IO
« Nous nous reverrons . Nous serons tous réu-
« nis . Manière!... Émilie !... adieu . adieu....»
Et ses paupières se baissèrent doucement sur ses beaux yeux, qui s’étaient tournés vers ceux de sa mère .
J’ai beau me tourmenter l’esprit, je ne peux concevoir que la morale puisse être fondée sur le système matérialiste et sur le sensualisme juif. Voici tout ce qu’en a pu tirer de meilleur un de vos rois dont la sagesse surpassa celle de Salomon (i): «C’est pourquoi la mort de l’homme « est la même que celle des animaux, et leur « condition est pareille. Comme l’homme meurt, « les bêtes meurent; les uns et les autres respi- « rent de la même manière, et l’homme n’a rien « de plus que l’animal (a)... J’ai vu les calomnies « qui ont lieu sous le soleil , et les larmes des in- « nocents, et aucun consolateur, l’impuissance où « ils sont de résister à la force, personne ne venant « à leur secours. J’ai estimé heureux les morts « plus que les vivants, et j’ai jugé plus heureux « que les uns et les autres celui qui n’est pas « encore né et qui n’a pas vu les maux qui ont
( i) Prœcessi omnes sapientiâ qui fuerunt ante me in Jérusalem. Eccl. chap. i.
(2) Eccl. chap. 1.
« lieu sous le soleil (i). » Si l’homme meurt comme la bête, et si dans cette vie la méchanceté triomphe de l’innocence , où est la justice de votre Dieu, sage Ecclésiaste? Il ne manque à votre petit traité de matérialisme, pour être conséquent, que de finir par un chapitre en faveur de l’athéisme.
Si vous avez été inconséquent pour les doctrines des athées, vous ne l’avez point été pour les doctrines sensualistes : « Une autre vanité se « joue de la terre : U est des justes auxquels les « maux arrivent comme s’ils avaient fait les œu~ « vres des impies ; et il est des impies qui vivent « avec la même sécurité que s’ils avaient fait les « œuvres des justes ; je trouve là-dedans une « grande vanité. J’ai donc loué la joie, parce qu’il « n’y a rien de bon sous le soleil, si ce n’est de « manger , de boire et de se réjouir, et que c’est « la seule chose que l’homme emporte de son « travail dans les jours de la vie que Dieu lui a « donnée sous le soleil. J’ai appliqué mon cœur « à la sagesse , et j’ai voulu comprendre la raison «de ces contradictions sur la terre, car il y a « des malheureux qui ne ferment l’œil ni nuit « ni jour ; mais j’ai vu qu’on ne peut rendre rai»
(i) Eccl. chap. iv.
« son cle toutes ces choses qui se passent sous « le soleil (1). » Impossible, en effet, avec le matérialisme; mais le spiritualisme lève le scandale sous lequel a succombé la raison de vos sages; les infortunes n’y sont que des expiations ou des épreuves ; la justice de Dieu suit le méchant et le bon au-delà de cette vie, et absout sa providence.
A ce manque de foi en Dieu et à l’avenir, j’attribue ce qui m’a toujours semblé d’étroit, de pauvre et de mesquin dans le caractère juif. Et ne croyez pas qu’aucun préjugé m’anime contre votre nation. Elle a valu autant ou mieux que les nations placées dans des circonstances semblables à celles où elle s’est trouvée. Ses plus grands torts sont ceux de ses oppresseurs,; ses vertus, si chèrement achetées, sont bien à elle. Certes, ce n’est pas un peuple méprisable que celui qui, pour ne pas se laisser fouler aux pieds, a osé lutter , non sans gloire et sans quelques succès, contre les armées et les meilleurs généraux de Rome. Rien de tout ceci n’empêche l’effet qu’a dû produire sur le caractère , les mœurs et le génie de vos coreligionnaires, un système qui mutile des espérances sans fin, ôtant, pour ainsi dire, la virilité morale à la race humaine,
(i) Eccl. chap. vin.
et substituant aux élans de l’enthousiasme et aux inspirations de l’immortalité, les ressorts du fanatisme, de la superstition et du désespoir.
De là l’infériorité dont sont frappés vos arts, vos livres (i), vos monuments. Quelqu’un des traits de l’humanité semble toujours manquer aux personnages que préconise votre histoire , aux Aaron, aux Judith, aux Débora , aux Samson; on n’y respire à l’aise que sous les tentes de vos patriarches. Je craindrais de vous scandaliser si je caractérisais certains actes, et si je jugeais avec impartialité la vie de vos deux plus grands rois , en meme temps vos deux plus grands hommes , David et Salomon.
Cette courte et froide doctrine qui fait de cette vie la fin , Je tout de l’homme , est si fort en contradiction avec notre nature, que la
(i) Il ne peut être ici question des livres de Moïse. — Dans le Cantique des Cantiques , si fort exalté par M. Salvador, vous ne trouvez qu’un trait plein de délicatesse, mon corps dort , mais mon cœur veille. Comparez les meilleurs endroits de ce petit poème à ceux des poèmes indiens analogues, et vous serez étonné de l’immense infériorité de civilisation qu’annoncent les premiers. Le Talmud est un répertoire si complet d’extravagances doctorales si inimaginables, qu’à peine on peut croire que l’esprit humain ait pu les fournir en aussi grand nombre , et d’une aussi grande force.
croyance contraire n’a jamais pu être entièrement extirpée parmi vous; ce que prouvent l’apparition de Samuel, et la défense d’évoquer les ombres que renferme le Deutéronome. Cette dernière croyance gagna de proche en proche , et fécondée par vos relations avec les étrangers, elle devint dogme pour les Esséniens, et même pour les Pharisiens, qui, avec une habileté mondaine , en firent un moyen de grandeur, d’ambition et de popularité.
J’arrive à une objection que vous tirez de la secte des Saducéens, lesquels niant les peines et les récompenses futures, n’en menaient pas moins une vie régulière et irréprochable. A quoi bon, dites- vous, une doctrine qui n’influe en rien sur les bonnes et les mauvaises actions ? Quel mérite dans une vertu salariée? Admirez-vous beaucoup , à la fin de sa tâche , le mercenaire qui tend la main pour recevoir le prix de sa journée? La vertu n’est belle, n’est vertu que lorsqu’elle est tout-à-fait désintéressée. L’objection est spécieuse ; c’est celle des stoïciens. Pesons -en la valeur, et voyons ce quelle a de vrai , de faux ou d’inexact.
Je commence par vous faire observer que les Juifs n’ont point droit à ce que cette objection suppose d’honorable dans la manière de penser
de ceux qui la mettent en avant, je parle du désintéressement requis dans la pratique de la vertu. En effet, votre loi semble faite pour un peuple essentiellement égoïste; entre lui et Jéhovah , c’est un marché continuel , où les parties ne se dessaisissent et ne livrent, que tenant tenant. Tant pour chaque bonne, tant pour chaque mauvaise action; point de pensée, point de mouvement qui n’ait son prix et son tarif. Comme donc ce n’est point par la honte d’un salaire, et par scrupule et délicatesse , que vous renoncez aux récompenses d’une autre vie , il ne me reste à argumenter que contre Zénon.
« Votre grand principe, lui dirai-je, est qu’iL
« FAUT VIVRE CONFORMÉMENT A LA NATURE (l), et
« vous commencez par la bouleverser, ou plu- « tôt par la détruire , en exigeant d’elle un delà sintéressement absolu. Il n’y a point de sensi- « bilité , d’humanité possible sans amour de soia même ; et peut-on s’aimer sans vouloir retirer « quelque bien de ses actions, de celles surtout « qui nous ont coûté beaucoup d’efforts? Eus- « siez-vous, d’ailleurs, cent fois raison, à quoi « sert votre sagesse? Elle est trop ardue, elle est « impossible. Quelques âmes privilégiées peu-
(i) Vivere naturœ sic convenienter oportet.
« vent peut-être en approcher, mais elle est hors « de la portée de la généralité des hommes. »
« Je hais et je repousse le profane vulgaire », répondra le philosophe de Citium : « qu’il tra- « vaille pour un salaire, à lui permis; les riches - « ses, les honneurs, les voluptés, voilà son lot; a qu’il s’en rassasie , qu’il les épouse et s’en fasse « l’esclave. Quelque chose de meilleur est ré- « servé au sage ; séparé de la foule qu’il mé- « prise , maître de tout ce qu’il dédaigne , il jouit « de lui-même ; libre dans les fers , en se comte mandant il commande à l’univers. Il est roi , « il est Dieu (i) , puisqu’il n’a besoin de rien, « qu’il fait toujours le bien, et qu’il le fait pour « le bien même. »
Sans vouloir contester au sage son indépendance de ses besoins naturels, qu’il me suffise d’admirer son désintéressement en vertu duquel il se contente d’être roi et Dieu , et de le féliciter de l’habileté de ses vertus de calcul, qui à un moindre bien en préfèrent un mille fois plus
Ici vous m’arrêtez : Vous prouvez, me ditesvous, contre vous-même. Car que font autre chose les croyants en ambitionnant des récom- \ « - ■ — ■ ' ■ , — ■■■ - ... — — — — -
( i ) Sapiens uno rninor Jove. Horace.
penses éternelles , que de préférer à un bien périssable et borné, un bien impérissable et infini? Égoïsme pour égoïsme, je préfère celui qui va droit au fait et se saisit de ce qu’il convoite , à l’autre, qui, dans ses raffinements hypocrites, semble dédaigner ce qu’il a sous la main, tout en demandant infiniment plus que ce qui de» vrait lui suffire , si ses désirs n’étaient immodérés.
Je consens que vous nommiez égoïsme le sacrifice de soi-même fait à la vertu : j’espère résoudre votre objection, en le comparant à l’autre égoïsme qui sacrifie la vertu à ses penchants. On peut s’aimer de deux manières, en rapportant tout à soi, ou en se rapportant au tout. L’une est l’égoïsme d’une ame éprise d’elle-même; l’autre est celui d’une ame éprise des beautés de l’ordre, ayant le sentiment et l’amour du beau et du bon : l’une est calcul , l’autre dévouement : dans l’une on aime autrui pour soi; dans l’autre on s’aime pour Dieu et pour autrui. Or, il est dans la nature des choses qu’aimer de la première manière soit faiblesse et misère , et qu’aimer de la seconde soit force et vertu; que vertu soit mérite; et que mérite, dans l’économie de la sagesse suprême, soit inséparable de récompense. Lors donc qu’on fait le bien , la récom-
pense suit et ne détermine pas l’action vertueuse. L’homme vertueux peut -il empêcher la vertu d’êire ce qu’elle est, de mériter sa récompense? Lui sera-t-il même interdit, dans la lassitude de son pèlerinage, d’aider quelquefois son courage de l’espoir que ses peines seront fructueuses ? Non , tout motif qui porte à la vertu est permis , est légitime. Mais dire qu’on travaille uniquement pour la récompense , est dire qu’on n’est pas vertueux , puisque la vertu est dans une détermination de notre volonté se soumettant à l’ordre, à la volonté divine. Il ne peut donc y avoir véritablement vertu, qu’autant que le sa» crifice de nos penchants individuels précède nos actes moraux ; la vertu que ne précède point le sacrifice n’est point vertu. Elle n’est donc pas égoïsme; elle n’est point mercenaire; elle n’est point acquittée par le salaire qu’elle reçoit.
Au reste , si après avoir considéré la vertu en elle-même , nous considérons aussi en lui-même le prix qui lui est propre , nous verrons qu’d ne peut consister dans aucun des biens qu’offre le sensualisme; qu’il est d’une nature aussi noble qu’elle; qu’il se trouve en elle, dans le sentiment et l’amour du beau; et qu’il l’incite sans cesse au perfectionnement : elle n’a donc ni à rougir ni à craindre de le poursuivre de tous ses désirs.
Cette objection à laquelle je viens de répondre, est la dernière de celles que vous avez tirées d’idées prises dans le système religieux des Juifs ; vous les faites suivre d’autres dérivant de notions communes à tous les temps, à tous les pays et à tous les cultes. Je vous suis sur ce nouveau terrain.
Les observations, dites -vous, que vous avez été à meme de faire sur ce qui se passe dans la société , vous ont mis à meme de vous convaincre qu’il y a au moins autant de probité et de vertu parmi les non -croyants que parmi les croyants à l’immortalité de Famé ; qu’en conséquence, aucune de ces doctrines n’est à préférer à l’autre. La question ainsi posée , l’est d’une manière trop restreinte. Après l’avoir néanmoins discutée sous ce point de vue, je l’exposerai dans toute son extension, pour obtenir une solution complète.
Que des hommes bien élevés qui n’ont pu effacer les impressions de leur première éducation à laquelle la religion n’a jamais été totalement étrangère; qui n’ont pu s’affranchir de l’instinct qui révèle intérieurement à l’humanité la toute puissance d’une force invisible ; dont les arts et les sciences ont amolli les mœurs et amorti les passions ; pour qui les actes honnêtes sont
un moyen de considération, de fortune et de crédit ; qui sentent le besoin de donner des garanties contre des croyances suspectes ; qui passent doucement leur jours dans l’aisance ou dans le luxe; qui savent parfaitement que toute infraction à la probité, à l’honneur, au devoir, est incontinent punie par la loi, le mépris et la privation de l’estime publique : que ces hommes mènent une vie honorable , et ne compromettent point les douceurs de leur paisible existence par des délits ou des actions honteuses, et qu’ils jouissent d’une considération jusqu’à un certain point méritée, je le conçois, je serais étonné du contraire , et leur position et leurs intérêts m’expliquent leur conduite. Que, d’un autre côté, des hommes corrompus fassent trafic de la religion comme de toute autre chose, métier d’une sage philosophie, marchandise des opinions les plus respectables et les plus salutaires, qu’ils convertissent en poison ce qui est sain, et qu’ils rendent hideux le masque de la vertu en le moulant sur leur visage, je ne puis non plus le nier. Que les premiers soient infiniment préférables aux seconds, j’en conviens sans peine, ceux-ci étant la pire espèce des hommes, qui est celle des hypocrites. Mais en vous faisant cette double concession , je n’accorde rien à la ques-
( al )
tion , je ne vous donne aucune prise contre moi , puisqu’il reste en fait que la bonne conduite des non-croyants n’est pas une suite de leur incrédulité, mais de leur tempérament et de leur intérêt, et que la perversité des autres ne provient pas de leurs croyances, mais plutôt de ce qu’ils ne croient pas, ou de ce qu’ils abusent des vérités auxquelles ils ont foi; également inconséquents, les uns lorsqu’ils font le bien qui ne leur rapporte aucun profit, les autres lorsqu’ils font un mai dont ils ne retirent qu’une utilité passagère.
Je sors maintenant la thèse des limites dans lesquelles vous l’aviez renfermée , et je dis :
La CRoyANCE a la mortalité ou a l’immortalité DE LAME EST-ELLE DE NATURE A INFLUER, SOIT EN BIEN, SOIT EN MAL, SUR LA CONDUITE ET LES MOEURS DES CLASSES LES PLUS ÉLEVÉES DE LA SOCIÉTÉ ET SUR CELLES DU PEUPLE?
La question ainsi posée, il faut du courage, une fausse honte de revenir sur ses opinions, ou un grand amour de la dispute , pour ne pas la regarder comme résolue. Si , en effet , l’incrédule a des sentiments honnêtes et mène une vie irréprochable, il ferait encore mieux et serait plus affermi dans sa carrière, si, aux motifs qui le déterminent , se joignaient d’autres motifs
dont l’influénce est infiniment supérieure. Socrate incrédule eût pu être un homme de bien , mais il n’eût point été Socrate. Quant à l’effet de vos principes sur la masse du peuple , je suis effrayé de leurs conséquences, qu’ont pressenties et cherché à prévenir presque tous les législateurs. Nous verrions dans peu , si ces principes étaient publiquement reconnus, centupler le nombre de ces philosophes conséquents qui figurent à la cour d’assises ; qui, libres de toute crainte et de toute espérance, fiers de leur inviolabilité future , ne voyant dans la sentence des juges qu’un moyen d’échapper à la loi et à la haine de leurs semblables , mettraient leur gloire à les braver , et monteraient en riant vers la machine fatale qui, d'un coup, terminerait le drame de leurs misères et de leurs crimes. Vous aurez beau me dire que les hommes se conduisent plutôt par leurs passions que par leurs croyances : je vous répondrai que les passions, les plus dangereuses surtout, n’occupent qu’une portion de la vie, qu’elles ont leur relâche et leurs intermittences, et qu’elles s’usent par leurs excès; au lieu que les croyances durent autant que la vie , et ont un action constante sur tous ses instants ; que les hommes sont plus logiciens qu’on ne le pense communément; et qu’il est rare que tôt
ou tard, et dans de bonnes occasions, une doctrine ne porte point ses fruits. Que sera-ce si Ton seconde les passions par les doctrines? On déchaînera sur un vaste incendie les vents auxquels on ne pourra plus commander.
Vous empruntez à M. Salvador deux objections que je vais examiner, quoique, par la manière dont vous les énoncez, on s’aperçoive qu’elles n’ont pas fait une forte impression sur votre esprit. Le nombre infini d’ames supposées survivre au corps , et s’accroissant sans cesse , trouble et effraie son imagination. Sachons -lui gré de l’inquiétude que lui cause l’embarras où doit se trouver la Divinité pour loger tant d’hôtes qui lui arrivent à chaque instant ; mais qu’il compte, pour se rassurer, les myriades de soleils et les parcelles de matière qui composent la création.
Il dit ensuite que les âmes survivant à leurs corps se confondraient en une seule , et perdraient ainsi leur individualité , ce qui équivaut à leur destruction. Mais celui qui a fait chaque feuille différente de toutes les autres feuilles , aura sans doute su faire les âmes distinctes les unes des autres, et les marquer d’un sceau. particulier indélébile. Ludens in operibus suis : Il s’est joué dans l’immensité de ses œuvres, toutes dif-
férentes, toutes se tenant par quelque point de ressemblance.
Vous demandez avec Lucrèce si, lorsque le corps est engendré , Famé qui doit l’habiter est là aux aguets pour écarter ses innombrables rivales (i) et en prendre possession. Vous demandez si elle est adulte et parfaite en entrant dans son embryon , ou si elle croît et se perfectionne avec lui. Je confesse mon ignorance, je ne le sais pas mieux que je ne sais d’où vient un grain de poussière , et comment il est agrégé à un autre grain. Du moment qu’il m’est prouvé que notre principe intelligent est distinct de notre corps , il me suffit : certain de leur cohabitation , je ne m’inquiète point de la manière dont s’est opéré leur hyménée, ni de l’instant où il a été célébré , ni de l’âge et de la force qu’avait à cette époque l’une des parties contractantes. Vous me citez ensuite Lucrèce.
Quippe etenim mortelle œ ter no jauger e , et unà Conscntire putcire , et fungi mu tua posse ,
(i) Esse animas prœsto , deridiculum esse videtur : Et spectare immortales mortalia mernbra Jnnumero numéro , certarequc prœpropei'anter Inter se, quœ prima polis simaque insinuetur.
( Lucrèce , liv. III. )
Desipere est. Quid enim diversius esse putandurn est , A ut magis inter se disjunctum d is c rep i ta nsq u e ,
Quàm , mortelle quod est 3 immortali atque perenni Junctum , in concilio sœvas tolerare procédas (i) ?
« Joindre le mortel à l’immortel , les accoupler « et leur faire exécuter les mêmes fonctions, est, « certes , folie. Car peut-on imaginer deux choses « plus diverses , plus incompatibles , plus discorde dantes, que le mortel et l’immortel, le péris- « sable et l’éternel , s’entendant pour affronter « de concert les orages de la vie ? » — J’entrevois dans ces beaux vers, que j’admire autant que qui que ce soit, l’idée de la sublime économie de la nature humaine, cherchant son équilibre entre deux immenses attractions; miracle que pouvait seule produire la sagesse suprême, qui a opposé à la nécessité la liberté et la vertu, et qui a donné le pouvoir de mériter à une faible créature.
À l’appui de vos chères doctrines vous appelez Montaigne. « Et quand tu dis ailleurs, Plate ton, que ce sera la partie spirituelle de l’homme « à qui il touchera de jouir des récompenses de « l’autre vie, tu nous dis chose d’aussi peu d’ap-
(i) Lucrèce , liv. III,
« parence; car à ce compte, ce ne sera plus « l’homme , ni nous par conséquent , à qui tou- « chera cette jouissance; car nous sommes bastis « de deux pièces principales essentielles, des- « quelles la séparation c’est la mort, et ruyne « de nostre estre (i). » Qu’après être séparée du corps , l’ame conserve la mémoire de ce qu’elle a été, l’objection de Montaigne tombe d’ellemême. Durant notre vie passagère , ce n’est pas le corps qui sent, qui pense, qui se ressouvient. C’est dans lame, dans la mémoire, que les sentiments et la pensée ont obtenu leur persistance et leur réalité. La mémoire conservée à l’ame, l’homme entier est conservé.
Montaigne, dites-vous encore, a très-bien vu que la croyance à l’immortalité de l’ame ne peut être donnée que par la foi; cette croyance est donc une vérité théoiogique , et non une vérité philosophique que la raison soit tenue d’accepter. — Montaigne a raison sous le point de vue qu’on ne peut croire en Dieu qu’en croyant à sa justice, laquelle est en défaut si l’ame ne survit au corps. Vous voyez qu’il y a des vérités théologiques qui sont aussi des vérités philosophiques.
(i) Essais de Montaigne, liv. Il, chap. xii.
Comment concilier, ajoutez-vous, avec la justice divine, des peines et des récompenses éternelles décernées à des fautes ou à de bonnes actions passagères? Les peines et les récompenses seront exactement proportionnées aux fautes et aux bonnes actions : telle est la réponse que , . sans craindre de se tromper, la raison fait à tous les hommes.
Dans un des articles de votre lettre, vous triom phez aux dépens des spiritualistes , à l’occasion de ce qu’ils donnent comme preuve de l’immortalité de l’ame , l’universalité ou la presque universalité de cette croyance. L’universalité des croyances, dites-vous, n’est la plupart du temps qu’universalité de préjugés et d’erreurs; pour des peuples entiers, pour le vulgaire de tous les peuples , la terre qui tourne et avance dans l’espace, est immobile, et le soleil qui ne se déplace point, se lève et se couche chaque jour. Observez, je vous prie, Monsieur, que ce n’est point à ce que les préjugés ont de faux, mais à ce qu’ils ont de vrai que croit le vulgaire. Dans l’exemple que vous citez , il s’en rapporte au témoignage de ses sens qui lui présentent V apparence de la terre immobile et le soleil se levant et se couchant; il croit avec raison que la terre lui semble immobile et le soleil se mou-
voir. Du moment qu’il se méfie de l’apparence et qu’il veut aller à la réalité, il n’est déjà plus vulgaire, il doute, il juge , et il peut élre facilement conduit à la vérité par la simple observation que le rivage, qu’il sait parfaitement rester à sa place, paraît néanmoins remonter à celui qui dans une barque descend rapidement une rivière. Il n’en est point de même pour les phénomènes de la conscience. Là tout est certitude et réalité; là point d’apparence qu’il faille rectifier; le jugement y est positif et sans équivoque. Nui ne dit : Il me semble que Dieu est juste , quil récompense les bons et punit les méchants ; mais chacun prononce avec certitude : Dieu est juste ; il récompense les bons et punit les méchants. Le raisonnement ne fait par la suite que confirmer ce que spontanément a décidé le sens intime. Vous voyez donc qu’il ne faut pas conclure des erreurs des sens à celles de la conscience.
Vous avez réservé pour la dernière de vos objections , la plus naturelle de toutes , celle qui date de l’origine de la philosophie , dont notre constitution renouvelle à chaque instant l’idée , à laquelle j’ai répondu dans mes Observations , et que j’envisagerai ici sous de nouveaux rapports. La voici avec vos propres expressions :
« Chaque modification du corps amène une mo- « dification de ce que vous appelez ame, et vice « versâ : on comprime le cerveau, la pensée « cesse; on lui rend la liberté, la pensée renaît: « dans un sommeil profond, dans la léthargie, «Famé ne pense pas; et cependant, suivant « vous, la nature de Famé est de toujours pente ser. Ne faut-il pas conclure de là que Famé « n’est qu’une modification du corps (i), que le « cerveau secrète la pensée comme une glande « secrète ses humeurs, et que dans le sommeil « et la léthargie il y a uniquement cessation de « certaines fonctions de l’organisation ? » Je réponds séparément aux trois propositions renfermées dans votre objection.
i° D’après les spiritualistes, Famé et le corps étant en corrélation nécessaire et constitutive, leur modification réciproque , en raison de leurs actions spéciales, est une conséquence de leur système ; cette partie de votre objection ne prouve donc rien contre eux, puisque vous ne leur opposez que ce qu’ils établissent eux-mêmes
(i) Corpoream naturam animi esse necesse est ,
Corporels quoniam tells ictuque laborat.
« Il faut bien que l’ame soit corporelle, puisqu’elle souffre de tout ce qui fait souffrir les corps, » Lucrèce, liv. III.
et qu’ils expliquent par leurs doctrines. Suivant vous, Famé naît, croît, vieillit et meurt avec le corps (i). Suivant eux, elle en est distincte; elle est en rapport avec lui dans tous ses actes, et en dépend comme un musicien de son instrument.
2° La réponse précédente s’applique à ce que vous dites de la compression et de la liberté du cerveau : il faut que l’instrument soit libre pour que Famé puisse en jouer. Mais j’ai d’autres considérations à vous présenter. Les physiologistes purs considèrent la pensée comme une sécrétion du cerveau ; d’où il faut conclure que là où n’est point cerveau n’est point non plus pensée. Cependant plusieurs animaux qui n’ont point de cerveau , donnent des preuves manifestes d’intelligence. En outre , à Fexistence du cerveau préexiste la pensée , l’intelligence qui forme et organise le cerveau; l’intelligence en est donc différente; il faut donc renoncer au système qui fait du cerveau le créateur de toute pensée.
3° Bien qu’on doive dire que l’essence de l’intelligence considérée en elle-même est de pen-
(i) Gigni pariter , et una
. Crescere sentirnus , pariterque senescere mentem.
(Lucrèce, liv. III.)
ser toujours, puisque ce n’est qu’à titre d’essence pensante qu’elle est intelligence, et que s’il y avait des moments où elle cessât de penser, alors en cessant d’être essence pensante , elle cesserait d’être intelligence; en la considérant néanmoins d’une manière moins absolue dans ses relations avec le corps , dans les propriétés que nous lui attribuons lorsque nous la nommons ame , on n’est peut-être pas en droit d’exiger la même rigueur de langage. Voici, en outre, des faits qui permettent de croire raisonnablement que , bien que l’ame n’ait q>as toujours la mémoire de ses actes, elle en a toujours la conscience ; en d’autres termes, qu 'elle pense toujours , quoiqu'elle ne se rappelle pas toutes ses pensées.
Le somnambule ne garde aucun souvenir de ce qui lui est arrivé et de ce qu’il a fait antérieurement à son réveil ; il en a eu pourtant la conscience, puisqu’il se le rappelle dans un autre accès de somnambulisme.
Il est des personnes qui, tout endormies, ouvrent et ferment leur tabatière, y prennent du tabac , le portent au nez et l’aspirent. Il est difficile de croire, qu’au moment où elles agissent, elles n’aient pas la conscience et le sentiment de ce qu’elles font. Disons la même chose de ceux qui , placés trop près des bords du lit où ils sont
couchés, et en danger de tomber, se retirent au milieu sans se le rappeler en s’éveillant.
Dans leur délire, les personnes atteintes du coma vigil le plus complet; d’autres, dans l’accès de la plus forte ivresse , gardent des secrets qu’on ne peut tirer d’elles par aucune sorte d’adresse : preuve que leur ame, extérieurement subjuguée par les organes , a pourtant assez de force pour se retirer en elle-même , et y conserver son indépendance.
Montaigne raconte que dans un évanouissement complet causé par une chute , il s’avisa de commander qu’on donnât un cheval à sa femme, qui était venue à pied à sa rencontre. «Il semble « que cette considération deust partir d’une ame « esveillée : si est-ce que je n’y estois aulcune- « ment(i).» Certaines personnes, plongées dans une léthargie absolue et qu’on croyait mortes , entendaient tout ce qui se disait autour d’elles. Ainsi , lorsque les fonctions de la vie extérieure cessent, celles de la vie intérieure durent encore, et l’ame alors n’est plus en relation qu’avec le système nerveux le plus intime , lequel a assez de force pour produire la perception , mais non
(i) Essais de Montaigne , liv. II , chap. vi.
pour en communiquer les traces mnémoniques au cerveau.
Nous sommes le théâtre constant de deux sortes de phénomènes corrélatifs mais distincts: les uns sont impression et mouvement , dont les effets ne peuvent être que déplacement et modification , c’est-à-dire changement de forme ; les autres sont de perception, d’action libre, produisant la pensée et le sentiment. Les premiers proviennent d’un sujet mû et modifié, les seconds d’un agent mouvant et modifiant. Ces deux principes sont aussi distincts que leurs effets sont divers : quelle que soit l’essence dont on veuille supposer composé le principe actif (i) , fût-elle matérielle, il est indestructible. Il y a eu en lui , pendant la durée de notre vie , conscience et mémoire ; or, le spiritualiste, et le physiologiste qui croit en Dieu , ont également besoin de la survivance de la conscience et cle la mémoire pour
(i) La modification d’une chose n’étant que cette chose modifiée, on ne peut dire que le principe intelligent soit une modification. Nous avons, en effet, démontré dans notre lettre à M. le docteur Broussais, p. 6, que si la pensée était une modification de la matière, la pensée serait matérielle, que la matière, par conséquent, penserait toujours , qu elle penserait par sa nature , ce qui est démenti par les faits.
justifier la Providence. Qui niera que Dieu ne puisse les continuer après la mort, comme il les a continuées pendant la vie? Si l’on veut être conséquent, il faut donc se faire athée pour nier l’immortalité de l’ame ; mais l’athéisme répugne à la nature humaine (i); la conviction et l’entière persuasion qu’il n’y a point de Dieu sont impossibles. Toutes les philosophies ,
QUELLES QUE SOIENT LEURS THÉORIES SUR LA NA¬ TURE DU PRINCIPE INTELLIGENT, PEUVENT DONC ACCEPTER, SANS CRAINTE DE BLESSER LA RAISON, LA CROYANCE A l’ïMMORTALITÉ DE l’aME, ET ELLES DOIVENT L’ADOPTER ET LA PROMULGUER COMME
LA PLUS PRÉCIEUSE DES VÉRITÉS SO¬ CIALES ET HUMAINES , LA SEULE QUI DONNE DES RASES CERTAINES A LA MO¬ RALE.
(i) « L’athëisme étant une proposition comme desnaturée et « monstrueuse, difficile aussi et mal aysée d’estabiir en l’esprit « humain, pour insolent et desrégie' qu’il puisse estre, il s’en « est veu assés, par vanité et par fierté de concevoir des opi- « nions non vulgaires et réformatrices du monde, en affecter « la profession par contenance; qui s’ils sont assez fols, ne sont * pas assez forts pour l’avoir plantée en leur conscience, » Essais de Montaigne , liv. II, chap. xti.