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La foule qui vient le> regarder

LETTRE A M. DALEMBEUT. 189

cherche à communiquer sa joie et ses plaisirs ; il invite, il presse, il force, il se dispute les survenans. Toutes les sociétés n'en font qu'une, tout devient commun à tous. II est presque indifférent à quelle table on se mette ; ce seroit l'image de celles de Lacédémone, s'il n'y régnoit un peu plus de profusion, mais cette profusion même est alors bien placée, et l'aspect de l'abondance rend plus touchant celui de la liberté qui la produit^

L'hiver, temps consacré au commerce privé des amis, convient moins aux fêtes publiques. II en est pourtant une espèce dont je voudrois bien qu'on se fît moins de scrupule ; savoir, les bals entre de jeunes personnes * à marier. Je n'ai jamais bien conçu pourquoi l'on s'effarouche si fort de la danse et des assemblées qu'elle occasionne : comme s'il y avoit plus de mal à danser qu'à chanter ; que l'un et l'autre de ces amusemens ne fût pas également une inspiration de la nature ; et que ce fût un crime à ceux qui sont destinés à s'unir de s'égayer en commun par une honnête récréation I L'homme et la femme ont été formés l'un pour l'autre: Dieu veut qu'ils suivent leur destination ; et certainement le premier et le plus saint de tous les liens de la société est le niar £iagejJoutes les fausses religions combattent la nature ; la nôtre seule, qui la suit et la règle, annonce une institution divine et convenable à l'homme. Elle ne doit point ajouter sur le mariage, aux embarras de l'ordre civil, des difficultés que l'Évangile ne prescrit pas, et que tout bon gouvernement condamne. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l'une pour l'autre, et de se voir avec plus de

1. l)e jeunes personnes des deux 1 jeunes gens. — Rousseau dira plus sexes. Nous dirions aujoiu*d'hui : | loin-: «toute /ojeMnesse à marier »,

J.-J. ROUSSEAU

décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public, incessamment ouverts sur elles, les forcent à la réserve, à la modestie, à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu est-il offensé par un exercice agréable, salutaire, propre à la vivacité des jeunes gens, qui consiste à se présenter l'un à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont on n'oseroit sortir un instant ? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne point tromper autrui, du moins quant à la figure, et de se montrer avec les agrémens et les défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien connoitre avant de s'obliger à nous aimer? Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire ? et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui cherchent à s'unir, de préparer ainsi leur cœur à l'amour mutuel que Dieu leur impose?

Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une contrainte éternelle, où l'on punit comme un crime la plus innocente gaieté, où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public, et où l'indiscrète sévérité d'un pasteur ne sait prêcher au nom de Dieu qu'une gène servile, et la tristesse et l'ennui^? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folâtre, on en substitue de plus dangereux : les tête-à-tête adroitement concertés prennent la place des assemblées publiques. A force de se cacher comme

1. Tel est. dans la l'éliiioii de P.-L. Courier pour les villageois que Poil empêche de danser, le curé d'Azai. « jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du sémi-

naire, conscrit de lÉfrlise militante, impatient de se distinguer.

Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu delabolirdanssa paroisse... "

si l'on étoit coupable, on est tenté de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour, mais le vice est ami des ténèbres, et jamais l'innocence et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble.

Pour moi, loin de blâmer de si simples amusemensJ je voudrois au contraire qu'ils fussent publiquement au-| torisés, et qu'on y prévint tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels et périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier. Je voudrois qu'un magistrat*, nommé par le conseil, ne dédaignât pas de présider à ces bals. Jej^idroiâque les pères et mères y assistassent, pour veiller sur leurs enfans, pour être témoins de leurs grâces et de leur adresse, des applaudissemens qu'ils auroient mérités, et jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrois qu'en général toute personne mariée y fût admise au nombre des spectateurs et des juges, sans qu'il fût permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même; car à quelle lin honnête pourroit-elle se donner ainsi en montre au public*? Je voudrois qu'on formât dans la salle une en-

' A chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est composé notre Etat, préside mi de ces magistrats, sous le nom de seigneur-commis. Ils assistent à toutes les assemblées, et même aux festins. Leur présence n'empêche point une honnête familiarité entre les membres de l'association ; mais elle maintient tout le monde dans le respect qu'on doit porter aux lois, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie et du plaisir. Cette institution est très belle, et forme un des grands liens qui miissent le peuple à ses chefs.

1. Faire de la danse une sorte j cent que de la regarder comme d'exhibition, fût-ce en vue d'une un simple plaisir, permis égalelin licite telle que le mariage, ment aux femmes et aux jeunes est-ce. à tout prendre^ phis inno- | filles?

J.-J. UOISSEAU.

ceinte coimnode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verroient encore leurs petits-enfans se préparer à le devenir. Je voudrois que nul n'entrât ni ne sortit sans saluer ce parquet*, et que tous les couples de jeunes gens vinssent avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence, pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'œil attendrissant 2, et qu'on ne vit quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables peut-être d'en arracher à un spectateur sensible. Je voudrois que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédens, se seroit comportée le plus honnêtement, le plus modestement, et auroit plu davantage à tout le monde, au jugement du parquet, fût honorée d'une couronne par la main du seigneur-commis*, et du titre de reine du bal, qu'elle porteroit toute l'année. Je voudrois qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisit en cortège; que le père et la mère fussent félicités et remerciés d'avoir une fille si bien née, et de l'élever si bien. Entin je voudrois que, si elle venoit à se marier dans le cours de l'an, la seigneurie^ lui fit un présent

' Voyez la note précédente.

1. Par analogie avec le parquet où se tiennent les juges dans le tribunal, et. par métonymie, le groupe même des juges.

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