‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 75 sur 78 · ARTICLE GENÈVE' PAR D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

ARTICLE GENÈVE' PAR D'ALEMBERT

[Encyclopédie, t. YII, p.

La ville de Genève est située sur deux collines à l'endroit où finit le lac qui porte aujourd'hui son nom, et qu'on appeloit autrefois lac Léman. La situation en est très-agréable, on voit d'un côté le lac, de l'autre le Rhône, aux en^^rons une campagne riante, des coteaux couverts de maisons de campagne le long du lac, et à quelques lieues les sommets toujours glacés des Alpes, qui paroissent des montagnes d'argent lorsqu'ils sont éclairés par le soleil dans les beaux jours. Le port de Genève sur le lac avec des jetées, ses barques, ses marchés, et sa position entre la France, l'Italie et l'Allemagne, la rendent industrieuse, riche et commerçante. Elle a plusieurs beaux édifices et des promenades agréables; les rues sont éclairées la nuit, et on a construit sur le Rhône une machine à pompes fort simple, qui fournit de l'eau jusqu'aux quartiers les plus élevés, à cent pieds de haut. Le lac est d'environ dix-huit lieues de long, et de quatre à cinq dans sa plus grande largeur. C'est une espèce de petite mer qui a ses tempêtes, et qui produit d'autres phénomènes curieux.

Jules César parle de Genève comme d'une ville des Allobroges, alors province romaine; il y vint pom' s'opposer au passage des Helvétiens, qu'on a depuis appelés Suisses. Dès que le christianisme fut introduit dans cette ville, elle devint un siège épiscopal, sufifragant de Vienne. Au commencement du v* siècle, l'empereur Honorius la céda aux Bourguignons, qui en furent

1. Nous donnons en itafique les deux passages sur la comédie et sur la religion.

dépossédés en 554 par les rois francs. Lorsque Charlemag-ne, sur la fin du ix« siècle, alla combattre les rois des Lombards, et délivrer le pape, qui l'en récompensa bien par la couronne impériale, ce prince passa à Genève, et en fit le rendez-vous général de son armée. Cette ville fut ensuite annexée par héritage à Eempire germanique, et Conrad y vint prendre la couronne impériale en 10Ô4. Mais les empereurs ses successeurs, occupés dalTaires très-importantes, que leur suscitèrent les papes pendant plus de trois cents ans. ayant négligé d'avoir les yeus sur cette ville, elle secoua insensiblement le joug, et devint une ville impériale, qui eut son évéque pour prince, ou plutôt pour seignem^; car l'autorité de l'évêque étoit tempérée par celle des citoyens. Les ai^moiries qu'elle prit dès lors exprimoient cette constitution mixte : c'étoit une aigle impériale d'un côté, et de l'autre une clef représentant le pouvoir de l'Eglise, avec cette de^ise, Post tenehras lux. La ville de Genève a conservé ses armes après avoir renoncé à l'Eglise romaine ; elle n'a plus de commun avec la papauté que les' clefs qu'elle porte dans son écusson; il est même assez singulier qu'elle les ait conservées après avoir brisé avec une espèce de superstition tous les liens qui pouvoient l'attacher à Rome ; elle a pensé apparemment que la devise. Post tenebras lux, qui exprime pai^faitement, à ce qu'elle croit, son état actuel par rapport à la reUgion, lui permettoit de ne rien changer au reste de ses armoiries.

Les ducs de Savoie, voisins de Genève, appuyés quelquefois pai' les évêques. firent insensiblement à dilTérentes reprises des eûorts pour établir leur autorité dans cette ville ; mais elle y résista avec com^age, soutenue de l'alliance de Fribourg et de celle de Berne. Ce fut alors, c'est-à-dire vers 1526, que le conseil des deux cents fut établi. Les opinions de Luther et de Zuingle commençoient à s'introduire : Berne les avoit adoptées: Genève les goûtoit; elle les admit enfin en 1555; la papauté fut abohe: et l'évêque qui prend toujours le titre d'évéque de Genève, sans y avoir plus de juridiction que l'évêque de Babylone n'en a dans son diocèse, est résidant à Annecy depuis ce temps-là.

Ou voit encore entre les deux portes de l'hôtel de ville de Genève, mie inscription latine en mémoire de l'abolition de la religion catholique. Le pape y est appelé l'antechrist : cette expression, que le fanatisme de la liberté et de la nouveauté s'est permise dans un siècle encore à demi barbare, nous paroît

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peu digne aujourd'hui dune ville aussi philosophe. Nous osons l'inviter à substituer à ce monument injurieux et grossier une inscription plus vraie, plus noble et plus simple. Pour les cathoUques, le pape est le chef de la véritable Eglise; pour les protestans sages et modérés, c'est un souverain qu'ils respectent comme prince sans lui obéir : mais, dans un siècle tel que le notre, il n'est plus l'antechrist pour personne.

Genève, pour défendre sa liberté contre les entreprises des ducs de Savoie et de ses évèques, se fortifia encore de l'alliance de Zui'ich, et surtout de celle de la France. Ce fut avec ces secours qu'elle résista aux armes de Charles-Emmanuel et aux trésors de Philippe II. prince dont l'ambition, le despotisme, la cruauté et la superstition, assurent à sa mémoire l'exécration de la postérité. Henri IV, qui avoit secouru Genève de trois cents soldats, eut bientôt après besoin lui-même de ses secours ; elle ne lui fut pas inutile dans le temps de la Ligue et dans d'autres occasions : de là sont venus les privilèges dont les Genevois jouissent en France comme les Suisses.

Ces peuples voulant donner de la célébrité à leur ville y appelèrent Calvin, qui jouissoit avec justice d'une grande réputation; homme de lettres du premier ordre, écrivant en latin aussi bien qu'on le peut faire dans une langue morte, et en françois avec une pureté singulière pour son temps : cette pureté que nos habiles gi\ammairiens admirent encore aujourd'hui rend ses écrits bien supérieurs à presque tous ceux du même siècle, comme les ouvrages de MM. de Port-Royal se distinguent encore aujom-d'hui, par la même raison, des rapsodies bai'bares de leurs adversaires et de leiu-s contemporains. Calvin, jurisconsulte habile et théologien aussi éclairé qu'un liérétique le peut être, dressa de concert avec les magistrats un recueil de lois civiles et ecclésiastiques, qui fut approuvé en 1545 par le peuple, et qui est devenu le code fondamental de la république. Le superflu des biens ecclésiastiques, qui servoit avant la réforme à nourrir le luxe des évèques et de leurs subalternes, fut appliqué à la fondation d'un hôpital, d'un collège et d'une académie : mais les guerres que Genève eut à soutenir pendant près de soixante ans empêchèrent les arts et le commerce d'y fleurir autant que les sciences. Enfin le mauvais succès de l'escalade tentée en 1602 par le duc de Savoie a été l'époque de la tranquillité de cette république. Les Genevois repoussèrent leurs ennemis, qui les avoient

attaqués par surprise, et, poui* dégoûter le duc de Savoie d'entreprises semblables, ils firent pendre treize des principaux généraux ennemis. Ils crurent pouvoir traiter comme des voleurs de grand chemin, des hommes qui avoient attaqué leur ville sans déclaration de guerre : car cette politique singulière et nouvelle, qui consiste à faire la guerre sans lavoir déclarée, n'étoit pas encore connue en Europe: et. eût-elle été pratiquée dés lors par les grands Etats, elle est trop préjudiciable aux petits, pour quelle puisse jamais être de leur goût.

Le duc Charles-Emmanuel se voyant repoussé et ses généraux pendus renonça à s'emparer de Genève. Son exemple servit de leçon à ses successeurs ; et depuis ce temps cette ville n'a cessé de se peupler, de s'enrichir et de s'embellir dans le sein de la paix. Quelques dissensions intestines, dont la dernière a éclaté en 1758, ont de temps en temps altéré légèrement la tranquillité de la république ; mais tout a été hem^eusement pacifié parla médiation de la France et des cantons confédérés: et la sûreté est aujourd'hui établie au dehors plus fortement que jamais, par deux nouveaux traités, lun avec la France en 1749. Fautre avec le roi de Sardaigne en 1754.

C'est une chose très singulière, qu'une ville qui compte à peine vingt-quatre mille âmes, et dont le territoire morcelé ne contient pas trente villages, ne laisse pas d'être un État souverain, et une des ^illes les plus florissantes de l'Europe. Riche par sa liberté et par son commerce, elle voit souvent autour d'elle tout en feu sans jamais s'en ressentù-: les événemens qui agitent l'Em^ope ne sont pour elle qu'un spectacle dont elle jouit sans y prendre part : attachée aux François par ses alliances et pai" son commerce, aux Anglois par son commerce et par la religion, elle prononce avec impartialité sur la justice des guerres que ces deux nations puissantes se font l'une à l'autre, quoiqu'elle soit d'ailleurs trop sage pour prendre aucmie part à ces guerres, et juge tous les souverains de l'Europe, sans les flatter, sans les blesser et sans les craindre,

La ville est bien fortifiée, surtout du côté du prince qu'elle redoute le plus, du roi de Sardaigne. Du côté de la France, elle est presque ouverte et sans défense. Mais le service s'y fait comme dans une ville de guerre; les arsenaux et les magasins sont bien fournis : chaque citoyen y est soldat comme en Suisse et dans l'anciemie Piome. On permet aux Genevois de

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servir dans les troupes étrangères: mais l'État ne foui-nit à aucune puissance des compagnies avouées, et ne soulFre dans son territoire aucun enrôlement.

Quoique la ville soit riche, l'État est pauvre, par la répugnance que témoigne le peuple pour les nouveaux impôts, même les moins onéreux. Le revenu de l'État ne va pas à cinq cent mille livres monnoie de France; mais l'économie admirable avec laquelle il est administré suffît à tout, et produit même des sommes en réserve pour les besoins extraordinaires.

On distingue dans Genève quatre ordres de personnes: les citoyens qui sont fds de bourgeois et nés dans la ville : eux seuls peuvent parvenir à la magistrature: les bourgeois qui sont lils de bourgeois ou de citoyens, mais nés en pays étranger, ou qui étant étrangers ont acquis le droit de bourgeoisie que le magistrat peut conférer; ils peuvent être du conseil général, et même du grand conseil appelé des Deux-Cents. Les habitans sont des étrangers, qui ont permission du magistrat de demeurer dans la ville, et qui n'y font rien autre chose. Enfin les natifs sont les fils des habitans; ils ont quelques privilèges de plus que leurs pères, mais ils sont exclus du gouvernement.

A la tête de la répubhque sont quatre syndics, qui ne peuvent l'être qu'un an et ne le redevenir qu'après quatre ans. Aux syndics est joint le petit conseil, composé de vingt conseillers, d'mi trésorier et de deux secrétaires d'État, et mi autre corps qu'on appelle de la justice. Les affaires journalières et qui demandent expédition, soit criminelles, soit civiles, sont l'objet de ces deux corps.

Le grand conseil est composé de deux cent cinquante citoyens ou bourgeois; il est juge des gi'andes causes civiles, il fait grâce, il bat monnoie, il élit les membres du petit conseil, il délibère sur ce qui doit être porté au conseil général. Ce conseil général embrasse le corps entier des citoyens et des bourgeois, excepté ceux qui n'ont pas vingt-cinq ans. les banqueroutiers et ceux qui ont eu quelque flétrissure. C'est à cette assemblée qu'appartiennent le pouvoir législatif, le droit de la guerre et de la paix, les alliances, les impôts, et l'élection des principaux magistrats, qui se fait dans la cathédrale avec beaucoup d'ordre et de décence, quoique le nombre des votans soit d'environ quinze cents personnes.

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On voit, par ce détail, que le gouvernement de Genève a tous les avantages et aucun des inconvéniens de la démocratie ; tout est sous la direction des syndics, tout émane du petit conseil pour la délibération, et tout retourne à lui pom^ l'exécution ; ainsi il semble que la ville de Genève ait pris pour modèle cette loi si sage du gouvernement des anciens Germains : a De minoribus rébus principes consultant, de majo- « ribus omnes: ila tamen, ut ea quorum pênes plebem arbi- « tiùum est. apud principes pr^etractentur. » Tacit.. De mor. Germa II.)

Le droit civil de Genève est presque tout tiré du droit romain, avec quelques modifications : par exemple, un père ne peut jamais disposer que de la moitié de son bien en faveur de qui il lui plaît; le reste se partage également entre ses enfans. Cette loi assure d"mi côté l'indépendance des enfans, et de l'autre elle prévient l'injustice des pères.

M. de Montesquieu appelle avec raison une belle loi celle qui exclut des charges de la république les citoyens qui n'acquittent pas les dettes de leur père après sa mort, et à plus forle raison ceux qui n'acquittent pas leurs dettes propres.

On n'étend point les degrés de parenté qui prohibent le mariage au delà de ceux que marque le Lévitique; ainsi les cousins germains peuvent se marier ensemble : mais aussi point de dispense dans les cas prohibés. On accorde le divorce en cas d'adultère ou de désertion malicieuse, après des proclamations juridiques.

La justice criminelle s'exerce avec plus d'exactitude que de rigueur. La question, déjà abolie dans plusieurs États, et qui devroit l'être partout comme une cruauté inutile, est proscrite à Genève ; on ne la domie qu'à des criminels déjà condamnés à mort, pour découvrir leurs complices, s'il est nécessaire. L'accusé peut demander communication de la procédure, et se faire assister de ses pai-ens et d'un avocat pour plaider sa cause devant les juges à huis ouverts. Les sentences criminelles se rendent dans la place pubhque par les syndics avec beaucoup d'appareil.

On ne connoît point à Genève de dignité héréditaire : le fils d'mi premier magistrat reste confondu dans la foule, s'il ne s'en tire par son mérite. La noblesse, ni la richesse ne donnent ni rang, ni prérogatives, ni facilité pour s'élever aux charges: les brigues sont sévèrement défendues. Les emplois sont si

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