‹ Lettre à M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 4 sur 65 · MINISTÈRE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE

bnBtrotôM publique et des coites.

« 4 r » Division. — 2« Bureau.

« RÉPUBLIQUE! FRAKÇAIHI.

c Folio 1758 de l'enregistrement.

«Toutes les lettres et réponses flottent être adressées au mi-

c Paris, le 4 janvier 4849.

i Objet. —Exécution du décret du 42 décembre 1848.

c Monsieur, c L'article 5 du décret du 42 décembre 4848, portant rectification du budget de ïixercice de 1848, est ainsi conçu :

« Les savants, les gens de lettres et les artistes ne pourront, à partir du 1" jan-

J'étais en outre un des rédacteurs du Journal des Savanti qui se publie sous la direction du gouvernement. Je ne parle pas de mon titre de membre de l'Institut, car l'Institut échappe à la loi sur le cumul. Les traitements attachés à ces deux chaires, en y comprenant même la partie éventuelle, ne s'élevaient pas au maximum déterminé par cette loi. J'ignore si mes collègues du Journal des Savants qui sont déjà pourvus de deux places, et qui, comme rédacteurs de ce journal, ne reçoivent aucune rétribution^ moins qu'ils ne fournissent trois articles par an, sont censés occuper une troisième place au ministère de la justice \ Quoi qu'il eu soit, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous faire remarquer que la question est tout autre pour njoi,Vous voulez bien m'inviter à faire un choix entre les différentes fonctions que je remplissais avant la révolution, et vous ignorez, peut-être, que pour les deux chaires que j'avais obtenues par élection au Collège de France et à la Sorbonne , mon nom a disparu , depuis la révolution de Février, du programme des cours» Cette mesure arbitraire " a été prise, sans même que j'en

« vier4849. occuper pins de deux fonctions ou chaires rétribuées sur les fonds du « trésor public.

« Le montant des traitements cumulés, tant fixes qu'éventuels, ne pourra pas t dépasser 12,000 francs.

ce N'est pas considéré comme traitement l'indemnité allouée aux membres de « l'Institut. »

« Comme cette disposition est exécutoire à dater du 4 « r janvier courant, et que vous occupez plus de deux fonctions rétribuées sur les fonds du trésor public, je me crois force de vous inviter à me faire connaître, dans le plus bref délai possible, à laquelle de ces fonctions vous croyez devoir renoncer.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée. « Le ministre de l'instruction publique et des cultes,

« FiXLorx.

a A lf. Libri, professeur à la Faculté des sciences, etc., à la Sorbonne. »

* On sait que les conférences des collaborateurs du Journal des Savants se tiennent au ministère de la justice, et que c'est sur le budget de ce ministère que sont pris les fonds nécessaires à la publication de ce journal.

2 Voyez plus loin, page 108. — Tous ceux qui connaissent les statuts et les règlements des grands corps enseignants de la France savent que cette mesure était irrégulière. Si je signale ici une telle irrégularité, ce n'est pas pour réclamer dans un intérêt mesquin de places et de traitement, c'est uniquement pour montrer qu'après la révolution de Février le gouvernement provisoire s'est empressé de me frapper comme on frappe un ennemi.

fvwe awti, gous le ministère do If» Carnpt 1 ; en sorte que tandi* qiMYougi me fuite» l'honneur de me demander, Mopsieur le Ministre, quelles sont le? places que je désire gajv «ter, je JPÇ vois forcé, è mon tour, de vous demander quelle* sont celles qu'on ne m'ait pas enlevées,

l* démarche que vous ave* bien voulu faire auprès de moi pouonee? Monsieur le Ministre, que vous ave* Tintent tÎQu d'effacer les traces des déplorable? réactions qui ont suivi les journées, de février. Elle me donne la confiance que yqus voudrez bien accorder toute l'attention qu'elles méritent, aux observations que je vais avoir l'honneur de von* ffonmettro au sujet d'une question dans laquelle mon honneur est engagé , et qui est intimement liée à la question à propos de laquelle voqs avez bien voulu m'interpeller.

Avant tout et afin que ma position soit clairement établie, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de rappeler que, qrrivé en France à la suite d'une de ces commotions poli-rtiques si fréquentes en Italie, je me suis bientôt trouvé en dfcapçprd avec ces hommes qui croyaient que, pour avoir résisté à l'arbitraire exercé au nom d'un prince, je devais aimer le despotisme imposé au nom de la multitude. La violence qu'on prétendit me faire, les attaques dont je devins l'objet me révoltèrent et me jetèrent dans des luttes qui, renfermées d'abord dans l'enceinte de l'Institut, se ré* pandirent au dehors et prirent bientôt un caractère politique. Attaqué systématiquement par tous les journaux de l'opposition, qui me voyaient avec peine combattre contre qn des leurs, à l'Institut, pour l'indépendance des sciences que je croyais menacée, je fus soutenu par les journaux conservateurs, chez lesquels j'ai toujours trouvé beaucoup

l On sait que If. Carnot est fils de ee général Carnot, qui, poursuivi par des teciaations contre lesquelles il prolesta vainement, fut, dans un temps de réaction politique, chassé par ordonnance de l'Institut.

plus de tolérance, de véritable libéralisme que dans ces feuilles qui s'attribuent le monopole des idées libérales et qui prétendent imposer leur volonté à l'aide de l'intimidation et de la calomnie. Ces attaques, l'inimitié constante qui me poursuivait, sont généralement connues \ et chacun peut se rappeler avec quel redoublement de colère furent accueillis les nombreux articles du Journal des Débats dans lesquels, tout en exhortant les princes italiens à entrer franchement dans la voie des réformes, je conseillais aux libéraux de l'Italie de rester dans la légalité et de s'interdire tout appel à la violence.

Qu'où se figure un étranger arrivé soudainement à une haute position et se mêlant avec ardeur à toutes les luttes; combattant pour l'Université lorsqu'elle était attaquée; résistant à H. Arago à l'Institut; bravant l'impopularité pour avertir l'Italie des maux dont il la voyait menacée ; professant tout haut l'admiration et l'attachement les plus vifs pour H. Guizot; luttant toujours de pied ferme sans faire aucune concession à ses adversaires, et l'on comprendra toutes les jalousies, toutes les haines qui ont dû s'accumuler contre moi, jusqu'au moment où mes ennemis, à la suite d'une immense commotion populaire, ont pu m'injurier et me calomnier sans danger.

J'ai déjà raconté ailleurs comment certaines colères s'exhalèrent d'abord dans des lettres et dans des dénonciations anonymes, et comment, dès que j'appris que de telles dénonciations existaient 9 Je demandai à faire comparaître les calomniateurs devant les tribunaux. Ce fut dans ces circonstances qu'éclata la révolution de Février. Cette révolution

' Bien qu'on ait pu dire et faire croire en France de si étranges choses sur mon compte , je ne pense pas qu'il ait été possible à mes ennemis de couvrir d'oubli des luttes qui se sont passées à la face du soleil, ou des animosités que personne ne se donnait la peine de dissimuler, et dont tous les journaux de l'Europe ont parlé. ( Voyez plus loin , pag. 8, 9, 125, 128, etc. ) .

' Lisez plus loin , pag. 502.

remit le pouvoir entre les mains des hommes du National, journal qui n'a jamais cessé de me poursuivre, et porta au gouvernement provisoire M. Arago, dont l'animosité contre moi est connue de toute l'Europe savante. Les effets de cette révolution ne tardèrent pas à se rendre sensibles pour moi, et à m'obligera quitter la France. Or, puisque mes ennemis, dans leur mauvaise foi, ont voulu prendre acte de mon éloignement pour me couvrir de leurs calomnies et des apparences d'une odieuse culpabilité, je dois déclarer [que cet éloignement n'a pas été volontaire. Si j'ai quitté la France, c'est parce que le 28 février 1 848, pendant que j'assistais à la séance de l'Académie des sciences, j'ai reçu par écrit l'injonction formelle de m'éloigner, sous peine d'être l'objet d'une vengeance populaire. L'auteur de cette injonction, l'écho de cette menace, est M. Terrien, l'un des rédacteurs du National \ qui, étantchargé, en cette qualité, de rendre

1 Dans l'Avertissement de ma Réponse à M. Boucly, j'ai déjà dit que ce billet de M. Terrien était resté à Paris, et qu'il avait dû être saisi. S'il n'a pas été enlevé ou détruit par quelqu'un de ces visiteurs inconnus qui ont si fréquemment violé mon domicile, et dont il sera question plus loin (pag. 25-26), ce billet doit se trouver entre les mains des magistrats, voici comment je m'exprimais dans ma Réponse, relativement à ce billet : « Dans un second paragraphe se lisaient ces paroles que je crois me rappeler textuellement, et dont certainement je me rappelle le sens : « Epargnez au peuple français un de ces actes de vindicte € populaire qui répugnent au caractère de notre nation. Ne venez plus à Vlnc stitut; disparaissez! » Ce biUet a été communiqué par moi à différentes personnes qui toutes me pressèrent de quitter la France a l'instant (voyez plus loin, à la page 102), et qui sont prêtes à déposer de ce fait devant la justice, comme le prouve la lettre suivante :

ÀlSignor G. Libri, membro delV A M. G. Libri, membre de l'Institut Jnstituto di Francia y de France.

c Amico preqiatissimo, a Très-honorable ami,

c Secondo il desiderio vostro mi sono a D'après votre désir, je me suis

accertato che parecchie persone rispet- assuré que plusieurs personnes très-

tabilissime, délie quali dirô i nomi un' respectables, dont je vous ferai connaître

titra volta, conobbero molti fatti imçor- les noms une autre fois, ont eu connais-

lanti per la vostra difesa ; e fra gh al- sauce de beaucoup de faits importants

Iri i due fatti seguenti, dei quali esse pour votre défense : entre autres des

sono disposte a deporre innanzi aUa deux faits suivants, dont elles sont dis-

Giustizia, ovebisognasse : posées, si c'est nécessaire, à déposer

c 1° Il giorno 28 febrajo 1848, men- devant la justice :

tre eravate alla seduta deir Àccademia «1» Que le 28 février 1848, pendant

délie scienze, aver voi ricevuto un bi- que vous assistiez à la séance de l'Aca-

ÎUettodelSignor Terrien, redattoredel demie des sciences, vous avez reçu un

Mtonal, nel quale vi si annunciava billet de M. Terrien, rédacteur du Na-

côffipte des séances de l'Académie, m'avait stmveftt attaqué. Qu'on Se rappelle dans quel état se trouvait Paris le 28 février 1 848 ; qu'on songe au réle que jouait alors le National, et Ton Verra st fcôt avertissement pouvait ne pas être pris AU SériêUk. Ce billet m'a été remis par M. Terrien luiffiêmg, qui avait &ighé ainsi : Terrien, rédacteur du Natta- Ml. Ou m'a depuis assuré que M. Terrien , me croyant réellement exposé à Utte Vengeance populaire , avait voulu me dt)Uner un Conseil utile soUs Une forme irrésistible et qui n'admit aueunô héàitation '. Voilà pourquoi je n'avais pas fi&mmé d'âbbttl l'auteur du billet. Cette réserve n'a pas

tevrlstirvî il pericolé imminente «U unà vengeance populaire se non partivate immtdiataftenté di Franchi:

<i 2° I méinbri dell' Ecole des charte M&Hâu m esuminaté le mm u\-

lezioni di libri e di manoscritti avère In dlvêfte ofccasioni mbstralô grandie simo odio contro di voi e aver parlato minaccevolmenteiontro persone disposte a testimoniare in favor vostro. Uno di %*st, U signW tial&nhtej nft dette en

eriftHft» a ît. ihHi*, MM» Mbtiotnfecaal ministère déll' intérilo, qWèSte WôpMe patrie : VÈcotè tes VnâYmM

jRM8H^ m. £f69f .

«Continuité àd ohttrarmi m mift «ômàndi otoftl Çual vnlta Ai stfimltè ea* jfccfe di fcerWvi, é credetéttl SembW , * Ydatrè éraico dévotttfeiffto -,

« b. PlCCHIONI. D

« Parigi,20gennajol849. »

tkmùl, dans lequel on. vous, annonçait que vous étiez menacé du danger imminent d'une vengeance populair* fti vous ne quittiez pas immédiatement la France.

« 2° Que les membres de Y Ecole des Vhartes chargés d'examiner vos 60llé&tions de livres et de manuscrits , ont manifesté en différentes occasions une très-grande haine contre vous, et qu'ils 6ht proféré des menaces contre des ttèrsonnes disposées à jwrter témoignage en votre faveur. L'un d'eux, M. Llfotoie, a dit eu pleine r*è, à M. Merlin.

Mile-bibliothécaire au ministère de lltttériéur, ces jn-opres paroles : VEcoh tés Chartes ne set* contente qHê loti* ftfétfe aura faU pendre M. tibri.

* Continuez de vous adresser à moi lôUtes lés fois que vous me croirez ca-

gtbtède vous servir, et éroyez-moi ton* dH

« Votre ami très-déVôué,

« G. Picchiom.

« Paris» 20 janvier 1840. a

* II n'y a t)tife tteftX h^otneseè possibles. Ou, comme l'annonçait M. Terrien À'uné Rçon si feéremjrtdlre, j'étais meuacê réellement de devenir la victime d'une vengeance populaire, on bien m voulait, a l'aide dé cette menace, flatter dé vieilles haines en me forçant a fjdîttél 1 l'Inttilut et là France. Quoi qu'il en soit, le billet dé M. Terrien était conçu dans des termes qui ne laissaient lieu à aucune hésitation, et tous céu* luxtinels je le communiquai jugèrent que je devais m'étoignèr sùr-le-châmb. J'admettrai, puisqu'on me l'assure, que M. Terrien n'a été mû que par le dessein dé m sédsttairé au danger dont il me savait menàéé. k cetitrel'aveHislsémentimpèriédiWlL'ilm'a donné a droit à ma reconnaissance. L'expression de ce sentiment «ferait pins vflte de ma part si, quelques jours après té 26 février, H. Terrien, tint né bttuvait bat avoir oublié leè motifs de mbh déàH, hé m'avait pas nttt^taMft^fte dans fe Nattànal, et s'il avait «mbècfté itllIldMnàretoiiSilUXMIIMfer — ^ l ^ "

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le dans fe NattànaLet s'il avait «mpéché fs dé Moi ne lut ihdiHfemènt ttâvéatte dans i, défia «h article tf*nè dé **fe ftitiafe

été appréciée par le National qui, malgré les égards du» aux accusés , a cherché à me porter récemment encore

(T. et D., Terrien et Dumont), M. Terrien, rendant compte, d'accord avec son collaborateur M. Dumont, de la séance de l'Académie des sciences du 20 mars, parlait de mon absence :

« n n'y avait, en effet, rien de changé à l'Académie des sciences de Paris. Il « n'y avait qu'un Italien de moins. Cet homme, deux fois réfugié, a été chercher c par delà la Manche un nouveau foyer et de nouvelle? bibliothèques. Que nos « amis de l'autre côté de l'eau le tiennent bien; c'est tout ce que nous leur souc haitons. Quant à l'absent qui les visite , son nom , Dieu merci ! ne paraîtra c plus dans nos colonnes. » (Le National du 22 mars 1848).

Voici maintenant comment on osait dénaturer dans le Droit , dans le Constitutionnel et dans d'autres journaux, l'histoire du billet que M. Terrien m'avait remis.

c On nous communique, relativement à ce personnage (M. Libri), un fait qui « n'aurait que quelques jours de date, et que nous avons tout lieu de croire exact. « On raconte qu'à une des dernières assemblées de l'Académie des sciences, M. Li- « bri se serait présenté dans le seiu de l'Académie. Son arrivée aurait produit « sur ses collègues, déjà réunis, une impression pénible. Un membre aurait aus- « sitôt pris une feuille de papier et y aurait écrit à peu près ce qui suit : « On a c droit de s'étonner que M. Libri ait le courage de venir siéger dans une réunion « d'hommes honorables. » Le papier aurait circulé de main en main et serait enfin c arrivé dans celles de M. Libri, couvert des signatures de tous les assistants, c Celui-ci se serait immédiatement levé et aurait fui honteusement. » (Le Droit du 23 mars 1848).

C'est depuis peu seulement que j'ai eu connaissance de ces divers articles, qu'il faut peser mûrement pour bien apprécier la démarche de M. Terrien. Au reste, il parait que M. Terrien n'a pas été libre de suivre ses propres impulsions. Voici, en effet, ce que je lis dans deux lettres de M. Paulin, ancien gérant du National, fort bien instruit de tous les détails de cette affaire, et qui, après avoir lu le billet original de M. Terrien , m'avait donné le conseil de partir immédiatement. Si je transcris ici ces deux passages, c'est que, comme on va le voir, M. Paulin ayant fait connaître, avec une loyauté et un courage bien rares et bien dignes d'éloges, son opinion aux personnes intéressées, il ne peut y avoir aucun inconvénient à rendre publique cette opinion.

« Paris, le 28 mai 1848.

c .. .. M. Albert Terrien, dont je connais les bons sentiments, et qui, j'en suis c box, se croira engagé d'honneur à faire quelque chose. »

« Paris, le 1" juin 4848.

c .. ..Je viens d'avoir une longue conversation avec M. Terrien, qui fera quel- « que chose au National , mais qui a affaire à des gens qui croient que tout « est bon contre un adversaire politique. J'ai traité cette maxime de jésuite c comme elle le méritait, et si ma conversation est rapportée au National , je c pense qu'elle le fera réfléchir. M. Arago a dit à quelqu'un que votre défense c contenait la plus grosse injure que vous lui eussiez jamais faite, en supposant c qu'il aurait pu profiter contre vous de cette circonstance. J'ai répondu que <t s*il n'avait rien fait, ce que je crois, il était à ma connaissance personnelle € que les siens avaient agi, et que les journaux, encore à l'heure qu'il est, ne « se défendaient de prendre votre cause que par la supposition qu'on lui était c agréable en laissant subsister la prévention. Tout cela m'indigne. »

r le dire en passant, une autre cause de l'hostilité des journaux : le

Voilà, pour ] désir d'être agréable à M. Arago, qui, à cette époque, était membre du gouvernement provisoire de la République française. C'est là une attention bien délicate ! H est inutile d'ajouter que, malgré ses bons sentiments, M. Terrien n'a jamais bit ce quelque chose qu'attendait de lui M . Paulin , et que le National, dans les colonnes duquel mon nom, Dieu merci, ne devait plus paraître, n'a cessé de publier des articles contre moi (voyes plus loin, pag. 177). Le dernier de ceux qui •ont arrivés à ma connaissance, est du 30 novembre. Comme le disait avec raison l'Illustration du 2 décembre 1848, le National a eu le tort de faire son mfftire personnelle de V affaire contre M. Libri (voyez plus loin, pag. 179). Quant à la gn$i$ injure que M. Arago affirmait que je lui avais faite: dans ma Réponse

des coups perfides. Sans m'arrètcr actuellement devant aucune considération, je déclare hautement que je ne suis pas un contumax comme on a pu le faire croire, mais un proscrit. Si j'insiste sur ce point, ce n'est pas seulement dans l'intérêt de ma défense, c'est aussi dans l'intérêt de la dignité de l'Institut, qui verra s'il lui convient que des rédacteurs de journaux, qui sont appelés à assister aux séances de certaines Académies, puissent, à un jour déterminé et dans des moments de trouble et de révolution, donner de tels avertissements, de tels conseils aux académiciens dont ils seraient les ennemis.

Il serait superflu, je pense, de remettre sous vos yeux, Monsieur le Ministre , ce ramas de calomnies dont je suis poursuivi depuis la révolution de Février. Ce qu'il faut constater, c'est que dès l'origine, la persécution dont je me vois l'objet a pris un caractère politique ! .

C'est là un fait qui se trouve proclamé par les savants les plus distingués, par les hommes les plus haut placés,

au Rapport de M. Boucly, à laquelle il faisait allusion par le propos que cite M. Paulin, je n'ai dit qu'un mot fort simple, et ce mot le voici :

« Cette révolution, ce coup de main , ayant porté au pouvoir M. Arago, < contre lequel je n'avais cessé de lutter depuis douze ans à l'Institut et dans c les journaux, je me sentis gravement menacé, et j'annonçai à mes amis les c plus intimes que probablement je serais forcé de m'éloigner de France. Ils « le comprirent comme moi, et m'encouragèrent dans cette détermination. A t l'inimitié de M. Arago, motif déjà fort suffisant eu lui-même, s'ajoutait l'aui- « madversion qu'avait suscitée contre moi mon constant attachement à M. Guic zot , et le concours que j'avais donné à sa politique dans le Journai des Dé- « bats, relativement aux affaires d'Italie, etc. »

Il était difficile, ce me semble, de s'exprimer avec plus de modération. Je sais beaucoup de choses que je ne dis pas, et chacun comprendra les motifs de ma réserve.... Si j'ai fait une si grosse injure à M. Araco, en parlants! simplement de son animosité contre moi, que faut-il penser de l'injure que lui ont faite H. Encke, M. De Morgan et vingt autres savants, ainsi que les journaux de l'Allemagne et de l'Angleterre en masse, en lui attribuant une si large part dans la persécution|dont je suis l'objet? (Voyez plus loin, pag. 125, 141 , 146, 161 , 166, 168.)

1 Comme ce caractère politique est nié par mes ennemis, et que certaines personnes semblent avoir oublié comment les choses se sont passées dès le commencement , je crois devoir reproduire l'opinion de quelques hommes haut placés, de quelques journaux très-connus et qui font autorité. Pour ne pas dépasser les limites d'une simple note, je suis forcé de choisir et de me borner ; mais partout où elle a pu se manifester librement, l'opinion a été unanime à cet égard , et une telle unanimité n'est acquise qu'à l'évidence. Ainsi, dans un écrit dont il sera encore question plus loin (page 122), M. Encke, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences de Berlin, constatait ainsi qu'il suit fe caractère politique de la persécution à laquelle je suis en butte : « A cause « de la ressemblance de nos propres affaires avec celles de la France (di t

et que la presse entière de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie a conûrmé. Malgré tous les détours qu'on a era-

« M. Encke), il vaut bien la peine d'avoir devant les yeux un exemple de c l'excès des attaques violentes produites par les luttes des partis politiques ; « car quiconque lira avec impartialité le Rapport (de M. Êoucly), pourra à c peine comprendre comment, en l'absence de M. Libri, il a pu être publié dans c le Moniteur. Ensuite, si Ton compare la réfutation à l'accusation , on n'hésic tera pas à tenir M. Libri pour complètement justifié. »

Presque à la même époque, M. Lenmann, célèbre écrivain de Berlin, exprima la même pensée en ces termes (voyez plus loin, page 141).

c On sa>ait que M. Libri était au nombre de ses partisans (de la monarchie

< de Juillet), non-seulement par ses relations amicales avec M. Guizot, mais en- « core par ses rapports avec le Journal des Débats, dont il était un des rédacc teurs les plus assidus et les plus remarquables. Il était, du reste, dans les plus « mauvais termes avec certains membres de l'opposition , qui étaient devenus c les hommes les plus influents du gouvernement, et spécialement avec M. Arago. « Il avait attaqué ce dernier de la manière la plus vive, non-seulement dans les « journaux et les revues , mais encore très-souvent dans les séances de l'Institut.

< On ne fut donc pas très-surpris, quand le gouvernement provisoire fit publier c une pièce trouvée dans les archives du ministère Guizot , et qui attaquait la « probité de M. Libri. Dans la guerre que se font les partis politiques, tout c n'est-il pas permis? Mais ce qui causa la plus grande surprise, c'est quand c on sut que les accusations dirigées contre le CvTebre savant n'étaient appuyées « que sur des dénonciations anonymes et des bruits vagues. On pensait que la c science eût cependant mérité plus de respect dans un de ses représentants , c que M. Arago n'en avait mis dans ses attaques contre M. Libri. »

Les autres savants du continent qui ont parlé de cette affaire, M. dcReiffenberg, M. Ch. Witte, M. Stem, M. Brandes, M. Hoffmann, ont exprimé, en d'autres termes, la même pensée (voyez plus loin, pag. 127 et 158). En Angleterre, où le sentiment de la légalité et de la justice est si heureusement gravé dans tous les cœurs, cette intervention de la politique dans une affaire judiciaire a été signalée et blâmée avec plus de force encore. Voici d'abord dans quels termes graves et significatifs s'exprimait, dans YAthenœum (voyez plus loin, pape 100) M. De Morgan, professeur à l'Université de Londres, et secrétaire de la Société royale astronomique :

« Nous commencerons par déclarer que, selon nous, M. Libri amis ses accusat teurs en demeure de se défendre eux-mêmes d'une grave accusation : rien moins « qne d'avoir saisi avec empressement des conjectures qui ne devraient jamais « compter pour quoi que ce soit dans une procédure judiciaire, et cela dans le

« but de ruiner l'honneur d'un adversaire politique Nous nous adressons ici

c au gouvernement provisoire, qui s'est emparé de ce mémorandum confiden- « tiel pour le convertir en un document public et accrédité. Ce n'est pas M. Bou- « ely, chuchotant (whispering) aux oreilles du garde des sceaux les motifs qu'il c avait eus pour commencer ses investigations, que nous considérons dans cette c affaire; mais MM. Arago et Lamartine proclamant, à la face de l'Europe, la c condamnation de leur adversaire politique. »

Il n'est pas possible de reproduire ici les opinions uniformes et motivées de vingt autres journaux anglais de toutes les couleurs politiques , le Sunday Jtmes, le Guardian, YEra, la Litcrary Gazette, le Journal de la Cour (the Court Journal), le Courriel* de V Europe, etc., qui ont fous parlé dans le même sens. Cependant, pour faire mieux ressortir le caractère politique de la persécution dirigée contre moi, il est bon de rappeler qu'en me frappant, mes ennemis déclaraient vouloir frapper en masse tous les hommes qui avaient soutenu sincèrement le gouvernement de Juillet, et principalement M. Guizot , Î[n'on osait accuser d'avoir couvert de sa protection, dans un intérêt politique, es vols qui m'étaient imputés et qu'il aurait connus. On trouvera plus loin (page 190) des extraits du Times et du Morning Chronicle qui prouvent la réalité de cette intention. Ici je me bornerai à reproduire quelques passages tirés 4e deux journaux anglais très-connus, qui mettent en évidence le caractère de

ployés pour donner le change à l'opinion publique et faire croire qu'il n'y avait rien de personnel dans cette affaire, le

la persécution dirigée contre moi. Tout mauvais cas est niable, et Ton conçoit que mes ennemis, aujourd'hui, s'efforcent de faire croire que la politique n'a joué aucun rôle dans mon affaire 1 . C'est précisément pour cela que je crois devoir rappeler au public comment les choses se sont passées réellement et quel est le jugement qu'a porté l'Europe sur ces manœuvres :

« Le 19 mars dernier («lit l'Examiner du 10 juin 1848), on a publié danife « Moniteur un rapport adressé. le 4 février précédent , par M. Boucly , à « M. Hébert, qui était alors garde des sceaux, relativement aux accusation « qu'on disait avoir dirigées contre M. Libri à propos de livres rares et de m- « nuscrits appartenant aux bibliothèques publiques de ia France, et dont flrt « serait emparé déloyalement. La promptitude avec laquelle ce document par- « tial , vague et manquant île logique . avait été donné au public dans le journal « officiel du nouveau gouvernement , prouvait à tout le monde, excepté aux H- « bliomanes. qu'on voulait plutôt, par cette publication, imprimer une tache sur c le caractère de M. Guizot (qu'on représentait comme ayant continué à frater- « niser avec M. Libri , après que ce dernier avait été l'objet de graves soupçons), « qu'à porter atteinte, au caractère de M. Libri lui-même. H est vrai que tel « jalousies et la malignité qu'on rencontre parmi les collecteurs de livres qui sont « en rivalité , surpassent relies que Byron dit ne se rencontrer que dans toi « coulisses de. l'Opéra ; il est vrai aussi que, dans la politique de la France, kl « querelles hargneuses et personnelles des amateurs de bouquins ae sont pre- « duites plus d'une fois sur un plus grand théâtre. Il était donc , à la rigueur, c possible que quelque envieux confrère se fût prévalu de sa position au Jfbm- « teur pour convertir une puissante révolution en une machine propre à écraser c un rival en science ou en bibliographie. Aussi la généralité du publio n'aurait « pas donné une grande attention à cette affaire , si l'on n'avait pas essayé d'in» « sinuer à ce propos une accusation de connivence ou de complicité contra t M. Guizot. C'est a cette circonstance que 1 affaire doit son principal intérêt

« M. Libri a publié, depuis peu de jours, sa réponse, et il est de la plus stricts « justice de déclarer qu'il démontre que la tentative faite pour salir son cartcc tère dans le Moniteur , a été un acte méprisable . illibéral et cruel. Le rapport « de r ex-procureur du roi est un document qui doit sembler inexplicable même « aux juristes anglais . et encore plus aux Anglais qui ue sont pas familiari- « ses avec les cavillations du Palais... 11 y a quelque chose de révoltant dans « cette investigation inquisitoriale, appuyée sur des accusations anonymes qu'ont «toujours cachées à M. Libri. C'est un mélange de l'inquisition de Madrid et « de la gueule du lion de Venise. Le dégoût excité par une telle conduite re-

« double lorsqu'on voit, ete La conduite de ceux qui ont fait paraître la

<r rapport dans le Moniteur est méprisable, cruelle, et lâche par-dessus le marché. « Nous n'avons pas hésité a condamner la conduite politique de M. Guiiot ; mail « son caractère. privé reste irréprochable. La boue qu'on a voulu jeter sur lui « en essayant de le représenter comme protégeant un écrivain mil soutenait son « administration, bien qu'il fût informé du crime de cet individu , restera atta- « chéeaux mains qui ont voulu la lancer. On peut lieaucoup supporter dans Texas- « pération des luttes politiques , mais on ne doit pas tolérer que, dans la vue « de porter atteinte à son protecteur , un innocent soit diffamé sur la foi de « commérages et de fausses et anonymes accusations. »

Terminons cette note . déjà si longue, parla citation de quelques passages tirés du Daily News, du 50 mai 18i8.

« Nos lecteurs se rappellent un article qui parut dans le Moniteur de Paria, « du li) mars, accusant M. Libri d'avoir formé une collection de livres rares et « de curieux manuscrits en mettant au pillage plusieurs bibliothèques de la « France. Bien que M. Libri fût l'objet immédiat de l'attaque, l'intention de «l'article, était manifestement d'atteindre derrière lui M. Guizot, car l'ex- « ministre était représenté comme gardant M. Libri dans une P^ 1 ^ 00 . 00 ""™" * ticlle, bien que connaissant les accusations... Dans le procède de M. Boaeiy, « il y a quelque chose de parfaitement digne de l'inquisition de Venise, avec al

caractère politique des poursuites auxquelles je suis en butte to'a été mis en doute par aucun homme impartial et de bonne foi. Je viens de dire de quelle manière j'avais été amené à quitter Paris. L'insertion au Moniteur universel du rapport confidentiel de M. Boucly, dans lequel ce magistrat déclarait ne m'avoir jamais ni appelé ni entendu ' , est un acte odieux et sans précédent, qui a fait assez clairement comprendre à tous que le gouvernement provisoire de la République française entendait intervenir directement et activement contre moi; qu'avant de recueillir aucune preuve, qu'avant Inëme que la justice fût régulièrement saisie de cette affaire, il voulait se hâter de frapper un grand coup, et, sans autre forme de procès, me présenter tout d'abord comme coupable aux yeux du monde entier. Cette publication inqualifiable était un appel à toutes les mauvaises passions, à la délation, à la calomnie, et ne pouvait manquer de trouver de l'écho dans ce moment d'effervescence générale. N'étaitce donc pas là un acte tout politique bien calculé pour intimider mes amis et prêter main-forte à mes ennemis? Aussi tet dete a-t-il été flétri par les honnêtes gens de tous les pays *, et si les événements graves qui se sont accomplis

(gueule de lion, aux jours les plus florissants de cette odieuse institution... ( La publication d'une telle masse de scandale, sans qu'on prit aucun soin pour ret chercher si ce scandale avait aucun fondement, est une responsabilité pour le c gouvernement provisoire et pour quelques-uns de ses subordonnés. Commeayant c pour objet d'écraser M. Libri , cette publication est un procédé rempli de malc veillance et de bassesse. Nous avons des motifs de penser que M. Libri est loin i d y être populaire en France , et il peut y avoir des raisons pour cela ; mais il t n'y a pas d'excuse possible pour la publication de telles calomnies contre lui. i Destinée à décrier M. Guizot, qu'on représente comme le patron et le protecc teur de M. Libri, cette publication prend le caractère des plus détestables et c des plus méprisables exploitsdu règne de la Terreur. Nous n'avons pas hésité à c exprimer sans réserve notre blâme sur la politique de M. Guizot; mais le c caractère privé de M. Guizot est pur et élevé, et il n'y pas un homme d'honc fleur qui ait pu participer à une telle attaque, faite contre lui dans la personne c de M. Libri. »

* Voyei plus loin, pag. 28, 82, 93, 113, 279-280.

'OU à pu déjà voir incidemment dans une note précédente (pag. 8etsuiv.), ciel est le jugement qu'ont porté sur cette publication des hommes d'une grande autorité, des journaux qui jouissent d'une grande influence. On ne finirait pas, fti on voulait reproduire tous les blâmes formulés contre cet acte du gouvernement fNrâoire. Voyez encore, à cet égard, les pièces ou les extraits que je donne aux

depuis un an en France, si les préoccupations que tant d'intérêts compromis, que tant de sinistres prévisions ont fait surgir dans les esprits, avaient pu faire oublier l'origine et le caractère de la proscription lancée contre moi, il suffirait de consulter l'impression générale produite par cette affaire dans les pays où elle était considérée avec calme et sans prévention, pour ne plus pouvoir conserver aucun doute à cet égard. Il faut reconnaître, avec les organes les^lus répandus de la presse anglaise \ que jamais, à aucune des époques de l'histoire de France, il n'y a eu d'intervention plus flagrante et plus odieuse de la politique et de l'esprit de parti dans une affaire judiciaire.

Si vous voulez bien, Monsieur le Ministre, suivre l'historique, que je tracerai le plus rapidement possible, de tous

pag. 127 etsuiv. Quoique si sévèrement jugée partout, une telle publication n'a pourtant été nulle part l'objet d'un blâme pareil à celui qu'implicitement elle a reçu en France. En effet, le Comité de législation a, l'année dernière , présenté à l'Assemblée nationale un projet de loi pénale dont les dispositions s'appliquent exactement à ce cas. Voici le premier article de cette loi :

« 1» Il est interdit aux journaux et écrits périodiques de publier les actes « d'accusation et aucun des actes de procédure criminelle avant qu'ils aient été « lus en audience publique, sous peine d'une amende de 100 à 2,000 fr. En cas « de récidive commise dans l'année , l'amende pourra être portée au double, et « le coupable sera, en outre, condamné à un emprisonnement de quinze jours « au moins et de six mois au plus. » ( Voyez le Journal des Débats du 16 septembre 1848. )

Le Comité de législation a oublié de considérer le cas dans lequel , par une publication dans le journal officiel, le gouvernement lui-même s'exposerait à l'amende et à l'emprisonnement.

Quant à la manière dont la publication du rapport de M. Boucly a eu lieu, j'ai entre les mains des documents d'après lesquels on peut déterminer exactement la part de responsabilité qui revient à différentes personnes pour cette publication. Je reprendrai peut-être ce point une autre fois ; pour le moment, je me bornerai à faire une seule observation : plusieurs journaux ayant annoncé que le rapport de M. Boucly était sorti du ministère des affaires étrangères pour être porté au Moniteur, M. de Lamartine, alors ministre des affaires étrangères, ne voulut pas s'associer à une telle indignité ; il fit insérer au Moniteur la note suivante :

« C'est par erreur que quelques journaux ont annoncé qu'un document judi- « ciaire relatif à M. Libri aurait été tiré des archives du ministère des affaires « étrangères ; aucun document n'est sorti de ce ministère pour être livré à la « publicité. »

Ce démenti donné avec cette noble spontanéité, si familière à M. de Lamartine, motiva des explications de lapartdeceux qui, probablement, se sentaient atteints. Il résulte de ces explications qu'on lira plus loin (pag. 178 et 185), que la pièce avait été dérobée, en tout bien, tout honneur, au ministère des affaires étrangères avant d'être publiée. J'accepte l'explication. Reste la publication dans te Moniteur, qui n'a pu avoir lieu que par le fait de certains membres du gouvernement provisoire.

1 Voyez ci-dessus, pag. 10-11.

ces faits, vous verrez que le caractère politique dont ils sont empreints dès l'origine ne s'est jamais démenti. Renchérissant sur les calomnies insérées au Moniteur, la plupart des journaux français appartenant aux différentes nuances d'un même parti se sont appliqués , pendant plusieurs semaines, à enfanter les fables les plus absurdes sur mon compte, et, au mépris de l'équité et des lois, tous sans exception se sont refusés à insérer la réponse sommaire mais catégorique que j'adressai immédiatement aux feuilles qui m'avaient attaqué '. Quelques-uns furent retenus par l'intérêt de leur propre conservation ; mais le plus grand nombre obéissait à l'esprit de parti. Trouve-t-on un autre exemple d'un tel déni de justice, et oserait-on dire encore que la politique est restée étrangère à tout ceci? Non ! les puissants du jour avaient parlé ; ils avaient dit officiellement, dans le Moniteur, « nous voulons écraser cet homme d , et, sous le régime de cette liberté qu'avaient donnée à la France les dictateurs de Février, il ne me fut pas permis de faire entendre ma voix.

Ce fut alors que, bien que placé dans les conditions les plus défavorables, et quoique privé de la plupart de mes papiers, je me décidai à faire paraître une réponse au rapport de H. Boucly. Hais cette réponse ne pouvait pas effacer

1 Le rapport de M. Boucly parut dans le Moniteur du 19 mars 1848, et les journaux les plus modérés se bornèrent à reproduire cette pièce dans laquelle, sur la foi de lettres anonymes, j'étais accusé de crimes imaginaires ; mais la plupart des feuilles périodiques se plurent à renchérir sur les calomnies du Moniteur, et ne s'arrêtèrent que de guerre lasse , après avoir débité sur mon compte les faussetés les plus grossières. On trouvera plus loin, parmi les Documents (page 177, etc. ), quelques-uns des articles publiés par ces journaux. Malheureusement, plusieurs des plus curieux qu'on m'avait signalés n'ont pas pu être retrouves. Non-seulement tous les journaux qui m'avaient si odieusement attaqué se refusèrent à insérer une rectification, mais certaines personnes, qui faisaient des démarches pour que cette justice me fût rendue, se virent appelées devant le Juge d'instruction. Cela mit fin aux démarches qui avaient pour objet d'éclairer l'opinion sur mon compte. Ainsi, dès le premier jour, toute liberté a manqué à ma défense. Voyez, à ce sujet, la lettre imprimée à la page 107 des Documents; et, à la page 26, la lettre contenant le passage suivant : « M. Du- « rand, que j'ai vu , m'a dit qu'au mois de mars ou avril il avait voulu faire inc sérer une note pour votre justification, et qu'aucun journal n'avait voulu l'in- « sérer, et que M. Hatton, juge d'instruction, lavait fait appeler, et qu'il lui c avait retenu la copie. »

l'impression produite durant deiu mois par cinq oentt journaux de Paris et des départements, qni, n'admettant aucune rectification, avaient égaré l'opinion sur TOP* compte, et dont la plupart, pour mieux flatter ceux qui m'avaient frappé, s'efforcèrent d'étouffer ma voix 1 , Si ma Réponse ne fut pas suffisamment connue en France, h manière dont elle fut accueillie en Europe a été pour moi une éclatante réparation. Les hommes les plus considéra?* blés et les plus compétents 3 de l'Angleterre 8 , de l'Allemagne, de la Belgique, de l'Italie*, protestèrent contra )e«

* Voyez ci -dessus, page 7.

* Je dis exprès les hommes les plus compétents, parée que pour pian jupfr cette affaire, non-seulement il faut la considérer sans passion et avec impartialité, mai» il est nécessaire aussi de ne pas être étranger aux livres, à la bibliographie et à la pratique usuelle de cette science. Si l'auteur du rapport que M. Tfomcly a signé de son nom, mais que, très-probablement, il n'a pas rédigé (voyaa plus loin, page 103), avait eu quelque connaissance des livres, jl aurait évite les erreurs qu'on a signalées dans ce Rapport, et qui Tout radicalement vicié.

5 Apres avoir été un moment égarée par la publication du Moniteur, la ppeajft anglaise en masse a pris ma défense, dès qu'a paru ma Réponse au Rapport de M. Boucly. On trouvera plus loin l'extrait de plusieurs des articles les plus remarquables dans lesquels des hommes d'un nom européen se sont déclarés nettement pour moi. Malgré mon désir de donner à ma défense l'autorité de noms connus, les habitudes invariables de la presse anglaise excluant, même dans les Revues, tout article signé, je ne pourrais citer le nom d'auoun des défenseurs que j'ai trouvés dans les journaux anglais, si M. De Morgan, professeur de l'Université de Londres, et secrétaire delà Société royale astronomique, ne m'eût autorisé à déclarer qu'il est l'auteur de plusieurs articles qui ont paru dans YAthenœum (voyez plus loin, a la page 159), et dans lesquels les accusations dont je suis poursuivi sont repoussées avec une dialectique victorieuse. En priant ici M. De Morgan d'agréer mes vifs remerciements, je m'adresse à l'un des plus dignes représentants de cette presse anglaise qui a pris si noblement la défense d'un étranger, d'un proscrit. Je voudrais pouvoir soulever d'autres voiles, et dire toutes les consolations, tous les soutiens que j'ai trouvés en Angleterre. Je voudrais pouvoir nommer cet ancien grand-chancelier d'Angleterre, qui trouvant, au Britisfr Mvseuw, uu exemplaire de ma Répons? 4 M, Boucly, s'empressa do lire ma brochure, et donna sur-lc-cbamp par écrit son opinion en ces termes :

« La défense la plus complète que j'aie jamais vue de ma vie. Voyea surtout « l'infâme calomnie sur Çarpentras. Mais tout est infamie et calomnia d'un* « part, et tout est parfait de l'autre, a

Cet exemplaire , avec la note originale , existe au British Muséum. Sans que j'eusse besoin de dévoiler aucun anonyme, il suffirait délire plus Ipin (pagei 81 et 91 ) les déclarations si explicites de M. Panizzi et de m Holmes, pour comprendre les sentiments de reconnaissance que j'ai voués 4 un paya où j'ai trouvé de si généreux et si énergiques défenseurs.

4 Je suis loin d'avoir pu me procurer toutes les déclarations publiées en ma faveur dans différentes parties de l'Europe, et dont plusieurs ne me sont connues que par ouï-dire. Je prie pourtant tous les défenseurs de ina cause d'accepter l'expression de ma vive reconnaissance. Si, en France, moins de personnes ont repousaé les attaques dont j'étais l'objet, cela s'explique par les haines politiques (li sez les pages 10-44 , etc. ) , par i'animoaité systématique do certains journaux victorieux (voyea aux pages 479480), par lea mesurai acerbes prises eontre moi ,

accusations dont j'étais l'objet. Dans le Rapport de M. Boucly, on affirmait, sur le dire de quelques malheureux, que l'entrée de la Bibliothèque de Milan m'avait été interdite \ A ces imputations a répondu un cri d'indignation en Italie ; et, bien qu'ils appartiennent aux partis les plus opposés, bien que, politiquement parlant, quelques-uns d'entre eux soient mes adversaires, les hommes qui depuis un an se sont trouvés à la tête des divers gouvernements italiens, les Capponi, les Gioberti, les Mamiani, les Guerrazzi*, ont tenu tous à protester contre ces indignes accusations, soit dans des articles signés par eux et publiés par divers journaux, soit dans des lettres que j'ai entre les mains. En Allemngne, l'Académie de Berljp, à laquelle je m'honore d'appartenir, devait prendre naturellement un intérêt particulier à une affaire à laquelle l'honneur d'un de ses membres était attaché. Aussi M. Encke, secrétaire perpétuel de cette Académie, pour les sciences mathématiques, a publié, dans la Gazette privilégiée de Ber<* lin, du 11 juin 1848, un écrit signé de son nom, et dans lequel cet homme éminent, que l'Europe révère, non-seulement a pris ma défense, mais n'a pas craint de nommer

Mr l'intimidation exercée contre mes amis (voyez pag. 21, 2.VJ7, 107, 114), sur lesquels on voulut foire planer iucme une accusation de complicité (voyez les extraits. 4e plusieurs journaux, a la page 187, etc.), et par la supposition qu'en faisaut connaître la vérité, on déplairait à certains membres ou gouvernement provisoire (relisez les extraits donnés à la page 7 ). Mais, pour être moins nombreux , les défenseurs que j'ai trouvés à Taris ne m'en sont que plus chers. Je saurai,

Ie l'espère, oublier le mal qu'on a voulu me faire en France, mais je ne pourrai imais oublier les consolations que j'y ai rencontrées. 1 Voici comment s'exprimait, à ce sujet. M. ISoucly dans son Rapport : «Eilfin, H. Carterou, employé aux Archives du 'royaume, qui s est présenté « de lui-même une seconde fois à mon parquet, ajoute qu'il y a plusieurs an- «nées, M. Libri aurait soustrait des livres dans la Bibliothèque de Florence, « et que, par suite, l'entrée de la Hibliothèque de Milan lui avait été fermée. »

D'après ce qu'on m'écrit de Paris, ce M. Carterou, qui eut plus tard le malheur de remplacer M. Mignet aux archives du ministère des affaires étrangères, a été un des commissaires extraordinaires envoyés après les journées de Février pour révolutionner lesprovinees. Cela donne la mesure de ses opinions avancées, et peut expliquer son animosité et ses calomnies contre moi. Au reste, I là qu'un commencement. On verra plus loin (pag. 170, 184, etc.) qu'a-

près mon départ de France, plusieurs journaux, et le. National entre autres, ont annoncé que, loin d'être un émigré politique, ie n'avais quitté ,¥ *" —•----*avoir été condamné pour vol à deux années de prison. 1 Voyez plus loin, pag.168-170.

les gens * à la haine desquels il attribue la persécution qui s'attache à moi. Les nombreuses illégalités commises dans cette affaire sont , de la part de M. Encke , l'objet d'un blâme sévère et mérité s . Cette déclaration de H. Encke a produit une grande sensation en Allemagne; elle produirait le même effet en France, si l'on voulait se donner la peine d'en prendre connaissance.

L'Académie de Gœttingue n'a pas tardé à s'associer à cette manifestation. Dans la Revue scientifique publiée sous la direction de cette Académie, il a paru, le 7 et le 10 août 1848, un article de H. Stem, qui est un des premiers géomètres de l'Allemagne, dans lequel l'auteur commence par déclarer, en propres termes, que «M. Libri a gravi une marque d'infamie sur le front de ses calomniateurs ' » . Ces quelques mots peuvent faire juger du reste.

Si j'ai cité l'exemple des deux premières Sociétés de l'Allemagne, c'est surtout afin qu'on puisse se convaincre en France qu'il ne disconvient pas aux grands corps scientifiques

1 « Dans ces circonstances (dit M. Encke), après que M. Libri a quitté là « France, l'insertion d'un tel rapport dans le Moniteur Universel, organe officiel c du gouvernement provisoire dont fait partie M. Arago, qui est, non-seulement « le collègue spécial de M. Libri, mais son adversaire déclaré depuis plusieurs c années, doit nous remplir d'une profonde douleur. En présence d'une si grande « animosité..., on ne peut s'empêcher de reconnaître que son départ de France « a été un acte de sagesse. »

Voyez plus loin, page 125.

9 Je donne en entier, à la page 121, l'écrit de M. Encke. Le lecteur y remarquera les passages suivants . « Depuis le commencement jusqu'à la fin, le Rap- « port (de M. Boucly) est si contraire au sentiment de justice allemand, qu'il « suffit d'en faire ressortir un exemple quelconque pour convaincre tout homme t impartial... Un juge d'instruction allemand se conduira-t-il jamais ainsi I.... « II ne reste alors de ces on dit que l'étonnement de les voir figurer dans un « acte judiciaire... Un agent judiciaire s'en rapporte à des allusions haineuses « dont il ne donne seulement pas la preuve, etc., etc. »

Pour d'autres blâmes non moins énergiques, non moins dignes d'attention, je renverrai aux pag. 10-11 du présent écrit; je ne saurais pourtant m'empêcher de mettre ici sous les yeux du lecteur un mot caractéristique de M. De Morgan, qui, répondant, dans YAthenaeum, à cette question qu'il se fait à lui-même : Pourquoi M. Libri a-tAl quitté Paris ? commençait par dire : Nous croyons que nos lecteurs accepteront comme réponse suffisante qu'il eût été vraiment fou s'il était resté dans un pays ou le Rapport (de M. Boucly ) qui précède a pu servir de base à une enquête judiciaire.

* L'expression originale est peut-être encore plus énergique , ein breites brandmal. On trouvera à la page 127 la traduction de l'écrit de M. Stern.

de prendre la défense de leurs propres membres assaillis par d'odieuses imputations.

Ma réponse ayant démontré que tous les faits articulés contre moi dans le Rapport de H. Boucly étaient faux et calomnieux, on aurait dû s'attendre à ce que les personnes qui avaient pu induire d'une manière si grave les magistrats en erreur, fussent appelées à rendrecompte de leurs mensonges. Il semblait de toute justice que, lors même qu'on eût cru devoir porter les investigations à mon égard sur d'autres points, les gens saisis en flagrant délit de calomnie fussent punis. Il fallait que ceux qui avaient annoncé, par exemple, que j'avais dérobé à la bibliothèque de Grenoble un manuscrit qui n'avait jamais appartenu à cet établissement, et que j'avais acheté chez M. Commarmont, de Lyon '; que ceux qui m'avaient accusé d'avoir enlevé à la bibliothèque de Carpentras un volume de Casttglione, à la reliure de Grolier, qui me venait de H. Merlin 2 ; que les rédacteurs de certains journaux, qui m'avaient attaqué avec une violence sans exemple 8 , fussent d'abord punis de leurs premières calomnies, afin qu'ils apprissent à ne pas se jouer ainsi de l'honneur des hommes. Hais c'est le contraire qui a eu lieu. Sans plus s'occuper du Rapport de M. Boucly , qui pourtant était le seul prétexte des mesures exceptionnelles prises contre moi, on a chargé mes ennemis les plus ardents de procéder à l'examen de mes livres et de mes papiers. C'est, en effet, une Commission composée d'anciens élèves de l'Ecole des Chartes, qui m'avaient déjà attaqué dans leur journal (le Rapport de M. Boucly en fait foi 4 ) ; c'est une Commission dont

1 Voyez ma Réponse au Rapport de M. Boucly, § 3.

1 Lisez m* Réponse au Rapport de M. Boucly, § 25.

* Consultez le Rapport de M. Boucly ( ǧ 25, 27 et 32 de ma Réponse), et lisez lins loin (pag. 18, 177-189) les extraits dé certains journaux français.

4 Voici comment s'exprime M. Boucly dans, son Rapport à ce sujet :

c Deux articles dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 5»<* et 6»* lit misons de 1847, pages 462 et 535, ont parlé dans des termes qui cheri étaient évidemment à faire naître le soupçon, non-seulement de la Tonte d#

certains membres ont publié des articles odieux contre moi, même depuis qu'ils ont été investis des fonctions d'experts 1 ; c'est une Commission qui, montrant toujours un acharne-

« livres faite l'année dernière par M. Libri, mais encore des manuscrits qu'il a c livrés en Angleterre, sans en avoir jamais publié le catalogue en France. L'un

« de ces articles a été publié par le National Enfin, dans une de leurs der*

« nières livraisons, les rédacteurs de la Bibliothèque de V École des Chartes ont « annoncé qu'ils avaient l'espoir de se procurer, en Angleterre, la notice corn- « plète des manuscrits vendus par M. Libri. Dans ce cas, leur but serait appac remment de rendre ce catalogue public en France, et d'appeler ainsi contre « M. Libri les réclamations des villes qui y trouveraient la trace de manu- « serits ayant appartenu à leurs bibliothèques. » (Voyez § 27 et, § 32 de ma Réponse.

On sait que plusieurs personnes qui ont étudié à l'École des Chartes se sont réunies depuis quelques années en une Société ayant des chefs, une direction et obéissant à un règlement. Cette association, dont l'esprit de corps offre des analogies frappautes avec une compagnie célèbre, a pour organe la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, journal qui parait de deux mois en deux mois. N'est-il pas au moins singulier que, pour s'éclairer sur la valeur des accusations contenues dans le Rapport de M. Boucly, on ait été s'adresser à des membres de cette même société qui s'était déjà prononcée contre moi d'une façon si injurieuse et si hostile ? Le Rapport de M. Boucly s'appuie sur des articles de la Bibliothèque de l'École de* Chartes , et l'on demande aux rédacteurs mêmes d« ce Journal dé juger pour ainsi dire ce Rapport dont ils ont fourni des éléments 1

1 J'établirai, au moment opportun, la part qu'ont prise des membres de la Commission aux attaques dirigées contre moi par les journaux. (Voyez déjà page 24 de cet écrit.) Pour le moment, je me bornerai à reproduire l'article suivant publié dans la Bibliothèque de l École des Chartes, et dont je recommande la lecture :

< Depuis l'apparition du dernier cahier de la Bibliothèque , les charges que « le bruit public faisait peser sur M. Libri, et dont la divulgation subite engagea « ce savant, trop avide de raretés bibliographiques, à s'eufuir en Angleterre , < ont pris corps ; le Rapport de M. Boucly, concluant contre lui à des poursuites, « a été publié dans les journaux , et l'instruction de l'affaire se poursuit activec ment aujourd'hui.

f M. Libri, en quittant la France, devenue à la fin inhospitalière pour lui , a « cherché à mettre en lieu sûr sa riche collection. Dix-huit caisses , si nous « sommes bien informés, l'ont accompagné dans son voyage à Londres, et con- « tenaient vraisemblablement les pièces les plus rares et les plus compromet^ « tantes pour lui. Le reste, dont il préparait la vente, s'est fondu comme par c enchantement; si bien que, lorsque la justice arriva chez lui, il ne s'y trouvait « plus un volume. Des tiers officieux , des relieurs, des libraires, des amis, s'é- « taient partagé le soin de cacher cette bibliothèque, et il fallut toute l'inteUi- « gente activité des magistrats pour en obtenir la réintégration. Elle forme en- « viron quarante mille volumes, qui sont de nouveau rassemblés dans l'ancien « domicile de M. Libri, à la Sorbonne. Sur la désignation du ministre de l'inc Btruction publique, le juge chargé de l'instruction a délégué , pour procéder à « l'examen de ces livres, cinq archivistes-paléographes : MM. Ludovic Lalanne, c Bourquelot, de Mas Latrie, J. Quicherat et Bordier, auxquels il a joint une c des personnes qui assistaient M. Libri dans le classement de sa bibliothèque c et la rédaction de ses, catalogues. »

(Bibliothèque de l'Ecole de Chartes, cahier de mars-avril 1848, p. 358.)

Cet article est digne de remarque. Les faussetés et les calomnies y sont accumulées. M. Boucly qui, dans son Rapport, déclarait ne m' avoir jamais appelé ni entendu, ne pouvait pas conclure à des poursuites contre moi. Personne ne s'était chargé de cacher ma bibliothèque : tout s'est passé au grand jour. Les relieurs n'avaient entre les mains que des livres destfnés à être relies; il n'y avait chw «tes libraires que des livres achetés par eux à la vente publique d'une portion

metit sans pareil, a répandu les bruits les plus malteillants, les plus absurdes contre moi; c'est enfin une CommisSiob dont un des membres (H. Lalanne) disait il y a peu de temps, en pleine rue, à H. Merlin, sous-bibliothécaire au ministère de l'intérieur, ces propres paroles : L'Ecole des

de ma bibliothèque. Ces fausses Imputations n'étaient mises en ayant que pour intimider mes amis, et les empêcher de parler en ma faveur par la crainte d'une accusation de complicité que d'autres journaux annonçaient plus ouvertement encore (voyez plus loin, page 187). Après avoir été l'objet des menaces qui ont motivé mon départ de Paris, je suis resté étranger aux mesures qu'on a cru devoir prendre dans mon intérêt. C'est un de mes parents, M. Titus del Rosso , de Florence , qui . se trouvant chez moi au moment de la révolu* tion de Février, a pris , d'accord avec quelques amis, les mesures que réclamaient les circonstances. Il n'y a eu rieu de caché, rien de suspect. On a voulu seulement prendre des précautions que la position exigeait et que les événements n'ont que trop justifiées. Plus occupé de mes intérêts que des siens, M. del Rosso, en partant, a laissé dans la chambre qu'il occupait chez moi, divers objets qui lui appartenaient, et qui ont été saisis sans inventaire ainsi que tout ce qui était k moi. Aucun de ces objets ne lui a été rendu, comme rien ra été rendu I diverses autres personnes qui, soit à titre de prêt, soit dans un projet de vente, avaient déposé chez moi des livres, des manuscrits, des objets d'art on de curiosité. Les perquisitions, les descentes de police, les prédictions sinistres, les attaques dansles journaux, les menaces mystérieuses, tous les moyens d'intimidation, en un mot, employés à cette occasion, ont produit un tel effet, que les par* sonnes lésées n'ont pas osé réclamer. Les preuves de ce que j'avance abondent entre mes mains. Si je ne les publie pas ici, c'est parce que certaines personnes auxquelles je fais allusion ont désiré que je ne les exposasse pas a des vexations. Je me tais dose à présent; mais si le besoin de ma défense l'exige, je ferai pa* raltre plus tard tous les documents qui sont entre mes mains. (voyez, ea attend dant, plus loin, page 113).

Quant au di&hmt caisses qui , au dire de la BWtothèque de VScoie des Chartes, m'avaient accompagné a Londres, et qui contenaient v ra i sm htablê ment les frises* tes pku rares et les plus compromettantes pour moi, voici u eertiicat émané de deu personnes qui ont aidé mon parent dans cette drcon* stance. Cette pièce, signée par deux hommes dignes de foi (M. Grosnier, ande» capitaine* et M. Abry, parent de M. Abry libraire et ancien officier des arsaéas françaises), fera bien comprendre ce que valent les assertions des expert* et de leurs associés.

c Je soussigné certifie que les dix-huit petites caisses faites sous ta direction c 4a M.lTHus del Rosso, et envoyées à M. Libri après son départ pont Londres c par featreraise de M. H. Bossange, se composaient : l°de livres reliés récemt tant, qu'en plaçait dans ces caisses à leur rentrée de la reliure : 2° de livres ' c reliés en maroquin, pris au hasard dans tontes les parties de la bibliothèque, t Paris, ce 15 octobre 1848.

« Ap pr ouv é récriture ci-dessus. Cftosinsn.

t Approuvé l'écriture ci-dessus. G. Abry. »

Les dix-huit petites caisses sont arrivées à Londres lorsque j'étais depuis an mais en Angleterre. Elles contiennent tout ce qu'on a pu soustraire à mes enmv nmt î>e font ce que Je possédais, c'est là ce qui me resté: c'est avec la valeur de est vbHttiit caisses que j'ai pu subvenir aux frais de publication de ata Réponse k M. ftonety» et qu'après avoir acheté les livres à estampille et les autographes dont il sera question plus loin, le pourrai payer l'impression de récrit quels lais nAMtrë ajtjourVftiui. On conçoit que les experts cherchent à donner une urierpri* Mttft àWrwnMe k cet envol sans lequel il m'eut été impossible de supporter tes frais qu'entraîne ma justification. On a déjà voulu faire planât qsasssjgmm se complicité sur des personnes qui ont pu soustraire à mes ennemi* ime partie

Chartes ne sera amtente qm lorsqu'elle mm fait pendre M. Ubri * ; c'est une telle Commission, disje, qui est chargée de fouiller daos mes collections, de lire mes papiers les plus secrets, ma correspondance la plus intime, et qui, animée de l'esprit le pins hostile, travaille sans relâche, depuis près d'un an, a ternir mon honneur.

Dn reste, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas la magistrature française qui aurait eu la pensée de confier â des hommes dont l'animosité contre moi était constatée et qui représentent une association solidaire, les fonctions d'experts dans une affaire si délicate. C'est dans un funeste temps de réaction politique * ; c'est lorsqu'un gouvernement révolutionnaire, dans lequel se trouvaient mes ennemis personnels, faisait appel â la docilité des parquets et tentait de mettre les juges en surveillance, qu'une telle Commission a été désignée ', et presque imposée à la justice par les dictateurs du jour.

de mes papiers et qui, en me les envoyant ici, m'ont fourni des armes contre la calomnie. Rien de cela ne doit étonner. Pour être conséquents avec eux-mêmes, les experts, qui déclaraient vouloir me faire pendre, devaient préparer les moyens d'atteindre leur but.

La tkWothèquê de V Ecole des Charte* ne nomme pas le sixième commissaire. C'était M. Chabaille, ancien capitaine de la garde nationale et homme très-honorable, qui ne partageait pas V acharnement des autres experts contre moi et que, pour ce motif, ils iront exclure bientôt de la Commission. (Voyez plus loin, page 24.)

1 Voyex ci-dessus, page 6, et plus loin aux Documents, page 110. le reproduis le propos de M. Lalanne, en lui en laissant cependant la responsabilité; je ne ferai pas a V Ecole des Chartes tout entière l'injure de croire qu'elle voudrait accepter la solidarité d'un tel propos.

Dans une lettre écrite le mois dernier par un homme aussi honorable que distingué, an sujet de certains experts avec lesquels il s'était entretenu de mon affaire, je lis ce passage qui les peint bien : c Pour en revenir à l'expert, lisez le « Marchand de Venise, et frémissez aux atroces projets de Shilok. Voua l'homme, a J'en ai encore la chair de poule et le sang glacé. Peut-on avoir autant de féro- « cité aveugle et barbare I Certes, il n'y a rien à espérer de pareils hommes qui « n'ont pas un battement de cœur pour le juste, l'honnête et le vrai. C'est le « bourreau, c'est le couteau, c'est le billot I »

Ce sont pourtant de pareils hommes qu'on a chargés d'éclairer la justice sur mon compte. On conçoit le motif qui me fait taire le nom de l'auteur de cette lettre. Je dirai seulement que toutes les pièces que je publie sans signature dans cet écrit ont été examinées par MM. Panizzi et Holmes du British Muséum, et par M. De Morgan, professeur à l'Université de Londres.

■ Voyez pag. 492-195, comment on a voulu exploiter contre tous les hommes qui avaient été sincèrement attachés au gouvernement de Juillet les calomnies diri-' gées contre mot.

» Lisez page 18, et page 100 et 296.

— îl —

L'odieux de la publication, dans le Moniteur, du Rapport confidentiel de H. Boucly, ne se trouverait atténué que par la supposition qu'il s'agissait de punir un crime éclatant, une sorte de flagrant délit. Comment se fait-il donc que, si les charges accumulées par la calomnie contre moi étaient si manifestes, si accablantes qu'on se plaisait à le répandre, on n'ait pas pu encore rédiger un rapport complet ', après tant de mois de recherches, de perquisitions, de descentes judiciaires, après un travail caché, mais incessant, fait par une Commission qui, joignant le secret à l'intimidation, procède exactement comme procédait autrefois l'inquisition'?

1 Lisez pins loin, page 101-402, 109, etc.

* Voyez plus loin, pag. 27, 109. Ce n'est pas moi qui ai fait le premier ce rapprochement. Des journaux français ont déjà donné aux experts le titre d'inquisiteurs (voyez à la pag. 180). L'intimidation est réelle, et elle a porté ses fruits : sur quelques observations très-simples faites au moment des premières perquisitions, son domestique, qu'à différentes reprises on a essayé d'effrayer (voyez page 27) et sa femme ont été jetés en prison, sans aucun motif, et retâchés sans aucune formalité (Lisez aux pag. 25-26, 108). Âpres des perquisitions et des vexations répétées, mes amis se sont vu menacer d'une accusation de complicité (lisez plus loin, page 187). Des personnes qu'on savait disposées à porter témoignage en ma faveur ont été l'objet de menaces de la part de certains experts (voyez page 6). Pour se convaincre de l'effet produit généralement par ce système d'intimidation, on n'a qu'à lire la lettre de M. Picchioni (pac. 114). Les preuves du succès de ce système abondent; je ne citerai qu'un seul fait On se rappelle que dans le Rapport de M. Boucly j'étais accusé d'avoir dérobé à la Bibliothèque de Grenoble un manuscrit que m'avait vendu M. Commarmont de Lyon. En temps ordinaire, rien n'aurait été plus facile que d'obtenir une déclaration très-explicite du vendeur et des différentes personnes qui avaient négocié cette vente. La lettre suivante de M. Durand, libraire très-connu, prouve mieux que toute autre chose que s'ils ne parviennent pas à rendre courage et confiance aux personnes impartiales qui sont bien informées de cette affaire, s'ils ne s'appliquent pas à détruire l'opinion presque générale que je suis perdu, que je suis condamné d'avance (voyez pages 27-28,109), les magistrats ne pourront jamais savoir la vérité sur mon compte.

A monsieur Libri, à Londres.

« Paris, ce 5 janvier 1849.

« Monsieur,

, c . » . .ïî s'est présenté hier chez moi un certain personnage qui m'a parlé de vous en voyant votre défense sur mon bureau; il ma raconté la manière dont Vous aviez acheté le fameux manuscrit de M. Commarmont, et que c'était lui qui avait été l'intermédiaire entre lui et vous; il m'a dit également que tontes les personnes qui vous connaissaient à Lyon lui avaient adressé des reproches sur son sBenoe quand vous avez été accusé ; il avait répondu qu'il avait peur. Peur de TépéMte à une calomnie. Voilà les hommes !

, ; < Hélas 1 pourquoi ne m'avez-vous pas acheté le fameux Evangéliaire qui ap- ÇaHetiait à M. Ledru-Rollin ?on vous eut également calomnié. Je puis vous certifier, monsieur, que je ne serais pas resté mjiet. Ce que j'ai fait, je n'en veux

ÇQffllUWt se fait-il qu'après tout ce fracas, toutes ces enquêtes, toutes ces provocations à la lâcheté dénonciatrice on n'ait pas epcore produit un seul fait matériel, uo seul véritable corps de délit qui ait dopné une apparence d$ réalité qu; odieuses accusations qui me poursuivent eneoref C'est qu'on p'ose pas répéter tout haut ce que Ton dit tout bas; e'e$t qu'où ne cherche pas la vérité dan» cette affaire, mais qu'on veut à toute force me faire paraître coupable ; c'est que, ne découvrant aucune charge réelle contre moi, la Commission s'applique à rassembler, par tous les moyens, des indices et des inductions propres à fournir un aliment à de nouvelles calomnies : calomnies qu'on répand dans le public avec l'espoir, sans doute, à l'aide de ces manœuvres, d'égarer encore une fois l'opinion. Oubliant la discrétion, le secret imposé aux personnes que la justice investit dé fonctions si graves, les experts s'en vont débitant une foule

pas recevoir de reconnaissance, attendu que ce n'est pas par intérêt, mais biei par conviction. J'étais glorieux de pouvoir entrer chez vous au milieu de vos trésors. Cela est si doux de pouvoir feuilleter des raretés! et puis la confiance que vous aviez en moi, en me laissant quelquefois seul dans votre cabinet. Voilà, monsieur, ce que j'ai soutenu quand on ma mit entendre que c'était par intérêt de commerce. J'ai pu donner la preuve que sur tous les ouvrages que je vous avais vendus, je n'avais pas gagne trois cents francs

« Recevez, je vous prie, monsieur, mes sentiments très-respectueux, « Votre très-humble serviteur, « Auguste Durakd. »

En faisant croire que, dès le commencement, la justice nie considérait comme un coupable et non comme un accusé, mes ennemis onl calomnié les magistrats, conj me ils m'avaient déjà calomnié, pour réduire au silence les personnes qui auraient pu éclairer la justice, mes persécuteurs ont e\ploUé certaines uireonstanies, certains faits qui se sont répandus peu à peu dans le public et qui deviWnt produire beaucoup d'impression. On verra plus loin ( pa^e US) que l'on a refusé de recevoir la déposition de M. Paulin, ancien gérant du National, qui avait demandé à être entendu dann 1 intérêt de ma défense, La déclaration qu'on va lire, de M. Crosnier, et qui est tirée d'un certifie*! qu'on verra en entier à la page 34, peut expliquer jusqu'à un certain point le silence auquel se sont vus réduits mes amis ou mes défenseurs. Voici ce que déclarait M. Crosnier le 9 septembre 4848

lircigeement tendant à établir toute la vérité sur M. Libri. ^P « Crosnier. »

Ces refus, qu'on ne saurait attribuer qu'à un premier mouvement de surprise et de trouble, ne peuvent pas avoir la signification qu'on s'est plu à leur donner. Plus on cherche à empêcher la vérité de sefaire jour, plus les magistrats* j'aime à le croire, redoubleront d'efforts pour percer les ténèbres qu'on, a voulu frire autour d'eux. ;

d'inventiops perfides et déclarent partout que je suis perdu \ Quant au rapport que Ton prépare depuis si longtemps, il demeqrçrait secret, et, pour lui épargner le sort qu'a ren-r contré le rappprt de M. Boucly, ou se garderait J}jen de le porter à Utë connaissance, En attendant, chacun des experts reçoit djx francs par jour, que je devrais payer si mes £#*nenû.s trip^ph^ient. Lies calomnies reconnues qui ont Wrvi de texte au Rapport de M, Boucly coûtent bien cher !

La composition de cette Commission était déplorahlç; ses actes ont dépassé toutce qu'il était possible d'en attendre. Toute ma fortune mobilière, tout ce que je possédai! en valeurs de portefeuille % ma bibliothèque *, mes travaux scientifiques ou littéraires eu manuscrit \ mes meubles, Qon linge, mes papiers, mes collections, tQut a été saisi et livré, sans aucune forme légale, ati* experts cpri, sans inventaire, sans témoins, sans aucune garantis ai pour la justice, ni pour moi , ont emporté journellement des paquets de livres , de manuscrits et de papiers 5 . On a introduit chez moi des livres et des papiers, sans que rien puisse servir à constater, dans une affaire si délicate et si grave, l'identité des objets enlevés et des objets rapportés. Mais ce n'est pas assez : on a

1 Yoyezplus loin, papes 105, 100, etc., les pièces dans lesquelles on rend compte "de ces manœuvres.

• En quittant Paris, j r ai laissé chez moi pour environ quarante-cinq mille taMs de valeurs de différente nature : des billets à ardre, des bons, des actions industrielles, etc, Au moment opportun, je fournirai la preuve qne ces valeurs oui disparu de chez moi sans que j'aie pu savoir ce qu'elles sont devenues. Tout annonce qu'elles ont du être soustraite» dans les violations si fréquenta que mon domicile a subies (voyez pag. ÎS-ffl, JÔS, 989). Les magistrats ne [s eu vent ignorer ce fait qui était consigné dans ma protestation.

* Oa a vn (page AS) que là Biilltittiè.qtte de rErofc des Chartes* qui devait erre bien informée, annonçait dans un article seroUofikiel, que ma bibliothèque, qu'on ayait pafsie, contenait quarante mille volumes environ. Tout ce qui manquerait k ee chiffre aurait donc été enlevé après que mes collections ont été saisies. Nous verrons a la fln.

4 Divers mémoires de mathématiques, nue partie considérable du cinquième volome en manuscrit de mon Histoire ttes sciences fmtkthiiatiqites en Italie, mes travail* pour l'édition des Œuvres ée Fermât et pour la publication du Trésor de Krunetto Latini, et plusieurs autres écrits inédits, tout cela a été saisi. Qui sait si je retrouverai jamais ces manuscrits?

1 Voyez plus Soin, page 25-367

appelé chez moi mes ennemis : mon appartement a été envahi par une foule hostile ; et, tandis qu'on défendait i mes amis et jusqu'à mon domestique de pénétrer chez moi, même pour nettoyer, mon domicile était, pendant plusieurs mois, périodiquement, méthodiquement violé pat des gens qui, certes, n'y entraient pas avec des intentions bienveillantes \ Ce n'est pas seulement dans les premiers jours qui ont suivi la révolution de Février que ces faits ont eu lieu. Malgré les réclamations adressées aux agents de l'au-

• Quelque incroyables qu'ils paraissent, ces faits ne sont que trop vrais. Àuctroe forwe légale n'a été respectée dans les saisies faites chez moi peu de jours après la révolution de Février, et qui rappellent les plus beaux jours des saisies opérées il y a près de soixante ans sur les biens des émigrés. Tout a été faitrévolutionnairement dans mon affaire. Je possède des preuves nombreuses de ce que j'avance, et d'ailleurs, ces faits et beaucoup d'autres sont assez généralement connus à Paris; mais, par suite de ce système d'intimidation si efficacement employé contre moi, on n'ose, pas les redire tout haut (voyez la lettre de M. Picchioni, page 112-114). Pour abréger, je ne donnerai ici que trois lettres: l'une est de M. Mottez, artiste célèbre, auquel on doit les belles peintures de Saint- Germain-l'Auxerrois ; les deux autres sont de mon domestique. Elles fournissent la preuve sommaire de toutes mes assertions. Voici d'abord £a lettre de M. Mottez, à la fin de laquelle on lira que tout ce qui m'appartient a étl saisi sans qu'il fût fait aucun inventaire.

A monsieur Libri, à Londres.

« 24 décembre 1848.

« Mon cher monsieur, « Conformément au désir que vous m'avez manifesté, et d'après des pièces que j'ai eues entre les mains, j'ai pu me convaincre que les renseignements qu'os vous avait fournis étaient parfaitement exacts.

« Voici ce que je trouve dans des lettres qui émanent de personnes respectables, et que j'ai tout lieu de croire bien informées : « Monsieur Chabaille avant témoigné hautement qu'il ne partageait pas l'achar-

< nement des élèves de l'Ecole des Chartes contre M. Libri, le désaccord entre « eux et M. Chabaille a éclaté dès le premier Jour de leurs opérations de classec ment et d'expertise de la bibliothèque de M Libri ; ces messieurs lui ont ca- « ché soigneusement toutes leurs opérations, ils ont été même jusqu'à mire un « rapport contre lui au juge d'instruction dans le bat de l'évincer de la Gom- « mission.

« Voici les noms des membres de la première Commission : Lalanne, Bour- « quelot, De Mas Latrie, J.Quicherat, Bordier, tous élèves de l'Ecole des « Chartes, et M. Chabaille. La Commission actuelle se compose de trois mem- « bres de l'ancienne Commission, savoir : Lalanne, Bourquelot et Bordier, que

< l'on croit auteur de deux articles qui ont paru dans la BibUothèque de fÉcok * des Chartes contre M. Libri.

« Il est positif qu'on n'a pas fait d'inventaire des papiers et des livres laissés «par M. Libri.

« Je désire, mon cher monsieur, que ces renseignements puissent vous «t servir.

« J. Mottez. »

Les lettres de mon domestique, témoin de visu, sont remplies de détails digues

torité, ces énormités se sont continuées jusqu'à ces derniers temps, et se reproduiront encore, s'il plaft à mes ennemis de pénétrer de nouveau chez moi.

d'attention. Je les reproduis scrupuleusement, sauf quelques fautes d'orthographe qui, dans certains endroits, en auraient rendu la lecture difficile.

A monsieur Libri, membre de F Institut, à Londres.

« Paris, 18 septembre 1848.

« Monsieur,

c J'ai été très-heureux de recevoir enfin des nouvelles de monsieur, après si longtemps qu'il nous a quittés. Depuis votre départ, monsieur, il est arrive de grands malheurs. D'abord, monsieur doit savoir qu'on nous a jetés en prison moi et ma femme sans nous dire pourquoi. Puis on nous a rendus à la liberté sanfcltiis dire la cause de notre détention. Je prie monsieur, quelque chose qu'il nous arrive, d'avoir la bonté de s'intéresser à nous et notre famille.

c Monsieur me demande que j'envoie le linge que M. Titus a laissé à la maison, mais vous ne savez donc pas, monsieur, que tout est saisi, et que je ne puis pas même entrer dans l'appartement, cela m'ayant été défendu par M. le commissaire de police. Je suis gardien des clefs, mais je ne puis pas entrer dans l'appartement; je me tiens dans la cuisine, et lorsqu'on veut entrer chez monsieur, je vais ouvrir la porte et je dois me retirer. Je ne puis pas même entrer pour nettoyer les lits et les meubles; le tout est et doit être abîmé.

« Monsieur me dit de bien garder la maison; mais quoique je fasse tout ce que je peux, je ne puis répondre de rien. Ces messieurs de la commission viennent ;ela *

quand cela leur plaît; tantôt ils viennent plusieurs, tantôt un seul. Je ne sais pas ee qu'ils font et je les vois sortir emportant des paquets de papiers et d'autres fois des livres, et ils en rapportent. De plus, il est venu souvent d'autres personnes que je ne voulais pas recevoir, mais ces messieurs leur ouvraient la porte de l'appartement de monsieur.

< Monsieur Philippe Lebas et monsieur Régnier sont venus très-souvent, et ils ont resté fort longtemps à travailler, et d'autres personnes que je ne connais pas. J'avais porté plainte à monsieur le commissaire de police, mais cela ne servit à rien, car monsieur Lebas a toujours continué de venir, et ils vont et Tiennent de la bibliothèque à votre appartement à chaque instant.

c Je prie monsieur de soigner sa santé, et je suis toujours prêt à exécuter les ordres de monsieur, quand cela est possible.

« Je prie monsieur de me croire toujours son très-humble et dévoué ser- Titenr.

« François Conté. »

A M. Libri, membre de F Institut, à Londres.

« Paris, ce 29 décembre 1848.

« Monsieur, «Je m'empresse de répondre à la lettre que monsieur m'a écrite, et je tacherai de loi donner satisfaction sur tous les points, autant que cela dépendra de moi. Depuis dix mois, l'on m'a mis deux jours en prison, dans laquelle j'ai dépensé 10 francs pour vivre et me mettre dans une chambre pour ne pas être parmi les voleurs; et comme j'avais emporté les clefs de l'appartement avec înoi, l'on me les a fait déposer au greffe, et le temps que j'étais retenu , la por- Ûere m r a dit que l'on était venu prendre un carton avec mes clefs, bien entendu. Ensuite, quand on a rapporté vos livres dans l'appartement , je pensais aider à remettre les livres sur les rayons ; mais M. Bordier et M. Lalanne m'ont ftdt défendre, par le commissaire de police, d'entrer dans l'appartement de monsietr, disant que je les gênais; alors je n'a} pu prendre aucun soin des meubles

Pan* le principe, la Commission, outre les cinq élèves d* l'Ecole des Chartes, dont les noms ont été déjà donnés i , comptait parmi ses membres un homme honorable M. Chabaille, qui ne partageait pas l'acharnement des autres experts contre moi, et qui demandait que les opérations ff fissent régulièrement. Pour se débarrasser d'un témoin incommode, les élèves de l'Ecole des Chartes, après avoir, d'intelligence, caché toutes leurs opérations à M. Chabaille, ont fait un rapport contre lui au juge d'instruction *. La première Commission a été dissoute sans terminer ses travaux, et mis nouvelle Commission, composée uniquement d'élèves i*

qui vêtaient, puisque je ne pouvais pas entrer. Dans les premiers îonr* dejnfljit, ees messieurs sont revenus, en me disant qu'ils avaient à foire des rôCfterp&l dans les papiers, et qu'ils en avaient pour huit on dix jours , et ça a duré jif* qn'à maintenant. Je pense qu'ils ont fini, car ils ne sont pas venus députa m jours; mais Je les attends toujours, car Us ont déjà été plus longtemps sans ter nir. Vers la fin d'août, j'ai rencontré M. le commissaire de police, qui m'a 4e» mandé si j'avais de vos nouvelles ; comme je n'en avais pas encore directement, je lui dis que non : alors il m'a dit que vous faisiez bien de, ne pas revenir ; qqi vos livres seraient vendus, et que Ton me payerait, pans lé courant de décembre, j'ai entendu M. Lalanne, à propos d'un orage, dire à 11. l'inspecteur de M» lice, qu'il l'avait bien vu, qu'alors il était sur le haut de l'Observatoire. Dans]* temps de la recherche parmi les papiers , il est entré plusieurs personnes etrai? gères à la commission, entre autres M. Lebas, conservateur de la blbtiotbfeaj)* de la Sorbonne, et M. Régnier; et ils restaient fort longtemps dans l'appartement, et allaient et venaient de la bibliothèque chez voua. J'en ai pbr|é plainte au commissaire de police , mais on n'a fait aucun compte, car us m continué de venir, et d'autres personnes que je ne connaissais pas; et, dans llf derniers temps, ees messieurs venaient et emportaient journellement ois paànslt de papiers et de livres plus on moins gros, et ils étaient cinq, fouit et quinze Jwrs sans revenir. 11 est arrivé plusieurs fois qu'ils, ne faisaient que prendre un •*» quet et s'en aller.

« H. Durand, que j'ai vn, m'a dit qu'au mois de mars ou avril, il avait voulu Um insérer une note pour votre justification, et qu'aucun journal n'avait voulu l'insérer, et oie ». Uatton, juge d'instruction, l'avait fait appeler, et qu'il lui avait retenu Ta copie. Voilà, monsieur, tous les renseignements qui sont à ma connaissance, et je vous prie, monsieur, d'accepter tou* les v <*ux de ma famille et de moi pour la nouvelle année, et de me croire toujours votre dévoué serviteur,

« François Couts*.

« On est venu, le 27 décembre, demander à M. Durand ce qu'il a pu vendre d'ewrages depuis qu'il est en relation avec M. Libri. Ss réponse a été que,

Î endos* phtaieura années, il n'avait pas eu de compte courant ; seulement , «j 847, il ayait été chargé, par M. Iibri, de lui en faire venir beaucoup de l'Allemagne, et que de mémoire il avait vendu pour huit ou dix mille francs de livres, et qu'à sa jMmttrâsanee, M* Gnoato, libraire à Venise , lui en a vendu beaucoup, « Monsieur, je n'ai jamais reçu aucune assignation ni mandat pour vous depuis votre départ. (Voyez aussi plus loin, page 113.)

a Conté. » ' Ci-dessus, pages 18 et M.

9 Voyez page 24 et 108.

FEcûJe des Chartes, a été chargée de continuer l'expertise, saraïuêtre gén4t x par la présence d'aucun témoin impartial,.

Ce besoin d'agir sans surveillance et sans témoins paraît H?oir de fcrat temps dirigé les experts. Après s'être 4ébaiw rasség de If. Chabaijle, ils opt tout fait pour obtenir le ren* Yoi de mon domestique 1 , et (chose qui devrait étonner dans toute autre affaire) on n'a pas craint de faire peur à ce domestique, témoin incommode de toutes ces irrégularités, eu lut disant que fêtais perdu, et que ce qu'il avait de mîeut à fitite, c'était de m'abaudopner \ C'est toujours le roème

1 C'est (on vient de Je voir) le mot employé par les experts eux-mêmes, lorsqu'ils ont fait défendre à mon domestique d'entrer dans mon appartement.

* Lisez plus loin la lettre de M. Picchioni, page 109.

* éternité, tonnas de plusieurs personnes (voyez page 409, 114). sont racontes jj P fp W it dans In lettre suivante que mon domestiqué nVa adressée ees jours-ci.

A M, Libri, membre de F Institut.

« «Paris, 6 février 1840.

« Monsieur, « En réponse à voire Mire du 4 de ce mois, je vous dirai sincèrement que l'on a tâché encore de m 'effrayer. Dernièrement, je suis allé chez M. le commissairede police. Il m'a dit que M. Libri est un homme perdu, et qu'il ne reviendra jimais en France: ensuite M. l'inspecteur de police m'a demandé si j'avais des nouvelles de monsieur. Je lui ai répondu que je n'en avaia pas directement. Alors il m'a de ma h Hê quels moyens j'avais pour vivre. Je lui ai répondu que quelqu'un m'avançait tout ce qui m'est nécessaire pour vivre. Alors il m'a dit que je perdrais mon lemnfl eu restant kl davantage; car, m'a-t-il dit, si je reste plus dune année, je n'aurai pins droit à davantage. îl parait que l'en a l'intention de confisquer tout ce qui vous appartient . car M le commissaire de j>oiioe m'a offert un certllleat qui me sera utile , dït-il pftiir me faire payer tout ce qui pourrait m'étre dû à la là des affaires , comme ayant toujours été présent dans la maison de M. Libri. < Je suis , Monsieur, avec le plus profond respect,

« Votre dévoué serviteur, « François Cosrf. »

C'est par la connaissance intime du tort qu'on m'a fait en me livrant, suivant sa propre expression, pieds et poings Hés à mes ennemis, que M. le commissaire rie police a été amené s dire à un dômes tique que fëtau perdu. La lettre cijniut*, que m'a adressée, au moment où ceci allait être mis sous presse, un artiste d'un grand mérite, qui connaît parla ilenietit l'Ecole des Chartes, Délaisse aucun Lloute sur ce point. Voici la lettre dont il s'agit ;

e Dimanche, * Monsieur,

« J ai l'honneur de vous annoncer mon arrivée à Londres. J'aurais déjà été vous orienter mes nommages, sans une grande fatigua que m'a causée le voyage, ci qui me relient au lit. Je ne suis pas encore complètement remis de la maladie qui m'a retenu en France si longtemps J'ai beaucoup a causer avec vous de vatre affaire ; tout le monde à Paris est pleinement convaincu que vous êtes tombé dans un guet-apeus infâme; tous les honnêtes gens vous rendent justice. Et cop-

système d'intimidation. Sans que j'aie jamais été ni appelé ni entendu', sans qu'on ait interrogé les hommes honorable* qui demandaient à être entendus, ni les personnel qfeK j'avais nommées dans ma Réponse h M. Boucly *, on repoitee mes protestations 9 ; et en annonçant que je $ui$ perdu, tfà je serai condamné \ on effraye mes amis, on empêche la vé-

ment en serait-il autrement, lorsque le commissaire de police, sur une interpellation qui lui avait été faite par M. ChabaUle, répond à ce dernier : « 'Quèvmà&> vous ? si l 'affaire de M. Libri traîne tant en longueur cela n'est peu étomtmk il a été Uvré pieds et poings liés à ses ennemis ! i> "

Ce fait est de la plus grande exactitude , et sera certifié en tempe et lien W »v= H. Chabaille. Bien d'autres faits encore de cette nature sont Tenus édatnt € enfin ceux qui avaient été trompés par une imposture aussi vile que méchante.

« Veuillez agréer, monsieur, etc.

« J. Lepelle, de Bois Gâllais. »

1 On sait que M. Boucly, déclarant dans son Rapport que :

« Peut-être d'un autre côté, une hésitation moindre à vérifier certains faits, et « surtout des explications demandées à M. Libri lui-même (que je n'ai pas veste « interpeller) eussent-elles au contraire fait disparaître les soupçons dirigé « contre lui. »

On a vu d'ailleurs, par la lettre de mon domestique du 29 décembre 1848, qw jamais il n'avait reçu aucune assignation ni mandat pour moi depuis mon départ. (Voyez ci-dessus, page 26, et plus loin, page 113.)

* Voyez page 22 et 112.

8 Au mois de novembre dernier, sur l'avis de tous mes amis, et après avoir pris l'avis de jurisconsultes distingués, j'avais rédigé une protestation éief laquelle étaient relatées une à une toutes ces irrégularités si graves et d taoètr les résultant principalement de la conduite des experts. Cette protestation, W un journal a parlé à cette époque (voyez plus loin, page 180), fut, au commet»» ment de décembre 1848, présentée par deux hommes considérables à |t» PisfjJ, |> procureur de la République, qui, prévenu par tout ce qu'on avait dit, redit et lit- m primé «contre moi, et me croyant contumax, répondit qu'il ne pouvait pas net» I voir régulièrement cette protestation et la joindre à l'instruction comme on je I lui demandait. M. Pinard est un magistrat trop distingué pour que je ne doive m 1 être convaincu que, dès qu'il aura pris connaissance de la gravité des faits articàéi i dans cette protestation, il sera revenu de sa première résolution. Cependant ce \ refus, qu'on a ébruité, a été considéré comme une condamnation anticipée, et ■ a eu le plus mauvais effet pour moi.

* Ce ne sont pas seulement les élèves de l'Ecole des Chartes et lecoinmisstire de police qui s'en vont disant que je suis perdu lorsque l'instruction est à pelât commencée. Voici ce que je trouve dans une lettre écrite le 9 janvier parmi homme très-connu, dont, pour le moment, je crois devoir taire le nom, et fil : venait d'avoir une conférence avec M. Pinard, procureur de la République.

a M. Pinard revient toujours sur votre que c'est là UM

« défiance de la magistrature ; que vous serez condamné comme contumax, etc. « Je ne vous cache rien de ce que j'ai entendu de sa bouche, »

Pendant que mes ennemis faisaient accroire aux magistrats que j'étais un contumax, et que mon éloignement, dont j'ai raconté les motifs (voyez ci-desiosL nage 6), était une marque de défiance envers la magistrature française,/ faisait croire à mes amis que ma condamnation était prononcée d'avance, et c au commencement même de l'instruction, avant la décision de la Chambre j mises en accusation, avant même la présentation du rapport des experts, ctto

itè de se faire joui, et Ton fait croire, bien à tort sans toute, que les plus énormes irrégularités commises par les experts reçoivent une tacite sanction de la part des magisrats que l'on calomnie, j'en ai la conviction, en leur attriraant des sentiments qu'ils n'ont jamais eus.

J'ai annoncé plus haut que la Commission cherchait, par tous les moyens, à réunir des indices contre moi. Elle frappe li toutes les portes, elle interroge, elle provoque des saisies, ifeiste aux descentes et s'arroge le droit, qui n'appartient ju'aux magistrats, de diriger l'instruction 1 . Soit faiblesse, soit mauvaise intention , certaines personnes ne craignent pas Tétayer par de fausses déclarations les calomnies des experts. Lorsque ces manœuvres parviennent à ma connaissance, 3 ne m'est pas difficile de les faire avorter; mais, le plus mirent, je les ignore. Pour montrer, par un seul exemple , I quelles déplorables erreurs on peut être entraîné par cette manière de procéder ; pour faire bien comprendre ce que

tel mesures rigoureuses prises contre moi s'appuient seulement sur ce Rapport fcM. Boucly , que ceux mêmes qui en ont fourni les éléments abandonnent actueltaaftt tout à fait. Voici en effet ce que je trouve, à l'égard de ce Rapport, dans

a lettre d'un des membres les plus distingués de l'Institut, dont je ferais conte Ife nom si c'était nécessaire, et qui, le 19 juillet 1848, m'écrivait ce qui suit :

t Une foule de gens que j'avais trouvés auparavant très-injustes et très-pré- 1 venus, nui subitement changé d'opinion, et cela est arrive à la très-grande Huajon'lr. Votre défend a convaincu sans réserve tous ceux qu'on peut raison- ■" ttablement espcrer de convaincre. Restent les ennemis déclarés et les adver- « aires de parti pris. Ceuxrla même ont bien baissé de ton ; ils ne risquent plus ique de vagues insinuations, se rabattent sur l'instruction qui est commencée, u\ sur ce qui «n pourra sortir;, sur l'avantage que vous a donné Y ineptie du •rapport de M. boucly. etc., etc.»

le rendre aussi noir que possible aux yeux des magistrats, me faire passer pour un conturaas, pour un homme qui leur témoignait une injuste défiance: et ta même temps répandre partout que les magistrats m'avaient condamné a'a- TJtnce, pour enrayer mes amis et pour tâcher de me faire perdre confiance, voilà le double rôle joué par mes ennemis depuis près d'un an. On verra, aux Documents [pag. 119), qu'ils étaient parvenus à faire croire que les magistrats, piqués de ce que j'avais trop bien répondu à M. Boucly, voulaient prendre une espèce de revucbe. Quant à moi. je m'ai jamais partagé ces frayeurs, et j'ai toujours pensé |uc r malgré les préventions qu'on pouvait avoir contre moi, tous les hommes holorables qui, dans l'intérêt de la vérité et de la justice, se présenteraient franchefjput à des magistrats français, seraient écoutes ; seulement je crois que, dans état actuel des choses, le* magistrats auront à vaincre le préjugé, fatal pour Mfctj qui fait croire à tort qu'on ne veut pas écouter les personnes qui témoi- Heraient en ma faveur.

1 Toyei plus loin, page 112-413, 318. .. ,

-savaient les assertions d'experts judiciaires qui n obéœê* qu'à des sentiments d'animosité, je tous donnerai connais sance, Monsieur le Ministre, d'une lettre de M. Durand^ estimable libraire ' , auquel je m'étais adressé pour avoir des reo* seignements au sujet d'un livre qu'il m'avait vends* et qas les experts prétendaient avoir été soustrait de la biMiotkèqoe de MM. Firmin Didot. Il est difficile de trouver un exetopb d'une erreur plus grave. Elle peut donner la mesure de celles que contiendra le Rapport des experts. Voici la lettre dt M. Durand :

A M* Libri, membre de l'Institut, à Londres.

< Paris, 10 septembre 1848.

«•Monsieur,

a En réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur (Je <( m'écrire, el par laquelle vous me demandez des éclairciato- « ments au sujet d'un volume qui aurait élé trouvé dans vos « livres avec une estampille à moitié effacée de la maison Didot, « et qui vous aurait été vendu par mot, Je vous dirai ce qttt ]* a sais de celle affaire, sur laquelle, dés que j'en ai été inforvè* \ a je me suis empressé de prendre des renseignements po» a si tifs.

« Il est parfaitement vrai que les élèves de l'Ecole des Chaf- « tes chargés d'examiner vos livres, ayant trouvé un volume « in-folio, relié en maroquin rouge (Perona illuétrata*), portant « le timbre mal gratté ( c'est d'après l'invitation de Jf . Hse- « schell que j'ai essayé de gratter cette estampille ) de la M- « bliotbôque do MM. Firmin Didot, se sont empressés de pré- « senter le Volume à MM. Didot, et ont tiré d'eux une déda* « ration * portant que ce volume appartenait à la bibliothèque <( de leur maison. Cette déclaration a élé transmise ah jugft u d'instruction. Or, je dois vous déclarer qu'il y a-an cela uni

t M. Duraad éeaev* nfc des Ôris, n* 5, à Paris; et l'on po* FisHrfa|»

là-dessus.

• C'est Vêdfttan originale de l'ouvrage si connu du marquis IriML » J'ai appris, depuis, que M. HenscheU avait vivement protesté cdatrécétit déclaration de MM. Didot.

a déplorable erreur. Ce volume, que je tous ai tendu le cinq fé- « mer dernùr, n'a jamais appartenu à MM. Didol ; il appar~ « tenait à M. Henschell, savant bien connu, qui l'avait porté « chez MM. Didot pour s'aider dans le grand travail sur les k inscriptions dont celte maison avait enlrepris la publication , r travail auquel présidait le même M. Henschell. C'est par méh prise que ce volume â été estampillé chez MM. Didot. Quoi c qu'il en soit, je reconnais que ce volume vous a été tendu « par moi , comme cela résulte de la facture que je vous ai re- « mise le cinq février dernier , et qui doit se trouver chez vous. « Je tenais ce livre de M. Henschell lui-même.

« Quant aux livres portant l'estampille de quelque biblio- « thèque publique, livres qu'il n'est pas rare de voir passer dans « les ventes ou de trouver chez les étalagistes, je n'ai dans ce mo- « ment-cique Pïgenère, Traité des Chiffres, l586,in-4°, que j'ai « acheté à l'étalage, rue d'Ànjou-Dauphine, et qui porte Pestam- « pille du Musée Calvet d'Avignon. Je vous le ferai passer â la « première occasion. Il vous coûtera six francs. Si je trouve « d'autres livres du même genre, à des prix raisonnables, je « m'empresserai de vous les faire passer également.

« Je vous prie de recevoir mes salutations très-respectueuses.

« Votre très-humble serviteur,

« Auguste Durand. »

La lettre qu'on vient de lire, celles que j'ai données dans ItflJKrtes, suffiront pour convaincre tous les gens honnêtes et impartiaux de l'inconvénient grave qu'il y a à confier une opération aussi délicate qu'une expertise en matière criminelle, k des ennemis déclarés, à des gens qui mettent la pastioo et la calomnie à la place de la justice et de la vérité. Je m'abstiendrai d'accumuler ici les faits de même nature qui sont^t ma connaissance. Qu'il me soit permis pourtant de faire remarquer qu'on m'a enlevé des masses de papiers contenant les preuves des nombreuses acquisitions que j'ai faite»; ma correspondance avec les libraires, leurs factures, leurs reçus, la plupart des papiers en an mol qui

devaient servir à ma justification. Excepté une petite portion qui m'a été envoyée à Londres, tous ces papiers ont été remis en bloc et sans inventaire à mes ennemis, qui, on l'a vu plus haut, en ont emporté journellement des paquets de chez moi 1 . Ces papiers ont-ils été, en partie du moins, détruits? Je l'ignore. Dans sa lettre, M. Durand m'annonce que sa facture, qui n'est pas entre mes mains et qu'il m'avait remise peu de jours avant mon départ de France, devait se trouver chez moi. Pourtant, les expertsqui, depuis près d'un an, examinent mes papiers un à un, au lieu de tenir compte de cette pièce, ont été demander à MM. Didot une déclaration fausse et qui aurait pu m'être nuisible. La facture de M. Durand n'existe donc plus? Comment a-t-elle pu disparaître? C'est aux magistrats à le découvrir. Qu'on veuille bien remarquer, que si, par hypothèse, M. Durand avait cessé de vivre, que s'il avait cédé à l'intimidation, comme l'ont fait d'autres personnes', je n'aurais eu aucun moyen de repousser une telle accusation. J'achète des livres depuis plus de trente ans, et j'en ai tiré de tous les pays de l'Europe; comment pourraije repousser les calomnies dont je suis l'objet si les documents et les factures qui se trouvaient chez moi, et par lesquels je pouvais prouver la provenance des objets que j'ai achetés, ont disparu?

J'ai dit qu'on répandait contre moi des bruits dont l'écho arrivait parfois jusqu'à mes oreilles. Si je suis bien informé, les experts prétendraient avoir trouvé chez moi tantôt des lî* vres, tantôt des manuscrits, ou même des fragments qui au*raient appartenue différents établissements publics. Tout cela reste dans le vague, et les assertions se modifient et se transforment d'un jour à l'autre ; néanmoins, si ces imputations sont telles qu'elles m'ont été transmises, rien ne me sera

« Voyez ci-dessus, pag. 25-26, 108.

* Lises ci-dessus, page 21 .

plus facile que d'établir la légitime provenance de ces divers objets, sur l'identité desquels je ne puis cependant rien affirmer. Les irrégularités qui ont eu lieu dans l'enquête, l'animosité des experts, l'absence d'inventaire et la violation journalière de mon domicile doivent naturellement m'inspirer une grande méfiance et me faire craindre * que, pour me perdre, on n'ait enlevé de mon appartement des objets ou des papiers dont l'absence pourrait m'ètre préjudiciable, et qu'on n'y en ait introduit d'autres dont la présence pourrait me nuire. Mais puisqu'on excipe de certains livres à estampille qui auraient été trouvés chez moi, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de ypus présenter à ce sujet quelques observations que j'ose croire dignes de votre attention.

.Les livres portant l'estampille des principaux établissements publics de la France sont fort communs dans le commerce, et on en rencontre fréquemment dans les ventes. Je ne parle pas de ces volumes munis d'une double estampille, annonçant que le livre a été vendu ou échangé; je parle de ces livres qui n'ont qu'une seule estampille, l'estampille de l'établissement auquel ils ont précédemment appartenu, et d'où ils sont sortis d'une manière plus ou moins irrégulière, plus ou moins illégale. Quoique j'eusse pris depuis longtemps les dispositions nécessaires pour que les livres de ce genre que j'aurais pu acheter à mon insu et qui se seraient trouvés chez moi, fussent rendus aux établissements d'où ils étaient sortis 2 , je dois dire que mon

1 Des documents qui sont entre mes mains indiquent que ce n'est pas là une supposition gratuite. Je"reviendrai sur ce point lorsqu'on m'aura fait connaître quels sont les faits sur lesquels les experts appuient leurs accusations.

* On peut voir dans ma Réponse au Rapport de M. Boucly (§jj et 51) l'indication de quelques livres à estampille que j'avais achetés dans des ventes ou chez des libraires, et que j'ai offerts gratuitement, parfois même en éprouvant un refus, anx bibliothèques publiques d'où ils provenaient. C'était chez moi une mesure générale qui, lorsque le catalogue de ma bibliothèque aurait été achevé, devait recevoir une application complète. On me permettra d'ajouter que c'est là un fait sans précédent. A Paris, les collections des amateurs et des savants sont remplies délivres, de manuscrits et d'autographes provenant des bibliothèques ou des

attention ne s'était jamais portée «lune manière spéciale sur ce point. Mais depuis que d'odieuses imputations me poursuivent, depuis que mes ennemis ont prétendu que la présence chez moi d'un livre ou d'un objet quelconque sorti d'un établissement public, devait être considérée comme une preuve de culpabilité, j'ai élé naturellement amené à entreprendre des recherches qui m'ont conduit a des résultats

archives do l'Etat, et personne m- songe à les restituer aux établissements d'où ils sont sortis. Sur cent laits que je pourrais citer à cet égard et qui sont publiés, je n'en donnerai qu'un seul tire du ManuehW M. llruncl. où l'on 1 i r ^torae 111, page 1)1-92) que. l'exemplaire ro/e vu 17l)ia la llihliolheque nationale, du rarissime Tri umphe de dame Veri)Ue{Lj/on. l.W.i, in-K). se trouve actuellement dans le cabinet deM ¥ Cig. gigogne/, amateur bien munu «le Paris, qui l'a payé 725 francs, et auquel on n'a jamais songé a le réclamer. D'autres laits analogues sont indiques dans le même oiiwage. Oriaines personne* qui ont montré beaucoup d'animosifë contre moi, et qui parlent d«- ma culpabilité parce qu'on répand que je possédais des livres à estampille, gardent, en toute sécurité de conscience, des ouvrages provenant de* bibliothèques publiques, .le reviendrai peut-être sur ce sujet; en attendant, je vais donner une pièce signée par trois personnes connues et dignes de foi. L'une d'elles. M. Itailleul. fait connaître sa qualité dans ce document; j ai dit. à la page 11», qui étaient M. Crosuier ei M. Abry. On peut voir, parcelle pièce, quelles instructions j'avais données au sujet des livres a estampille ou des objets quelconques provenant «les établissements publics, et qui auraient pu se trouver chez moi. dominent, après avoir lu cette déclaration, pourrait-on conserver encore quelque doute sur 1 inanité de l'accusation?

« Je soussigné, Louis-Alexandre llailb-ul. avocat à la Cour d'appel de Paris, secrétaire de l'ordre;

« Certilie que monsieur Libri, ayant bien voulu utiliser à mon profit les loisirs des vacances 18i-7-INi8, m'a prié de coopérer Jl la rédaction de son catalogue, et qu'il m'a donné directement, ainsi qu'aux autres rédacteurs, les instructions les plus positives pour qu'on cherchât et mit de côté tous les livres imprimés et manuscrits ainsi que tous les articles quelconques qui auraient pu appartenir à un établissement public de quelque nature qu'il lut, pour ensuite ces livres être présentés à ces établissements, et rendus s'il y avait lieu;

u tëtqucle petit nombre.de livres que j'ai trouve* dans celle condition, jeles ai placés dans le casier à gauche de la chambre de M. Titus, son cousin.

« De plus, j'atteste et aflinue que tous les livres, papiers et manuscrits quelconques étaient à la disposition de toutes les personnes chargées du catalogue, et que rien n'était terme à clef.

« En foi de quoi j'ai sign.' le présent certificat pour servir et valoir à qui de droit.

« Paris, le 1) septembre 18 i8.

<c A.Bailleul.

« Approuvé l'écriture ci-desms, G. Abry.

« J'approuve l'écriture ci-dessus, et j'ajouterai pour mon compte particulier que je signe avec d'autant plus d'empressement cette déclaration, que M. le juge d'instruction se refusait à recevoir, lors de ma déposition devant lui, tout éclaircissement tendant à établir toute la vérité sur M. Libri.

« Crosniek. »

« Je déclare, en outre, que j'ai remis gratuitement à la bibliothèque de la Sorbonne, d'après les ordres de M. Libri, un volume que j'avais acheté pour son compte dans les premiers jours de février 1848 à la vente llébrard.

« ChOSNIEll. if

intéressants et inattendus. A l'aide de ces recherches, nonsetilement j'ai acquis des données précieuses sur l'étendue des pertes éprouvées par divers établissements, mais je suis aussi parvenu à connaître dans plusieurs cas la manière dont ces pertes, si regrettables et si graves, ont eu lieu. Ces investigations se poursuivent, et j'espère être bientôt en mesure de savoir et de l'aire connaître au public par quels moyens quelques grandes collections ont été mises au pillage. C'est bien malgré moi que je me verrais dans l'obligation de prononcer des noms propres; mais si le besoin de ma défense l'exige, je ne reculerai pas devant cette triste néces-

. site. En butte, depuis si longtemps, à des attaques inqualifiables, je me suis appliqué, dans ma Réponse au Rapport de

. M. Boucly, à éviter tout débat personnel. Ma résene a été prise peut-être pour de l'impuissance. On s'est trompé : si

j, l'on m'y force, je ferai connaître des faits qui couvriront de

.' confusion les gens qui m'ont attaqué.

Je viens d'avancer que rien n'était plus commun que de

I voir mettre en unité des objets (des livres, des manuscrits et des autographes) provenant des établissements publics les plus célèbres de la France. Comme les preuves de fait sont | toujours les plus convaincantes, j'ai pensé que, pour donner [ plus de forceà mes assertions, il convenait de joindre à cette | lettre un certain nombre de volumes portant l'estampille de [ ces établissements et qu'on trouverait dans le commerce. [ J'ai donc demandé à quelques libraires des plus connus de t Londres, de vouloir bien faire chercher dans leurs magasins r les livres portant de telles estampilles encore lisibles, sans ■ négliger ceux qui garderaient des traces d'anciennes estampilles qu'on aurait tenté d'effacer ou d'enlever. Le succès a * dépassé mes espérances, et, chez quatre libraires seulement^ ? oii a découvert, en quelques jours et par ui\ premier choix, [ quatre-vingt-deux volumes dont la plupart sont sortis de la Bibliothèque nationale (ex-royale) de Paris, des Bibito-

thèques Mazarine, de IWrsenal, de l'Institut, et d'autres établissements bien connus de France. Quelques-uns de ces vo lûmes proviennent de certaines collections italiennes, telle que la bibliothèque Palatine de Florence et les bibliothèque publiques de Ferrare et de Parme 1 . D'autres ont des cachet effacés ou coupés : aucun de ces livres n'a jamais et précédemment en ma possession, et plusieurs sont d'un grande valeur 2 . Ils sont tous exactement dans le mêm état dans lequel ils se trouvaient lorsqu'ils m'ont été vendus comme le prouvent les factures originales et descriptive qui accompagnent cette lettre.

On vient de voir que c'est par une première recherche nécessairement fort incomplète, et qui a eu lieu chez quatri libraires seulement, que ces quatre-vingt-deux volumes on été trouvés. Il y a peut-être, à Londres, une centaine de libraires s'occupant du commerce des vieux livres, el

1 Les livres dont il s'agit ont été trouvés chez MM. Payne et Foss, Rodd, Rolandi, Orson Barnes, comme le prouvent les factures descriptives imprimées aux pag. 215 et suiv., et dont les originaux faits en double ont été adressés, ainsi que les livres, à M. le Ministre de l'instruction publique à Paris. Cette acquisition a été faite au vu et au su d'un grand nombre de personnes (Voyez plus loin la lettre de M. Panizzi, page 86). Sur ces quatre-vingt-deux volumes, soixantedix-huit seulement ont pu parvenir au Ministre de F instruction publique. Un a été égaré dans le trajet de Londres à Paris, et trois sont restés à Londres. Je 1» garde pour le moment comme pouvant me servir à d'utiles recherches. Outre ces quatre-vingt-deux volumes, j'ai acheté occasionnellement de M. Uenry Bonn un volume très-rare, les Loups ravissants (Paris, Verard, sans date, in-4°), qm" porte l'estampille delà Bibliothèque publique de Lyon ; et de M. Asfter, libraire de Berlin, qui se trouvait à Londres, les Scrittori di Vicenza, G vol. in-4°, provenant de la Bibliothèque publique de Parme (Voyez plus loin, page 220). Comme on le verra, pag. 205 et 220, l'exemplaire des Loups ravissants, que j'ai acheté de M. H. Bohn, provenait d'un choix de livres rares envoyés ici, à ce qu'on assure, par un libraire fort connu de Paris, et vendus aux enchères par MM. Sothebyet Wilkinson,le 15 juillet 1848. Nul doute qu'en prenant quelques informations on ne parvienne à savoir comment ce livre si rare est sorti de la Bibliothèque de Lyon.

2 Les Loups ravissants, dont il a été question dans la note précédente, m'ont coûté quatorze livres sterling (550 fr.), et j'ai donné quatre livres sterling pour les Machine del Ramelli (Parigi, 1588, in-fol.), magnifique exemplaire, avec l'estampille de la Bibliothèque royale et relié par Derome, d'un ouvrage dont personne n'ignore l'importance. Les Oratores Grœci, d'Aide (1513, infolio), la PisaneUa de Nicolas de Ausimo (Venetiis, Spir., 1470, in-folio), le Guarinus, de Ferrare (1509), le Trésor de la langue françoise, par Nicôt, (Paris, 1606, in-folio), et d'autres livres qu'on trouve au catalogue détaillé decd acquisitions (page 213 et suiv.), sont des ouvrages d'une rareté et d'un prix bien connus. 11 faut remarquer que plusieurs de ces volumes sont dans une parfait* condition et avec une reliure ancienne. Les livres qui proviennent de rex-Kbliothèque royale se distinguent presque tous par les belles reliures en Wr roquin rouge aux armes que tout le monde connaît.

je suis convaincu que l'on pourrait en un mois se procurer un millier de volumes provenant tous des établissements publics de la France * et portant encore les estampilles, plus ou moins apparentes, de ces établissements.

Quelques personnes de ma connaissance, apprenant que je cherchais des livres à estampille, m'en ont procuré aussi à Paris : on en a trouvé chez des libraires, chez des bouquinistes 9 . M. Merlin, ancien libraire et actuellement sous-bRbliothécaire au ministère de l'intérieur, ayant permis qu'on pénétrât dans les anciens magasins de son père où, pendant trente ou quarante ans, ont été s'entasser des milliers de volumes, il a été facile, môme à l'aide de recherches faites à la hâte, de trouver cent neuf volumes portant, presque tous, les estampilles des bibliothèques les plus célèbres de Paris et des provinces \ Tout cela forme deux cent trois volumes 4 qui seront joints à cette lettre, et que je vous prie, Monsieur le Ministre, de vouloir bien examiner et faire examiner par une Commission , qui verra là, j'espère, une preuve surabondante de ce que j'ai avancé.

1 Je laisse à d'autres, qui n'auraient pas été, comme moi, l'objet d'une spoliation complète, le soin de faire l'acquisition de tous les livres provenant des établissements publics de la France qu'on peut rencontrer à Londres et ailleurs. Actuellement, cette dépense serait au-dessus de mes forces.

9 Voyez, pour ces livres qui ont été trouvés à Paris, les lettres de M. Durand (pag. 30-31), celle de Bfc Cretaine (pag. 47-48), et les reçus de MM. Chabaille et Âbry (pag. 220-221). Voyez aussi la lettre de M. Lacroix, pag. 46.

5 Voyez la facture de M. Merlin (pag. 221 etsuiv.). Les originaux de toutes ces pièces ont été adressés, comme les autres, à M. le Ministre de l'instruction publique. On avait trouvé dans les magasins de feu M. Merlin, le plus honnête des libraires de la vieille roche, plusieurs autres livres à estampille, principalement des volumes provenant de la Bibliothèque Mazarine ; mais, par un malentendu, ces livres ont été de nouveau confondus avec la masse et se sont égarés.

4 On peut lire plus loin, à la pag. 195, le catalogue détaillé de ces deux cent trois volumes. On y verra onze volumes sortis de la Bibliothèque nationale (exroyale), trois volumes provenant delà Bibliothèque Mazarine ; un volume de la Bibliothèque de l'Institut; seize volumes de la Bibliothèque de la Sorbonne; vingt volumes de la Bibliothèque de l'Arsenal, et divers volumes provenant des Bibliothèques du Dépôt de la guerre, du Ministère des cultes, du Ministère du commerce, du Conservatoire des arts et métiers, du Tribunat, du Corps législatif, du Musée Calvet d'Avignon, du Musée de Marseille, de la mairie de Moulins, du district d'Amiens, du district de Metz, ainsi que des collections publiques de Toulouse, de Lyon, etc., etc. Aucun de ces livres ne porte une doubla estampille qui indiquerait que le volume a pu être échange ou vendu comme double.

A Paris, comme à Londres, on pourrait pousser plus loin la démonstration, et rassembler un bien plus grand nombre de livres à estampilles ; mais il m'a semblé que deux cents volumes, trouvés en quelques jours chez un très-petit nombre de libraires, formaient pour le moment un nombre suffisant. Ce n'est pas sur les livres seulement que mes recherches se sont exercées. Je me suis procuré à Londres, soit dans les ventes, soit chez des libraires très-connus, p/wsieiirs centaines de lettres autographes provenant des bibliothèques publiques de la France, des Archives nationales (autrefois Archives du royaume), ainsi que des archives des divers ministères et administrations publiques. Aucun de ces autographes, qui ont été achetés par moi avec toutes les formalités possibles, ne m'avait jamais appartenu. J'en ai choisi un certain nombre (quarante-deux), qui feront partie de cet envoi et qui méritent toute l'attention des connaisseurs 1 . Je garde les autres comme pouvant servir à des investigations ulté- ' rieures, et pour ne pas livrer dès à présent tous mes moyens de défense. Vous voudrez bien remarquer, Monsieur le Ministre, que parmi ces pièces il s'en trouve deux qui ont dû sortir des archives de l'Académie des Sciences de Paris,* archives qui ont été en grande partie dispersées et qui ont fourni des pièces et même des recueils à presque toutes les collections particulières. L'une est une lettre de Lagrange, écrite en 1772: c'est évidemment la lettre par laquelle ce grand géomètre remerciait l'Académie des Sciences de l'avoir nommé un de ses huit associés étrangers 2 . L'autre est une lettre de Condorcet, demandant à ses confrères de s'intéresser au sort d'un frère de Charles, le physicien 8 . Elles ont figuré toutes deux dans la vente, faite récemment à Londres,

1 Voyez le catalogue de ces pièces à la page 231 .

* Celte lettre m extenso se trouve plus loin, à la page 238. On sait que Lagrange fut nommé en 1772 un des huit associés étrangers de l'Académie des sciences. 3 Voyez cette lettre à la page 238.

des autographes de M. Hodges * . Le catalogue imprimé de cette vente vous sera remis. Monsieur le Ministre, avec les pièces que je viens de mentionner.

Les autres pièces autographes qui l'ont partie du présent envoi ont été achetées par moi chez MM. Waller and Son, libraires bien connus de Londres*, qui, surina demande, ont écrit Irfur nom de leur propre main sur rhaque lettre. Ces pièces sont évidemment sorties des archives des divers ministères Cde la guerre, de la justice, «les finances, de l'instruction publique, etc.), ou des grandes Archives de l'Ktat 3 . Plusieurs portent encore l'estampille du ministère d'où elles proviennent*. Ces documents dont quelques-un? ont beaucoup d'importance, et qui excitent un grand intérêt de curiosité, n'ont pu sortir que d'une manière irrégulière des archives où ils étaient déposés.*Parmi ces pièces, je me bornerai à vous signaler, Monsieur le Ministre, une lettre duducdelterry 6 , et cinq lettres de divers membres de la famille de l'empereur Napoléon, savoir : Une de Joachim Murât au ministre des finances, pour lui parler d'une a lia ire très-délicate. La seconde, de la princesse Caroline, sa femme, au ministre des finances. La troisième, de Louis Bonaparte, frère de l'Em-

1 Voici le titre de ce catalogue : «Catalogue of autograph letters, the collec- « lion of tïif laïc Charles Ilodges. csq.. (Formcjdy of Frankfort) lo be sold, by * a ad ion liy MM. Puttick ami Simpson. On mlm'day, december 18, 1848, and « llircc follôwing days. » Dans ce catalogue, la lettre de (londoreet se trouve' au numéro 189. et celle de I.agrange. au numéro -iU7. <> catalogue, sur lequel je reviendrai probablement, était rempli de pièces sorties évidemment des divers établissements publies de la France.

«MM. Waller and Son demeurent Flect strert. n" 188.

3 Ces pièces tout généralement parliede la correspondance ministérielle. Ecrites par des personnages marquants, elles contiennent souvent «les laits qu'on n'aurait pas du livrer â la curiosité du publie. I.a lettre du général Mural au ministre des finances, que l'on peut lire plus loin i\ la page ^V^r. l'arrêté de M. de. iVyronnef, alors garde des sceaux, (pi on verra reproduit à la page. C J.V> , n'auraient jamais dû quitter les archives où ils étaient déposés.

* Voyez les numéros «m, f.8, 111,111 bis, 1 1 \, 1 1G. 1 18, 12ï du catalogue descriptif de ces pièces, pages *1~* 1 -2T>.

* C'est le numéro 17 du catalogue des pièces achetées chez MM. Waller et Son ( page fc 2ô ). Elle est adressée au ministre des finances, et on peut la voir plus loin à la page 2.77.

pereur, au ministre de l'intérieur. La quatrième, de la princesse Elisa, sœur de l'Empereur, au grand-maître de l'Université. La cinquième enfin, du prince Camille Borghèse, beau-frère de l'Empereur, au même grand-maître de l'Université, pour lui recommander le célèbre historien Botta \ Ces diverses pièces portent des annotations ou des chiffres qui indiquent leur passage par les bureaux. Je pense que ces deux dernières pièces surtout, qui ont appartenu au ministère de l'instruction publique , vous sembleront dignes, Monsieur le Ministre, d'un examen. attentif.

Bien que je garde les pièces les plus curieuses, peut-être , celles qui pourront servir plus tard à faire découvrir par qui et comment certaines collections ont été mises au pillage, les preuves matérielles que je joins à cette lettje sont plus que suffisantes pour démontrer que les bibliothèques, les ar«chives et les divers établissements publics ont éprouvé en France des pertes ou des soustractions très-considérables. Je vous demande la permission, Monsieur le Ministre, d'ajouter à ces preuves matérielles d'autres preuves non moins positives, non moins convaincantes.

Je n'entreprendrai pas de traiter en détail des ventes d'autographes : le sujet est si vaste, qu'il pourrait fournir matière à un volume de développements. Les amateurs d'autographes achètent souvent en bl * des correspondances ou des collections considérables, et après avoir fait choix des pièces qu'ils désirent particulièrement, ils font vendre aux enchères les autres pièces et notamment les pièces doubles on multiples 1 . Lorsque certaines pièces, comme cela arrive souvent, .

1 J'ai cru devoir mettre sous les yeux du lecteur (voyez pag. 255) ces diverses pièces qui portent les n 0s 17,22/23, 24, 25, 75, 112, dans le catalogue des pièces achetées chez MM. Waller and Son (pag. 251).

2 Ces ventes en détail des doubles dune collection achetée en bloc ont été et* ' fectuées par les collecteurs les plus célèbres. Il suffira de rappeler la collection du duc de Cassano Serra, achetée par lord Spencer, qui fit vendre aux. enchères tous les livres de cette collection qu'il ne voulait pas conserver. (Voy. plus loin, pag. 298.)

se trouvent en trop grand nombre dans un de ces recueils destinés à être dépecés, le vendeur, pour ne pas les faire trop baisser de prix, est forcé de les disséminer dans plusieurs catalogues successifs, et c'est là ce qui, dans ces derniers temps, a rendu si fréquentes les ventes d'autographes, qui ont été alimentées (tous les libraires, tous les collecteurs le savent) par des pièces tirées des cabinets des amateurs les plus connus et les plus considérables de la France et de l'étranger 1 . Je n'ai pu me procurer à Londres qu'un très-petit nombre de catalogues de ces ventes 1 , mais les faits que j'en tirerai suffiront déjà pour vous prouver, Monsieur le Ministre, que généralement tous ces catalogues renferment des pièces provenant des établissements de l'État. Pour commencer par un nom très-connu et qui impose le respect universel, je prendrai la liberté de signaler à votre attention le catalogue de vente des autographes de madame la marquise de Dolomieu, catalogue dont un exemplaire est joint à cette lettre. Le nom n'est pas sur le titre, mais tout le monde a su à qui cette collection appartenait 3 .

Entre autres pièces qui pourraient donner lieu à des observations de même nature, il se trouve dans ce catalogue dixneuf pièces * précieuses ? qui ont dû sortir des archives de l'Institut. Je me bornerai à citer d'une manière particulière la lettre adressée le 6 nivôse an VI , par le général

1 Je n'ai pas besoiu de nommer ces collecteurs que tout le monde connaît à Paris. Pour moi, je dirai qu'ayant acheté à plusieurs reprises et dans différents

Says des collections très-considérables (en une seule fois j'ai acquis en bloc plus e vingt mille lettres autographes), j'ai fourni comme les autres mon contingent à diverses ventes d'autographes. (Voyez plus loin, page 298.)

* J'ai vainement cherché à rassembler les catalogues des ventes effectuées à Paris depuis vingt ans. Ces catalogues ne se rencontrent pas à Londres, et jusqu'à présent, je n'ai pu en tirer qu'un fort petit nombre de Paris. Dès que j'en aurai réuni un nombre suffisant, je publierai, si ma défense l'exige, un catalogue général des pièces vendues aux enchères, et provenant des établissements publics.

- * Cette vente a été annoncée avec le nom de la marquise de Dolomieu dans différents journaux. Voyez, par exemple, le Bulletin de l'Alliance des Arts du 25 nai 4845, page 565.

4 A la page 240 on trouvera la description de ces dix-neuf pièces tirées du catalogue imprimé des autographes de madame la marquise de Dolomieu.

Napoléon Bonaparte, au président de l'Institut 1 . Quelques-unes de ces lettres ont été écrites plus récemment par Haydn, par Rossini, par Klopstock*, à l'occasion de leur nomination, au président ou aux divers secrétaires perpétuels de l'Institut. Ces pièces ne m'ont jamais appartenu, comme il est facile de s'en convaincre en remontant à la source. Comment sont-elles sorties des archives de l'Institut? J'ai entre les mains des documents qui prouvent que ces dilapidations sont fort anciennes, et je pourrais au besoin fournir des indications curieuses sur ces méfaits. Enattcndant, il est certain que ce n'est pas à une personne aussi vénérable, à madame la marquise de Dolomieu, dame d'iionneur de la reine, qu'on oserait demander compte de la provenance des autographes qu'elle a possédés.

Toutes les ventes offrent des exemples analogues. Dans le catalogue des autographes de SI. Collier de Beaubois, vendus publiquement a Paris Ics7, 8 et 9 août 1847, se trouvent vingt-six pièces qui sont sorties des arclîivesde l'Institut ou des divers ministères"'. Dans le catalogue d'une autre vente, faite à la salle Silvestre le 22 mai 1847, j'ai remarqué également trente-deux pièces autographes provenant aussi des collections de l'Institut ou des archives de l'État 4 . Plusieurs de ces pièces, qui ne m'ont jamais appartenu, offrent un grand intérêt. Je n'en citerai qu'une seule : c'est une lettre de Napoléon Bonaparte, premier consul, demandant au directeur de l'administration de la guerre un travail très-étendu qui avait pour objet la formation du camp de

1 Cette pièce se trouve indiquée parmi colles qui composaient le n° 571 du catalogue de madame de Dolomieu (voyez plus loin ii la page 240). Napoléon fut nommé membre de l'Institut dans la section de mécanique le 25 décembre- 1797, iour qui, dans le calendrier républicain, répond au 5 nivôse an VI. La lettre du catalogue Dolomieu, adressée, par Napoléon au président de l'Institut, le nivôse, an VI, avait évidemment pour objet de remercier l'Institut de cette nomination.

2 Ce sont lesn os 221. 255, 455, du catalogue de madame de Dolomieu (voyez plus loin, pag. 241-242).

» Voyez l'extrait de ce catalogue, page 245.

I * Voyez l'extrait de ce catalogue, page 245.

Boulogne * . J'ai l'honneur de vous adresser, Monsieur le Ministre, les catalogues imprimés de ces diverses collections.

Lorsqu'on voudra examiner cette question sérieusement et sans passion, on verra que dans toutes les ventes, que dans toutes les collections particulières, il se trouve un grand nombre d'autographes sortis dçs établissements de l'État, et que s'il avait pu s'en rencontrer chez moi (ce que j'ignore), ce ne serait qu'un cas particulier d'un fait déplorable sans doute, mais qui est malheureusement trop général et dont je ne saurais accepter la responsabilité. La plupart des pièces que je viens de citer proviennent de quelques établissements, de certaines archives, de certains ministères pai*cxeraple, où je n'ai jamais mis les pieds et d'où la malveillance la plus déclarée ne saurait m'accuser de les avoir enlevées. Les ventes dans lesquelles ces pièces ont figuré n'ont donné lieu à aucune réclamation. Ce n'est pas à moi à chercher les auteurs de ces méfaits. Je dois pourtant déclarer queje possède les preuves matérielles d'autres soustractions encore plus considérables qui ont été commises, soit dans les archives de l'Institut, soit dans les archives d'autres corps scientifiques. Sans me départir de la réserve que je me sois imposée, je puis affirmer que quelques-uns de mes plus implacables ennemis auraient à regretter amèrement que le besoin de ma défense me forçât à publier les documents qui se trouvent entre mes mains.

Ce ne sont pas seulement les archives qui ont été mises au pillage à l'Institut, certaines parties de la bibliothèque, je suis peiné de le dire, ont été dilapidées d'une manière déplorable. Pour s'en convaincre, il suffira de jeter les yeux sur la liste ci-jointe, qui contient l'indication de cent cinquante-trois volumes manuscrits* (la plupart sur peau vélin et d'un grand prix) dérobés à cette bibliothèque, il est aisé

1 Voyez page 245. Celte lettre se trouve indiquée au n° HG de ce catalogue. 1 Voyez plus loin, à la page 249, le catalogue «le ces manuscrits dérobés à la Bibliothèque de l'Institut.

de s'assurer de la réalité de ces soustractions en examinant le catalogue des manuscrits de l'Institut qu'on voit dans le cabinet du bibliothécaire. A côté de tous ces manuscrits qui ont été dérobés, on s'est contenté d'écrire le mot manque, sans autre formalité. Aucun de ces manuscrits n'a jamais été en ma possession. Dans son ouvrage intitulé : Calalogi manmcriptorum, et publié en 1830, M. Hœnel, savant allemand, qui a visité la bibliothèque de l'Institut en 1826, dit qu'à cette époque plusieurs manuscrits avaient déjà disparu parce qu'on avait mal fermé les portes l . L'ouvrage de M. Hœnel est entre les mains de tous les érudits.

Je pourraism'étendrebeaucoupsurlcchapitrede l'Institut ; mais aujourd'hui je dois me borner à effleurer le sujet. La vérilication des faits que je signale peut être effectuée en quelques instants. Je pense, Monsieur le Ministre, que vous les trouverez assez importants pour charger une Commission de les examiner, et de vous présenter un rapport sur cette affaire, qui touche aux intérêts les plus graves de l'Institut. Après vous être assuré, Monsieur le Ministre, que la bibliothèque 2 et les archives de l'Institut ont été mises au pillage, que des autographes sortis de cet établissement ont figuré vingt fois dans les ventes, sans qu'on s'en soit ému le moins du monde, vous comprendrez que de tels objets aient pu très-régulièrement aller se placer dans des collections particulières. Il importe de rechercher comment ces soustractions ont pu avoir lieu, et de constater que pendant de longues années, et jusqu'à ce que la calomnie se soit emparée de cps faits pour me frapper, on ne s'est jamais occupé de ces dilapidations qui pourtant n'étaient pas totalement ignorées 8 .

1 Voici comment s'exprime M. Haenel : « Codicum Instituti Regalis Gallise qui per longum tempus, quemadmodum mihi narratura est, in locura humidum objecti erant, nonnulli perierunt, alii, portis negligentius clausis, amissi sunt. » (Hœnel, Catalogi col. 281.)

" 2 Si je suis bien informé, on aurait aussi perdu un nombre fort considérable de livres imprimés.

1 Voyez l'extrait d'Hsenel que j'ai donné dans la note précédente, Ces faits, et

Ce ne sont pas seulement les collections de l'Institut qui ont été l'objet de ces détournements. La plupart des Bibliothèques publiques de Paris, notamment la Bibliothèque nationale et les différents dépôts des archives du gouvernement *, ont éprouvé des pertes non moins regrettables. Il serait impossible de dresser la liste de tous les ouvrages précieux qui ont disparu de la Bibliothèque nationale ; vous en trouverez plusieurs, Monsieur le Ministre, parmi les livres à estampille que j'ai l'honneur de vous adresser aujourd'hui, et l'on en rencontre dans la plupart des collections particulières. Ces pertes, dont quelques-unes datent de très-loin *, sont connues et proclamées partout. Il en a été question aux Chambres, et il y a quatre ans que l'Âthenceum, recueil périodique anglais très-estimé et très-répandu , faisant allusion à une discussion qui avait eu lieu

beaucoup d'autres du même genre, sont loin d'être inconnus en France. Voici ce que je lis dans un article publié l'année dernière par Y Illustration. Cet article, qui n'a donné lieu à aucune réclamation, est attribué à un écrivain qui connaît parfaitement les bibliothèques de Paris : « A ces faits que cite M. Libri, nous pourrions, si nous le voulions, en ajouter d'autres, qui, bien que plus généralement ignorés, n'en sont pas moins certains. Nous demanderions, par exemple, ce que sont devenus tous les livres qui composaient l'Enfer à la Bibliothèque royale ? pourquoi, sur le catalogue de la bibliothèque de l'Institut, le mot manque se trouve maintenant à côte de toutes les désignations de manuscrits sur peau vélin, dont la disparition ne remonte pas à plus de vingt années, et dont la valeur dépassait 50,000 francs? si les autographes de Volta, de Herschell, de Heyhe, etc. , vendus à certaines ventes, ne provenaient pas des cartons de l'Institut ? si, à la bibliothèque Mazarine, il ne manque pas un livre sur dix ? ri M. de Sacy n'a pas répondu un jour, à un bibliographe qui lui en faisait la remarque, que les voleurs étaient dans la bibliothèque, etc. ? si, lorsque M. de Sainte-Beuve a voulu travailler à son Histoire de la poésie française, il a pu se procurer à cette belle bibliothèque les vieux ouvrages français imprimés en . gothique, qu'elle avait jadis possédés et qui sont, comme on le sait, si rares et si chers, etc., etc.? » [L'Illustration du 5 juin 1848, tom. XI, pag. 223.)

1 On m'a envoyé de Paris beaucoup de renseignements sur les pertes qu'ont éprouvées les grandes archives de l'Etat (Archives du royaume). S'il y a heu, je les publierai plus tard. On sait que, dans ces dernières années, Al. Letronne, garde général des Archives, a dû faire des démarches auprès de certains amateurs , et de quelques libraires de Paris , pour faire rentrer des papiers précieux qui avaient été enlevés et vendus. Dans le nombre se trouvaient, si je suis bien informé, les pièces principales du procès de Charlotte Corday. Les journaux ont annoncé à cette époque qu'une instruction avait été commencée sur ces faits.

■On peut lire dans la Biographie universelle de Michaud, tome III, p. 157, le récit sommaire des vols et des mutilations commis il y a cent quarante-deux ans à la Bibliothèque royale par un ancien curé, appelé Aymon, qui embrassa la religion réformée et qui vendit en Hollande les manuscrits qu'il avait mutilés ou dérobés, sans qu'on ait jamais pu savoir au juste tout ce qu'il avait enlevé.

à ce sujet dans la Chambre des députés, annonçait qu'il manquait à la Bibliothèque royale vingt mille volumes, ou* tre ceux qui avaient été mutilés ' . A Paris, on dit dans le public, et certains journaux ont répété ces bruits, que sur trois ouvrages que les lecteurs demandent à la Bibliothèque nationale, il y eu a toujours au moins un qui fait défaut, et des bibliographes d'un grand mérite portent à cinquante mille a le nombre de volumes enlevés à cette Bibliothèque.

1 « It was stated last week in tue Chambcr of deputies, in allusion to the un- « perfecl régulation existing at tin» Bibliothèque royale for tbe loan of its treas- « ures tliat no less thau twenty lliousand of ils volumes are lost and a great « number mutilaied. » (Voyez ïAthentuum du 5 juillet IK'm. n° ir-ir», page M>1.)

« Ce l'ail a été signalé à plusieurs reprises à l'attention du gouvernement. Voici ce que, dans la séance «lu 15 juin lSi.">, disait M. Lhcrbette à la Chambre des députés : o Dans un rapport fait à cet égard à un ministre précédent, il est dit a que. le nombre des ouvrages perdus ou dépareillés s'élève, pour la Biblio- « thèque royale seulement, à plusieurs milliers, et dans ces ouvrages il y en a « d'extrêmement précieux. » (Moniteur universel du Hï juin I81T>.)

2 Voici une lettre adressée récemment par un écrivain célèbre, M. V. Lacroix, au directeur de la Bibliothèque nationale, et que M. Lacroix a bien voulu mettre à ma disposition. Dans celle, lettre, M. Lacroix, qui s'est occupé toute sa vie de bibliographie et des bibliothèques publiques, parle; de cinquante mille volumes détournés, à différentes époques, de la Bibliothèque nationale. Si je suis bien informé, le savant directeur delà Bibliothèque nationale, répondant a cette lettre, disait que le chilïre de cinquante mille volumes était très-exagéré , mais ne donnait pas celui auquel il fallait s'arrêter. Comme on le verra plus loin, on a pu constater en quelques jours seulement que, sur plus de quatre cent (rente mille volumes imprimés qui se trouvent au Jiritish Muséum, il n'en manquait aucun. Pourquoi l'administration de la Bibliothèque nationale ne ferait-elle pas connaître au public le nombre exact des volumes qui manquent dans cet établissement et l'étendue des pertes qu'il a éprouvées? En agissant ainsi, nonseulement elle calmerait des inquiétudes réelles, mais elle mettrait un ternie à des bruits calomnieux. Voici, du reste, la lettre de M. P. Lacroix:

A M. Naudct, directeur de la B ib liât hèt/ ue nationale.

« Monsieur le Directeur,

« Aujourd'hui, '25 décembre 18-48, entre deux et trois heures de l'après-midi, c j'ai trouvé sur un étalage de bouquiniste (à l'entrée du Pont-Royal, à gauche, « en venant de la rue du Bac) un volume avec le timbre de la Bibliothèque royale. « J'ai acheté ce volume au prix de trente sous, et je m'empresse de vous le faire re- « mettre, en vous priant de le réintégrer dans le dépôt public auquel il appartient. « C'est un fxcmplaire <!o la Nouvelle Méthode pour ajtjtrendre facilement et « en peu de 1t>tnps la langue latine (par Laneelot, de Port-Royal), Paris. Pierre- « le-Petit, l(>."it>, in-8. L'ouvrage est rare, parce (pie les exemplaires ont été défi tériorés et détruits dans les collèges. Cet exemplaire, en grand papier, relié « en veau fauve par Gascon, porte m\ex4ibri.s de la main du savant P. Qm tif; il « provient du couvent des Dominicains du quartier Saint-llonoré; il n'est donc « entré à la Bibliothèque du Roi qu'avec les livres des couvents supprimas en « 1791. Je souhaiterais, de grand cœur, pouvoir ramener ainsi dans ce bel éta- « blissement national les cinquante mille volumes qui ont été détournés à diffé- « rentes époques, notamment ceux que j'ai vus en Angleterre dans le commerce

Quand on consulte à ce sujet les chefs de cet établissement , ils se bornent à dire que ce chiffre est exagéré. Dans l'ouvrage que j'ai déjà cité, M. Habile!, en engageant il y a vingt ans les conservateurs de la Bibliothèque royale à rédiger le catalogue, annonçait que ce serait le moyen de retrouver beaucoup de manuscrits qu'on croyait perdus *. Ces faits, ces dilapidations ont été signalés aux Chambres, et le journal officiel, répondant, il y a quatre ans, à certaines attaques, a reconnu qu'on pouvait posséder de bonne foi des objets ayant été soustraits à la Bibliothèque royale 3 . Chacun sait que les collections imprimées les plus volumineuses et les plus chères qui se conservent dans cette Bibliothèque, ont été mutilées dans une infinité d'endroits. L'administration, qui connaît ces faits, du moins en partit», ne pouvant pas chaque fois intenter des procès qui attireraient trop l'attention du public , et ne parvenant pas toujours à se faire restituer les livres de bonne grâce, a pris le parti de faire savoir sous main aux libraires qu'on rachèterait tous les livres sortis de l'ancienne Bibliothèque royale qui seraient présentés 3 . Cette mesure, qui était peut-être nécessaire,

« delà vieille librairie et même dans le Hritish-Museum: je ne puis, hélas! que « vous offrir la liste de quelques précieux volumes qui brillent par leur absence à « la Bibliothèque nationale.

« Agréez, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

« J\ Lacroix.

« BiBLiorniLE Jacob, 47, rue des Martyrs, a 25 décembre 1848.

« Je vous prie de vouloir bien m'accuser réception du volume que je me fais « un plaisir de vous adresser, h (Voyez plus loin, pag. olG.)

* « Non recensentur igitur codices liibliothecuî Regiac publicae ; cujus, omnium « hominum literatorum nomine oro aîquo obsecro, ut tandem codicum manu- « scriptorum qui inde ab anno 1780 hue delatisunt, quoriimque mimer ns viginti

« millium esse dicitur, indicem saltem conscribaut Multos codices e latebris

a suis emersuros puto, quos œquales nostri amissos esse creduiit. » (Hienel, Catalogi col. 280.)

a V oyez plus loin, page 49.

""*" Voyez la lettre ci-jointe que ma adressée M. Cretaine, libraire (rue de Seine, à Paris); elle contient des faits bien curieux.

A M. Libri, membre de l'Institut, à Londres.

« Monsieur, « Je ne crois pas qu'il soit difiieile de se procurer, chez les marchands de c vieux bouquins, des livres portant des timbres de bibliothèques. Ceux de la

peut avoir de fort graves inconvénients. Elle a san9 doute fait diminuer le nombre de ceux" de ces livres qui se trouvaient dans le commerce de Paris et qu'on rencontrait par paquets, môme chez les bouquinistes ; mais elle ne fera pas rentrer dans cet établissement les tuasses de livres et de fragments divers qui sont sortis de la Bibliothèque royale de Paris pour se répandre à l'étranger. On en trouve partout. Il s'en rencontre en Italie ! . J'en ai vu à Londres, non-seulement chez les libraires, mais aussi dans les établissements publics. Au Brilish Muséum, par exemple, se trouvent des ouvrages précieux, des livres à la reliure de Grolicravec le nom et la devise de ce célèbre collecteur, portant l'estampille de la Bibliothèque royale, sans aucune autre estampille annonçant que le livre ait pu être vendu ou échangé comme double, ce qui, du reste, ne pourrait jamais

« Bibliothèque royale sont inoins communs depuis que les marchands sont in- <t struits qu'il suffit de les présenter à l'administrateur pour en recevoir le « payement: je me suis particulièrement occupé de ceux-ci, et j'en ai fait re- « mettre un bon nombre. Dernièrement, M. Tresse, libraire, Palais-Royal, avait « fait un achat très-nombreux de vieux livres provenant «lu père Delêau, bouée quinistc décédé. Ces livres étaient tous étrangers à ses connaissances biblio- « graphiques : il me pria, comme ami, de les visiter; j'ai trouvé parmi ces bou- « quins, et déjà séparés par lui, comme reliés en maroquin rouge, le tome II « (Odyssée; de la traduction de Rochefort, in~4°: — des (ouvres de l'abbé Prè- « vost. le tome XXXIV, in-8"; — du Recueil des causes célèbres, les tomes « LXXXV1I1. LXXX1X, XC, XCIV, XCV, XCVI. reliés en 2 vol. in-12; et du « Théâtre de MontfIeury. le tom. III, in-12 ; ces volumes aux armes et avec « estampille de la Bibliothèque royale: j'ai parlé de ces volumes à M. Naudet, et « je les lui ai fait remettre le 10 juin dernier.

«< Je puis vous assurer que pour les bibliothèques de province la tâche est « moins diflicile, et en me promenant sur les quais je rassemblerai, en très-peu « de temps, des livres avec estampille qui continueront ce que j'avance; je les « tiendrai à votre disposition.

« Permettez-moi d'ajouter, comme anecdote, ce qui vient de m 'arriver : j'ai « vendu à M. Durand, libraire, rue des (1res, un exemplaire de l'Arithmétique « de Newton, avec les notes de Castillon. Cet ouvrage a été livré à la bibliothë- « que du Lycée de Versailles et aussitôt timbré; maison s'aperçoit que le livre est « en latin, et qu'il s'agissait de la traduction de cet ouvrage, également en deux « volumes in-4°, par Heaudeux; on retourne le livre à Durand, qui me le remet. a Me voilà donc avec deux volumes que l'on peut saisir, car ils ont le timbre d'un « établissement qui peut revendiquer ses droits.

« Recevez, monsieur, l'assurance de mes respects.

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