‹ Lettre à Monsieur Crapelet, pour servir d'appendice au Discours sour les publications littéraires du moyen-age; et de réponse à sa brochure intitulée Villonie litteraire de l'abbé Prompsault, éditeur des œuvres de VillonChapitre 5 sur 74 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un paléographe ne doit se rendre éditeur d'un ouvrage françois^ composé et écrit au moyen-âge, qu'autant qu'il est en état de lire avec intelligence les manuscrits qui nous l'ont conservé; car il faut qu'il soit en état ou de préparer lui-même son travail , ou de s'assurer, par ses propres yeux , qu'il a été préparé d'une manière convenable par ceux à qui il l'avoit confié : faute de quoi, il s'exposera inévitablement aux risques d'être accusé d'ignorance et convaincu d'infidélité (i;. Ceux qui n'ont des manuscrits qu'une connoissance superficielle croiront peut-être que je demande peu de chose : ils auront tort.

(i) C'est à quoi se sont déjà exposés plusieurs éditeurs et cutre autres celui du roman du châtelain de Coiicy et de la dame du Fayel. Le manuscrit original est chargé de fautes qui appartiennent visiblement au copiste. Il renferme plusieurs lacunes. Deux chansons entières y ont été omises. L'éditeur ne s'est aperçu d'aucune de ces imperfections, et à juger de ses intentions par la manière dont il a fait son travail , on seroit autorisé à croire qu'il s'étoit proposé d'en augmenter le nombre et de rendre ainsi la lecture de ce roman plus désagréable.

Si de nombreux exemples n'étoient là, pour prouver, au besoin, que des hommes, fort habiles d'ailleurs (i)^ n'ont pas su lire les i?oma^^ (2) qu'ils faisoient imprimer, je lui montrerois tout de même, pourvu qu'il eût la complaisance de m'écouter, que, s'il est permis à toute personne intelligente d'entreprendre avec quelque succès la lecture des chartes et des manuscrits François (5), il n'en est pas moins vrai qu'une longue habitude, jointe à l'intelligence

(1) Il est facile de s'apercevoir que nos vieux coulumiers , le coutuniier général, le nouveau coutumier général, les ordonnances des rois de France, quoique publiés par des légistes fort estimables, sont chargés de mots mal lus et quelquefois entièrement défigurés.

L'histoire de saint Louis, à laquelle Mélot, l'abbé Sallier et Capperonnier ont travaillé, celle de l'empire de Constantinople donnée par Du Cange^ et celle de saint Louis par le môme, ne sont pas exemptes des mêmes défauts.

Le P. Mabillon n'a fait imprimer qu'un seul fragment des sermons françois de saint Bernard, et les dix premières lignes de cet extrait contiennent 17 fautes de lecture.

(2) On donnoit en France le nom de roman au latin corrompu que parloient alors plusieurs peuples de l'Europe. Romancer ou enromancer , c'étoit mettre du latin pur en roman. De là vient qu'on appela roman ces sortes de traductions , et ensuite les compositions mêmes qui étoient écrites en roman.

(3) Ce que nous disons des manuscrits franoois convient à fort peu de chose près aux manuscrits latins. Si nous les mettons, en apparence, hors de nos observations, c'est parce que les paléographes étant, pour l'ordinaire, plus familiarisés avec Ir latin qu'avec le roman, ils se trouvent parla môme moins exposés à commettre des erreurs en le lisant.

() Sun LES PUBLICATIONS LITTERAIKES

des mots et à des connoissances spéciales, peut seule procurer l'avantage de la faire correctement; et voici pourquoi.

L'alphabet, à l'époque dont nous parlons, représentoit, avec deux lettres de moins, le même nombre de voix et d'articulations qu'il représente aujourd'hui ; de telle sorte qu'on pourroit dire avec le peuple , que les i étoient alors des / et les u des v : l'aspiration que le lecteur donnoità l'uneou à l'autre de ces lettres, selon le mot où il les rencontroit , changeoit leur articulation naturelle et formoit une prononciation équivalente à celle que nous avons attachée au y et au 'y (i).

D'un autre côté, pour gagner du temps et économiser du parchemin , les copistes avoient ajouté à leur alphabet un certain nombre de signes qui, placés soit au-dessus, soit au-dessous , soit à la fin du mot , annonçoient au lecteur ou la suppression d'une lettre, ou celle d'une syllabe entière.

Ces abréviations, dont l'usage avoit déterminé la

(i) Nous n'avons eu qu'à déterminer la valeur du j et du v. Ces deux lettres se rencontrent fréquemment dans les manuscrits les plus corrects et les mieux écrits du XII^ siècle comme variation arbitraire de IV et de Vu.

Quand il se rencontroit , soit dans le corps, soit à In fin du mot, deux i de suite, on allongeoit assez ordinairement le dernier. De là est venu le double t françois qu'on a eu lorl de confondre avec Vi grec, sa valeur étant tout-à-fait différente.

DU NO^tN - AG£. 7

forme, n admettoient d'autix^s variations que celles qui éloient occasionnées par l'inaptitude , ou par le peu de soin du copiste. Mais chacune d'elles avoit une valeur complexe ; de manière qu'après avoir annoncé dans un endroit la suppression d'une lettre ou d'une voyelle , ou d'une syllabe , elle pouvoit fort bien désigner ailleurs une suppression toute diflei*ente. Son appréciation étoit laissée à la sagacité du lecteur qui du reste ne pouvoit nullement être mise en défaut, attendu que toutes les abréviations comprises sous un même signe , avoient entre elles des rapports sensibles de prononciation ou de resonnance , et que la connoissance qu'il avoit des mots ne lui permettoit pas de se méprendre dans le choix des lettres ou des syllabes dont il devoit les composer. Lorsque la suppression portoit sur l'un de ces mots qui, se reproduisant moins souvent , auroit pu ne lui être pas familier, le signe particulier de l'abréviation étoit ordinairement remplacé par la voyelle môme qui caractérisoit la syllabe supprimée (i).

(i) Ce que nous disons ici des abréviations qui se rencontrent dans les manuscrits ordinaires, doit faire cumprcudre combien Tctude en scroit simple, si elle étoit bien dirigée.

Un archiviste plus patient qu'éclairé s'est donné autrefois la peine de recueillir dans un vol in-4-o toutes les abréviations qu'il avoit rencontrées dans les chartes et dans les manuscrits qu'il avoit lus. Ce travail, (|ui n'est licii moins que complet, est,

Une autre espèce d'abréviation , fort commune dans l'écriture ronde, consistoit à faire servir le même trait de plume à la formation de deux lettres différentes , ce qui mettoit quelquefois le copiste dans la nécessité de donner à ses caractères une conformation vicieuse. Il le faisoit sans scrupule ; car, dans ces siècles reculés, les manuscrits n'étant guère lus que par ceux qui les écrivoient , ou par un petit nombre d'hommes lettrés dont l'œil exercé ne pouvoit être ni égaré, ni arrêté par de pareilles agglomérations , on trouvoit sans doute naturel ce qui nous paroît bizarre, et l'on étoit bien loin de soupçonner qu'on pût jamais être embarrassé dans une lecture qui se faisoit alors avec beaucoup de facilité.

C'est à cette disposition des lecteurs qu'il faut attribuer le peu de soin que les meilleurs copistes ont mis à distinguer les uns des autres quelquesuns de leurs caractères. Dans plusieurs manuscrits, qui d'ailleurs sont fort beaux , les c et les t , les w et les Tiy les in et les m, les ^ et les q, se présentent sous une forme tellement identique, que je ne crois pas qu'il ait jamais été possible de les reconnoitre à leur conformation. Les éditions modernes, de même que les anciennes , sont remplies des erreurs

je crois, ce que Ton peut mettre de plus inutile entre les mains tl'nn jeune paléographe.

que cette confusion a occasionnées, et je ne serois nullement surpris qu'elle eût contribué , pour le moins autant que la prononciation , aux substitutions qui ont eu lieu dans les mots de notre langue où le c étymologique , religieusement conservé par nos premiers romanciers y a été remplacé par un /.

Il doit ê(re bien entendu que les difficultés dont nous parlons deviennent plus ou moins embarrassantes , selon que le manuscrit a été écrit par une main plus ou moins exercée, et se trouve aujourd'hui dans un état de conservation plus ou moins parfait. Or, en supposant que le paléographe éditeur ait, comrme cela se pratique , l'attention de choisir parmi les manuscrits où se rencontre le texte qu'il veut faire imprimer, non pas le plus correct, mais celui dont la lecture est plus commode, il faudra toujours qu'il sache substituer à propos des y et des V aux i et aux u aspirés , remplir les abréviations d'une manière convenable, distinguer les lettres doubles, et reconnoître celles dont la conformation est vicieuse. Comment remplira-t-il une tâche pareille ?

Si les mots dont se servoit le romancier n^avoient fait que vieillir, ou si chacun de ceux qui n'existent plus avoit, en se retirant, laissé des traces de son passage , si Forthographe avoit toujours été constante et uniforme , si la prononciation n'avoit pas suivi la langue et partagé avec elle les différen-

tes modifications qui l'ont mise dans l'état où le siècle de Louis XIV nous l'a montrée, tout homme intelligent et laborieux pourroit, avec un peu d'attention et beaucoup de patience (i), lire correctement les plus anciens manuscrits François. Mais il n'en est pas ainsi. La langue romane est, sous plusieurs rapports , une langue morte. Ses mots ont fait plus que de vieillir : un grand nombre d'entre eux n'existent plus et n'ont laissé aucune trace sensible de leur existence , soumise à des influences dont il est facile de reconnoître l'effet, leur forme a été plusieurs fois modifiée et l'ignorance des copistes lui a bien souvent donné un aspect rude et sauvage qu'elle nedevoit pas avoir. Leur prononciation, rapide et fort douce dans l'origine (2) , a été soumise aux mêmes variations. On s'est si peu occupé de la connoître et elle me paroit tellement différente de ce qu'on la supposeroit au premier abord, que je crois pouvoir dire , sans blesser la vanité de personne^ que le commun des paléographes l'ignore

(1) \J Histoire de la Passion, d'Olivier Maillard, prouve qu'il faudroit à un éditeur l'une et l'autre de ces qualités pour lire correctement et d'une manière uniforme le François qui n*a fait que vieillir.

(2) On peut en juger par la formation des mots. Waperire , on avoil fait : aûvréir ; de sequi^ séiiir ; de seculurrif secle ; de proximus^ proïsme ; âefacit, fait • déficit, féist ; de ficiebat, fesoièt, etc.

complètement, et que les plus éi udits ne sont peutêtre pas encore parvenus à en obtenir une connoissance parfaite. Comment sortira de ce labyrinthe obscur celui que Texpérience, la connoissance des mots et de nombreuses observations ne mettront pas sur la voie ?

Deux ou trois exemples feront ressortir l'embarras d'une pareille position.

11 rencontre le mot aiue dans un manuscrit françois. Ce mot a été lu et orthographié de trois manières différentes : cdûej awe, aj'ue. De ces trois lectures il ne peut y en avoir qu'une seule de naturelle. Laquelle est-ce ? comment la reconnoîtra-t-il ? Voilà précisément où est la difficulté.

S'il est assuré que l'auteur dont il lit les œuvres faisoit venir ce mot d'adjui^amen , il faudra qu'il déclare vicieuses les trois lectures déjà reçues et qu'il en établisse une quatrième, ajùe. C'est en effet celle qui est indiquée dans plusieurs manuscrits.

Mais aiue peut quelquefois aussi avoir été employé dans le sens d'adjutorium. En ce cas, il lui sera loisible de lire awe ou ajue, mais jamais aiue. Dans le roman de Partonopeus , le poète , parlant de l'impression que fit sur son héros la couleur du cheval qu'il rencontra à la porte du palais enchanté, dit :

Mais tant «st noirs qu'il le soacenl.

i4L SUR LES PUBLICATIONS LITTERAIRES

L'éditeur, qui probablement ne connoissoit pas ce genre d'abréviation , a pris Yi suscrit pour une correction ; il a lu so scient ; mais de si bonne foi qu'il a composé un article tout exprés dans son glossaire , pour un verbe qu'il venoit lui - même de créer. Il falloit so sérient.

Il y a dans les poésies de Charles d'Orléans, imprimées à Grenoble :

Les fais des amoureux sont tieux , Tousjours vont en assoubelnant.

L'éditeur auroit dû lire assouhti^ant.

Ces exemples, qu'il seroit facile de multiplier, suffisent pour faire comprendre combien les difficultés que présente par elle-même l'écriture du moyenâge, rendent difficile la lecture des mots que l'éditeur ne connoît pas et dont quelquefois il ne soupçonne même pas l'existence.

Mais ces difficultés ne se présentent pas seules dans les manuscrits anciens. Celles dont je vais parler sont, à mon avis, beaucoup plus embarrassantes.

Prenez au hasard le premier livre moderne qui vous tombera sous la main ; ôtez les points , les virgules, les apostrophes, les accents et tous les autres signes orthographiques auxquels nous sommes habitués ; jetez çà et là avec profusion et

sans ordre les majuscules ; unissez la plupart des articles, des prépositions^ des particules, aux mots qui les suivent , de manière à n'en former qu'un seul tout ; faites-en de même pour les pronoms et pour plusieurs adjectifs ; retranchez ailleurs la première ou la dernière syllabe d'un mot, soit pour récrire séparément, soit pour la joindre à un autre mot; supprimez des expressions, des phrases, des paragraphes entiers; ajoutez quelques mots; défigurez-en d'autres; et remettez le livre ainsi mutilé, ainsi défiguré, à un homme peu familiarisé avec la langue françoise ; pensez- vous qu'il lui soit jamais possible, avec le temps seul et la patience, quelque intelligent que nous le supposions , de vous en faire une copie correcte ? Tel est cependant l'état dans lequel le paléographe-éditeur rencontrera un nombre assez considérable de manuscrits.

L'orthographe connue au douzième siècle, ainsi que le prouve le précieux manuscrit des sermons françois de saint Bernard, parut sans doute trop assujettissante aux copistes qui jugèrent plus commode de ne pas s'en servir, et je conviens que leur marche fut, en effet, plus libre et par conséquent plus rapide que s'ils l'avoient traînée avec eux. D'ailleurs, pour orthographier un ouvrage, il sera toujours nécessaire de le comprendre, et parmi les copistes il y en avoit beaucoup qui manquoient d'instruction, et encore plus qui ne vouloient pas se donner la peine de réfléchir.

Leur plume alloit donc, à la garde de Dieu, jetant çà et là quelques points, sans ordre et quelquefois sans discernement, habillant les mots tantôt d'une façon et tantôt d'une autre (i), les unissant ouïes séparant sans scrupule , et laissant au lecteur le soin de reconnoitre et de mettre en ordre les phrases qu'elle reproduisoit. C'est ainsi qu'on lit dans le manuscrit du combat des trente Bretons contre trente Angloisy dont l'éditeur a eu soin de conserver tous les défauts :

Je croy bien amenterde que tu es défalu.

Ly un estoit un chesp et ly aultre ferré, Ly autre egresillons et ly aultere en celé.

Entente, dans le premier vers, renferme trois mots : à m entente, Egresillons, dans le troisième , en renferme deux : es et grésillons. Autre, répété trois fois en deux vers, est écrit de trois manières

(i) Dans la fable du Loup et de l'Agneau, qu'on trouve dans les poésies de Marie de France publiées par Roquefort, le nom de Tagneau se rencontre sous les sept orthographes suivantes : aignel, aignaus, aignez , aigneles, aigneax , aingniel, engniel. Celui du loup n'en a que cinq : leu^ lox, luz, lus^ tous. Dans celle du Corbeau et du Renard, le renard est appelé : iverpilz , vorpilx^ gorpixj houpix.

différentes dans le manuscrit. Un tient la place de la préposition em que le copiste avait mal lue.

Ce désordre dut par la suite occasionner des méprises d'autant plus nombreuses que, l'articulation des mots devenant de jour en jour plus rapide, il arriva enGn que la plupart de ceux où se rencontroient plusieurs voyelles placées immédiatement Tune à côté de l'autre, tels que : reine ^ veue , beneie, etc. , qui se prononçoient : ré-i-ne , vé-u-e , bé-né-i-€, etc. , comme l'exige la mesure des vers dans les plus anciennes poésies, et comme l'indiquent d'une manière positive plusieurs manuscrits, perdirent une de leurs syllabes par la contraction des voyelles qui avoient eu d'abord une prononciation distincte (i).

Je suis donc persuadé que pour retrouver la mesure dans un vers où se rencontroient des mots dont la prononciation avoit été abréviée , on prenoit quelquefois la liberté d'y introduire des syllabes surnuméraires ou d'y faire des substitutions de mots qui n'étoient pas toujours heureuses. Cependant la majeure partie des altérations^ des substitutions et des lacunes doit être attribuée à l'ignorance du copiste, ou à l'infidélité de la mémoire

il i:.q

(i) Les imparfaits avoient d'abord conserve dans la prononciation les deux syllabes de la terminaison latine. On tcrrvoit fesoieni, et on \)vo\\o\\cp'\ifes'ni-ent.

qui le secondoit dans son travail. Car la mémoire ëtoit souvent la seule bibliothèque où on eût conservé le fahel ou le roman qu'il cherchoit. C ëtoit à elle qu'il demandoit ce qu'il vouloit transcrire ; c' ëtoit sous son inspiration qu'il travailloit ; de là les nombreuses lacunes qui existent dans le seul manuscrit qui nous reste du Roman du châtelain de Coucf, dont deux entre autres comprennent chacune une chanson toute entière. De là les altérations innombrables dont est chargée la seule copie complète que nous ayons des poésies d'Eustache-des-Champs ; on pourra par la suivante apprécier le savoir du copiste et l'intelligence de l'éditeur.

Par un Iwres que l'on doit avoir chier

Dont nommez est Charles li jeunes roys, etc.

La véritable lecture ne peut être que celle-ci :

Par sept lettres que l'on doit avoir chier, etc.

Le nombre sept ëtoit probablement écrit en chiffres romains, P^II; le copiste , ayant lu un, se crut obligé de remplacer Vi et les deux i du mot suivant par un e et un u aspiré, et rendit de cette manière absurde le vers qu'il vouloit corriger.

Le moyen le plus simple et le plus sûr en même

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temps de rendre à un texte ainsi altéré , corrompu, défiguré, sa véritable lecture, sa pureté originelle, ce seroit, quand on peut le trouver dans plusieurs manuscrits, de choisir celui qui paroît le plus correct et de s'aider des autres , pour reformer les vers ou les phrases défectueuses qu'il renferme. Il est rare de rencontrer deux copies où le même texte soit identiquement reproduit , et il est encore plus rare d'en trouver deux où il soit fautif au même endroit. Quand le manuscrit est unique, il faut alors que, à la connoissance des mots, l'éditeur joigne celle des choses. Il ne lui suffit plus d être lecteur, il faut qu'il devienne lecteur intelligent : qualité qui suppose la connoissance des mœurs et des usages alors reçus ^ celle des différents genres de littérature connus, et celle des règles que suivoit la langue dans sa formation et dans ses développements.

L'éditeur du Pas d'armes de la Bergère, qui avoit l'avantage de faire imprimer un manuscrit aussi remarquable par sa correction que par la richesse de ses rimes, ne l'auroit pas rendu inintelligible dans le passage suivant, s'il avoit mieux connu les usages du temps où ce poème a été composé :

Et puis après Robert du Fay vint Sur ung destrier grisou, housse de gris, Déloqueté ci frappé^ entre vingt ^ De blanc, etc. (V. 625.)

-jj^ SUR LES PUBLICATIONS LITTÉRAIRES

Pensant je ne sais à quoi , car il ne me paioît pas possible de donner la raison de ce qu'il a fait , il a écrit son troisième vers de cette manière :

De loquete et frappe entrevint.

Il n'auroit pas, en plusieurs endroits, corrompu la rime par une lecture vicieuse, s'il avoit su que, dans ce poème , elle devoit nécessairement porter sur une résonnance parfaite.

L'éditeur des poésies historiques et morales d' Eustache-des-Champs se seroit aperçu qu'il manquoit des vers à quelques-unes des ballades, et il n'auroit pas confondu, comme il l'a fait, les couples régulières et uniformes dont se composoient alors les laiSf s'il avoit mieux connu les règles auxquelles étoient assujetties les poésies qu'il avoit sous les yeux.

Celui du roman du châtelain de Coucy et celui du roman de Partonopeus auroient eu soin d'indiquer à leurs lecteurs les voyelles qu'il falloit articuler dans les syllabes où elles ne s'articulent plus , et le dernier n'auroit pas adopté un système d'orthographe qui est en opposition même avec les usages reçus , s'ils avoient mieux connu les règles de la prononciation et celles de la formation des particules et des mots composés (i).

(i) Voyez l'avis qui précède Terrata du roman de Partonopeus.

Celui du combat des trente Bretons contrée trente Anglois , qui, laissant à ses lecteurs le soin de deviner toutes les abréviations qui étoient dans le manuscrit , a cru cependant devoir constamment en remplir une seule , auroit sans doute lu messir au lieu de messire , s'il avoit mieux connu les régies de la mesure poétique, et le soin avec lequel on les observoit, même à cette époque.

Méon n'auroit peut-être vu, dans le roman du Renard, qu'un assemblage informe de plusieurs fabliaux composés par différents troiwères , et n'ayant entre eux d'autre rapport que celui d'être bizarrement mis à la suite les uns des autres par un copiste ignorant , s'il avoit pu s'apercevoir qu'il n'y avoit dans ce poème ni uniformité de style, ni unité d'action.

Il est donc nécessaire que le paléographe éditeur, dans la supposition même où il voudroit ne nous donner que des textes , possède des connoissances très-variées , d'abord afin qu'il puisse lire correctement le manuscrit qu'il a sous les yeux, et en second lieu afin qu'il puisse nous signaler les défectuosités qu'il y rencontre.

N'oubliez pas que je parle des productions littéraires du moyen-âge dont la plupart sont en vers, et dites-moi de quelle utilité peut réellement être une édition pareille à quelques-unes de celles que nous possédons ? Les romanciers métrifioient et rimoient pour l'ordinaire avec beaucoup de soin. Si la me-

âf) SIR LES PUBLICATIONS I-ITTiîhAIKKS

sure dans leur vers est trop longue ou trop courte , si la rime est défectueuse , c'est une preuve que leur travail a perdu de sa régularité primitive en passant par les mains des copistes. Nous le donner dans cet état , ne point corriger , ne point signaler les altérations qui le défigurent , en accroître quelquefois le nombre , ce n'est certainement ni le moyen de nous faire connoître le poète , ni celui de nous donner une idée exacte de la littérature de son siècle. Et si, avec de pareilles éditions, on croit rendre aux lettres un service important , on se trompe.

Vous me présentez un poème mutilé , où je ne découvre ni rime, ni mesure, et vous me dites ; voyez et jugez ; voilà un des chefs-d' œuvres de nos vieux siècles littéraires: vous abusezde ma confiance. Cette poésie que vous m'invitez à lire n'est pas plus celle du temps auquel vous la rapportez que celle du poète à quivousl'attribuez.C'esttout simplement la vôtre(i). Présenté tel qu'il devroitêtre, ce poème n'auroit pas été plus intéressant peut-être , mais il auroit eu le mérite de caractériser une époque , celle où il a été composé, et de marquer avec précision les progrès de la langue et la marche de la littérature Françoise ;

(i) Les raaiiiiserits qu'on peut regarder comme originaux , c'est-à-dire écrits par Tauteur ou sous ses yeux, sont d'une correction et d'une pureté admirables. Tel est le ms. du Pas d'ar" mes de la Bergère.

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je l'aui'ois accepté avec reconnaissance. Td qu'il est. Une sert à rien , et sa médiocrité le rend difforme à mes yeux ; je n'en veux pas.

Le tort que ces sortes de publications font à la littérature du moyen-âge est trés-difiicile à réparer. Ces longs et interminables récits, quejequalifîerois peut-être mieux si je les appelois bavardage poétique , pouvoient être trés-amusans pour nos pères dont la rustique simplicité étoit fort peu exigeante ; mais à coup sûr ils seront toujours sinon ennuyeux , du moins insipides pour nous. Si les éditions qu'on en fait entrent dans toute autre bibliothèque que dans celle du savant, ce ne peut donc être qu'à titre de curiosité littéraire, d'où il résulte qu'une fois imprimés le plus grand nombre le seront pour long-temps, et quelques-uns , pour toujours.

La plus mauvaise excuse que puisse donner l'éditeur, c'est de dire qu'il s'est proposé de reproduire son manuscrit et rien de plus. Car ce n'est pas le texte de tel ou de tel manuscrit qu'il nous importe de connoitre , c'est celui de l'auteur. Du reste , ce qui montre que les éditeurs dont je parle pensoient en ceci comme je pense moi-même, c'est qu'il n'en est aucun qui n'ait signalé quelques défauts, en très-petit nombre il est vrai ; mais enfin ils en ont signalé : ils nous ont fait connoitre ce qu'ils avoient remarqué <le vicieux, et ce certificat de savoir qu'ils ont voulu se donner, devenu par le Oiif nii (crtilicatd'iiicapa-

cité, prouve qu'ils auroient corrigé le texte entier, s'ils avoient su le faire.

Avant de faire imprimer des manuscrits, que le paléographe, pour son honneur et pour notre utilité, se mette donc en état de les lire correctement. Quand il aura acquis les qualités nécessaires pour cela, il lui restera encore l'obligation de travailler avec discernement et de rendre ses éditions intelligibles pour le commun des lecteurs. Comme cette proposition ne me paroit pas de nature à être contestée, je m'occuperai de la développer plutôt que d'en fournir les preuves.

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