Lettre à M. Isaac K---st de Berlin
.Bien que vous ne soyez que presque entièrement content des réponses que j’ai faites à fauteur du livre de X Irritation et de la Folie , je n’en reçois pas moins avec reconnaissance les éloges ainsi restreints que vous donnez à mes deux brochures; je veux essayer de les mériter, et les devoir à des motifs autres que votre courtoisie , en examinant avec une scrupuleuse impartialité les nouvelles objections que vous élevez contre la spiritualité et l’immortalité de l’ame. Je me livre avec d’autant plus de plaisir à ce travail
qu’il complétera par sa compréhension , smon par son mérite , tout ce qu’on peut dire, ou peu s’en faut, sur ce sujet qu’aucun autre ne surpasse en importance.
Ce qui lui donne une face nouvelle, est que vous le transportez principalement dans le domaine religieux, et que vous invoquez l’autorité divine, pour nous induire à croire qu’une fois délivrés de notre enveloppe mortelle, Dieu n’est plus rien pour nous, et qu’il n’y a plus rien de commun entre lui, les patriarches, et les justes de tous les pays morts jusqu’à ce jour. Il n’est, suivant vous, que le Dieu des vivants , ainsi que Jésus le reprochait à vos pères. Je sais bien que Fauteur de X Histoire des institutions de Moïse , dans son livre, qu’au style près (lequel est néanmoins loin dètre dénué de tout mérite), on pourrait nommer le Génie du judaïsme , ne se montre point satisfait de l’argumentation de Jésus-Christ sur ce point ; mais je crois que sa prédilection pour sa cause l’a rendu injuste (i). L’ame qui a connu et adoré Dieu, ne peut cesser de le connaître, et perdre son individualité garantie par l’empreinte d’une impérissable com-
(i) Histoire des Institutions de Moïse , îom. III, pag. an.
munication (i) , l'opinion contraire a quelque chose qui serre le cœur, soulève la conscience, jette un nuage sur l’idée de la Divinité, et est en opposition avec notre manière ordinaire de voir et de sentir. Mais comme il s’agit, non de ce qu’un système a de singulier et de repoussant, mais de ce qu’il a de vrai ou de faux, ce sont les raisons dont vous l’étayez que nous ah Ions examiner.
De concert avec votre illustre coréligionnaire, M. Salvador, vous dites que si la croyance à la spiritualité et à l’immortalité de Famé était line vérité capitale indispensable à l’humanité, votre grand législateur obéissant aux inspirations de son génie ou à celles qui lui venaient d’en-haut, n’aurait point constitué le peuple - modèle , le peuple de Dieu, sans lui faire part d’une vérité que lui-même ne pouvait ignorer, puisqu’il l’avait
(i) Cette observation semble suffire pour renverser le système & unification adopté par la plupart des philosophes de l’Inde, et dont on croit apercevoir les traces dans la Bible. Qui sait, dit l’Ecclésiaste, si l’esprit des bêtes ne descend pas en bas, et si V esprit de l'homme ne s'élève point en haut ? Les stoïciens croyaient aussi qu’à la mort nos âmes allaient se perdre dans l’ame universelle dont elles étaient des émanations. Ce système, dans son principe diamétralement opposé au matérialisme, est le même pour les conséquences.
trouvée visible et palpable dans les rites et les cérémonies de l’Égypte, aux sciences de laquelle il était initié. Cette objection, j’en conviens, est valable pour un Juif croyant et pleinement persuadé; mais elle tombe devant la raison de celui qui ne voit dans Moïse qu’un législateur non inspiré, et qui regarde les Hébreux, à l’époque où ils reçurent leurs institutions, comme un peuple enfant, grossier, enfoncé dans les sens, et incapable de comprendre et de supporter la croyance de la survivance de l’homme à ses organes.
Vous ne manquerez pas de me dire que Mahomet et Jésus reconnaissant l’oeuvre de la Divinité dans la loi mosaïque, leurs disciples ne sont pas plus tenus que ceux de Moïse de croire à la spiritualité et à l’immortalité de l’ame. Mais les musulmans et les chrétiens ne jugent pas le peuple hébreu comme vous le jugez; ils ne le considèrent pas comme un type de la civilisation morale et religieuse; ils le regardent plutôt, s’il est permis de s’exprimer ainsi, comme un peuple rudimentaire et de transition. Vous savez que pour Rome la synagogue n’est que le symbole, J’ombre de FEglise de Jésus - Christ. Vous savez que ceux qui argumentent indépendamment des preuves tirées des livres sacrés,
ii ont pas une bien haute idée de la philosophie du peuple juif, par eux accusé de polythéisme, et d’avoir cru à la réalité des dieux de leurs voisins , accordant seulement la prééminence à Jéhovah, comme les païens à Jupiter. Ils soutiennent que vos ancêtres ont eu de l’Être suprême et ineffable, des idées moins élevées et moins exactes que celles qu’à cette époque , et à une époque même antérieure , les sages de l’Inde avaient consignées dans leurs Vèdes. Ainsi ne pouvant emporter par la seule autorité de vos livres la croyance à la matérialité de Famé, vous êtes forcé de recourir à d’autres raisons prises dans la nature de la question.
Vous trouvez que la jouissance ou la privation des biens de cette vie, de la santé, des richesses, des honneurs, offertes en récompense ou punition d’une bonne ou mauvaise conduite, et étendues sur une nombreuse et longue postérité, suffisent pour détourner du vice et du crime, conduire à la vertu, élever l’homme à toute sa dignité , et développer ce qu’il y a en lui de plus grand, de plus noble, de plus généreux. Vous faites surtout remarquer la beauté morale que présente l’amour de soi manifesté par de bonnes actions, dans la vue d’en rendre le fruit réversible à sa famille. Je ne conteste
point vos idées à cet égard; mais en parlant ainsi vous ne songez pas que vous prouvez pour les spiritualistes, dont la croyance n’exclut aucun de ces avantages , et qui, de plus, les épure, les agrandit , et ne met pour terme à leur durée que celle des siècles.
Un des vices saillants de la thèse que vous soutenez , est de commencer par supposer une révoltante absurdité, savoir, l’injustice de l’Etre parfait dans la distribution des biens et des maux de cette vie. Pour les biens, passe; l’on n’y regarderait pas de si près. Mais qu’on nous dise que l’iniquité des pères retombe sur les enfants jusqu’à la troisième génération, les couvre de lèpre, les plonge dans la misère, et les abreuve de mépris ! certes , si ces innocentes victimes avaient î esprit raisonneur, et les ressources de l’argumentation de l’Arabe Job , ils auraient de belles choses à dire à Dieu. Vousmême, Monsieur, si le sort vous eût fait sortir d’une race entachée des crimes de ses aïeux , vous seriez , j’en suis sûr , tout ébahi , si l’on entreprenait de vous prouver que , philosophiquement parlant, vous êtes on ne peut mieux traité et que justice vous est faite , lorsque vous expiez dans les tortures les fautes que vous n’avez point commises. Disons la vérité : si l ame n’est plus
rien lors de la dissolution du corps, la mort absout le crime et condamne la vertu : vos sages ont raison (i): l’homme, qui se dit le chef de la création, n’a qu’à envier le sort des animaux plus heureux que lui par leurs sens et par leur imprévoyance ; et à chaque instant , il doit éprouver le regret d’étre né, et maudire ceux dont il a reçu le jour.
Tàm porro puer , ut sœvis projectus ab undis Navita , nudus humi jacet , infans , indigus omni Vitali auxiïio , cùm primùm in luminis oras Nixibus , ex aïvo matris natura profudit,
Vagituque locum lugubri complet ; ut œquum est Cui tantum in vitâ restet transire malor um,
At varice crescunt pecudes , armenta^feræ que ,
. . quando omnibus omnia large
Tellus ipsa parit (2).
«Semblable au matelot jeté sur le rivage par la « tempête, l’enfant que la nature, après beaucoup « d’efforts , a détaché du sein de sa mère et pro- «duit à la lumière du jour, est couché tout nu à « terre, et remplit l’air de ses lugubres vagisse- « ments : non sans raison , destiné comme il est à
1) Voyez plus bas ce que dit l’Ecclésiaste. (a) Lucrèce , liv. V.
« passer à travers tous les maux de la vie. Tandis « que les bêtes de toute espèce, privées et sau- « vages, croissent sans douleur, et que d’elle-même « la terre fait abondamment éclore tout ce qui est « nécessaire à leurs besoins. »
Il faut que je montre un des fruits de vos théories, en racontant un fait dont j’ai été témoin en Allemagne. J’avais des relations avec un banquier israélite, homme de sens et de probité. Sa femme s’étant blessée dans sa première grossesse, avait mis au monde une fille mal portante et contrefaite. J’ai vu la pauvre enfant âgée de treize ans : vous eussiez dit l’image du malheur ! tout ce que le cœur humain peut contenir de douleur, on l’éprouvait en la voyant. Un mal sourd minait sa santé, étouffait sa voix et obscurcissait sa physionomie. Son médecin , dont elle avait surpris les paroles , avait déclaré que si on la mariait elle n’aurait point d’enfants. Dans le livre de la loi, dont la lecture lui était familière, elle avait vu que la stérilité était le comble de l’infortune et de l’opprobre. Dès ce moment une invincible mélancolie s’empara de son esprit et altéra ses organes. Bientôt se déclara une maladie incurable. « Qu’ai-je fait à Dieu , disait-elle « dans son délire, pour être la plus malheureuse « des créatures? Est-ce là le prix de mon exacti-
« tude à observer sa parole? Dois-je le bénir pour « la mort qui s’avance, ou le maudire pour baffe freuse vie qu’il m’a donnée sans consolation et
«sans espoir? . Et mes malheureux parents, je
« n’ose penser à eux! . Je les croyais si bons !.....
« Ce sont leurs iniquités qui retombent sur leur
« pauvre fille . » Elle expira dans les angoisses,
en repoussant leurs embrassements.
Il n’est pas non plus hors de propos que je vous redise des paroles que j’ai entendues , il y a plus de vingt ans , qui retentissent encore à mon oreille, font palpiter mon cœur, et qui pour moi prouvent l’immortalité de l’ame mieux qu’un traité en forme sur ce sujet, Ces paroles sont d’une fille chrétienne, âgée de quinze ans, dont j’ai recueilli les derniers et doux regrets. « Il est triste , bien triste de mourir à l’âge où je « suis, aimée comme je le suis. Dieu l’a ordonné, « sa volonté soit faite! console-toi, ma pauvre « mère; conserve-toi pour ton autre fille, pour « ma petite sœur Émilie; je lui lègue la part « d’amour que tu as pour moi. Je vais dans un
« meilleur séjour , où l’on ne souffre pas . où
« l’on ne meurt pas. Je vais t’y aimer, et prier pour « elle et pour toi le Père de la famille humaine qui « tient compte de l’amour qu’ont les unes pour « les autres les mères, les filles et les sœurs.,..,