Lettre à M. Léon Gautier sur la versification latine rythmique [Texte imprimé]
Dans le dernier numéro de la Bibliothèque de V École des char tes 9 notre confrère M. Marius Sepet, en parlant de votre Leçon d'ouverture , a trouvé bon de nous présenter, vous et moi, comme des * combattants déjà en présence. » J’espère bien que vous ne ratifiez pas plus que moi cette expression : si nous sommes des combattants , c est dans le sens de commilitones , et nous cherchons la même vérité, bien que parfois à des endroits un peu différents, tout prêts à nous aider et à nous encourager, et nullement disposés à nous combattre. Nous avons assez souvent causé du sujet sur lequel je reviens aujourd’hui, pour que vous sachiez depuis longtemps que je ne pense pas comme vous sut certains points; et vous m’avez même, justement dans cette Leçon d'ouverture, pris à partie à ce propos. Vos objections, votre confiance dans l’explication que vous proposiez, les longues études que vqus avez faites sur ce point, m’ont porté à réfléchir moimême et à examiner de plus près un sujet dont je n’avais d’abord qu’une sorte de compréhension instinctive; et, puisque l’occasion s’en présente, je veux vous soumettre très-brièvement les raisons qui, loin d’ébranler mon opinion première, l’ont transformée en
certitude, et, d’une première vue d’ensemble, en ont fait une théorie applicable à tous les détails. J’avais compté étudier plug longtemps ces matières avant d’oser en parler publiquement; j’aurais voulu prendre connaissance de plusieurs ouvrages importants que je n’ai point encore lus ; je me promettais surtout de trouver dans Y Histoire de la poésie latine au moyen âge que nous attendons de vous bien des indications et des instructions ; mais deux causes me déterminent à donner aujourd’hui l’idée générale ep quelques-unes des preuves de la théorie en question. D’une part, en effet, si, comme je l’espère, je vous convaincs de la vérité de ma thèse, vous en déduirez à coup sûr des conséquences importantes qui ne seront pas sans influence sur votre livre ; d’autre part, le cours que vous avez fait si brillamment, l’année dernière, à l’École des chartes, le Discours d’ouverture que vous avez publié, ont déjà répandu dans un certain nombre d’esprits des opiniôns que je crois incomplètement vraies, et il est bon de fournir un moyen de les contrôler avant qu’elles soient enracinées trop fortement. C’est ainsi que M. Marius Sepet, « sans avoir spécialement étudié la question, incline assez » à votre opinion, et la fait même, par la suite de son article, complètement sienne. 11 est vrai que votre leçon d’ouverture a surtout pour lui la mérite que les idées en sont françaises. Cet « éloge qu’il vous fait » n’est pas bien clair : qu’est-ce que des idées françaises à propos de la versification latine du moyen âge ? Cela veut dire sans doute que ceux qui ne pensent pas comme vous -sur l’accent ont des idées allemandes. Cherchons surtout, si vous m’en croyez, à avoir des idées justes.
Pour marquer nettement le point qui me sépare de vous, je ne saurais mieux faire que de reproduire la page de votre leçon d’ouverture, où, répondant moins à une phrase de mon Étude sur V accent latin qu’à certaines conversations, vous dites : « Dès aujourd’hui, nous pouvons le déclarer : si l’influence de l’accent a été réelle, elle n’a eu rien de régulier, rien de fixe, rien d’officiel enfin. Nous admettons fort volontiers, avec un érudit distingué de cette école, que le vers moderne « est l’assemblage d’un nombre fixe de syllabes dont c ertaines doivent être accentuées. » Oui, mais ces syllabes, qui doivent en effet être accentuées, n’ont jamais de place fixe, ni, chose plus grave, de nombre fixe dans le meme vers. Choisissez vous-même les vers latins du moyen âge, choisissez les vers français que vous jugerez les
pins favorables à votre système, et nous vous prouverons sans peine que, dans chacun d’eux, le nombre et la place des accents sont perpétuellement variables. Donc, le rôle de l’accent n’est pas susceptible d’être réglé par des lois précises; donc, c’est à notre sentiment particulier de l’harmonie que cette accentuation est véritablement abandonnée ; donc, le rôle de l’accent est secondaire. D’autant plus que le nombre des accents est la conséquence forcée du nombre des syllabes dans un vers. Citez-nous, d’ailleurs, citez-nous un seul traité du moyen âge où l’importance de l’accent soit constatée scientifiquement. Iteudons-lui son vrai rôle, rendons-lui sa vraie place après l’assonance, et surtout après l’isochronie des syllabes. Cuiquesuum (p. 17 ). »
Certes, mon cher ami, cette sortie est éloquente ; elle a toutes les qualités oratoires : le mduvement, la variété du ton, la chaleur, l’argumentation pressée ; elle contient, dans son petit espace, une apostrophe et un sorite, et elle se termine brillamment par une citation triomphante. Mais elle a aussi les faiblesses du genre. L’orateur veut persuader et non prouver; il cherche à produire un effet actuel et non une conviction durable : de là vient qu’il est souvent vague et obscur, qu’il ne craint pas de se contredire, et qu’il emploie sans scrupule des moyens de peu de valeur, pourvu qu’ils servent son dessein immédiat. Ainsi la phrase que vous avez imprimée en lettres capitales est loin d’être claire ; qu’entendez-vous par ces syllabes, qui doivent en effet être accentuées? Sont-ce, comme je l’ai dit, certaines syllabes, c’est-à-dire des syllabes déterminées? Non : c’est précisément ce • que vous niez. Alors cela exprime simplement que dans tout vers il y a des syllabes accentuées ; mais, réduite à ce truism, que signifie l’adhésion que vous donnez fort volontiers à ma définition du vers? — Vous ajoutez que ces syllabes accentuées n’ont jamais de nombre fixe dans le même vers. Fort bien : mais
plus loin vous couronnez votre raisonnement par cette phrase :
« D’autant plus que le nombre des accents est la conséquence forcée du nombre des syllabes dans un vers. » Si je sais lire, cela veut dire que des vers qui ont le même nombre de syllabes auront toujours le même nombre d’accents. Alors que devient l’assertion précédente, en capitales? — Quant aux moyens admis sans scrupule, je range dans cette série le : « Citez-nous d’ailleurs, citez-nous, etc. ; » car en vérité vous savez aussi bien que moi que vous m’opposez là une fin de non-recevoir qui ne peut
produire d’effet que sur un auditoire trop charmé pour réfléchir. Allez donc demander à M. Guessard de vous montrer un traité du moyen âge où les lois grammaticales du français soient constatées scientifiquement; ou refusez à M. Quicherat d’admettre sa magnifique histoire du développement successif de chaque pièce de l’architecture en France, tant qu’il ne vous Faura pas fait voir constatée, et scientifiquement encore, dans un traité du moyen âge. Les lois de la versification, comme celles de la langue, comme celles qui régissent en général les phénomènes historiques, sont écrites dans l’instinct populaire et non dans des livres : il est bien rare que ceux qui les suivent en aient conscience; et la tâche de la critique est précisément de démêler leur unité à travers les variations de la pratique. JCy a-t-il pas de nos jours des poètes qui font d’excellents vers sans se douter des vraies règles de notre versification? et a-t-on attendu les grammaires pour parler en bon français ? Cependant, par un rare bonheur, je ne désespère pas de vous montrer un jour ou l’autre, sinon la constatation scientifique, au moins l’intelligence et l’exposition suffisante, dans un traité du moyen âge , des lois essentielles de la versification moderne; mais aujourd’hui je m’en tairai; je me borne aux faits.
Là est, en effet, votre réelle et solide argumentation. « Choisissez vous-même, me dites-vous, choisissez les vers que vous jugerez les plus favorables à votre système, et nous vous prouverons sans peine que dans chacun deux le nombre et la place des accents sont perpétuellement variables. » Eh bien! j’accepte l’épreuve, et je vais vous soumettre quelques exemples. Seulement, je ne choisirai pas les vers les plus favorables à mon système ; je prendrai au hasard, n’importe où, dans les vers latins rhythmiques du moyen âge; je n’ai encore rencontré que de ces exceptions qui servent à éclaircir la règle. Je dis les vers latins, et, en effet, pour les vers français, franchement, je n’ai pas besoin de faire mes preuves. Je vous avoue qu’il me semble étrange qu’après le Traité de versification française de M. Louis Quicherat, on se refuse encore à voir que nos vers sont fondés sur l’accent. C’est ne pas entendre le sens de ce mot. M. Sepet, dans son article précité, dit à ce propos : « Quand Corneille, Racine et Boileau avaient posé leur alexandrin sur ses douze pieds, lui avaient ménagé son repos à l’hémistiche, et l’avaient orné de sa rime, ils étaient, au point de vue du mètre, pleinement satisfaits d’eux-mê-
mes, et, s’ils accentuaient telle ou telle syllabe, c’est par un sentiment personnel de l’harmonie, etc. » Mais, par tous les dieux !
M. Sepet ne comprend donc pas que poser un alexandrin sur ses douze pieds et lui ménager un repos à l'hémistiche, c’est assembler douze ou treize (ou, au moyen âge, quatorze) syllabes dont la sixième et la douzième sont nécessairement accentuées :
Oui, je viens dans son témple adprer l’Éternél.
Mettez à la place :
Je viens prier l’Éternél dans son saint témple,
Vous n’avez plus de vers. — Je le crois bien, direz-vous : j’aurai détruit l’hémistiche et violé la règle qui veut que le vers ait une syllabe de plus quand la dernière est muette. — Mais cette règle et celle de l’hémistiche ne sont que des formules techniques, empiriques, dont l’accent est l’explication : si la sixième syllabe du vers doit toujours être la dernière d’un mot, c’est qu’elle doit être accentuée, et qu’en français l’accent est toujours sur la dernière syllabe sonore; si la douzième syllabe ne doit pas être muette, c’est par la même raison. Voyez l’italien : l’une des formes de son décasyllabe demande, comme la forme la plus usitée du nôtre, l’accent sur la quatrième et la dixième syllabe ; mais, comme il a des mots accentués très-diversement, cette règle n’a pas les mêmes conséquences, et il écrit très-bien :
Che’l gran sepôlcro liberô di Cristo.
La rime elle-même, je l'ai dit ailleurs, n’est que l’homophonie de deux syllabes accentuées : gôla et pérgola en italien ne riment pas. Mais laissons cela; je crois que la question est vidée depuis longtemps, et il suffit de renvoyer à l’excellent ouvrage que j’ai nommé ceux qui ne se rendraient pas bien compte de sa solution. D’ailleurs, la versification latine populaire étant la source de la / nôtre, l’étude de son organisme contribuera à éclairer les lois de celle-ci, et fera toucher les profondes racines par lesquelles elles tiennent au cœur même et au génie de la langue latine et des peuples qui l’ont parlée.
Il s’agit donc de montrer le rôle qu’a joué l’accent dans la ver- J sification latine du moyen âge. Il est bien entendu que nous lais-
sons de côté tout ce qui est une imitation et une continuation artificielle des vers classiques; nous ne parlons ici que de cette versification latine désignée par les auteurs du temps comme populaire, vulgaire, et surtout rhythmique, en opposition à la poésie métrique 4 : c’est sur elle seule que portent mes observations. Vous n’attribuez dans cette versification aucun rôle à l’accent tonique ; car je ne puis même admettre que vous lui laissiez, comme vous le dites ci-dessus, a un railg secondaire, après l’assonance, après l’isochronie des syllabes. » Vous pensez en effet que « le nombre et la place des accents sont perpétuellement variables; » vous ajoutez que l’accentuation « est abandonnée à notre sentiment particulier de l’harmonie. » Dès lors ce n’est que par suite d’une confusion évidente que vous lui accordez une place analogue, bien qu’inférieure, à celles de l’assonance et de l’isochronie des syllabes. Ce qui est abandonné au sentiment particulier de fharmonie de chaque poëte ne fait pas partie intégrante de la versification ; c’est simplement une conséquence générale de la constitution de la langue même, plus oq moins modifiée par son application au vers. Je rétablis donc votre pensée dans toute sa netteté en disant que vous ne reconnaissez à l’accent aucun rôle dans la versification latine rhythmique. A vos yeux, la numération des syllabes, effectuée sans tenir compte de leur quantité (c’est ce que vous appelez Yisochronie), etl’assonancé ou la rime, tels sont les véritables et uniques éléments de cette versification a . Or j’espère vous faire voir, aussi clairement que je le vois moi-même : 1° que l’accent tonique détermine, dans la versification latine rhythmique, la nature des chutes de vers ou rimes et, par suite, la construction des strophes ; 2° qu’il est la base essentielle du vers lui-même, et qu’il le constitue d’après des règles aussi délicates que rigoureuses, observées par tous les
1. Maltas rhythmicas cantilenas de eo composuerunt (R. d’ Agiles, ap. Du Méril, 1,41). Rhythmis vel versibus (Stat. des Prémontrés, ib.). Pluraque amatoria métro vel rhythmo composite reliquisti carmina (Héloïse, ib., p. 95). Carmen oro pange métro , Seu canore rhythmico (Herm. Contractas, dans Wolf, p. 84) . — Voyez surtout là-dessus E. Du Méril, 1. 1., p. 77, n. 1 ; cf. t. U, p. 151 et pass,
2. Pardonnez-moi de mettre en saillie la manière dont tous tous représentez cette Tersification par un spécimen, un monstre , comme disent les musiciens. Je place en regard une strophe d’Adam de Saint-Victor (1, 117), et une strophe qui en est la déformation rhythmique. A tos yeux, il ne doit pas y aToir de différence entre les deux ; tous deTez les trouTer (au point de Tue du rhythme, s’entend) également bonnes. Vous Terrez, en suivant ma démonstration, que tous les vers qui, dans ma
poètes qui possèdent suffisamment leur art. Je ne prétends pas ici entrer dans les détails. Je vous écris à la campagne, avec trois ou quatre volumes pour toute bibliothèque : le livre de Wolf {Oeber die Lais, Sequenzen und Leiche ), le tome premier de votre excellente édition des Œuvres d’Adam de Saint- Victor, et les deux inappréciables recueils de M. Edélestand du Méril ( Poésies populaires latines antérieures au XII * siècle et Poésies populaires latines du moyen âge)-, voilà, avec un Paroissien complet, tout ce que j’ai à ma disposition. Mais cela me suffit pour le moment.
Avant de procéder à une démonstration, il est indispensable d’établir un principe sans lequel tout est obscurité dans ces questions rhythmiques, et à la lueur duquel tout s’éclaire. Ce principe, c.’est qu’il est naturel à la voix humaine d’entremêler éga-, lement les arsis et les thesis, les syllabes fortes et les syllabes faibles, les toniques et les atones, si bien que l’accent principal d’un mot étant déterminé par les lois qui lui sont propres, la voyelle qui suit ou précède immédiatement cet accent est notablement plus faible (toniquement) que la seconde en avant ou en arrière ; en d’autres termes, le mouvement rhythmique est naturellement binaire et non ternaire * . Il en résulte qu’un mot latin de cinq syllabes qui a l’accent sur la troisième aura ce que j’appelle l’accent secondaire sur la première et la cinquième, tandis que la deuxième et la quatrième seront sensiblement plus faibles. Tel serait le mot retinâculum, qu’ou pourrait noter ainsi, en prenant ' pour signe d'ei’accent, « pour signe de la plus forte dépression, et v pour signe de l’accent secondaire : rêtïnâcülüm. 1 Cette loi rhythmique règne dans toutes les langues que j’ai exa- • minées à ce point de vue, et j’en donnerai tout à' l’heure quelques exemples. Dans une versification fondée sur l’accent, on en vient
strophe, diffèrent de ceux d’Adam, sont faux et inadmissibles pour une raison ou pour une autre.
ADAM. Strophe fausse.
Mentes prius imperitas Mentes minime peritas
Et sopitas et oblitas Quas cæcavit infinnitas
Erudis et excitas. Excitasti sopitas ; \
Foves linguas, formas sonum ; Mox tuis verbis consonum,
Cor ad bonum facit pronum Ad bonum facit cor pronum
A te data charitas. A te data charitas.