SUR
Personne n'applaudit, avec une reconnoissance plus sincère que la mienne, au zèle des hommes laborieux qui ont le courage de dévorer la poussière des manuscrits où sont ensevelis les restes de notre vieille littérature, afin d'exhumer , en quelque sorte, ce qui mérite d'être connu et de nous en procurer la jouissance. Je sais qu'un pareil dévouement, lors même qu'il n'auroit pas un résuUat aussi satisfaisant qu'on pourroitle désirer, mérite des éloges et des encouragements. Je le déclare ici, afin que le lecteur , sachant d'avance dans quel esprit sont faites les réflexions qui vont suivre , ne me prête pas des sentiments qui sont tout-à-fait en dehors de mes habitudes.
J'estime en particulier et je respecte tous ceux qui se livrent à des recherches paléographiques. Dans le nombre il en est plusieurs que je reconnois volontiers pour mes maîtres. Je crois qu'ils sont tous animés du désir de se rendre utiles , et je leur suppose à tous assez d'érudition, de patience et de goût pour le réaliser. Mais il pourroit se rencontrer que des jeunes gens , avides de célébrité , se jetassent inconsidérément dans la carrière, fissent de vains efforts pour arriver au but, et ne parvinssent, après des essais infructueux, qu'à embarrasser ceux qui voudroient courir avec eux ; c'est pour ceux-là que j'écris.
Ayant besoin de justifier mes réflexions par des (exemples, et ne voulant nuire à aucune des entreprises qui se poursuivent, en ce moment, avec beaucoup d'activité, je me suis vu dans la nécessité de révéler quelques-uns des défauts que j'ai aperçus dans les ouvrages de ceux qui ne travaillent plus, et en particulier dans la Collection des anciens monuments de l'histoire et de la langue françoise, tout récemment terminée.
M. Crapelet lui-même ne peut pas me savoir mauvais gré d'avoir lu trop attentivement un recueil qui , sous le rapport typographique, ne laisse rien à désirer. S'il arrivoit que trop sensible au désagrément de me voir signaler des défectuosités là où il lui étoit cependant bien permis de ne pas en soupil se crût obligé d'ouvrir la bouche et de
me maudire ; pour toute réponse , je le prierois de vouloir bien consulter le volumineux eirata dont ce discours est accompagne. Il verra sans peine que j'aurois pu dire des choses plus désobligeantes, et il me saura gré d'avoir fait, en ami, la critique d'une entreprise dont il n'aura peut-être pas voulu décliner la responsabilité, et qui, malgré ses défauts, lui a bien certainement acquis des droits à la reconnoissance de tous les gens de lettres.
Parmi les réflexions qui m'ont été suggérées par la lecture des manuscrits et des différentes publications que j'ai été dans le cas de lire ou de consulter, il en est qui regardent plus particulièrement le paléographe éditeur; j'ai cru devoir les réunir , et, comme elles sont de nature à faire connoître les qualités qu'il est indispensable d'acquérir lorsqu'on veut lire correctement les manuscrits françois, j'en ai formé la première partie de ce discours. Je m'occuperai, dans la seconde, des publications elles-mêmes qui , pour être utiles au public, ont besoin d'être faites avec discernement et accompagnées de quelques éclaircissements devenus indispensables de nos jours.