‹ Lettre à M. Léon Gautier sur la versification latine rythmique [Texte imprimé]Chapitre 2 sur 6 · CC les passages cités par Wolf, 1. 1., p · texte numérisé non relu

CC les passages cités par Wolf, 1. 1., p

tout naturellement à assimiler les syllabes qui ont l’accent secondaire à celles qui ont l’accent principal : on peut dire, appliquant à la rhythmique des expressions qui appartiennent proprement à la métrique, que le dactyle et l’anapeste (

/ répugnent à cette versification, et qu’elle ne reconnaît, sauf exception, que l’ïambe («') et le trochée ('*). Ceci est un point capital et la base de tout ce qui va suivre.

Ce n’est pas que le dactyle, l’anapeste ou d’autres formes soient incompatibles avec l’acceutuation 4 ; nous verrons au contraire qu’elle les a parfois admises. Mais la versification accentuée est d’origine toute populaire ; et le mouvement binaire est encore aujourd’hui celui de la musique comme de la prononciation populaire; cette alternance régulière d ’arsis et de thesis est la forme i rhythmique la plus simple, la plus facilement saisissable ; elle a i dominé de bonne heure la versificatiou latine, et nous la retrouvons à l’origine de tous les systèmes modernes \

Ceci posé, j’ouvre au hasard Adam de Saint-Victor ou l’un des livres de M. /du Méril, et je suis frappé d’un fait extrêmement remarquable : Y accentuation des vers qui riment ensemble est pareille. L’accent latin, vous le savez, ne peut occuper que deux places : dans les disyllabes, il est toujours sur la première; dans les polysyllabes, il est sur la pénultième quand elle est longue, sur l’antépénultième quand la pénultième est brève : tous les mots sont donc nécessairement paroxytons ( minus ) ou proparoxytons ( dôminus ). Or jamais un mot comme minus ne rime avec un mot comme dominas ; et ce n’est pas, notez-le bien, une question de quantité, puisque l’t est bref dans les deux mots. C’est donc par erreur que vous dites, dans Y Introduction aux OEuvres d’Adam (p. cljii) : « Ces vers sont réduits à un nombre uniforme de syllabes et n’ont gardé de l’antique prosodie que la quantité des pénultièmes ; » et dans votre Leçon d'ouverture (p. 16) : « Par une dernière pudeur, on maintiendra la quantité des deux dernières syllabes dechaquevers. »La quantité n’a rien à faire ici, pas plus

1 . Le spondée est à peu près interdit à la versification accentuée. — Pour cela comme pour un grand nombre d’autres points, il faut mettre tout à fait à part la versification allemande du moyen âge, qui se fonde sur la numération des arm, sans tenir compte des thesis. Là on trouverait sans peine des spondées, des dactyles, etc.; mais rien ne serait plus faux que de transporter ces noms dans ce domaine.

✓-w 2. Voyez Zarncke, üeber den fünffüssigen Jambus , et mon article sur ce livre ( Revue critique , I, p. 20â).

que la pudeur. C’est uue simple question d’accent : dôminus ne rime pas plus à minus que pérgola à gôla ; mais minus rime fort bien à divinus, etonnesesoucieaucuuemeutdelaquantitédaus les motsparoxy tons. On semble l’observer dans les mots proparoxytons, parce que làelle coïncide toujours avec l’accent : diffügit au présent estaccentuésur la première, diffügit au parfait accentué sur la seconde; mais voilà tout. Sans quoi, je le répète, on verrait rimer des mots comme dominus ou salutifera avec des mots comme minus ou fera , -1~ et, encore une fois, vous ne le verrez jamais *. Le nom de la mère de Jésus, Maria, est, par une exception dont j’ai donné ailleurs le motif, accentué sur la pénultième ; aussi ne rimera-t-il jamais avec des mots comme maria , pdria, etc. ; mais on le trouve en rime avec pia ( Adam , I, 332 ) et autres mots semblables. J’en dirai autant d’ftaraom'a, sophia, etc., mots accentués sur l’i, qui ne riment, jamais avec des mots comme dæmânia, impia , mais bien avec des disyllabes, nécessairement paroxytons.

De cette distinction, si rigoureusement observée dans toute la versification latine rhythmique, nous pouvons tirer une importante conséquence. Reportons-nous en effet au principe posé plus haut, et rappelons- nous que dans la rhythmique un proparoxyton peut équivaloir à uu oxyton. Les mots de cette nature ( dominus , impia ) peuvent donc être regardés comme accentués sur la dernière et l’antépénultième, ou sur celle-ci seulement ; or, nous avons un moyen de savoir ce qui en est. La rime est l’homophonie de deux syllabes accentuées : donc, s’il n’v a d’accent que sur l’antépénultième, la rime portera sur cette syllabe. C’est ce qui n’a pas lieu : elle porte sur la dernière ( us, a ), ou, quand elle est plus riche, comme chez Adam, sur les deux dernières ( inus , ia ), mais non sur l’antépénultième. Donc ces mots doivent être considérés, au point de vue de leur valeur rhythmique, comme des oxytons.

Ainsi nous avons deux sortes de rimes, oxytoniques et paroxytoniques , qui donnent nécessairement deux natures de vers : les vers accentués sur la dernière, — les vers accentués sur l’avant-dernière. C’est précisément la distinction qui subsiste en français entre les vers masculins et les vers féminins, les premiers

1. Ü y a une strophe dans Adam où una semble rimer avec individua (1, 182, ^ str. 5); mais cette strophe est évidemment altérée. Outre que ua et una ne riment pas, le 3* vers, qui devrait rimer avec les deux mots, se termine par simul.

oxytons, les seconds paroxytons. Cette distinction se retrouve dans toutes les langues qui ont fait de l’accent la base de leur versification. Dans toutes, il est interdit de faire rimer ensemble ces deux sortes de vers. En français, on a été jusqu’à en exiger toujours l’entrelacement régulier, exigence excessive pour les vers récités, mais qui s’impose d’ elle-même à un grand nombre des formes de vers chantés, car elle est souvent commandée par la musique. C’est cette nécessité musicale, souveraine dans une versification entièrement destinée à être chantée, comme celle qui nous occupe, qui a porté définitivement un accent très-sensible sur la dernière syllabe des proparoxytons latins ; car la langue latine, n’ayant pas d’oxytons réels, ne pouvait s’en procurer autrement. Le même procédé se retrouve dans d’autres langues : l’italien , dans une forme rbythmique évidemment populaire, qui se rattache directement à l’une de celles du moyen âge latin, emploie de même le sdrucciolo en guise d’oxyton, et le fait alterner avec le paroxyton :

La donna é môbilé Quai piuma al vénto ;

ce que le français ne peut traduire autrement que par :

Comme la plume au vént Femme est volage.

L’allemand, dans les vers ïambiques où il n’admet qu’un mouvement binaire, compte comme des accentuées les dernières syllabes de mots proparoxytons tels que schônere , lieblicher. Enfin le grec moderne n’a pas procédé autrement pour la formation du vers politique, qui se compose de deux hémistiches, le premier oxyton (ou masculin), le second paroxyton (ou féminin ); il possédait, il est vrai, des mots oxytons, mais en petit nombre : il leur a assimilé les proparoxytons, et telle est la véritable explication de ce vers.

Revenons au latin. J’ai dit qu’il n’avait pas d’oxytons : ce n’est pas tout à fait exact. 11 a d’abord quelques monosyllabes, est, fit, . sunt , etc., qui peuvent donner au vers une chute masculine. ^Mais ils n’étaient d’aucun usage à la rime, puisqu’ils ne riment qu’avec eux-mêmes; aussi ne les trouvons-nous équivalents à des proparoxytons que dans certains vers, très-analogues aux

vers politiques grecs, où les premiers hémistiches sont masculins et ne riment pas, tandis que les seconds sont féminins et riment : là, on voit quelquefois à la septième syllabe, qui doit être accentuée, la finale d’un proparoxyton remplacée par un monosyllabe( voy. E.du Méril, II, p. 157, v. 8, 16 ; p. 159, v. dern. ; p. 161, v. 20, 21 ; p. 173, v. 12, etc.). Pour utiliser un monosyllabe à la rime, il aurait fallu se résigner à le faire rimer avec lui-même : c’est ce qu’a fait l’auteur d’une pièce assez curieuse et fort ancienne, oùle mot est termine tous les vers masculins, remplaçant le proparoxyton habituel (Du Méril, 1, 138)*. —Mais, en dehors des monosyllabes, certains noms propres hébreux ont conservé en latin leur accent originaire , sur la dernière : tels sont Bethleem, Jérusalem , mots dont la terminaison, par exception, se rapproche de celle de certains proparoxytons latins. Si mon principe est juste, ces proparoxytons et ces mots hébreux doivent avoir la même valeur et rimer ensemble ; et en effet, dans un Chant sur la nativité du Christ ( Du Méril, II, p. 47 ), je trouve également, pour composer le petit vers masculin de quatre syllabes qui termine chaque strophe : In Betleem, Jérusalem et artificem *.

La distinction des vers masculins et féminins a engendré dans la versification latine du moyen âge une remarquable régularité. Les langues romanes, sauf des cas particuliers, se sont contentées de ne pas faire rimer ces deux sortes de vers ensemble ; l’entrelacement obligé du français est moderne. La versification latine au contraire n’admet presque jamais le mélange libre des vers masculins et féminins. De là trois formes de strophes ( car toute cette poésie, faite pour le chant, est strophique ) : ou bien il n’y a dans la strophe que des vers masculins, — ou il n'y en a que de féminins, — ou ils sont régulièrement croisés. Vous avez un exemple de la première forme dans le Veni sancte Spiritus, et un exemple de la seconde dans le Dits iræ. Quant à la strophe croisée, elle a deux formes essentielles , toutes deux de quatre vers, desquelles dérivent toutes les autres. La première est caractérisée par ce fait que les vers pairs sont masculins, les impairs féminins. Voici la première; je prends la, strophe que vous avez citée vous-même ( Introduction, p. ctv ) :

Page 1