RELATIFS AU DÉPARTEMENT DES LIVRES IMPRIMÉS
Je lis , page 45 : « Il sérail impossible de dresser la li.sie de tous les livres précieux qui ont disparu de la Bibliothè<{un nationale. »
Que cite-t-on à l'appui de cette assertion ? 1“ deux ouvrages vendus publiquement en 1792, et portant l’estampille fiiAb'othecæ Regiæ, tous deux actuellement en la possession du ÿrititk Muséum, Y Ausone d'AIde, 1517, et le Catulle de Satliger. Pâtisson, 1577.; 2® le Bazilmlogia (p. 70), rendu à M. Van Praet par M. Colnaghi, qui avait acquis ce beau volume, alors non estampillé, mais très-reconnaissable par les portraits qui y ont été ajoutés (M. Colnaghi ne reçut, je crois, pour cette noble restitution, qu’une médaille frappée à la Monnaie) ; 3® le volume que l’on assure se trouver dans le cabinet de M. Cig et >qui parait, en effet, provenir d'un
ancien vol fait à la Bibliolbàque nationale, en tout quatre volumes.
Ajouterons-nous à cette liste les neuf ouvrages formant onze volumes, rachetés récemment à Londres et envoyés à M. de Falloux ? D’abord ces neuf ouvrages ne sont pas tous précieux; ensuite ils ne sont pas tous sortis de la Bibliothèque nationale. 1* Le Thysii Roma ülustrata, EIzevir, 1657, porte pour estampille Regii eimeiii, cstninpille qui n’a jamais été, que je sache , celle de la Bibliothèque nationale de France. Notre exemplaire, avec sa vieille estampille, la trace encore visible deson numéro primitif, et sa vieille couverture eu vélin, est à sa place. 2° Le Thrésor de la langue française, par Nicod, in-folio, 1606, ne porte aucune estampille, et on le suppose sorti de la Bibliothèque nationale , seulement à cause de sa reliure de maroquin rouge aux armes de France; mais ce mode de reliure ne prouve rien ; il était en usage pour les livres de toutes les résidences royales et pour tous les exemplaires de présents faits aux ambassadeurs, aux grands seigneurs, aux gens de lettres, etc. Notre exemplaire de Nicod, avec une reliure de cent cinquante ans et une estampille ancienne, se trouve en place. 3° Quant à Ramelm, Le diversemachine, 1588, in-folio, relié par Derome , et estampillé Bibliothecæ Regiæ, nous l’examinerons attentivement , quand nous l’aurons sous les yeux. En attendant, nous avons constaté qu’il existe sur nos rayons un superbe exemplaire de ce livre , grand papier, magnifiquement relié aux armes de Henri IV, portant l’ancien numéro , et marqué de notre plus ancien timbre; plus, un second exemplaire, sur papier ordinaire, avec un numéro aussi fort ancien et une estampille de la fin du XVII' siècle.
Pour grossir cette liste de livres précieux qu’on prétend manquer à la Bibliothèque, on cite (toujours page 45) un passage du journal V Illustration (du 3 juin 1848), où l’on nous demande ce que sont devenus fousleslivresquicoinposaient l'Enfer de la Bibliothèque nationale? Les livres précieux qui
composent Y Enfer sont sous clef, et en grand nombre, dans un meuble fait exprès. S’il a été soustrait quelques volumes de cette collection, à une époque déjà éloignée , ce ne sont guère que des livres de peu de valeur, quelques réimpressions de Y Académie des Dames , etc.; mais les raretés typographiques, Y Alcibiade fancinllo , les Aretin, elc., sont présents et conservés avec les précautions qu’ils exigent.
Sans doute la Bibliothèque nationale a, comme tous les établissements analogues, éprouvé plusieurs pertes regrettables depuis qu’elle existe ; mais je mets au déü les personnes qui les grossissent si démesurément, de dresser une liste de deux cents ouvrages précieux, qui aient disparu depuis le récolement de 1720, ou seulement de désigner trente ouvrages précieux qui aient disparu depuis quarante ans.
Dans plusieurs endroits de la Lettre à M. de Falloux, il est parlédecinquante mille volumes enlevés à la Bibliothèque nationale. On convient, il est vrai , que ces soustractions sont fort anciennes, et que ce ne sont pas cinquante mille volumes de prix, mais cinquante mille volumes quelconques.
Comment est-on arrivé à présenter ce chiffre fabuleux’’ D’abord l’honorable M. Lherbette , s’appuyant d’un rapport de M. Letronne, adressé au ministre de l’instruction publique en 1834 , a parlé à la tribune (.¥oTu7c«r du t6 juin 1843) dep/«s»e«rs milliers d’ouvrages décomplétés ou perdus ; puis YAthenxum (cité p. 46) a porté ce chiffre à 20,000 volumes, et il ajoute de son chef : « Outre ceux qui ont été mutilés (5 juillet 1845). •• Enfin, dit-on, « des bibliographes d’un grand mérite (M. Paul Lacroix, lui seul, je crois, ) affirment qu’il n été enlevé 50,000 volumes à la Bibliothèque nationale » , sa-
voir : 25,000 appartenant aux ouvrages qui sont catalogués, ef 25,000 à ceux qui sont entrés depuis soixante ans par le dépôt légal, et qui n’ont été ni catalogués, ni estampillés (p. 317),
M. Paul Lacroix oublie que le dépôt légal n’est pas établi d'une manière régulière et obligatoire au ministère de l’intépiciir depuis soixante ans, mais seulement depuis 1811, ou mieux depuis 1816. Avant 1811, la Bibliothèque recevait directement le très-petit nombre d’ouvrages que l’on déposait volontairement; c’éüüt le dépôt facultatif. Les livres provenant du dépôt légal, ont depuis 1816, je^rois, et à ma connaissance personnelle depuis 1822, été estampillés chaque .semaine à leur entrée à la Bibliothèque. On rencontre, il e.st vrai, assez fréquemment dans le commerce, des ouvrages non estampillés qui portent le numéro d’inscription du dépôt légal, mais ces ouvrages sont ou le double excm- plaire, ou l’im des cinq exemplaires dont la loi a longtemps exigé le dépôt, et non celui do la Bibliothèque nationale.
La source de toutes ces exagérations est le rapport mal (uuapris que M. Letronne a fait au ministre de l’instruction publique en 1834. Il est établi , dans ce rapport, par un calcul approximatif, qu’il pouvait se trouver alors à la Biblio- Uièque nationale 4,248 ouvrages, les uns entrés incomplets de divers dépôts particuliers, les autres décomplétés par suite de l’usage journalier, du prêt au dehors, ou de soustractions; que ces 4,248 ouvrages, en leur entier, auraient dû former environ 23,316 volumes desquels il manquait environ 11,530. Ce nombre , que je discuterai tout à l’heure, est déjà fort loin de celui de cinquante mille.
Il est aisé de voir que l’on a pris le chiffre de 23,316 volumes (auquel auraient monté les 4,248 ouvrages signalés par M. Letronne, s’ils avaient été complets,) pour le chiflre des vohuncs détruits ou perdus. De là les 20;000 volumes de YAthenseum et les 25,000 volumes de M. Paul Lacroix, qu’il a
ensuite doublés d'un, trait de plume ( p. 46 et 317 ). Mais le nombre de 11,580 volumes lui^-mémc est très loin d’ètre eertain et admis aujourd’hui par moi. Eût-il été exact en 1834 (dix-huit mois après les réformes de 1832), il aurait depuis longtenips cessé de l’étre. Beaucoup de ces volumes sont rentrés {)ar suite des réclamations faites aux emprunteurs , d'autres ont été retrouvés après décès, ce qui ne doit pas surpi endre , d’après le chiffre , un peu enflé d’ailleurs , des livres de la Bibliothèque nationale trouvés, dit-on, après leur mort, chez MM. Au^r et Daru (p. 55). "Un certain nombre ont repris leur vraie pLace , par suite de travaux de classement. Enlin plusieurs collections anglaises et allemandes, restées incomplètes , parce qu’on avait été forcé de suspendre les acquisitions étrangères, faute de fonds, en 1824, ont été complétées depuis, grâce aux annuités votées par les (lltambres. 11 manque malheureusement encore un certain nombre de volumes , plusieurs milliers , peut-être , comme l’a dit M. Lherbette , par le fait d’un long usage et du maniement journalier , par des mutilations devenues plus rares et par des soustractions déjà anciennes; mais ces pertes portent pour la plus grande partie sur des ouvrages usuels, et, par exception seulement , sur des ouvrages de quelque valeur.
Comment faire concorder l’assertion de M. Paul Lacroix , affirmant qu’il manque aujourd’hui 50,000 volumes à la Bibliothèque , avec le témoignage d’un libraire de Paris , allégué page 47, lequel déclare que les livres portant l’estiunpille de la Bibliothèque nationale sont moins communs ehez les étalagistes de Paris que ceux qui portent les marques des autres bibliothèques publiques? Si les assertions de M. l*aul Lcicroix ( que je regrette de voir si légèrement acceptées par le savant conservateur des livres du BrUish Muséum, M. Panizzi.) étaient exactes, ne seraib-ce pas te con^ traire que l’on devrait remarquer?
On cherche à rendre raison de la rareté actuelle des livres de la Bibliothèque nationale chez les bouquinistes, par une explication tout à fait fausse. On prétend que l’administration de la Bibliothèque a pris le parti de racheter tous les livres sortis de la Bibliothèque qui lui sont présentés. On cite, pour preuve, une lettre d’un libraire, M. Cretaine, qui dit s’ètre livré à ce négoce et donne les titres de cinq volumes dépareillés, remis par lui à l'administration.
Il est vrai que lorsque, de loin en loin, de pauvres bouquinistes ont trouvé, dans des lots de livres, un ou deux volumes portant la marque de la Bibliothèque, et sont venus les offrir à très-bas prix, arguant de leur bonne foi et de leur pauvreté, quelques remboursements ont eu lieu , mais à titre de tolérance et en réservant toujours le droit de reprise par l’État. La dépense occasionnée par ces rachats ne s’élève pas en moyenne à 40 fr. par an. Aucun encouragement n’a jamais été donné à ce trafic. M. Cretaine , malgré les assertions contenues dans sa lettre, devrait le savoir mieux qu’im autre, puisqu’il n’a pas encore été remboursé des livres renvoyés par lui à la Bibliothèque, le 10 juin 1848. Il y a plus , à la lin de 1847, ou dans les deux premiers mois de 1848, un ancien employé surnuméraire de la Bibliothèque , aujourd'hui commis chez un libraire , M. D. , est venu me trouver à mon bureau pour me rapporter un volume portant l’estampille royale, qu’il avait racheté sur un étalage. M. I). m’exprima , à cette occasion , le désir d’être autorisé à racheter, pour le compte de la Bibliothèque, les ouvrages portant le timbre de cet établissement, ajoutant que son ancienne position à la Bibliothèque et sa position nouvelle dans la librairie, lui donnaient de grandes facilités pour bien remplir cette mission- Je lui déclarai que l’administration ne donnerait jamais à lui ni à personne cette autorisation; que nous n’admettions pas le droit d’acheter et de
■Hîvcndre les livres indûment sortis de la Bibliothèque , et que nous ne consentions à des rachats que dans des cas rares, dont nous voulions rester juges. M. D. me parut surpris et contrarié de mon refus, et ne voulut pas d’ailleurs accepter le remboursement que je lui offris de l’ouvrage qu’il rapportait.
ij’ndministration de la Bibliothèque admet si peu en droit le rachat par elle des livres qui portent son timbre , que le ( :on.servatoire a fait déposer, en 1838, au syndicat des commissaires-priseurs, les copies de toutes les estampilles de la Bibliothèque, pour qu’elles fussent affichées dans les salles des ventes publiques, avec recommandation aux cominis- .saires-priseurs de s’opposer à la criée des ouvrages qui en .seraient revêtus. Une lettre de M. Bataillard, alors syndic de la compagnie, a fait savoir au Conservatoire que cette mesure avait eu son exécution.
Signé : Cn. Macmiv.