SECONDE PARTIE
li sufliroit au paléographe de faire imprimer des textes et de les faire imprimer correctement, pour remplir les devoirs qu'il s'est imposé en devenant éditeur, si tout ce qui a été écrit au moyen-âge étoit susceptible de voir le jour, si les mœurs et les usages de l'époque étoient bien connus des lecteurs , si le langage de l'écrivain leur étoit familier ; mais si nous supposons au contraire qu'il y ait beaucoup d'inutilités dans les productions littéraires de cette époque, et que le commun des lecteurs ne puisse connoitre ni les mœurs de ces temps reculés, ni un langage qui ne se parle plus, il faudra dès lors que toutes les publications de ce genre soient non seulement correctes, mais encore choisies, mais orthographiées et imprimées d'une manière convenable , mais accompagnées ou d'une version moderne , ou d'un glossaire, ou de notes, à quoi il faudra joindre, quand cela se pourra, un mémoire ou une dissertation. Je vais, dans cette seconde partie de mon discours, traiter de chacune de ces choses prises séparément.
Î24- sur. LES PUBLICATIONS LITTERAIRES
Quoique la fécondité littéraire du moyen-âge n'ait rien eu de comparable avec celle de notre siècle, cependant comme les monuments qui nous en restent, comprennent tout ce qui, durant l'espace de cinq cents ans, avoit mérité d'être mis en écrit et soigneusement conservé dans les bibliothèques des particuliers , il en résulte que, malgré les pertes considérables occasionnées soit par les ravages des guerres civiles ou nationales , soit par le peu de cas que l'on faisoit d'un siècle à l'autre d'un manuscrit qu'on ne savoit plus lire et dont le style n'étoit plus reçu , le nombre en est encore considérable ; et nous pouvons dire avec vérité que nous sommes riches en ce genre de compositions. Vouloir faire tout imprimer seroit une entreprise qui rencontreroit des obstacles de plus d'une espèce, et qui d'ailleurs présenteroit dans ses résultats plus d'embarras que d'utilité.
La science à cette époque parloit encore latin. Elle se tenoit dans les cloîtres qui nous l'ont conservée et qui nous ont empêché ainsi de retomber dans la barbarie. La langue romane étoit la langue du vulgaire ignorant. Si les prédicateurs de l'évangile consentoient à la parler pour mettre les vérités de la religion à la portée de l'intelligence grossière de leurs auditeurs, ils consentoient rarement à l'écrire : au contraire, ils s'élevoient fortement contre les compositions en langue vulgaire et contre ceux qui en étoient les auteurs.
Frappés d anathème , les troiwèresy espèce de compositeurs ambulans qui alloient de château en château , amusant les châtelains oisifs , du ré.cit ou du chant de leurs inventions trop souvent licencieuses (i), se vengeoientdu clergé par des satires; mais ils ne purent jamais refaire leur réputation, et donner â leur profession un caractère honorable qu'elle ne pouvoit pas avoir. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et en se mettant au dessus des préjugés, que les romanciers proprement dits , après avoir commencé d'abord par enromancer les mauvais poèmes latins que le siècle de Charlemagne avoit laissés entre les mains de tout le monde, parvinrent cnCn à composer eux-mêmes ce que nous appelons des romans, et à donner du crédit à notre langue méprisée, préparant de cette manière le siècle de François I^^
Cet aperçu rapide étoit nécessaire. Il fera comprendre pourquoi jusqu'au XV"" siècle les productions littéraires sont presque toutes marquées du même caractère de médiocrité ; pourquoi, pendant trois ou quatre cents ans, elles portent l'empreinte de la première enfance de l'art avec son igno-
(i) Il est probable que le lecteur françois ne demandoit pas encore à cire respecté ; car non seulement on appcloit parleur nom les choses que la pudeur et Thonneteté ont toujours défendu de nommer; mais on se pcrmetloit encore de composer de petits poèmes dont elles faisoicnt elles seules le fond.
rance, moins sa naïve simplicité. Le goût demeuroit en quelque sorte stationnai re ; la langue seule marchoit. Les mots se corrompoient de jour en jour, et c'est à l'aide de cette corruption que le génie se préparoit lentement à former ce langage souple, coulant, claii", précis, que parlèrent les sublimes écrivains des siècles derniers , et que nous finirions bientôt par hurler, si leurs chefs-d' œuvres, qu'il est permis d'imiter, mais qui ne seront jamais surpassés, n'étoient là pour arrêter le débordement du mauvais goût.
La littérature romane n'est donc à proprement parler qu'un fumier, et encore un fumier trop aride pour fertiliser notre littérature. Il faut le remuer sans doute ; il faut y fouiller avec soin, car jusqu'à présent on s'est contenté de jeter un coup d' œil dédaigneux sur sa superficie. On y trouvera des productions où sont comme perdus des faits précieux pour l'histoire. On y trouvera des romans historiques qui méritent peut-être autant de confiance que quelques-unes de nos chroniques. On y trouvera de temps à autre des productions qui, malgré leur barbarie apparente, portent l'empreinte visible du génie, et serviront à caractériser la littérature de l'époque. On y trouvera des productions qui feront connoître les mœurs, les usages, et les différents genres de littérature dont on charmoit les loisirs de nos bons aïeux. Voilà des monuments précieux qui méritent
d'être exhumés ; ceux-là sont, à mon avis, les seuls qu'on doive donner au public.
Sous le titre àe fabliaux et contes, Barbazan, paléographe habile, a publié non pas un choix, mais un recueil de fabliaux. Trouvant qu'il étoit pluscomcommode d'être piquant qu'utile, il n'a fait entrer dans cette collection que ce qui, à ses yeux, avoitune apparence de singularité, ou ce qui pouvoit attacher le lecteur par l'attrait dégoûtant d'une licence à qui tout alors étoit permis. Sous ce rapport, son ouvrage est essentiellement mauvais. Méon, après s'être donné la peine d'en publier une nouvelle édition corrigée, et augmentée, lui a joint deux volumes de supplément. Je ne vois pas pourquoi de nouveaux paléographes, ensuivant le même plan, ne continu croient pas à grossir un recueil qui étoit déjà trop volumineux. Ce n'est certainement pas la matière qui manqueroit.
La collection que M. Crapelet a donnée au public sous le litre de Collection des anciens monuments de ifdstoire et de la littérature françoise, est, si l'on veut, composée d'ouvrages qui appartiennent tout à la fois à l'histoire et aux lettres ; mais elle n'est au fond ni une collection historique, ni une collection littéraire, ni une collection historique et littéraire. Il y a même quelque chose de fort singulier dans ce recueil : les deux monuments les plus précieux, l'un pour l'histoire, l'autre pour la litté* rature, je veux dire k*s œuvres d'Eustache-des-
Champs et les mémoires de Salmon, n'y figurent que par extrait.
Le travail que nous demandons paroît avoir été commencé par le libraire Coustelier, mais il n'a pas été continué. Il n'existe donc pas encore : il seroit nécessaire cependant : la tâche est honorable ; quel est le littérateur qui aura le courage de s'en charger? quel est celui dont le nom, déjà avantageusement connu, procurera à une pareille entreprise la faveur du public ? qui pourra nous promettre de la conduire à sa fin ? Car, si je ne me trompe, il faudroit tout cela , et rien de moins pour en garantir le succès. Je sens que c'est trop demander à un homme seul. Aussi je voudrois que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , dans les attributions de laquelle ces travaux me paroi ssent rentrer tout naturellement, fût chargée, par le gouvernement qui les encourage, de leur surveillance et de leur direction. Ils seroient faits avec plus d'intelligence; on les accueilleroit avec plus d'empressement ; et ce corps illustre, qui n'a rien à gagner sous le rap-^ port de l'estime et de la considération, acquerroit par là des droits nouveaux à la reconnoissance nationale.
Quoi qu'il en soit du vœu que nous venons d'exprimer, il sera toujours vrai pour quiconque connoît la littérature françoise du moyen-âge , qu'un paléographe ne doit pas publier indistinctement tout ce qui lui tombe sous la main. Il est nécessaire
qu'il fasse avec discernement le choix des ouvrages dont les hommes de lettres peuvent retirer quelque utilité. Dans ce nombre il y en aura vraisemblablement qui seront d'une longueur fastidieuse. Quelques-uns peut-être auront été indignement mutilés. Il doit nous les donner tels que l'auteur a su les composer ou tels que l'ignorance nous les a laissés, sans se permettre ni retranchement, ni interpolation.
Dans un ouvrage bon, tout, à mon avis , est susceptible d'être utilisé et mérite par conséquent d être connu. Qui dira à l'éditeur que, avec des connoissances plus variées que les siennes, avec un œil plus exercé et un goût plus sûr, on ne mettroit pas à profit les choses qu'il jette au rebut ? D'ailleurs nous sommes méfiants, et l'on ne doit pas nous en savoir mauvais gré, car nous avons souvent de fort bonnes raisons pour l'être. Nous supposerons toujours^ lorsqu'on nous présentera un extrait tel, par exemple^ que celui du poème à'Eustache-des-ChampSy qui fait suite à ses poésies morales et historiques, que les coupures ont été faites au hasard, et nous blâmerons celui qui aura cru pouvoir se les permetti'e : nous le blâmerons lors même qu'il auroit eu le soin de remplacer les passages supprimés par une courte analyse, ce qui nous donneroit au moins l'assurance qu'il a lu dans son entier l'ouvrage dont il ne nous offre que des lambeaux.
Onmanqueroitdegoûtplutotquedediscernement,
si l'on introduisoitdans letexted'un manuscrit, pour en remplir les lacunes ou pour en régulariser les par ties , des fragments plus ou moins considérables pris dans un autre manuscrit évidemment amplifié et d'un style tout-à-fait différent. Dès l'instant où des variantes utiles détruisent l'harmonie qui doit toujours régner entre les parties du même ouvrage, leur place est marquée : on ne peut les donner que sous la forme de notes. Si l'on veut juger du mauvais effet que des bigarrures semblables peuvent produire, qu'on lise sans interruption le roman dePartonopeus.
Que l'éditeur respecte donc le texte du manuscrit qu'il fait imprimer. Ce respect, qu'il conviendra quelquefois d'étendre jusqu'aux phrases vicieuses, jusqu'aux mots corrompus , ne peut cependant l'autoriser à nous le donner avec ses abréviations, comme on l'a fait pour celui du Combat des Trente, ou bien sous un système d'orthographe qui n'est ni celui du temps où nous vivons, ni celui du temps où vivoit l'auteur , comme cela a été pratiqué pour Y Histoire de la Passion, d'Olivier Maillard; ni en caractères gothiques, ce qui, sottement associé avec notre manière d'orthographier , offre de plus un anachronisme typographique dont un habile imprimeur ne devroit jamais se rendre coupable ; car il est aussi mal de multiplier sans raison les difficultés que la lecture de ces écrits et leur intelligence offrent au commun des lecteurs, que de
leur faire subir à demi des modifications auxquelles il est maintenant indispensable de les assujettir.
On me dira sans doute , pour ce qui regarde les éditions gotbiques, qu'il faut lorsqu'on fait imprimer un livre, en assurer le débit, et que la singularité de la forme est employée ici pour faire passer le fond. Cette excuse seroit vraisemblablement celle quedonneroit aussi M. Crapelet, si on lui faisoit le reproche d'avoir imprimé avec trop de luxe, et tiré à un trop petit nombre d'exemplaires les ouvrages dont sa collection est composée. Je reconnois volontiers au paléographe le droit d'user d'un artifice innocent pour assurer l'écoulement de ses publications, mais encore faut-il qu'il en use convenablement ; et alors, bien convaincu que les livres de 1 uxe sont presque toujours perdus pour la science, je regretterai que l'éditeur ne puisse pas assurer par son mérite personnel le succès de ses travaux, et qu'il ait besoin de les habiller ainsi pour fixer l'attention capricieuse d'un très petit nombre d'amateurs.
Au reste, quoi qu'il en soit du fond, de la forme et de la publicité, il ne me paroît pas qu'on puisse aujourd'hui faire imprimer un vieux manuscrit franrois, sans raccompagner de quelques éclaircissements. Le public les demande, et l'éditeur doit être en état de les fournir. Il peut, à cet effet, disposer de divers moyens dont le meilleur à ses yeux ne sauroit être douteux. Ce sera toujours celui qu'il croira le mieux fait pour répondre aux besoins des lec-
52 SUU LES PUULICATIONS LITTERAIRES
teurs , parce que c'est probablement celui dont il saura le mieux se servir pour aplanir les difficultés du texte.
Malgré cette latitude que je crois devoir laisser>au paléographe, je ne puis m'empêcher de lui dire que l'usage où l'on est de réunir sous la forme de glossaire les mots qui ne sont plus reçus, favorise beaucoup l'ignorance et n'est assez souvent, pour le le lecteur, que d'une bien foible utilité.
Sûr de n'être pas pris en flagrant délit, le glossateur ne craint pas de se mettre à son aise. Il use largement de la faculté qu'il a de n'insérer dans ses compilations toujours faciles, que ce que d'autres ont laborieusement préparé. S'il rencontre des mots qui n'aient pas été expliqués par ses devanciers, ou bien il fait comme s'il ne les avoit pas vus (i) , ou bien, s'il juge convenable de s'en occuper, tranchant les difficultés avec une hardiesse téméraire, il donne à tort et à travers des explications fausses , ridicules et même absurdes , ainsi que chacun va en juger par les articles suivants tirés du glossaire dont le roman de Partonopeus a été enrichi.
(i) lien est peu qui, comme l'abbé Lenglet du Frenoj , dans son édition du roman de la Rose, aient la modestie de mettre dans leurs glossaires les mots dont ils ignorent la véritable signification, et de renvoyer le lecteur aux différents passages où ils les ont rencontrés, afin qu'il puisse s'en aider pour les comprendre lui-même.
j4rios vient du latin ars , artis , et signifie littéralement habile dans les arts; au figuré, bien élevé, poli , honnête ; ici , on le fait venir de artus, les membres du corps , et Ton explique mal-artos par mau- joint.
Brost est un substantif qui, dans le roman, sert à désigner la partie de l'arbuste nouvellement crue ; on dit ici que c'est l'action de brouter.
L'adjectif campel établit une différence entre les combats livrés en rase campagne , et ceux qui se faisoient en champ-clos ; on le rend ici par un substantif auquel on donne la signification de duel, combat, bataille ; de sorte que la bataille-campel dont il est parlé dans le roman seroit ou une bataille-duelf ou une bataille-combat, ou une bataille-bataille,
Oire, corruption de erre, voyage, est employé par le poète pour désigner le pèlerinage d'outremer ; les expressions chies d'oire et chiej^ d'oire désignent la terre ou la ville sainte : ici on dit que Voire est une rivière, que chies d'oire est Y embouchure de toire et que chief d'oire est la capitale du pays d'oire. On peut, après avoir lu ces explications lumineuses, trouver que l'auteur a raison de se demander : « Mais qu'est-ce que l'oire? »
Le Roncis étoit un cheval de fatigue et l'on di- M)ii /aire traire à ronds , littéralement faire tirer avec des chevaux , pour faire écarteler ; ici on dit
5>i SUR LES PUBLlCATIO^S LITTERAIRES
que à ronm signifie par la force des armes (i).
Ne croyez pas que ce glossaire soit le seul où l'on rencontre des méprises pareilles. De tous ceux que j'ai vus il n'y a que ceux de Barbazan qui en soient peut-être exempts. Je dis peut-être parce que les définitions données par ce savant paléographe paroissent manquer quelquefois d'exactitude , et souvent de précision.
D'un autre côté, le lecteur qui aperçoit le sens d'une phrase, ou qui croit l'apercevoir, aime souvent mieux rester dans le doute, et ignorer la véritable signification du mot qui occasionne son embarras, que de suspendre sa lecture pour consulter le glossaire qu'on s'est donné la peine de lui composer. Or, comme cette indifférence tient à un sentiment d'impatience et de curiosité qui est naturel à tous les hommes, il faudra, pour ne leur laisser aucun prétexte, que l'éditeur, s'il se détermine à composer un glossaire, ait l'attention de le reproduire à la suite de chacun des volumes dont son ouvrage sera composé, afin qu'on puisse le consulter plus commodément.Il faudra qu'il en prépare les définitions de telle manière qu'elles puissent présenter, en fort peu de mots, un sens clair et précis , afin qu'on reste moins de temps à les consulter ; qu'il y mette tous les mots dont la signification est ou perdue, ou dou-
(i) Pour les autres vices (le ce glossaire, consultez mon errata, article Partonopeus,
bu MOYEN - AGE. S5
teuse, ou difficile à saisir, afin qu'on ne le consulte jamais en vain (i).
Un glossaire qui réunira ces qualités sera toujours bon, mais il ne sera pas toujours suffisant. Il est des romans dont le style est si peu en rapport avec le langage actuel , que le lecteur se trouvera peut-être autant embarrassé par la combinaison des mots, que par leur signification. Dans ce cas une version moderne est indispensable. Je dis une version, parce qu'on doit rarement se permettre de traduire ou de paraphraser un texte qui demande seulement à être rajeuni.
Ce travail, si nous en jugeons par les défauts qui se rencontrent dans celui dont M. de Roquefort a accompagné les poésies de Marie de France, doit être d'une exécution extrêmement difficile. Je prends les huit premiers vers du prologue, pour ne pas être accusé de choisir malicieusement ma citation :
Ki Deus a doué en science De parler la bone éloquence.
Ne s'en deii talsir, ne celer, Ainz se deit voliinters mustrer.
(i) Si on met dans un glossaire tous les mots qui doivent y prendre place, il arrivera quelquefois qu'il sera plus volumineux que le texte, ainsi qu'on peut le voir dans les stances sur la mort. C'est un des inconvénients des glossaires. Il faut le subir ou prendre un autre moyen d'cclaircir le texte.
50 SUR LES PUBT-ICATIONS LITTERAIRES
Quant uns granz biens est mult oïz.
Dune a per mesmes est-il fluriz ; E quant loez est de plusurs, Dune ad espandues ses flurs.
La version littérale seroit, je crois^ celle-ci : Celui à qui Dieu a donné le talent de parler conformément aux règles de la saine éloquence, ne doit ni taire ce qu'il sait, ni demeurer dans l'obscurité; il doit au contraire se montrer volontiers. Lorsqu'une belle action est beaucoup ouïe (divulguée), elle est par cela même mise en état de fleurir, et lorsqu'elle est louée de plusieurs, c'est alors qu'elle a répandu ses fleurs.
Voici maintenant la version de M. de Roquefort : a Ceux à qui le Ciel a départi le talent oratoire, » loin de cacher leur science , doivent au contraire » révéler leur doctrine et la propager. L'homme qui » publie les bons exemples, est alors bien digne d es- » time ; aussi est-il loué de tous dés T instant où il » les met en pratique. »
Elle n'est, comme on voit, ni littérale, ni fidèle, ni même exacte. M. de Roquefort possède en paléographie des connaissances que je ne veux pas lui contester. Aussi je n'attribue qu^à la difficulté même de l'entreprise, les défectuosités qui rendent sa version au moins inutile, et je m'autorise de son exemple pour dire à ceux qui comme lui voudroienl moderniser, ( je demande grâce pour ce mot) le
Style de nos vieux romanciers : prenez garde à ce que vous allez enti'eprendre ; éprouvez vos forces , et si vous croyez pouvoir vous charger d'un semblable travail , ayez soin de ne reteindre , de ne recouper, de ne changer T étoffe que vous aurez entre les mains que lorsqu'il ne vous sera pas permis de faire difféi-emment.
Les productions du XII^ siècle sont peut-être les seules qui aient besoin quelquefois d'être accompagnées d'une version moderne. Celles des siècles postérieurs, s'éloignant beaucoup moins du langage actuel, pourront toujours, si je ne me trompe, devenir intelligibles à l'aide de quelques notes marginales.
Ces notes seroient littérales ou historiques : littérales, quand elles donneroient le sens des phrases et des mots ; quand elles présenteroient des variantes ; quand elles signaleroient des incorrections ; historiques, quand elles auroient pour but de faire connoître des faits, de rappeler des usages, de communiquer au lecteur les connoissances dont il a besoin pour s'identiûer en quelque sorte avec le compositeur, et lire son ouvrage avec profit.
Les premières supposent de la part du paléographe qui les fait l'intelligence des mots , les secondes exigent de plus une idée bien nette, une connoissance bien positive de l'histoire politique , morale et rehgieuse du temps et des lieux où vivoit l'auteur. Faute de quoi on s'exposeroit à prendre, comme Téditeur du Pas d'armes de la Bergère, des
substantifs pour des verbes, des verbes pour des substantifs, une coiffure d'homme pour un caparaçon de cheval ; erreurs qui déprécient nécessairement les travaux de l'homme le plus habile, et qui jettent par fois du ridicule sur sa personne.
Les unes et les autres doivent être courtes, claires, précises, placées avec discernement et avec uniformité, partout où leur présence est réclamée.
Du Cange étoit sans contredit un paléographe distingué. Nous avons de lui une édition in-folio des Mémoires du sire de Joiwille , où à la suite de i5o pages de texte se trouvent 407 pages de notes. Quel est celui qui s'arrêtera à la fin ou au milieu d'une phrase pour lire une note qui , à elle seule, renferme une dissertation toute entière ? Et si , rebuté par leur longueur, on continue la lecture du texte sans faire usage des notes qui l'accompagnent, quel est celui qui aura la patience de revenir sur ses pas et de reprendre par ordre, une série de réflexions détachées qui, étant destinées à lever les difficultés du texte , deviennent fort peu intéressantes lorsqu'elles en sont séparées ? C'est pour obvier à ces inconvénients que je recommande la brièveté et la précision. Pour ce qui est de la clarté, on doit la trouver partout, mais ici elle doit paroître dans toute la pureté de son jour.
Je dis ensuite que les notes doivent être placées avec discernement et uniformité là où leur piésence est réclamée. Je ne comprends pas la conduite
d*un éditeur qui jette çà et là au hasard quelques remarques insignifiantes, quelques corrections sans importance, dans un ouvrage plein d'incorrections et de phrases obscures. Je ne la comprends pas mieux lorsqu'il met des notes dans un endroit, et n'en met pas dans l'autre, ainsi que l'a fait celui des poésies morales et historiques d' Eustache-des- Champs, Dans l'un et dans l'autre cas, c'est, à mon avis, faire preuve d'ignorance et de maladresse. Il auroit été plus sage de donner le texte sans aucune espèce d'accompagnement, que d'autoriser le public à penser, ou que l'on n'a compris que ce que l'on explique, ou qu'on a dérobé en secret des observations qui apparoissent de temps à autre sans ordre, et quelquefois sans nécessité.
Je crois que les notes doivent être réunies au bas de chaque page et ne pas être disséminées sur la marge extérieure comme celles de Y histoire de saint Louis par Capperonnier. S'il arrivoit néanmoins (ju'elles dussent occuper trop d'espace, ce qui ne peut avoir lieu que pour les variantes et les notes historiques, il conviendroit alors de les mettre à la suite du texte.
Les variantes font partie du texte et on ne doit jamais se dispenser de nous les faire connoître. J'ai acquis la certitude que l'auteur d'un ouvrage corrigeoit, refondoit souvent lui-même son travail, en le faisant recopier. Or, comme à cette époque il n'y avoit rien de stable dans la langue, et que d'un
autre côté la prononciation, l'orthographe, le style, tendoient avec une rapidité inconcevable à se détériorer pour se perfectionner, il est toujours présumable , je dirois presque certain , lorsqu'il s'agit d'un manuscrit contemporain à l'auteur, que les corrections, les amplifications et les autres variantes quelles qu'elles soient lui appartiennent(i). D'ailleurs, seroit-il prouvé que ces variantes sont dues à une main étrangère ? comme celui qui les auroit faites vivoit dans un temps où il étoit possible de mieux apprécier que dans le nôtre le texte qu'il reformoit, il seroit toujours bon de nous faire connoître les rectifications qu'il avoit jugé convenable d'y introduire.
Les notes historiques ne peuvent être suppléées ni par un glossaire, ni par une version littérale. Il est quelquefois utile de les réunir, et d'en former une espèce de dissertation qui, en ce cas, pourra servir d'introduction au texte dont elle suppose un examen sévère et raisonné. On méprise les bavards ennuyeux qui, après avoir vu, pour ainsi dire à vol d'oiseau, un ouvrage qui demandoit une attention réfléchie, prennent la plume et composent, à l'aide de quelques lieux communs, des notices, des discours, des dissertations où ils mettent toute sorte
(i) On a tort de croire que le plus ancien manuscrit d'un ouvrage est toujours celui qui rend le mieux la pensée de TaMlcur,
d'inutilités, faute de savoir y mettre ce qui devroit s'y trouver.
On n'aimera pas davantage celui qui accoleroit des superfluités, ou des hors-d' œuvres aux romans dont il se fait l'éditeur. Le joli poème du Pas d'armes de la Bergère est accompagné de la description du carrousel donné à Saumur en 1828, pièce fort médiocre, et digne tout au plus de figurer dans le feuilleton d'un journal sérieux. Chacun des ouvrages qui composent la collection des anciens monuments de l'histoire et de la littérature françoise est précédé d'une description fort circonstanciée du manuscrit que l'éditeur s'estdonné la peine d examiner, le pied à la main. Je ne sais quel a été son but en nous donnant la dimension exacte des couvertures dont ces vieux parchemins sont en ce moment revêtus, mais, pour mon compte, je n'ai pu lire ces espèces de notices sans me rappeler l'observation judicieuse du maire qui me délivra un passe-port pour venir à Paris : il avoit aperçu mes lunettes, il mit à l'article signes particuliers : u Portant des lunettes. » Il pouvoit ajouter : « et des pantalons noirs. »
Ici se terminent mes réflexions sur les publicafions littéraires du moyen-âge. Mon dessein étoitde ne rien écrire dans ce genre, avant d'avoir terminé le glossaire auquel je travaille constamment depuis plus de six ans. Cet aveu me tiendra lieu d'excuse auprès du lecteur si mes réflexions ne lui paroissent