LETTRE
CHEVALIER DE LA LÉGION-d'hONNEOR , MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE.
Monsieur,
Vous dites(i) que « si aivec leplus léger sentiment » de bonne foi, j'eusse annoncé un errata de 2,000, ))4>ooo, 6^000, 20,000 (2) corrections , proposées
(i) Avertissement, p. 3.
(2) M. Crapelet pense sans doute que le nombre 20,000 est exorbitant. Je suis oblige de lui dire , afin qu'il comprenne que c'est dansTintérét des lettres, et non parmalice, que j*ai publié
» par moi , fondées ou non , on ne m'en auroit pas » blâmé , et que mon travail auroit été estimé de » tous comme une œuvre inspirée des lettres au » lieu d'être blâmé comme une œuvre de malveil- )) lance (i). »
J'ai fait beaucoup mieux : j'ai annoncé avec la meilleure foi du monde que la majeure partie des incorrections renfermées dans mes errata appartenoit aux manuscrits originaux ; je l'ai répété pour qu'on fût moins porté à l'oublier. Vous auriez dû le lire; car l'avertissenient qui précède les corrections faites sur Eustache-des-Champs, commence ainsi : (c Le manuscrit original de ces poésies est » rempli d'omissions et d'incorrections que Von ne » peut attribuer quà V ignorance du copiste. » Vous auriez dû le lire ; car je l'ai insinué dans mon Discours sur la Littérature du Moyen-Age , et dans
mon errata, que si j'avois fait l'examen de ses publications d'après sa méthode, le nombre de 20,000 auroit peut-être été atteint.
(i)Je me suis abstenu volontairement et par égard pour M. Crapelet de faire ressortir le ridicule qui, Dieu merci, ne manque pas dans son commentaire sur les Dictons. Je n'ai rien dit de ses notices; j*ai diminué, autant quejel'aipu, le nombre des réflexions qui pouvoient blesser son amour-propre; je n'ai pas voulu m'occuper de sa traduction si infidèle, ni de son orthographe si variable, si inconstante, et en plusieurs endroits si peu conforme auscnslittéral. Esl-ce là îa conduite d'un maheillant?
l'avertissement qui précède V errata du Ronian du Châtelain de Coucf, Vous l'avez lu ; car dans la note dont vous citez un extrait en terminant votre Villorûe littéraire, se trouvent les phrases suivantes: « Le manuscrit original (du roman du Châtelain de » Goucy) est chargé de fautes qui appartiennent » visiblement au copiste. Il renferme plusieurs la- » cunes. Deux chansons entières y ont été omises.»
C'est donc par suite d'une méprise dont je suis tout à fait innocent , que j'ai eu le malheur de perdre votre estime. Cette pensée me consoleroit de l'avoir occasionnée, si je ne me trouvois dans la pénible nécessité de vous dire des choses dictées non par la malveillance , je n'ai jamais connu ce vicelà , mais par la vérité , et la vérité n'est pas toujours agréable à celui dont elle blesse l'amour-propre.
Les publications que j'ai examinées sont au nombre de onze, parmi lesquelles neuf m'ont paru avoir besoin d'un nombre plus ou moins grand de corrections que j'ai eu soin d'indiquer, et vous avez (Ut que ce volumineur errata nétoit au fond quune volumineuse imposture, et, pour le démontrer y VOUS avez composé votre Viïlonie littéraire (i). Quelle sera l'issue d'une lutte où vous vous présentez avec des armes qui ne peuvent pas vous s'er-
(i) Avertissement, p. 3.
vir? le voici : D'abord les malhonnêtetés demeureront pour votre compte : cette monnoie est de mauvais aloi ; personne n'en veut. Ensuite on désirera connoître les observations que j'ai faites sur chacun des ouvrages dont se compose la Collection des anciens Monuments de V Histoire et de la Langue françoise , et lorsqu'on verra que je reproche i®à V Histoire de la passion de Je sus- Christ, d'être orthographiée d'après un système qui n'est ni celui du temps où vivoit Maillard , ni celui qu'il convient de suivre actuellement (i), 2^ à l'éditeur des Cérémonies des gages de bataille , faits par Querelle , d'avoir mis fréquemment dans l'ordonnance attribuée à saint Louis^ des i pour des y et des u pour des p (2), 5^ à l'éditeur de Partonopéus d'avoir suivi trois systèmes d'orthographe tout à fait différents (3) , on se dira : et M. Crapelet , si délicat sur l'article des majuscules, des virgules, des accents, des cédilles et des traits d'union , qu'a-t-il répondu? Rien.
Lorsqu'on verra soit dans le Pas de la Bergère (4), soit dans Eustache-des-Champs (5), une
(i) Discours sur les publications liuéraires ^ p. i52. (2)/^., p. 141.
foule de notes qui établissent d'une manière évidente que vous neconnoissez ni lerhythmedesvers que vous avez fait imprimer, ni les règles de notre vieille poésie , on se dira: et M. Crapelet, qui se moque si ingénieusement de V homme à la m.esurc [{)', qui se croit obligé de le renvoyer aux leçons de M. Raynouard, M. Crapelet qu'a-t-il répondu? Rien.
Lorsqu'on verra que 2 1 articles extraits du glossaire AePartonopéus, et une multitude innombrable de notes éparses dans tous mes errata, prouvent que vous ne comprenez pas la langue romane, même lorsque vous en parlez avec le plus de complaisance (2;, puisque vous êtes exposé non seulement à confondre les unes avec les autres les différentes espèces de mots (5j, mais encore à prendre des coiffures d'homme pour des caparaçons de chevaux (4); des armures de cou de cheval pour des croupières (5); des chevaux pour des armes (6); des rézeaux pour
(1) Voyez la Villonie littéraire, p. i3 et p. 21.
(a) C'est ce dont on pourra s'assurer en comparant les notes que nous avons mises à la suite des Proverbes et dictons avec les fastidieux et ridicules commentaires dont M. Crapelet les a quelquefois accompagnés.
(3) Voy. tous nos errata, mois plus particulièrement celui du Pas de la Bergère et du glossaire de Partonopcus.
des rois (i); la voix des poules pour le grattement de leurs pieds (2); le bruit que font les charrettes en roulant pour des culbutes (5), et à faire bon nombre d'autres méprises tout aussi humiliantes, on se dira avec surprise : et M. Crapelet , qui , lassé de donner lui-même des leçons à un outrecuidant et malencontreux éditeur, le renvoie si lestement au glossaire de du Gange ; M. Crapelet qu'a-t-il répondu? Rien.
Lorsqu'on verra que l'éditeur des Poésies d' Eustache-des-Chanips ne s'est point servi du manuscrit de Saint-Germain, quoiqu'il nous assure l'avoir lu très attentivement comme tous ceux qui ont passé par ses mains; que celui des Prof^erbes et dictons n'a découvert que quelques variations insignifiantes entre les deux manuscrits dont il se servoit , tandis qu'il en existe un si grand nombre et de si remarquables (4), on se dira : et M. Crapelet, cet éditeur laborieux , qui a consumé tant de veilles à nous préparer ses publications; qui a feuilleté si souvent et si minutieusement les manuscrits qu'il avoit sous les yeux (5); M. Crapelet qu'a-t-il répondu ? Rien.
(3) Ib.
(4) Yoyez notre Errata^ p. 1 16 et suiv.
(5) C'est du moins ce que M. Crapelet dit dans ses préfaces.
LETTRE A M. CRÂPELET. Il
Lorsqu'on verra que l'éditeur du Combat de Trente est accusé d'avoir fréquemment substitué des s aux z qui sont dans le ms., et de n'avoir pas reproduit toutes ses abréviations, comme il étoit obligé de le faire (i); celui des Poésies d'Eustachedes-Champs de n'avoir tenu aucun compte des rubi-iques marginales qui accompagnent le Miroir du Mariage; celui de Partonopéus de n'avoir point recueilli des accents qui ont dans le manuscrit une valeur nécessaire (2), et « qu'il est si pré- » cieuxderetrouverdans notre vieille poésie, comme » principe grammatical (3), » suivant la réflexion, cette fois-ci fort judicieuse, de M. Crapelet; celui du Châtelain de Coucy , d'avoir substitué des chansons prises vraisemblablement dans quelque
(i)V. noire errata, p. i45. M. Crapeleta voulu reproduire le texte du maDuscrît du Combat des Trente avec ses formes anciennes, ce qui nous a donne' lieu de faire remarquer que les caractères gothiques dont il s'est servi n'avoient aucune ressemblance avec récriture du manuscrit.
(a) On retrouve ces accents dans les manuscrits les plus corrects et les mieux écrits de ce temps-là. Ils se plaçoient ou seuls, sur la voyelle dont on vouloit faire ressortir la prononciation, ou deux à deux, un sur chacune des voyelles jointes ensemble dans récriture et qu'il falloit séparer dans la prononciation.
(3) Villon ie, p. 17. C'est en parlant d'une correction dont il n*a pas compris la nécessité, que M. Crnpelet émet ce principe lout à fait conforme à ce que nous «ivions déjà dit nous-mêmes
livre imprimé, à celles du manuscrit unique qu'il reproduisoit (i), on se dira: et M. Crapelet qui est si consciencieux , M. Crapelet qui professe pour la lettre du manuscrit un respect si louable , M. Crapelet, que les principes les plus raisonnables épouvantent au point que sans vouloir se donner la peine de les examiner, il conseille à l'instant « de suivre » les principes autrement élaborés , raisonnes et » raisonnables de M. Raynouard , sur le choix des » textes et des variantes , quand il existe plusieurs » manuscrits d'un même ouvrage , et, quand il n*y » en a qu'un seul , d'avoir autant de scrupule pour » la lettre même que M. l'abbé Prompsault en mon- » tre peu (2) ; » M. Crapelet qu'a-t-il répondu ? Rien.
(i) Errata^ p. 45 et suiv.
(a) Ce n'est pas ma faute si M. Crapelet ne me comprend pas. Voici ce qu'il a lu dans le Discours sur les publications littéraires du mojen-age, p. 17: « Le moyen le plus simple et i> le plus sûr en même temps de rendre à un texte ainsi altéré, » corrompu, défiguré, sa véritable lecture, sa pureté originelle, » ce scroit, quand on peut le trouver dans plusieurs manuscrits, » de choisir celui qui paroîtle plus correct et de s'aider des au- » très pour reformer les vers ou les phrases défectueuses qu'il >» renferme. » Et p. 3o: a Que l'éditeur respecte donc le texte » du manuscrit qu'il fait imprimer. Ce respect , qu'il con- » viendra quelquefois d'étendre jusqu'aux phrases vicieuses, » jusqu'aux mots corrompus , ne peut cependant l'autoriser à » nous le donner avec ses abréviations, etc. » M. Crapelet a pris toutes mes réllexions en sens inverse , et comme il n'a pu
Mais enfin qu'a-t-il donc ixîpondu? Comment a-t-il donc ddmonti'ë que le volumineux errata de l'abbë Prompsault nétoit au fond quune volu-mineuse imposture ?
Ici je prendrai la parole et je dirai à mon tour : j*ai composé pour le Roman du Châtelain de Coucyun errata de cent-soixante-onze articles, que j'ai fait précéder d'un avertissement et de cinq chansons qui manquent à l'édition de ce roman. M. Grapelet s'est aperçu vraisemblablement que mon avertissement avoit raison et que les chansons dont il étoit suivi, étoient réellement celles qu'il auroitdii imprimer; il a eu la prudence de ne pas en parler ; pour mon compte je lui en suis extrêmement reconnoissant.Mais il a vu, d'un autre côté, que je m'étois abstenu d'orthographier les vers que je reproduisois loi*sque l'orthographe étoit inutile à mes corrections ( i ). lia
errer que de bonne foiy'\\ en résulte qu'il m*a prêté des ridicutoâ dont je n*ai pas plus besoin que lui , sans me laisser le droit do lui en demander compte. Que pensez-vous de M. Crapelel ?
(i) Reproduire rorthographc d'un vers que je ne citois qu*«fiu de rendre plus facile à reconnoître le mot dont je signalois Tincorrection, nVtoit pas et ne pouvoit pas tUrc un do ▼oir pour moi. Je m'en suis généralement abstenu pour ne pas paroftre approuver en certains vers une orthographe vicieuse, etdont je ne vouloispas m'occuper. S*il se rencontre des accents et des virgules, c'est donc ou un oubli de ma pari» ou une correction de l'imprimeur , ou une orthographe qui fait partie elle-même de la correction du vers.
vu que l'imprimeur, malgré son zèle et ses soins , avoit laissé en quelques endroits des traces évidentes de son apprentissage. M. Crapelet s'est dit : bon ! voici mon affaire. A l'œuvre , mes amis !
11 a fait un relevé de vingt-huit articles. Il reproche à quelques-uns des mots que j'ai cités d'avoir des accents , aux autres de ne pas en avoir ; à celui-ci de s'être emparé d'une majuscule , à celuilà de ne pas avoir conservé la sienne ; à une phrase d'avoir trop de virgules , à une autre de ne pas en avoir suffisamment. Tout cela est entremêlé d'ironies très ingénieuses , de plaisanteries de fort bon goût, d'allusions aussi spirituelles que celle du titre même de sa brochure dont vous n'aperceviez peut-être pas toute la malice. Tel est à peu près le relevé exact des 'volumineuses impostures que M. Crapelet a découvertes dans un errata qui auroit pu dépasser le nombre de deux mille fautes (i ), . auquel nous nous sommes arrêtés , parce qu'enfin il faut s'arrêter quelque part.
(i) Afin que M, Crapelet ne regarde pas ceci comme une fanfaronnade, je prends les dix premiers vers du Roman du Châtelain de Coucy : c'est peut-être ce qu'il y a de mieux rendu dans la version. On jugera du reste.
Amours, qui est principaument Voie de vie honnestement, M'a donné vouloir de retraire Un conte de très noble afaire
LETTRE A M. CRÂPELET. 15
Entrons en règlement de compte avec lui , afin (le réduire ses réclamations à leur juste valeur.
Sur les vingt-huit articles dont il a fait choix , il en est treize (i) dont les corrections me paroissent admises par lui , un peu de mauvaise grâce , il est
Pour les araoureus esjoïr Qui le voudront lire et oïr.
Mauves ne se poet acorder A ouïr bien dire ou compter ; Et puis que oïrs li desplait, Li faires bien pas ne li plaist.