‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 76 sur 78 · ARTICLE H GENEVE · texte numérisé non relu

ARTICLE H GENEVE

peu lucratifs, qu'ils n'ont pas de quoi exciter ia cupidité; ils ne peuvent tenter que des ànies nobles, par la considération qui y est attachée.

On voit peu de procès; la plupart sont accommodés par des amis communs, par les avocats mêmes, et par les juges.

Des lois somptuaires défendent l'usage des pierreries et de la dorure, limitent la dépense des funérailles, et obligent tous les citoyens à aller à pied dans les rues ; on n'a de voitures que pour la campagne. Ces lois, qu'on regarderoit en France comme trop sévères et presque comme barbares et inhumaines, ne sont point nuisibles aux véritables commodités de la vie, qu'on peut toujours se procurer à peu de frais : elles ne retranchent que le faste, qui ne contribue point au bonheur, et qui ruine sans être utile.

Il ny a peut-être point de ville où il y ait plus de mariages heui^eux; Genève est sur ce point à deux cents ans de nos mœurs. Les règlemens contre le luxe font qu'en ne craint pomt la multitude des enfans ; ainsi le luxe n'y est point, comme en France, un des grands obstacles à la population.

On ne souffre point à Genève de comédie; ce n'est j)cis qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des mœurs, et jouiroit de L'avantage des uns et des autres : les représentations théâtrales f'ormeroient le goût des citoyens, et leur donneroient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiteroil, sans que le libertinage fit des jirogrès, et Genève^ réuniroit à la sagesse de Lacédémone la politesse cl Athènes.' Une autre considération, digne d'une république si sage et si éclairée, devroit peut-être l'engager à permettre les spectacles. Le préjugé barbare contre la profession de comédien, l'espèce d'avilissement où nous avons mis ces hommes si nécessaires au progrès et au soutien des arts, est certainement une des principales causes qui contribuent au dérèglement que nous leur reprochons : ils cherchent à se dédommager par les jflaisirs de l'estime que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un comédien qui a des mœurs est doublement respectable, mais à peine

lui en mit-on quelque gré Le traitant qui insulte à Vindigence publique et qui s en nourrit, le courtisan qui rampe et qui ne j)aye point ses dettes, voilà Vespèce dlwmmes que nous honorons le plus. Si les comédiens étoient non-seulement soufferts à Genève, inais contenus d'abord par des règlemens sages, protégés ensuite, et même considérés dès qu'ils en seroient dignes, enfin absolument placés sur la même ligne que les autres citoyens, cette ville auroit bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare, et qui ne l'est que jmr notre faute, une troupe de comédiens estimable. Ajoutons que cette troupe deviendroit bientôt la meilleure de V Europe ; plusieurs personnes pleines de goût et de dispositions pour le théâtre, et qui craignent de se déshonorer parmi nous en s'y livrant, accourroient à Genève jiour cultiver non-seulement sans honte, mais même avec estime, un talent si agréable et si peu commun. Le séjour de cette ville, que bien des François regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendrait alors le séjour des jilaisirs honnêtes, comme il est celui de la pJiilosophie et de la liberté ; et les étrangers ne seroient plus surpris de voir que dans une ville oii les spectacles décens et réguliers^ sont défendus, on permette des farces grossières et sans espritX aussi contraires au bon goiit qu'aux bonnes mœurs. Ce n'esr pas tout : peu à peu l'e.remple des comédiens de Genève, la régularité de leur conduite, et la considération dont elle les ferait jouir, serviraient de modèle aux comédiens des autres nations, et de leçon à ceux qui les ont traités jusqu'ici avec tant de rigueur, et même d'inconséquence. On ne les verrait pas d'un côté pensionnés par le gouvernement, et de l'autre un objet d'anathème ; nos prêtres perdraient l'habitude de leà, excommunier, et nos bourgeois de les regarder avec mépris : et^ une petite république auroit la glaire d'avoir réformé l'Europe sur ce point, plus important peut-être qu'on ne pense.

Genève a une université qu'on appelle académie, où la jeunesse est instruite gratuitement. Les professeurs peuvent devenir magistrats, et plusieurs le sont en effet devenus, ce qui contribue beaucoup à entretenir lémulation et la célébrité de l'académie. Depuis quelques années on a établi aussi une école de dessin. Les avocats, les notaires, les médecins, forment des corps auxquels on n'est agrégé qu'après des examens publics ; et tous les corps de métiers ont aussi leurs règlemens. leurs apprentissages, et leurs chefs-d'œuvre.

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La bibliothèque publique est bien assortie; elle contient vingtsix mille volumes, et un assez grand nombre de manuscrits. On prête ces livres à tous les citoyens, ainsi chacun lit et s'éclaire : aussi le peuple est-il beaucoup plus instruit à Genève que partout ailleurs. On ne s'aperçoit pas que ce soit un mal comme on prétend que c'en seroit un parmi nous. Peut-être les Genevois et nos pohtiques ont-ils également raison.

Après l'Angleterre. Genève a reçu la première l'inoculation de la petite vérole, qui a tant de peine à s'étabhr en France, et qui pourtant s'y établira, quoique plusiem^s de nos médecins la combattent encore, comme leurs prédécesseurs ont combattu la circulation du sang, l'émétique, et tant d'autres vérités incontestables ou de pratiques utiles.

Toutes les sciences et presque tous les arts ont été si bien cultivés à Genève, qu'on seroit surpris de voir la liste des savans et des artistes en tout genre que cette ville a produits depuis deux siècles. Elle a eu même quelquefois l'avantage de posséder des étrangers célèbres, que sa situation agréable, et la liberté dont on y jouit, ont engagés à s'y retirer. M. de Voltaire, qui depuis quatre ans y a établi son séjour, retrouve chez ces républicains les mêmes marques d'estime et de considération c[uil a reçues de plusieurs monarques.

La fabrique qui fleurit le plus à Genève est celle de l'horlogerie : elle occupe plus de cinq mille personnes, c'est-à-dire plus de la cinquième partie des citoyens. Les autres arts n'y sont pas négligés, entre autres l'agriculture; on remédie au peu de fertilité du terroir à force de soin et de travail.

Toutes les maisons sont bâties de pierre, ce qui prévient très souvent les incendies, auxquels on apporte d'ailleurs un prompt remède, par le bel ordre établi pour les éteindre.

Les hôpitaux ne sont point à Genève, comme ailleurs, une simple retraite pour les pauvres malades et infirmes : on y exerce l'hospitalité envers les pauvres passans : mais surtout on en tire une multitude de petites pensions qu'on distribue aux pauvres familles, pour les aider à vivre sans se déplacer, et sans renoncer à leur travail. Les hôpitaux dépensent par an plus du triple de leur revenu, tant les aumônes de toute espèce sont abondantes.

// nous reste à parler de la religion de Genève; c'est la partie de cet article gui intéresse peut-être le plus les philosophes, y'ous allons donc entrer dans ce détail; mais nous prions

nos Irrieurs de sr souvenir que nous ne sommes ici qii historiens, et non conlroversistes. Nos articles de théologie sont destinés à servir d'antidote à celui-ci, et raconter n'est pas ap- 2)rouver. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux inots tuciiAnis- TiE, E.NFKR, FOI, CHRISTIANISME, ctc, pour Ics prémunir d'avance contre ce que nous allons dire.

La constitution ecclésiastique de Genève est purement presbytérienne : point d'évéques . encore 7noins de chanoines : ce n>st pas qu'on désapprouve l'épiscopat ; mais, comme on ne le croit pas de droit divin, on a pensé que des pasteurs 7noins riches et moins importans que des évêques convenaient mieux à une petite république.

Les ministres sont ou j^ast^urs comme nos curés, ou postulans, comme nos prêtres sans bénéfice. Le revenu des j^asteurs ne va pas au delà de douze cents livres, sans aucun casuel; cest l'Etat qui le donne, car l'Eglise n'a rien. Les ministres ne sont reçus qu'à vingt-quatre ans, après des examens qui sont très rigides quant à la science et quant aux mœurs, et dont il serait à souhaiter que la plupart de nos églises catholiques suivissent l'exemple.

Les ecclésiastiques n'ont rien à faire dans les funérailles ; cest un acte de simpile police, qui se fait sans appareil : on croit à Genève qu'il est ridicule d'être fastueux après la mort. On enterre dans un vaste cimetière assez éloigné de la ville, usage qui devrait être suivi partout. Le clergé de Genève a des mœurs exemplaires : les ministres vivent dans une grande union; on ne les voit point, comme dans d'autres pays, disjmter entre eux avec aigreur sur des matières inintelligibles, se persécuter mutuellement, s'accuser indécemment auprès des magistrats : il s'en faut cependant beaucoup qu'ils pensent tous de même sur les articles qu'on regarde ailleurs comme les plus importans à la religion. Plusieurs ne croient plus la divinité de Jésus-Christ, dont Calvin leur chef étoit si zélé défenseur, et pour laquelle il fit brûler Servet. Quand on leur parle de ce supplice, qui fait quelque tort à la charité et à la ynodération de leur patriarche, ils n'entreprennent point de le justifier; ils avouent que Calvin fit une action très blâmable, et ils se contentent, si c'est un catholique qui leur parle, d'opposer au supplice de Servet cette aboyninable journée de la Saint-Barthélémy, que tout bon François désirerait effacer de notre histoire avec son sang; et ce supplice de Jean Hus, que les catholiques

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mêmes, disent-ils. n'entreprennent plus de justifier ; ou l'humanité et la bonne foi furent également violées, et qui doit couvrir la mémoire de l'empereur Sigismond d'un opprobre éternel.

« Ce n'est pas. dit M. de Voltaire, un petit exemple du progrès de la raison humaine, qu'on ait imprimé à Genève, avec l'approbation publique, dans l'Essai sur l'histoire universelle du même auteur, que Calvin avait une âme atroce, aussi bien qu'un esprit éclairé. Le meurtre de Servet paroit aujourd'hui abominable. » yous croyons que les éloges dus à cette noble liberté de penser et d'écrire sont à partager également entre l'auteur, son siècle et Genève. Combien de pays oh la philosophie n'a pas fait moins de progrès, mais oii la vérité est encore captive, où la raison n'ose élever la voi.r pour foudroyer ce qu'elle condamne en silence, ou même trop d'écrivainfi pusillanimes, qu'on appelle sages, respectent les préjugés qu'ils pourvoient condmttre avec auta)it de décence que de sûreté!

L'enfer . un des points p)inripau.r de notre croyance, n'en est pas un aujourd'hui pour plusieurs ministres de Genève ; ce seroit. selon eux. faire injure à la Divinité, d'imaginer que cet être j)lein de bonté et de justice fût capable de punir nos fautes jmr une éternité de tourmens : ils expliquent le moins mal qu'ils peuvent les passages formels de l'Ecriture qui sont contraires à leur opinion, prétendant qu'il ne faut jamais prendre à la lettre dans les livres saints tout ce qui paroit blesser l'humanité et la raison. Ils croient donc qu'il y a des peines dans une autre vie. tnais pour un temps ; ainsi le purgatoire, qui a été une des principales causes de la séparation des protestans d'avec l'Eglise romaine, est aujourd'hui la seule peine que plusieurs d'entre eux admettent après la mort : nouveau trait à ajouter à l'histoire des contradictions humaines.

Pour tout dire en un mot. plusieurs pasteurs de Genève n'ont d'autre religion qu'un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystères, et s' imaginant que le ]) rentier principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison : aussi, quand on les presse sur la nécessité de la révélation, ce dogme si essentiel du christianisme, plusieurs y substituent le terme d'utilité, qui leur paroit plus doux : en cela, s'ils ne sont pas orthodoxes, ils sont au moins conséquens à leurs principes

Un clergé qui pense ainsi doit être tolérant, et icàt en effet

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assez pour n'rtir pas regardé de bon œil par les /niitisires des autres églises réformées. On peut dire encore, sans prétendre approuver d'ailleurs la religion de Genève, qu'il y a peu de pays oh les théologiens et les ecclésiastiques soient plus emieinis de la superstition. Mais en récompense, cofunie l'intolérance et la superstition ne servent qu'à multiplier les incrédules, on se plaint moins à Genève qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité, ce qui ne doit pas surprendre : la religion y est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n'est pas peuple : le respect pour Jésus-Christ et pour les Ecritures est peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève.

Les ecclésiastiques font encore mieu.r à Genève que d'être toléra ns ; ils se renferment uniquement dans leurs fonctions, en donnant les premiers aux citoyens l'exemple de la soumission aux lois. Le consistoire, établi pour veiller sur les mœurs, n'inflige que des peines spirituelles. La grande querelle du sacerdoce et de l'empire, qui dans des siècles d'ignorance a ébranlé la couronne de tant d'empereurs, et qui, connue nous ne le savons que trop, cause des troubles fâcheux dans des siècles plus éclairés, n'est point connue à Genève ; le clergé n'y fait rien sans l'approbation des magistrats.

Le culte est fort simple : point d'images, point de luminaires, point d'ornemens dans les églises. On vient pourtant de donner à la cathédrale un portail d'as.<iez bon goût ; peut-être parviendra-t-on peu à peu à décorer l'intérieur des temples. Ou seroit en effet l'inconvénient d'avoir des tableaux et des statues, en avertissant le peuple, si ion vouloit, de ne leur rendre aucun culte, et de ne les regarder que comme des monumens destinés à retracer d'une inanière frappante et agréable les jyrincipaux événemens de la religion ? Les arts y gagneraient sans que la superstition en prof fat. y'ous parlons ici. comme le lecteur doit le sentir, dans les principes des pasteurs genevois, et non dans ceu.r de l'Eglise catholique.

Le service divin renferme deux choses : les prédications et le chant. Les prédications se bornent presque uniquement à la morale, et n'en valent que mieux. Le chant est d'assez fnauvais goût; et les vers français qu'on chante, plus mauvais encore. Il faut espérer que Genève se réformera sur ces deux points. On vient de placer un orgue dans la cathédrale, et peut-être jtarviendra-t-on à louer Dieu en meilleur langage et en tneil-

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