Lettre à Mr. Charles Coquerel, sur le systême hiéroglyphique de Mr. Champollion
Je te félicite d’avoir réussi dans ton projet si souvent remis de fonder à Paris un nouvel ouvrage périodique , sous le titre de Revue Protestante. (*) Cette entreprise doit être encouragée par tous les amis de la Religion , et le Protestantisme Français dont l’essor a été si longtems arrêté, dont les souvenirs sont si beaux , dont les colonies ont fondé en Europe tant d? Eglises encore florissantes , en peut retirer les fruits les plus salutaires. Les hommes distingués qui t’ont promis leur concours , sont en état de tenir tout ce que le Prospectus annonce , ^et dût -on prendre mes espérances pour les
(*) 11 paraît un cahier de 3 feuilles par mois ; on souscrit à Amsterdam chez les Héritiers H0 Gartman, et S. Delachaux; le prix est fixé à 7 florins par an,’ franc de port, pour tout le Royaume.
illusions de l’amitié fraternelle, je ne puis me défendre de croire que la science et la piété liront avec un égal intérêt la Revue Protestante.
Tu me demandes un article sur le Système Hiéroglyphique de Mr. Champollion , considéré dans ses rapports avec l’Ecriture Sainte. Sans doute il peut être utile de donner l’éveil en France sur cette source nouvelle ouverte à la Critique Sacrée ; mais la tâche est difficile; un exposé de la Théorie doit en précéder l’application, et quoique les ouvrages de Mr. C. ne soient que raisonnablement scientifiques, il faut les dépouiller de leur érudition, et substituer des termes, des détails , des rapprochent ens modernes aux siens ; il faut aussi s’arrêter à des dates historiques encore contestées. La tâche est difficile, et je crains qu’elle ne passe et mes forces et mes loisirs ; heureusement , j’ai trouvé un guide sûr, dans la personne de Mr. le Professeur J. D. van Lennep , dont les recherches sont toujours aussi profondes que sa bienveillance est grande à les communiquer, et à qui je m’empresse d’en témoigner ma respectueuse reconnaissance. Encouragé par ses secours , j’ai pris la plume ; mais ces pages se sont tellement multipliées malgré
moi, que l’article est devenu trop long pour la Revue; je te l’envoie sous cette forme, et te laisse le soin d’en faire un extrait.
Tu te souviens qu’un vieux poète Français, qui aurait donné peut-être une épopée à la France , s’il avait vécu sous Louis XIV , a dit des Pyramides :
"Vingt siècles, descendus dans cette sombre nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière, et sans bruit.
Malheureusement, ces deux beaux vers étaient applicables à toute l’Egypte, et ces profondes ténèbres suivaient le cours du Nil , de-» puis les sables de la Nubie jusqu’aux sept embouchures. Cette page brûlante de Phistoire restait à lire, et malgré les renseignemens que les Grecs , les Romains, et les Pères de l’Eglise ont fournis , les immenses travaux des voyageurs et des sa vans , les riches collections répandues en Europe et l’ouvrage monumental dont un Souverain seul peut être l’éditeur, l’Egypte était encore 1111 secret ; ses ruines muettes étonnaient sans instruire.
Ge mystère n’avait qu’une cause ; le sens des hiéroglyphes t était inconnu. Evidemment , pour connaître un peuple ancien , il faut savoir sa langue et lire son écriture , à moins que son histoire n’aît été transmise
avec celle d’autres peuples , et dans ce cas même , il sera impossible de la vérifier et de comparer les récits étrangers aux monu» mens nationaux. Ainsi les caractères persans des ruines de Persépolis , les restes des langues Etrusque et Punique sont inconnus ; mais les Grecs ont raconté Phistoire Persanne , et Piome a fait connaître le peuple qui fut son prédécesseur en civilisation, et bien mieux encore celui qui fut trois fois son rival en puissance. L’Egypte , comme la Perse , l’Etrurie et Carthage , occupe un grand nombre de pages dans les livres grecs et latins; mais il était impossible d’évaluer la confiance que méritent ces souvenirs dispersés , en les comparant aux manuscrits et aux monumens Egyptiens. Après tant d’efforts, les hiéroglyphes sont restés des hiéroglyphes ; un découragement universel s’était emparé des esprits , et l’on désespérait de résoudre ce vieux problème.
La solution en était surtout désirée par le Critiqué Sacré. De tous les peuples , l’Egyptien est celui avec lequel les Hébreux ont eu le plus de relations , depuis le voyage cl’ Abraham (Gen. 12. 10.) jusqu’à la déportation de Jérémie, (Jér. 6.) c’est-à-dire, depuis le premier patriarche , jusqu’après la
ruine de Jérusalem. Aussi l’Egypte est le nom étranger qui se lit le plus souvent dans l’Ecriture; le signe distinctif de la race élue était porté peut-être par le sacerdoce des Egyptiens ; Moise avait été instruit dans toute leur sagesse, (Àct. 7. 22) Salomon a épousé une fille de leurs Rois, (1 Rois 3. 1.) et ce qui ajoute à l’intérêt de cette grande question, c’est qu’il était défendu à Israël de communiquer avec les nations Voisines; un seul peuple était excepté de cette interdiction, et ce peuple, c’était l’Egyptien. (Deut. 23. 7.) Tout concourait donc à faire présumer que le meilleur commentaire des antiquités Judaiques était sculpté sur les temples , les palais , les obélisques des Pharaons ; mais ces terribles hiéroglyphes semblaient séparer pour jamais le Jourdain et le Nil.
Enfin , les deux fleuves commencent à mêler leurs eaux, ou pour quitter ces images aux quelles le sujet m’entraîne , le secret des hiéroglyphes est trouvé , et les fruits que la Critique Sacrée peut s’en promettre sont immenses. Comme d’ordinaire, l’énigme était bien plus simple qu’on ne le croyait, et malgré les prétentions du Qiiartely Review , (N°. LY , 1823.) c’est à Mr. Chain— pollion le jeune que l’on est redevable de
cette découverte inespérée ; un prélat , très connu comme Ambassadeur, et mieux encore comme publiciste , a dit que les ouvrages de Mr. de Humboldt étaient une seconde découverte de l’Amérique ; on peut dire que ceux de Mr. G. sont la première de l’Egypte. Avant d’indiquer les avantages que l’étude des Livres Saints en peut retirer , il est indispensable de donner un rapide aperçu du système hiéroglyphique, tel qu’il l’expose ; avant tout , je rends hommage à la candeur, à la clarté qui règne dans son ouvrage; il est impossible de traiter une pareille matière avec plus de sincérité; aucun esprit de système, aucun engoûment, aucune prétention , aucune adresse étymologique ne dirige l’auteur , et l’impression que produit son livre laisse douter s’il faut plus admirer en lui le savant qui s’est rendu contemporain des Pharaons , ou l’homme droit qui aime encore mieux la vérité que l’honneur de lire un obélisque ou un papyrus.
Lorsque l’Egypte devint chrétienne , elle abandonna ses écritures hiéroglyphiques, qui tenaient trop de son ancien culte pour continuer de lui servir ; elle emprunta l’Alpha-? bet grec , en y insérant quelques caractères nationaux qui furent conservés, et le Gop-
te, dont on connaît les dialectes, n’est que ^ancienne langue Egyptienne, écrite en lettres grecques. Etrange vicissitude des choses humaines , que de voir la langue des Pharaons empruntant l’Alphabet des colonies du Péloponèse et des insulaires de la Mer Egée ! Ce concours de circonstances , le changement du gouvernement , du culte et de l’Alphabet, fit rapidement oublier les hiéroglyphes* 11 ne paraît pas que dans l’antiquité les Grecs ou les Romains les aient compris; au moins voit -on toujours les Prêtres d’Egypte les expliquer aux Princes et aux Philosophes que les chances de la guerre ou le désir de s’instruire amenaient. On conçoit que depuis l'Ere Chrétienne, lorsque l’Egypte même les oubliait , les étrangers ne les aient pas appris , et l’Ecole d’Alexandrie , quoique voisine des inonumens, s’occupait bien plus de la Métaphysique et des Sciences Exactes , que de l’étude de l’histoire et des antiquités. Aussi ce que les auteurs classiques et les écrivains Ecclésiastiques ont dit des hiéroglyphes, n’a guères facilité les recherches des modernes. Clément d’Alexandrie paraît en avoir eu l’idée la plus juste, et cependant, loin que ce fameux passage de l’illustre disciple de Pantœnus ait aidé Mr. C. , c’est plutôt Mr. C.