forcera bientôt à les rappeler ou à faire pis. Nous aurons mal fait d'établir la comédie, nous ferons mal de la laisser subsister, nous ferons mal de la détruire; après la première faute, nous n^aurons plus que le choix de nos maux. Kfeuoi ! ne faut-il donc aucun spectacle dans une répumique ? Au contraire, il en faut beaucoup. C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu'à ceux qui ont tant de raisons de s'aimer et de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques : ayons-en davantage encore, je n'en serai que plus charmé. .Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur ; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction ; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats S qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en^eln aîr7 c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler vous livrer au doux sentiment de votre bonlieur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne, qu'ils soient lil)res et généreux comme vous, que
1. Il y avait des soldats chargés de maintenir lordre au parterr*?.
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le soleil éclaire vos innocens spectacles : vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu'il puisse éclairer.
Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles ? qu'y montrera-t-on ? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout où règne l'affluence, le bien-être y règne aussi^ Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle : rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs ; il en est de plus modernes, il en est d'existans encore, et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des établissemens si utiles * et si agréables, on ne peut trop avoir de semblables rois. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nous rendre dispos et robustes, ce que nous faisons pour nous exercer aux armes ? La république a-t-elle moins besoin d'ouvriers que de soldats? Pourquoi, sur le modèle des
' Il ne suffit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition; il faut qu'il vive agréablement, afin qu'il en remplisse mieux les devoirs, qu'il se tourmente moins pour en sortir, et que l'ordre pubfic soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu'on ne pense à ce que chacun se plaise dans son état. Le manège et l'esprit d'intrigue viennent d'inquiétude et de mécontentement : tout va mal quand l'un aspire à l'emploi d'un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L'assiette de l'Etat n'est bonne et solide que quand, tous se sentant à leur place, les forces particulières se réunissent et concourent au bien public, au lieu de s'user l'une contre l'autre, comme elles font dans tout l'Etat mal constitué. Cela posé, que doit-on penser de ceux qui voudroient ôter au peuple les fêtes,
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prix militaires, ne fonderions-nous pas d'autres prix de gymnastique pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du cor])s? Pourquoi n'animerionsnous pas nos bateliers par des joutes sur le lac? Y auroit-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste et superbe bassin des centaines de bateaux, élégamment équipés, partir à la fois, au signal donné, pour aller enlever un drapeau arboré au but, puis servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité? Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu'autant qu'on le veut bien, et le seul concours * les rend assez magnifiques. Cependant il faut y avoir assisté chez le Genevois pour comprendre avec quelle ardeur il s"y livre. On ne le reconnoît plus : ce n'est plus ce peuple si rangé qui ne se départ point de ses régies économiques ; ce n'est plus ce long raisonneur qui pèse tout, jusqu'à la plaisanterie, à la balance du jugement. Il e-t ^if. gai, caressant; son cœur est alors dans ses y^nx comme il est toujours sur ses lèvres: il
les plaisirs, et toute espèce damusemeiit. comme autant de distractions qui le détournent de son travail? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis, si le peuple n'a de temps que pour gagner son pain : il lui en faut encore pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas longtemps. Ce Dieu juste et bienfaisant qui veut qui! s'occupe, veut aussi qu'il se délasse : la nature lui impose également l'exercice et le repos. le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous donc rendre un peuple actif et laborieux: donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusemens qui lui fassent aimer son état, et l'empêchent d'en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre honnêtes ; c'est le vrai moyen d'animer ses travaux.