Lettre ... à Mme de R*** [Rambaud]
En meltant sous vos yeux un tableau fidèle de la conduite de ma famille , dans cette époque funeste où tant de vertus célébrées s’avilirent, où tant de vertus ignorées se montrèrent, je satisfais à la fois le désir de vous être agréable en quelque chose, et le sentiment d’amour filial qui charme les souvenirs de mon cœur. Vous avez accueilli avec quelque intérêt l’histoire d’une partie bien orageuse de ma vie ,* je vous prie de me conserver un peu de ce même intérêt pour ce qui me reste à vous faire entendre. J’aurai à peindre une ame tendre et forte, courageuse dans le bien, inac-
cessible à la peur comme à la corruption ^ pleine d’iiumanité et de fermeté^ ardente dans ses affections^ mais inflexible dans ses principes* une ame en un mot éminemment française^, où la mienne a puisé le peu qu’elle a de bon. Faite pour apprécier la vertu, vous ne reléguerez point au rang des fables l’image que j’en ai tracée. S’il arrivait jamais que ces récits, entrepris pour vous obéir, tombassent en d’autres mains, en réfléchissant à la pénétration qui vous distingue, on ne croira jamais que j'aie eu la sotte présomption d’altérer à vos yeux la vérité. Vous connaissez d’ailleurs plusieurs personnes de mon pays, et il ne vous serait pas difficile d’opposer à des exagérations intéressées des témoignages irrécusables.
Ma famille n’est pas noble par les titres ; mais dans une longue suite de générations, on ne lui a jamais disputé la noblesse des sentirnens. Mon père eut plus d’une occasion de faire ses preuves. Vous n’ignorez pas lespetites vexations qui pesaient autrefois sur la classe bourgeoise : avec la fierté que donne l’amour de ce qui est juste, il dut avoir beaucoup à souffrir. La révolution le trouva dans un état d’aigreur et dé colère sourde, comme tous les plébéiens qui se sentaient avilis. Il prit cependant plaisir à se venger de ses persécuteurs, mais ce fut en les protégeant. S’il mettait quelque distinction entre le petit nombre des nobles qui l’avaient humainement traité , et ceux dont il avait à se plaindre, ce n’était point tine distinction dans
les bienfaits , mais dans les sentimens : il servait les uns par reconnaissance^ et les autres par un légitime orgueil. Les révolutionnaires lui faisaient liorreur et pitié; il voyait en frémissant la stupidité souiller l’ouvrage du génie ^ et les hommes qui avaient creusé un abîme sous les pas de leurs ennemis , se perdre eux - mêmes dans cet abîme. La mort du Roi surtout le remplissait d’indignation ; jamais il n’y reportait sa pensée sans verser des larmes amères : il avait su lire dans ce coeur royal ^ tout rempli d’amour pour ses peuples , d’où auraient découlé sur eux tant de prospérités, si des mains impies n’en avaient tari la source. J’étais bien jeune alors : il me parlait de cette mort, comme si j’eusse pu la venger. Et peut-être fiut-ii dater de cette époque l’invincible haine que je porte aux tyrans. J’avoue qu’il embrassait dans une commune réprobation et les monstres qu’un déplorable fanatisme avait portés à souiller leurs mains de ce sang précieux , et les coeurs arides qui n’avaient pas trouvé en eux une étincelle d’audace pour le défendre.
Mon père s’était acquis une grande réputation dans Fart de guérir; et comme les brigands les plus forcenés tiennent à la vie, il savait profiter de son ascendant sur eux en faveur de leurs victimes. Dans les temps de la terreur ( vous n’aurez pas oublié cette époque), il ne se rendait jamais chez ses malades que bien armé. Cet accoutrement militaire dans un docteur prêtait à la plaisanterie;
mais mon père n’èlait pas de ceux qu’un bon mot peut détourner d’une bonne action. Les puissans du jour avaient à la fois pour lui du respect et de la crainte , et ce dernier sentiment lui valut quelquefois des succès que la persuasion toute seule n’aurait pu lui faire obtenir.
Ce fut l’époque où il commença à me confier des armes. Nourri au sein des troubles et des guerres civiles^ je devais m^accoutumer de bonne heure à repousser le danger. Mon père m’exbortait sans cesse à ne faire jamais d’offense , mais à n’en supporter jamais. Les occasions de mettre ses leçons en pratique ne manquèrent point à ma jeunesse; mais cette humeur belliqueuse tomba avec les circonstances qui l’avaient fait naître ^ et depuis que les lois ont repris quelqu’empire ^ je ne sais plus qu’obéir. J’abuserais de votre indulgence , Madame ^ en insistant sur des détails qui n’ont guère de prix qu’aux yeux du narrateur.
Il vint un moment de ci ise.Les deux partis étaient en présence. Mon père s’était mis en route pour se joindre aux royalistes; il s’égara. Un de ses amis voulut lui faire comprendre le danger ; mais il parlait à un homme qui savait qu’on ne donne jamais plus de hardiesse aux lâches qu’en paraissant les craindre. Puisque j’ai choisi cette route, dit-il, je ne reculerai pas. Il arme ses pistolets , prend son fusil à deux coups, prêt à faire feu, passe à six pas des terroristes avec un regard fier et une contenance assurée, et va tranquillement se
réunir aux siens. Ce même jour , j’allai rejoindre mon père. C’est le seul de ma vie où j’aie connu la peur : plus de trente pistolets étaient ajustés sur moi ^ et je n’avais pour armes qu’un méchant couteau de chasse. En me voyant arriver^ mon père me demanda pourquoi je venais sans mon fusil. Je lui répondis que j’allais le chercher... Les chefs ne voulaient point consentir à ce départ ^ de peur qu’on me désarmât. Au moins ^ leur dis-je^, j’en tuerai deux. On voulait que mon père sortit des rangs pour soigner les blessés; maisil répondit au commandant qu’il visait juste, qu’il abattrait les chefs, et que d’ailleurs, â l’heure du danger, les hommes de cœur ne se cachaient pas dans un hôpital. Le lendemain, il eut ordre de ne point quitter la maison de M. de la Rigaudie, aujourd’huiMembre delà Chambre des Députés. Nous y restâmes jusqu’à ce que tout fut apaisé, et sans avoir besoin de couper ni bras ni jambes.
La maison de mon père était l’asile de tous les proscrits; ma bonne mère veillait souvent seule aux soins du ménage et à leur sûreté. J’étais du secret, et fier d’en être; et je me sentais capable de tout souffrir plutôt que de le révéler. Entre plusieurs personnages qui n’eurent pas à se repentir de s’êlre confiés à sa loyauté, j’en citerai un dont le nom n’est pas resté dans mon souvenir , mais qui doit être maintenant à la Cour , s’il vit encore. II s’était sauvé au lo août. Nous le rencontrâmes en venant de Bordeaux, au temps de la
disette. La maîtresse de l’iiôtel où nous descendîmeS;, entre Libourne et Périgueux^ nous dit qu’un Citoyen demandait la permission de souper à la même table que nous. Nous n’étions pas seuls; un des plus hideux partisans de la terreur s’y trouvait aussi. Pendant le repas , l’étranger adressa particulièrement la parole à cet homme : il se disait chargé comme lui d’affaires du Gouvernement. Mon père était silencieux; mais après le souper^ il suivit l’étranger jusques clans sa chambre^ toujours sans dire mot. A la fin ^ il rompit le silence. Je me suis aperçu ^ Monsieur ^ que vous êtes un émigré. Prenez confiance en moi, je vous serai utile. Voici mon adresse, nous émigrerons peut-être en semble. Et moi, répondit l’étranger, je vous dénoncerai comme ayant le projet d’émigrer. Inquiet de Y absence de mon père , j’arrivai dans la chambre au moment où il mettait sa main sous son habit , comme pour prendre une arme. Monsieur, dit-il à l’inconnu, si je vous croyais cette intention, vous ne sortiriez pas d’ici : je ne vous demande pas votre secret; mais songez que Je vous attends. Sept ou huit jours après, l’inconnu vint chez nous, où il passa cjuelques mois. Mon père, par une adresse dont peu de gens s’aviseraient , lui fit obtenir un passeport en règle. Quelc[ue temps après, nous reçûmes deux lettres, dont une nous annon-
çait que les pilules avaient opéré une guérison complète. Ces deux lettres^ c]ue nous avons toujours conservées, sonl s\ÿnées Michelain.
Un M. Lafaye de la Martignie^ à peu près vers la même époque^ pour prix des services que mon père lui avait rendus ^ lui offrit son argenterie. Le refus de mon père étonnera bien des gens^ qui ne l’avoueront pas ^ mais il ne m’étonna point : je savais qu’à ses yeux la plus grande richesse était une conscience pure ^ et il sait aussi que l’hérilage le plus précieux pour moi ^ c’est l’exemple de sa vie. Vers ce même temps, il ne craignit point de se rendre caution du marquis de Gontaut , pour le préserver de la réclusion , ni de s’exposer aux plus grands dangers pour sauver des papiers qui compromettaient la vie et la fortune de MM. de la Roche-Aimont.
Je me souviens qu’il me disait un jour : On m’enfort à acheter des domaines d’émigrés; mais, mon ami, la dépouillé du malheureux ne profite point, et j’aime mieux te laisser un nom irréprochable. Quels sentimens héroïques ! s’écria un gentilhomme témoin de cet entretien. Quelque temps après, cet admirateur de l’héroïsme acheta un cimetière, dont il a fait un très-beau jardin.
M. de Mandavy, dont la belle-fille habite aujourd’hui la capitale , fut blessé dans une émeute populaire. Mon père fut le seul médecin qui osa lui donner du secours; il accourut, se mit à côté de la chaise à porteurs : mille pierres furent lancées, sans qu’il abandonnât son poste. Comme l’on passait sur un pont, la populace voulut jeter le blessé dans la rivière; mon père le retint à deux fois
de toutes ses forces : on lui portait un coup de sabre ^ qui fut adroitement paré par un de ces memes séditieux. Mon père alla le remercier le lendemain^ pour la vie qu’il lui avait conservée^ et ])lus tard il ne négligea point l’occasion de lui rendre service. Enfin ^ l’espérance des brigands se vit déçue,- et, grâces aux soins de mon père et au dévouement sans bornes d’une belle-fille^ qui ne craignit pas de donner à cette époque comme toujours l’exemple de tous les nobles sentimens, le blessé fut guéri, et s’échappa malgré les factionnaires qui étaient â sa porte. Cependant mon père continua ses visites, comme si le malade eût toujours été dans son lit. Plus tard, un faux ami livra la victime à ses bourreaux. Mon père était absent alors^ nous lui expédiâmes un messager, pour l’engager à venir encore une fois au secours de ce Monsieurf il n’était plus temps.
Je pourrais citer une foule de traits dont le moindre ferait honneur à l’ame la plus héroïque. On l’a vu, par exemple, provoqué sur la voie publique par un brigand de ces temps, dont les tribunaux firent quelque temps après justice, accepter le défi, tirer de sang froid â la courte-paille à qui brûlerait la cervelle â fautre , et faire grâce de la vie à l’assassin • on l’a vu disposer sa maison comme un fort, résolu à se faire sauter plutôt que de se laisser conduire â l’échafaud. Il ne sollicita jamais aucun emploi; il refusa ceux qui lui étaient offerts : seulement, lorsque rbôpilalfiit sans ressources, il
donna ses soins aux malades mais sans rétribution. Appelé dans la maison de réclusion^ il ne se borna point aux secours de Tart^ et les dominateurs du temps le menacèrent de payer cet accroissement de zèle comme ils avaient coutume de payer tout ce qui était juste et bon : son sang froid etsa bonne fortune le garantirent. J’ai lu Plutarque^ et mon ame s’est agrandie à ses i^écits; mais toutes les grandes actions ne sont pas dans Plutarque • et il n’a manqué à tel homme que le sort condamne à vivre et mourir dans l’oubli^ qu’un théâtre plus vaste et un historien fidèle.
De ces douze années célèbres dans les fastes de l’Europe autant que dans nos fastes, où la gloire ne se montra qu’avec des chaînes, j’en passai six dans l’exil : je le méritais - j’avais tenté de renverser l’odieux colosse que d’indignes Français élevèrent au-dessus de nos têtes; je l’avais tenté en vain; et, dans la guerre civile surtout, le vaincu a tort. Des hommes comme il y en a tant taxèrent mon dévouement de folie; mon père seul, qui le paya pourtant si cher, l’appela de son vrai nom : il me . remercia du courage qu’il m’avait inspiré. Tendre, mais surtout vertueux père ! nos âmes étaient à l’unisson : sa pensée était la mienne; comme moi, il méprisait ces talens mercenaires qui ne demandent qu’un acheteur généreux; comme moi, ses regards lisaient dans la postérité le châtiment des hommes qui ont donné le change à nos vœux par une monarchie adultère, comme si l’oppression du peuple expiait l’assassinat du Roi ! Puissent nos
pressentimens être prophétiques^ et la justice n’être plus un vain nom!
L’exercice de la médecine conduit naturellement à la connaissance des hommes. Est-ce un dédommagement^ est-ce un surcroît de peine? Démêler parmi leur faux dévouement et leurs protestations hypocrites^ et leur chaleur dans un parti ^ et toutes leurs amitiés et toutes leurs aversions^ ce sentiment hideux^ ce sentiment unique^ l’amour de l’or, estce un prix bien désirable de nos travaux? Oh ! combien l’on porte envie à ces débonnaires spectateurs qui voient passer devant eux l’interminable cortège des faux visages^ sans soupçonner le naturel, et qui, dans leur crédulité profonde, prennent des saturnales pour des solennités! Mais où trouver la cause de cette longue erreur? Les hommes sont dans la main des gouvernemens, et pour les rendre bons, il n’y a qu’une marche à suivre : je laisse à d’autres le soin de la tracer.
Je ne passerai point à vos yeux pour un exemple de la corruption dont je me plains, en vous exprimant ici de nouveau la surprise, je dirai presque le mécontentement que vous m’avez entendu vous témoigner plus d’une fois sur le peu de succès de la seule demande que j’aie adressée jamais à l’autorité. Après avoir sauvé en 1809 les prisonniers espagnols et mes concitoyens des ravages d’une fièvre contagieuse, peut-être avais-je quelque droit à une distinction j je la désirais pour moi, comme je l’aurais désirée pour un autre , s’il eût rendu les mêmes services cjue moi. Vous savez qu’il est des
récompenses qu’on peut solliciter hautement, et riionneur avoue toutes les démarches qu’on a faites pour riionneur. Quoi! me suis-je dit plus d’une fois, Bonaparte lui-même, pour prix de mon zèle, a levé ma surveillance, Bonaparte m’a fait offrir des récompenses pécuniaires que j’ai refusées, et lorsque, cédant à rinlérêt que me témoignent les députations de plusieurs départemens, je me laisse persuader d’aller au-devant d’un prix qui peut-être aurait dû venir au-devant de moi, ce sont des promesses vagues , de vains subterfuges que j’obtiens pour toute réponse 1 Mes services, dit-on, sont trop anciens! C’est-à-dire que la reconnaissance publique a la mémoire courte. J’espère que plus tard la nation espagnole se souviendra qu’un Français, du milieu de son exil, et sortant à peine des fers de l’oppresseur commun, osa voler au secours des enfans qu’elle croyait perdus pour elle, et brava mille fois la mort pour les lui conserver. Oh ! que ne s’offre-t-il à moi ce jeune espagnol qui, pour se procurer quelques secours, avait vendu son manteau à vil prix! il se souviendrait qu’un Français monté sur un cheval fougueux, précipita sa course pour atteindre l’infàme acheteur, lui arracha sa dépouille, en lui rendant la somme qu’il avait payée, et courut vers le prisonnier malheureux, qu’il revêtit de son manteau.
Si j’entreprenais mon panégyrique, je ne manquerais pas de rappeler ici mon aventure de Ma«debourg. Vous savez, Madame, quel noble courtd-
San de Bonaparte voulut m’y faire fusiller; il trouvait le moyen bon pour plaire à son maître^ que plus tard il a outragé^ que plus tard il a flatté,
que plus tard . Mais il est honteux d’abaisser
ses regards sur ces âmes serviles.
Je passe à l’époque du débarquement de Bonaparte.
Aussitôt que la nouvelle de ce débarquement fut certaine, mon père courut s’engager comme volontaire royal; et craignant qu’on ne lui opposât son âge, il se rajeunit d’une douzaine d’années : c’est la coquetterie du patriotisme. A celte époque, un officier à la demi-solde lui présenta une violette, en lui demandant avec malignité si on ne la verrait pas bientôt â sa boutonnière. Je ne me permettrai point, lui répondit mon père, d’observations offensantes sur ceux qui porteront cette fleur ; mais malheur à qui voudra me contraindre à la porter!
Cependant, bien convaincu des ravages que les débordemens populaires sèment autour d eux , il ne perdait pas une occasion de s opposer aux fédérés; et pendant qu’à Périgueux il leur faisait bonne guerre, son frère, curé à trois lieues de là, chantait le Domine sabum fac Ptegem , comme si Bonaparte n’était point à Paris. Mon oncle est un ecclésiastique d’un caractère doux et pacifique : ses malheurs, son long exil semblaient devoir ajouter à sa timidité naturelle; mais la religion prête à ces âmes timides une force inconnue, et la mort ne fait jamais horreur à qui sait faire un bon emploi de la vie.
A cette époque comme à Tépoque de la terreur, dont elle était la trop fidèle image , mon père saisit avidement Toccasion d’arracher à la tyrannie quelques victimes. M. Sansillon de Mainsignac, gardedu-corps, marié à Versailles ( je tiens ce fait de M. de Sansillon lui-même), poursuivi par des suppôts de Bonaparte ^ trouva un asile chez mon père. M. Doulerich, alors lieutenant de la gendarmerie de Périgueux, ancien émigré et serviteur zélé du Roi, trois ou quatre jours après le retour du tyran, fut insulté par plusieurs officiers à la demi-solde ^ il les culbuta, et foula aux pieds leur croix d’honneur à l’effigie de Bonaparte. Sa perte était jurée; mon père l’avertit, prit des armes pour I l’accompagner dans sa fuite, le confia à des amis sûrs qui, d’asile en asile, le conduisirent jusqu’à Bordeaux, où il trouva la récompense de son dévouement. De retour a Paris, il donna plusieurs notes sur la conduite exemplaire de mon père dans ces temps de funeste mémoire. Mon père en appeljlerait à son témoignage; et je sais qu’il lui serait favorable, si le témoignage d’une conscience pure n’était pas d’un autre prix que celui des hommes, j Quand on a pour soi un tel auxiliaire, on se console ! d’être oublié.
Les sentimens de mon père étaient les miens; s’il y eut quelque différence dans leur manifestation , jc’est que, placé plus près du foyer, je voyais mieux lies choses; car mon état me donne la facilité de voir des hommes de tous les painis; et mon carac-
tere connu^ Incapable de trahir en rien la confiance^ me met à même de pouvoir peser mieux que tout autre les chances des êvênemens. Je visitais souvent M”"®. de Lasalle^helle-soeur du gouverneur de la Martinique. Depuis long-temps elle m’entendait dire que l’on trahissait le Roi^ et riait de mes présages. Le 5 mars^ je la vis d’une gaîté folle : nous avions cause gagnée ; Bonaparte se livrait luimême. J’étais loin de partager sa confiance. Qu’on fasse partir la maison militaire du Roi en poste^lui disais-je, ou la France est perdue. Les mêmes personnes qui se réjouissaient d’avance de l’arrestation ou du supplice de Bonaparte, me demandaient si l’on ne me verrait pas dans le rang des volontaires royaux. A quoi bon, leur répondais-je, s’il est arrêté ou mort? Ne doutant plus de la guerre civile, je préparai mes armes en silence, pour vendre au moins ma vie , si l’on osait m’attaquer.
Vous avez lu mon Mémoire, Madame; j’aurais pu le charger de bien des faits qu’une délicatesse que vous apprécierez mieux que personne, m’a fait supprimer. J’aurais pu dire, par exemple, qu’en agissant pour Moreau, j’agissais pour les Polignac, les Pichegru, et tant d’autres enveloppés dans la même infortune ; qu’à cette époque, il passait pour certain que le comte d’Artois était caché à Paris chez l’ambassadeur d’Autriche ; j^aurais pu ajouter que, plus tard, auprès des hommes de ce temps, au milieu des éclats de leur popularité africaine, la simplicité d’un langage plus pur n’aurait
fait que liâter ma perte par le contraste. Aussi, lorsque, dans mon premier interrogatoire, il m’écliappa ces mots que les commissaires voulurent bien ne pas écrire : Ü assassin du duc d’’ En ghien n est pas fait pour commander aux Français ^ le véritable sentiment qui m’avait inspiré une si grande entreprise m’échappait malgré moi. Il est aisé de juger que le même sentiment m’inspirait encore, lorsque, dans mon second interrogatoire, je dis ces mots remarquables : Au surplus , faites-moi fusiller^ et qu il n en soit plus parlé. Si f en ai le pouvoir ,f écrirai moi-même a Bonaparte de venir me voir mourir; je mourrai sans reproche y comme il ne mourra jamais [g'). Mais ayant toujours méprisé les flatteurs, j’ai voulu éviter de le paraître.
J’oserai le dire, Madame, si j^’avais pensé qu’il fut possible à mes compatriotes de supporter ce régime vigoureux d’une liberté pleine et entière, et sans licence , je n’aurais pas hésité un moment, et la patrie aurait eu plus que mes vœux , elle aurait eu mon sang. Mais il n’y a qu’un insensé qui ne s’aperçoive point qu’à des estomacs faibles il faut des alimens légers. Il s’ensuit que l’arbitraire ne nous convient pas plus que la république. Nous sommes corrompus, mais éclairés j les grandes vertus sont loin de nous , mais on aurait peine à nous faire adopter de grandes erreurs. Un ancien
(i) Voyez mes Mémoires Encore du Bonaparte f second interrogatoire , page 21.
a (lit que Fopinion est la reine du monde : c’est une Terité c|ui trouve ici plus que jamais son application. Quant à moi, voici bien ma profession de foi politique, et l’on n’a pas à craindre que je la démente jamais. La loi d’abord : elle est la souveraine du Roi comme du sujet; un Roi qui ne gouverne que par elle ; une représentation sage et vraiment française ; plus dé paresseux gorgés d’or aux dépens des hommes laborieux; et dût-on me taxer de pbilosopbisme, un peu de philosophie dans les actes du Gouvernement, puisqu’enfin il y a quelques lumières dans les esprits. Par ces moyens, les peuples seront heureux, et les Rois seront adorés. C’est un langage dont telles personnes que je connais, trèsestimables d’ailleurs, se trouveraient offensées : elles me demanderaient si les vertus du Roi ne sont pas à mes yeux la meilleure garantie ; et je ne manc|ue” rais pas de leur répondre que la garantie doit être permanente , et (]iie malheureusement les Rois .sont mortels , et les bons Rois plus que les autres. Elles attribueraient peut-être à un chagrin secret des opinions qui me paraissent à moi si simples et si naturelles. C’est ainsi qu’en i8i5, lorsque je prédisais que le ministère d’alors était la ruine du trône, on me répondait que je parlerais autrement si ce ministère m’eût accordé la croix de la Légion d’honneur. Voilà, Madame, ce que vous ne di rez point j’en suis certain : je sais distinguer le Souverain du courtisan, et mes principes seraient bien méprisables , s’ils tenaient à un dégoût passager. Que les sollicitations pressantes et réi-
térées des députés de trois départemens soient restées sans efiel , que Thonorabie témoignage de MM. de Saint- Astier, de Boisseulli, de Rastignac , Maine de Biran , etc.^ qui connaissent ma famille et moi comme ils se connaissent eux-mêmes, ne m’aient valu des dispensateurs de la fortune qu’un dédaigneux silence , que l’on ait compté pour rien et le dévouement de mes jeunes années, et les longues persécutions que j’ai éprouvées, et le désintéressement dont j’ai fourni si souvent des preuves, je suis bien loin d’en accuser le Souverain. Les infortunes de son auguste famille furent ma première et ma plus constante douleur. J’obéirai fidèlement aux lois de mon pays. S’il arrivait jamais qu’on en dénaturât l’esprit, et que l’on substituât le langage des passions à leur langage auguste, je m’éloignerais, mais je ne trahirais point mes sermens • j’aimerais mieux perdre une patrie, que l’estime de moi-même. ■
On pourra trouver étrange ces confessions politiques dAin médecin. Il faut, dira tel railleur, que ses malades ne soient pas exigeans. D’antres me reprocheront d’entretenir le public d’une vieille aventure, comme si Paris n’en fournissait pas tous les jours de plus piquantes. Quelques-uns m’ont déjà taxé d’ingratitude envers celui qui épargna ma vie. Voila bien le mot du bon La Fontaine vérifié :
Est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père, (i)
(i) Tout n’est pourtant pas amertume dans mes relations. "Voici une lettre bien simple , bien amicale, bien faite pour
Chacun aura pourtant la solution qu’il demande. Je répondrai au premier par le détail de ma journée. Si jamais un malheureux implora mon secours en vain, si je sacrifiai jamais ses droits au soin de me bâtir une fastueuse renommée, si je n’ai pas moi-même volé au devant de lui avec plus d’ardeur que lui au devant de moi, j’ai tort. Je ré¬
nie dédommager d'une censure injuste ; elfe est d’un des plus respectables hommes de lettres de l’Allemagne. On appréciera les motifs qui m’empêchent de le nommer.
« Le i6 Avril 1816.
et Monsieur ,
» Je ne saurais vous exprimer l’extrême plaisir avec J) lequel j’ai reçu et dévoré l’ouvrage charmant dans ie.quel j> vous donnez au public une esquisse de votre vie , plus re- » marquable dans l’espace de peu d’années, qtie celle de mille J) vieillards, remarquable par le zèle ardent pour la vertu » qui , sous le règne de la tyrannie la plus atroce , ne pouvait J) pas manquer de vous attirer des desastres. Que la vie serait }> pleine de charmes , si ces mêmes sentimens régnaient dans 3) tous les cœurs î Que voire patrie serait heureuse et l’aurait » été toujours, siavecces maximes elle s’était munie contre les a» séductions et les menaces de la tyrannie !
' a Mais quelque grand plaisir que vous m’ayez causé, néan- 3) moins il aurait été plus grand, si Votre ouvrage avait été » accompagné d’une seule ligne de votre main qui m’eût J* communiqué votre adresse. J’avoue que pour un si long » silence , je puis avoir mérité quelque châtiment. Cepenj) dant, lorsque je leçus votre dernière, j’étais extrêmement 3t occupé à l’arrangement d'un acte solennel dans notre col- » lége. Le jour même de l’acte étant le jour de la rentrée de
pondrai au second qu’il est des choses qui ne vieillissent pas, et il n’entendra peut être point ma réponse. Je répondrai au dernier que je me suis acquitté envers Bonaparte , en étouffant dans mon coeur le désir de venger mon pays , depuis le bienfait , sans doute nécessaire à ses vues , que j’avais reçu de lui. Un reproche plus affligeant
» Bonaparte à Paris , je n’osai plus vous écrire , de peur de 5) vous compromettre , sachant que dès lors tout commerce » épistolaire devait rentrer sous contrôle des satellites du » despote. Je doutais même que vous resteriez à Paris.
« Après que les choses avaient changé de nouveau , je ne » savais plus où vous trouver ; c’est précisément où j’en suis » encore. J ai pensé d’adresser celte lettre à votre libraire , î) qui peut-être saurait vous démêler dans cette foule innom- » brahle où j’aurais peur de me perdre moi-même. Mais » comme il n'est pas vraisemblable qu’il sache où vous ï) trouver , il faudra pourtant que je risque d’envoyer la w lettre sous votre ancienne adresse. Voilà mes excuses. Au >» reste , je vous promets de vous répondre très-promp- » tement , si vous voulez bien m’honorer encore de vos » lettres , pourvu que vous ajoutiez seulement votre adresse.
» Je suis très-sensible à l’honorable mention que dans j> votre ouvrage vous faites de ma personne. ; et ni moi , ni w ma femme et mes enfans , nous n’oublierons jamais les « douceurs et les consolations de votre compagnie dans un )) temps plein de désagrémens et même d’iiorreurs. Enfin , » brave ami , je souhaite plutôt que je ne crois que désor- }) mais votre nation restera tranquille, ou bien qu’elle s’avisera w de l’être ; et comme dans votre dernière vous aviez si bien i) prédit les bouleversemens de l’année passée , je voudrais bien apprendre ce que vous attendez de lavenir, etc. ^
pour moi serait celui de charlatanisme^ puisqu’il n’est pas de \ice qui contraste davantage avec, mon caractère connu. Si i on est charlatan pour étendre son art , pour offrir au public les fruits de ses yeiiles^ si l’on est charlatan quand on n’avance pas un fait qu’on ne prouve qu’on n’expose pas une théorie sans l’appuyer par de nombreuses expériences; si l’on est charlatan quand ^ au lieu de ces malades opulens trop souvent effarouchés par la douleur^ et toujours disposés à grossir le mal le plus léger ^ on ne cite que des malades pauvres^ obscurs^ qui ont fait de la patience un long apprentissage ; quand ce n’est point dans les palais^ mais dans le fond des hôpitaux , que l’on place le théâtre de ses succès ^ on n’est pas charlatan alors ; on se rend témoignage à soimeme pour le bien de l’humanilé.
Voilà ^ Madame^ une lettre bien longue; et peut-être est -ce une chose ridicule à moi de trancher du Romain avec une aimable Française :
mais je l’ai accoutumée à ma sauvage humeur et à mes patriotiques boutades, puisqu’elle a eu la bonté de lire mes mémoires avec quelque intérêt. Les senlimens que ma lettre exprime , et dont je la fais juge, ne sont pas ceux de tout le monde. Il est possible qu’ils trouvent plus de contradicteurs que d’approbateurs , car les partis ne vous tiennent aucun compte de ce que vous avez de commun avec eux; mais ils censurent avec aigreur ce que vous avez de contraire. Du moins ne pour-
ront-ils s’empêcher de rendre justice à ma franchise, même ceux qui, ayant été successivement exagérés dans tous les partis , seront sans doute moins indulsens eue d’autres. Il est dans les événemens de ma vie , surtout dans celui qui est Fohjet de ces mémoires, telle circonstance qui, adroitement interprétée , aurait pu me servir beaucoup : mais demander ma récompense, c’est en quelque sorte conclure un marché j et bon ou mauvais, avantageux ou onéreux , tout marché dégrade un acte de vertu, en lui ôtant le désintéressement.
Pour exercer votre patience, je prends la liberté de joindre à ceci la copie des apostilles qui accompagnaient la demande que MM. les Députés de la Haute-Vienne et de la Dordogne m’engagèrent à adresser à M. l’abbé de Montesquiou- j’y joins d’autres pièces pour mieux vous prouver mes droits.