Lettre à M. Fleischer contenant des remarques critiques et explicatives sur le texte d'al-Makkari
Les nouvelles observations que vous avez présentées sur le texte de Maccarî dans les comptes rendus de la Sociélé royale des sciences en Saxe 1 , m'ont inspiré un inlérêt très-vif. J'avais toujours regretté que la crainte de rendre notre édition trop coûteuse nous eût empêchés, mes collaborateurs et moi, de publier, dans nos Additions et Corrections, vos anciennes notes in extenso, et je me réjouis que vous vous êtes décidé à les présenter vous-même avec les développements qu'elles comportent. Vos nouvelles observations m'ont semblé aussi d'une grande valeur. Sans doute elles n'ont pas toutes la même importance; il y en a qui portent sur des peccadilles orthographiques, et l'on pourrait se demander si vous ne poussez pas l'exactitude un peu loin, quand vous observez à plusieurs reprises que certaines fautes d'impression, que nous avions signalées comme telles dans nos Corrections, ne se trouvent pas dans l'édition de Boulac ou dans le manuscrit de Leipzig; mais beaucoup de vos notes sont des modèles de bonne
«J Berickte der hSn. sàchs. Gescllscha/t der Wissenscha/ten, philologisch-historischc Classe, t. XIX, p. 151—220, t. XX, p. 236 — 308, t. XXI, p1. 39 — 118, et p. U7 — 210.
critique conjecturale , et portent un tel caractère d'évidence que nous nous demandons comment nous n'y avions pas songé. Cependant, tout en rendant un hommage sincère à votre sagacité et à votre savoir, je dois vous avouer que je suis souvent en désaccord avec vous, et qu'en outre vous me semblez avoir négligé de corriger plusieurs passages qui sont altérés dans les manuscrits. Je crois donc faire une chose utile en donnant à mon tour mes remarques. Quelques-unes d'entre elles sont des conjectures; d'autres s'appuyent sur l'édition de Maccari qui a paru à tioulac et que je désignerai ordinairement par les lettres Boul. 1 , ou bien sur des manuscrits d'autres ouvrages. Parmi ces derniers je dois signaler un exemplaire du Mot* rib d'Ibn-Dihya, dont le Musée britannique a fait récem» ment l'acquisition (orient. n°. 77) et qui en général est fort correct. Il a été achevé de copier en 649, seize années après la mort de l'auteur. Notre excellent ami, M. Wright, a eu la bonté de m'en fournir beaucoup d'extraits.
Mon travail, j'en suis convaincu, ne saurait être le dernier mot de la science. Une restitution complète, bien
') Je dois remarquer, non pas pour M. Fleischer , mais pour les autres lecteurs de cet écrit , que j'avais déjà collationné l'édition de Boulac ayant que mon illustre ami commençât la publication de ses nouvelles remarques, où il a annoncé qu'il comptait s'en servir dès qu'il l'aurait à sa disposition. Il en a fait usage dans ses notes snr la dernière partie, celle qui a été publiée par M. Dugat; mais dans une lettre du 24 août 1869, il m'a appris qu'il ne donnerait pas suite à son projet de collationncr aussi le reste et qu'il m'abandonnait la tâche de noter les variantes dignes d'être connues.
entendu dans les limites du possible , ne peut être espérée que de l'élude réitérée du texte, aidée par le temps et par le hasard.
J'entrerais en matière dès à présent et sans autre préambule, si je n'avais à dire encore quelques mots sur celles de vos observations qui concernent la partie de jtfaccarî publiée par moi-même. Mes collaborateurs ne semblent pas avoir discuté avec vous les remarques que vous leur aviez fournies. J'en ai agi autrement. Après avoir reçu vos notes, je vous ai fait connaître mes doutes et mes objections, et vous y avez répondu. Mes notes, vous le savez aussi bien que moi, n'étaient nullement destinées pour le public, mais pour vous seul. J'ai donc été surpris d'une manière bien désagréable, je l'avoue, envoyant que, dans vos nouvelles observations et après dix ans d'intervalle, vous en avez fait imprimer plusieurs, la .plupart du temps pour les réfuter. Etre vaincu par vous n'est jamais un déshonneur, je le sais; mais il me semble qu'en imprimant, sans m'en prévenir et sans avoir obtenu mon autorisation, mes notes surannées pour les combattre, vous vous êtes préparé une victoire trop facile et peu digne de vous. Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé si je persistais encore dans mes vues d'il y a dix ans? Un orientaliste distingué1 l'a dit avec raison: «Dix ans dans la vie d'un homme, surtout lorsqu'il fait travailler son intelligence, c'est plus qu'un siècle dans la durée d'une société.» Ne deviez-vous pas soupçonner que j'avais changé d'avis sur bien des points dans ce grand espace de temps, et qu'aujourd'hui je serais le premier à condamner mes
x) M. l'abbd Barges, Tlemcen , souvenirs d'un voyage, Préface, p. xr.
anciennes opinions? Peut-être me serais-je même appuyé sur plus de preuves que vous n'en avez fourni. Il y a plus. Quoique votre manière d'agir me semble peu en harmonie . avec les lois de la délicatesse, je la comprendrais encore dans les cas peu nombreux où je n'avais pas accepté votre opinion; mais la plupart de mes notes concernaient des passages que j'avais corrigés conformément à vos vues dans les Additions et Corrections, les doutes que j'avais eus d'abord ayant été levés par votre réponse. Dès lors, ce me semble, vous ne deviez avoir aucun motif pour rappeler le souvenir de mes vieilles erreurs. Que diriez-vous, si je m'avisais à mon tour de faire imprimer celles de vos anciennes notes que je crois avoir réfutées péremptoirement et sur lesquelles vous vous êtes bien gardé de revenir?
Mais brisons là-dessus et examinons le texte de notre auteur!