‹ Lettre à Mr. Charles Coquerel, sur le systême hiéroglyphique de Mr. ChampollionChapitre 2 sur 2 · IO · texte numérisé non relu

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qui par sa découverte explique le passage de Clément. Une grande erreur , dont il est impossible de trouver le commencement, a fini par s’établir ; on a cru depuis des siècles que les hiéroglyphes n’étaient que des figures / on a cru que la langue Egyptienne s’écrivait, à peu près comme le blason moderne , par des emblèmes , et partant de ce principe sans examiner s’il était vrai , on a inventé système sur système pour attacher un sens emblématique à chacun de ces signes bizarres ; en suivant cette marche , on n’était arrivé qu’à des absurdités plus ou moins ingénieuses , celle par exemple de lire le Pseaume ioo sur le portique du grand temple de Dendéra et de prendre les noms des Pharaons pour des amulettes , et personne ne s’était douté que les hiéroglyphes pouvaient être , non des figures représentant des idées , mais des lettres représentant des sons , comme les nôtres. Mr. C. l’a prouvé , et un secret qui remonte à plus de trois mille ans n’en est plus un pour qui veut lire son ouvrage*

La Pierre de Rosette , malgré ses fractures , a pu servir au premier essai. Ce monument , trouvé à Rosette lors de l’expédition d’Egypte et que les hasards de la guerre ont

livré aux Anglais , a trois faces et porte trois inscriptions, l’une en grec, l’autre en hiéroglyphes ; (je parlerai plus loin de la troisième) un groupe de signes hiéroglyphiques , entouré d’un cadre , semblait correspondre au nom de Ptolémée dans le texte grec , et l’on se douta que ces hiéroglyphes encadrés signifiaient : Ptolémée. Il fallait un point

de comparaison ; l’obélisque, de l’isle de Pliilœ , récemment transporté en Angleterre 5 a fourni un groupe hiéroglyphique encadré, que d’après l’inscription grecque du socle du monument on a cru exprimer : Cléopâtre. La troisième lettre du nom de Ptolémée 9 comme la quatrième du nom de Cléopâtre , est un O; si les hiéroglyphes sont de simples lettres, il faut évidemment que le troisième signe du cadre : Ptolémée , soit le même que le quatrième du cadre : Cléopâtre ; il se trouve en effet qu’une Fleur à tige recourbée occupe dans les deux cadres la troisième et la quatrième place ; donc , cette fleur est un O, et ce coup d’essai qui semble presqu’un jeu d’enfant est une véritable découverte de l’Egypte. Il fallait cependant l’opiniâtre patience et la perspicacité de M>. C. pour l’exploiter ; il a continué ses travaux avec l’ardeur que devait inspirer ce

premier succès , et à force de comparer les inscriptions des temples , des palais, des obélisques , des sphinx , des statues , les manuscrits sur papyrus, les caractères peints sur les caisses des momies, les légendes des yases , des amulettes , des scarabées , il est parvenu à refaire l’ancien Alphabet Egyptien , composé de signes hiéroglyphiques , qui sont des lettres, et non des figures,

La première application de sa découverte montre assez Futilité que la religion en peut tirer. C’est un exemple qui invite fortement tout esprit non prévenu à réfléchir sur les voies de la Providence , et à reconnaître cette grande loi du gouvernement moral de ce monde , que les découvertes arrivent toujours à propos. Je sais que l’on est tenté de sourire , quand on entend parler de la Providence, pour aujourd'hui ; on veut bien la reconnaître pour autrefois ; mais ce qui arrive de notre temps et sous nos yeux , semble tellement humain, que l’on est souvent moins disposé à y reconnaître le doigt de Dieu. Aucun vain respect ne m’empêchera de dire ma pensée. L’apparition du Zodiaque de Dendéra à Paris forme une époque curieuse dans l’histoire de l’esprit religieux. Qu’on se représente ce monument

arrivant en France au moment que d’Holbac écrivait son Système de la Nature, ou Dupuis son Origine des Cultes; quel triomphe pour leurs adhérens ! Mr. C. n’était pas là pour répondre ; s’il y avait été , les clameurs auraient couvert sa voix, et quelle condamnation plus formelle que jamais on aurait passé sur Moise et sa chronologie ! Notre génération , plus sérieuse et plus réfléchie , s’est gardée de prononcer si vite ; cependant le vieux levain a un peu fermenté ; les derniers restes du Philosophisme se sont agités ; l’incrédulité astronomique de Dupuis s’est un peu relevée du discrédit profond où elle était tombé: selon le goût du moment, on a réimprimé in- 18 cette incrédulité qui avait paru in - 4°. , pour comble , l’esprit de parti , qui se glisse partout , s’est mêlé d’un vieux: monument Egyptien , et ceux qui le disaient jeune , étaient soupçonnés d’énoncer cet avis plus par politique où par piété que par conviction; la science, sans mauvaise intention, accumulait ses calculs , au bruit des plaisanteries sur l’âge officiel du Zodiaque, lorsque Mr. C., plus officiel que personne, est venu son Alphabet à la main , lire sur le monument un titre impérial Romain, et sur l’édifice où il était

placé les noms et surnoms des Empereurs Tibère, Claude, Néron, Domitien, et prouver ainsi combien peu la pierre de Dendéra pouvait servir à l’incrédulité de trophée contre Moise.

Il est rare que le premier usage d’une invention ou d’une découverte donne moyen d’en prévoir toute l’utilité. En continuant ses' travaux, Mr. C. est arrivé à un système complet , dont voici un très rapide aperçu: (*) L’Egypte avait trois sortes d’écritures ; i°. récriture hiéroglyphique phonéti-

que , (-{-) composée d’hiéroglyphes - lettres ; c’est celle qui couvre les ruines de l’Egypte; les signes en sont quelquefois sculptés avec soin jusque dans les moindres détails , quelquefois les contours seuls sont tracés; 2 l’écriture sacerdotale j sorte d’hiéroglyphes abrégés , était celle des Scribes sacrés , servait surtout aux matières religieuses et se retrouve sur la plupart des papyrus des momies; 3°. l’écriture populaire , servant aux

(*) Précis du Système Hiéroglyphique des anciens Egyptiens; par Mr. C le jeune, 2 vol. in 8°,, dont un de planches ; Paris , 1824 , Imprimerie Royale j chez Treuttel et Wurtz.

(f) Phonétique, exprimant un son.

{ iS )

relations civiles et privées ; c’est celle de la troisième inscription du monument de Rosette. — Cependant tous les hiéroglyphes ne sont pas des lettres ; au lieu d’écrire , par exemple , les lettres exprimant le mot Ré , le Soleil , on dessinait l’idole du Dieu Soleil telle qu’on la voyait partout dans les temples * voilà un hiéroglyphe - figure ; ou l’on exprimait l’idée : soleil , par le disque , emblème de ce Dieu ; voilà un hiéroglyphe emblème . Un Egyptien pouvait à son choix écrire ce mot de trois manières , par un tracé des lettres par un dessin de l’idole * ou par l’emblème du disque solaire. — Des signes spéciaux notent les idées généra» les de Dieu , Déesse , Masculin , Féminin , Enfant , Temps , Dieu 3 etc. ; un homme , par exemple , -ou une femme , accroupi et le bras levé, indique les deux genres; ces hiéroglyphes sont aussi des emblèmes. — Les hiéroglyphes proprement dits se divisent donc en lettres , figures , et emblèmes , mais sur les monumens de toute espèce les hiéroglyphes - lettres sont en plus grand nombre. — Les voyelles des mots écrits en hiéroglyphes sont très souvent omises , conir pie en d’autres langues orientales , et lorsqu’elles sont exprimées , n’ont pas toujours

tin son fixe. — Les hiéroglyphes - lettres* sont toujours la représentation d’un être ou d’un objet , quelquefois fantastique , plus souvent réel , dont le nom en Egyptien commence par la lettre que l’hiéroglyphe représente ; ainsi un aigle est un A , parceque ce mot commence par un À. — Delà est venu qu’une seule lettre s’écrivait hiéroglyphiquement par un grand nombre de différens caractères; ainsi, en hiéroglyphes, un agneau, une araignée, un ancre, un angle seraient des À , parceque tous ces mots commencent par cette lettre. Quelque compliquée que paraisse cette écriture, elle était fort simple aux yeux d’un Egyptien, qui sachant parler sa langue , comme nos enfans la leur, avant de savoir l’écrire, ne pouvait être embarrassé comme nous aujourd’hui de cette multitude de signes, dont Mr. C. a déjà compté environ 900. Il a reconnu ces hiéroglyphes -lettres , différens de forme et pareils de son, après un immense travail de comparaison entre les caractères des trois écritures phonétique , sacerdotale et populaire , et entre les signes hiéroglyphiques et les mots coptes, — Les hiéroglyphes s’écrivaient de gauche à droite, de droite à gauche , ou en colonnes perpen-

dicuiaires , et le sens dans lequel on doit les lire est toujours indiqué par la direction des têtes d’animaux et des parties angulaires où saillantes des divers signes ; delà vient aussi qu'ils sont toujours dessinés de face et jamais de profil; quelquefois on trouve des signes abrégés ou combinés , et quelquefois aussi ils sont groupés avec symétrie, surtout dans les inscriptions monumentales , d’après leur forme et leur grandeur. — Les noms et prénoms de Rois sont toujours entourés d’un cadre; le premier groupe est toujours le prénom ; le second , le nom ; ces deux règles si importantes sont sans exception connue. Les noms de Dieux , de Déesses , de Prêtres, de simples particuliers ne sont écrits qu’en ligne courante , sans cadre qui les distingue du texte. — Les hiéroglyphes lettres, figures et emblèmes, sont quelquefois mêlés dans le même texte , dans un seul titre , un seul nom , un seul mot. — Les trois écritures , phonétique , sacerdotale , et populaire, dont l’une a été inventée pour abréger l’autre , l’écriture sacerdotale pour abréger l’hiéroglyphique si longue à écrire, et l’écriture populaire pour simplifier à son tour celle des prêtres , ces trois écritures étaient connues de tout Egyptien qui rece-

Vait quelque éducation. Il est absurde de croire qu’un peuple couvre ses monumens et ses tombeaux de caractères indéchiffrables pour lui, et Mr. C. lit les mêmes hiéroglyphes sur les cercueils de simples particuliers que sur les palais des Rois et les temples des Dieux. — Cependant le témoignage de l’antiquité 11e permet pas de douter que les Prêtres n’eussent une écriture secrète. Cette écriture , confondue jusqu’ici avec les hiéroglyphes et que Clément d’ Alexandrie a connue sous le nom d’ Enigmes , existe, incompréhensible encore, sur divers monumens , et se compose de tableaux emblématiques qui paraissent n’avoir aucun rapport avec les hiéroglyphes - lettres.

On voit qu’entre Mr. C. et ses prédécesseurs , il y a cette seule différence , immense il est vrai, qu’avant lui l’on essayait de deviner les hiéroglyphes, et qu’il enseigne à les lire . Aussi dès la lecture des noms Romains sur rédiffce et le zodiaque de Dendéra , 011 lui a objecté que les hiéroglyphes n’étaient des lettres que dans les noms grecs et romains ; mais que dans les noms et les mots Egyptiens , ces mêmes hiéroglyphes , rendus à leur expression nationale et redevenus des figures ou des emblèmes , seraient illisibles

par son alphabet de lettres. Ceci était en effet la pierre de tonche de son système ; car si les signes hiéroglyphiques , lorsqu’ils expriment de l’Egyptien , représentent des idées , et non plus des sons , l’alphabet vo* cal ne leur est pas applicable. Mr. C, a prouvé jusqu’à l’évidence qu’il lit à l’aide de son alphabet , les formes grammaticales de la langue Egyptienne, les noms égyptiens de Divinités, de simples particuliers et de Rois, écrits en hiéroglyphes.

Les formes grammaticales exprimant de lui, d'elle , à lui , à elle , etc., et qui cor— respondent aux articles et aux pronoms modernes, donnent, lues par l’alphabet des hiéroglyphes - lettres , les mêmes sons que ces mêmes articles et pronoms dans la langue copte , qui n’est que l’ancien Egyptien. Ce résultat est d’une évidence irrésistible.

Les noms de Dieux ou Déesses, dont Mr. C. a recueilli un nombre immense et qui entrent d’ordinaire dans les titres et les noms d’homme, se lisent et se reconnaissent aisément; ils sont toujours précédés d’un groupe, signifiant : ceci est l'aspect , ou la ressemblance ; puis vient l’article de , suivi du nom de la divinité , et le tout est terminé par le signe spécial Dieu ou Déesse .

Les noms de simples particuliers , toujours écrits en ligne courante , sont toujours accompagnés du signe spécial , homme , femme , ou enfant . On en trouve sur les monumens de tout genre ; il semble que soit motif de religion, soit vanité de famille, cbez aucun peuple plus qu*en Egypte on n’aît aimé à écrire son nom. Nous verrons plus loin que les noms égyptiens de la famille de Joseph existent et sont lus par Mr. C.

Ces lectures cependant ne donnaient que des probabilités sur l’antiquité des hiéroglyphes-lettres, parcequ’une langue a toujours des pronoms , que les Dieux sont éensés immortels , et qu’on ignore quand les simples particuliers vivaient. Il n’en est pas ainsi des noms de Rois, dont l’époque ou la succession est connue *, l’application de l’alphabet des hiéroglyphes - lettres à la lecture des noms de souverains décide sans appel et de l’antiquité des monumens qui portent les inscriptions, et de l’antiquité des hiéroglypheslettres dont ces inscriptions sont composées. Cette recherche offrira ce double avantage de prouver si l’alphabet vocal ou phonétique est , ou non , la clef de toute l’histoire d’Egypte , et s’il l’est , de fixer les époques oùtant d’immenses édifices ont été construits.

Déjà, (*) la lecture des noms hiéroglyphiques des Césars et des Ptolémées , en remontant jusqu’à Alexandre le Grand , prouve que les hiéroglyphes - lettres étaient en usage depuis l’an 161 de l’ère vulgaire jusqu’à l’an 332 avant J. C. , dans l’Egypte Grecque et Romaine. En remontant encore, nous arrivons au temps où subjuguée par Cambyse , l’Egypte était devenue une province de l’immense empire des Perses, et la lecture du nom hiéroglyphique de Xercès démontre l’usage de ces lettres pendant l’époque Persanne ; Nous voici déjà dans l’Ecriture Sainte , si comme on commence généralement à le croire , le Xercès des Grecs est l’Assuérus d’Esther. Il est remarquable que le monument sur le quel Mr. C. lit le nom de Xercès, porte à côté du groupe d’hiéroglyphes une inscription en caractères persans; par sa découverte de l’alphabet Egyptien , M*. C, aurait -il mis sur la voie de retrouver l’écriture persanne ? Deux Sphinx du Musée Royal à Paris conservent les noms d’Acoris et de Néphérités, contemporains de l’époque

(*) Lettre à Mr. Dacier , relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques} Paris, chez Didot} in 8°. avec des planches} 1822.

Persanne , qui se retrouvent dans a sc)5®6 dynastie de Manéthon. (*) On doit peu s’étonner que les monumens de ce temps soient rares ; occupée à combattre la Perse ou accablée de son joug, l’Egypte n’a donné que peu de temps aux arts, et n’a pas inscrit volontiers les noms de ses tyrans rsur ses édificés. Audelà de Cambyse , nous ne trouverons que les Pharaons. L’obélisque Campensis , transporté d'Egypte à Rome sous Auguste , porte le nom de Psamétek , le Psammétique des historiens Grecs ; l’obélisque encore debout au milieu des ruines d’Hélio-

(*) Manéthon, de Sébennyte, était Prêtre et Scribe sacré sous le règne de Ptolomée - rhiladelpbe ; par ordre de ce Prince, il écrivit en grec une histoire d’Egypte , en consultant les monumens et les archives; son ouvrage s’est perdu; mais divers auteurs en ont conservé, entre autres fragmens, les listes chronologiques. L’Egypte , gouvernée d’abord par les Dieux, ensuite par les Demi-Dieux, le fut enfin par les Rois , dont Manéthon compte 3o dynasties , depuis Menés, succcesseur des Demi -Dieux, jusqu’à Alexandre le Grand. Cette chronologie, adoptée de Confiance par les uns, rejettée comme fabuleuse par les autres , expliquée par plusieurs en supposant que ces dynasties , au lieu d’être successives , ont été souvent contemporaines , se trouve mériter plus de confiance par son accord avec les découvertes de Mr. C.

polis donne celui d’Osortasen, l’Osorthos de Manéthon , Il Roi <3e la 23ème dynastie , antérieure de 35o ans à Cambyse , et dont d’autres monumens ont offert tous les noms, deux de Sésonchis, chef de la 22ètne dynastie, et d’Osorclion , son fils et son successeur , se lisent sur les colonnades qui décorent la cour de l’immense palais de Karnac , sans parler d’autres monumens où ces deux Phar raons sont aussi nommés. Nous sommes déjà parvenus vers l’an 1000 avant J. G., et en négligeant plusieurs Rois de la i géme dynastie , je me hâte d’arriver au nom fameux qui se lit le plus souvent sur les monumens du plus ancien style de l’Egypte et de la Nubie ; ce nom est souvent accompagné de tableaux représentant des scènes de triomphe , des victoires, des tributs offerts, des peuples captifs , et l’on reconnaît dans les personnages les traits de la race Africaine ; ce nom existe à Nahhar-el-Kelb , en Syrie, près de l’ancienne Bérythe, sur une inscription écrite comme celle de Xercès, d’un côté en hiéroglyphes, de l’autre en caractères Persans , et ce nom , dont Mr. G. donne dix-huit variantes , est celui d’un des Pharaons les plus connus des Grecs et des Romains, celui de Sésostris ou Ramsès le Grand , dont Piden*

tité est invinciblement prouvée par un passage de Manéthon qui atteste que ce conquérant portait ces deux noms. Cette lecture nous reporte à io siècles avant Cambyse, à 12 avant Alexandre; M*. C. remonte encore , et lit les noms des prédécesseurs de Ramsès qui forment la i8ème dynastie; entre autres , sur le colosse de Tlièbes , le nom d’Aménoftep , que Manétlion donne pour le Memnon des Grecs , et le colosse de Thèbes est précisément le monument que les Grecs ont dit être la fameuse statue harmonieuse de Memnon ; sur le sanctuaire du temple di’Amada, le nom de Thoutmosis III, 7ème Roi de la i8ème dynastie, et sur l’obélisque de St. Jean de Latran celui de Thoutmosis H, son grand-père, le Moeris d’Hérodote. Ces dernières lectures remontent au dix-huitième siècle avant J. C.

Cette multitude d’exemples dont je n’ai cité qu’un très petit nombre, prouve jusqu’à l’évidence que les hiéroglyphes étaient des lettres sous les Pharaons et les Persans , comme sous les Grecs et les Romains; le système de Mr. C. est donc vrai pour les temps les plus reculés, comme pour les der^ jiières inscriptions que les Egyptiens ont tra„ çées; le nom de Thoutmosis est écrit absQ^

lument de la même manière que celui d’Antonin, quoique deux mille ans les séparent. A Turin , où Mr. G. se trouve dans ce moment, au milieu de l’immense collection Egyptienne achetée de Mr. Drovetti par le Roi de Sardaigne, il vient d’obtenir à l’aide de son alphabet de nouveaux succès également surprenans. (*) L’un des restes les plus précieux de l’antiquité Egyptienne est la Table d’Abydos *, c’est une suite de quarante prénoms royaux , classés chronologiquement et sculptés sur la paroi d’un temple au milieu des ruines d’Abydos. Il en existe deux copies , l’une en Angleterre dans les riches portefeuilles de Mr. Bankes , l’autre faite sur les lieux par le courageux voyageur, Mr. Gailliaud. Cette liste , ou Ramsès le Grand est seul désigné par son nom et son prénom , est une généalogie de ce Prince, et doit par conséquent contenir les prénoms des Rois de la i8ème dynastie, Ramsès ayant été chef de la içfme. Sur les monumens de Turin, Mr. C. a lu ces njêmes prénoms royaux de la table d’Abydos, accompagnés des noms, et il se

(*) Première Lettre à Mr.le Duc de Blacas d’Aulps, Pair de France, &c., relative au Musée Royal Egyptien de Turin ; chez Didot , in 8a. , avec des planches»

trouve que ces noms et prénoms réunis correspondent à la i8ème dynastie de l’historien d’Egypte. Cet étonnant accord dont les détails ne peuvent trouver place ici est une preuve incontestable de vérité. Mr. Cliampollion - Figeac , frère de l’auteur des découvertes, a fait les calculs nécessaires (*) avec autant de rigueur qu’on a droit de l’exiger en de pareils comptes ; la chronologie de i cette i8ème dynastie, la plus célèbre de toutes , se trouve ainsi fixée , et Sésostris est monté snr le trône d’Egypte l’an 1.47 3

(*) Les calculs de Mr. C. F. sont fort simples; sans que je m'arrête à le suivre dans ses ingénieuses supputations , voici le point d’où, il est parti ; les Egyptiens avaient inventé une période de 1460 ans, au bout des quels le lever de l’étoile Sirius tombait de nouveau sur le 1er jour du mois de Thotîi, qui répond à notre fin de Juillet et commencement d’Aout; on sait par Théon, astronome d’Alexandrie, que cette période s’est renouvelée sous le règne de Ménophrès ; on sait par Censorin , auteur latin , que ce renouvellement a eu lieu eu i322 avant J« C.; donc Ménophrès régnait en cette même année; il fut le 3ème Roi de la I9ème dynastie, dont Phéron ou Ramsès fils de Sésostris fut le 2* , et Sésostris luimême le 1er. La durée de leurs règnes étant fixée, on l’ajoute aux 1322 écoulés entre Ménophrès et Père Chrétienne, et l’on arrive ainsi à l’année de l’avènement de Sésos tris

avant J. C. , date que tous les chronologistes avaient cherchée en vain#

De nouvelles découvertes parmi les manuscrits de Turin promettent des résultats d’un égal intérêt. (*) Les papyrus des momies ne sont que des extraits du rituel funéraire; celui du cabinet du Roi à Paris, de 22 pieds de longueur , était le plus considérable des manuscrits connus , et passait pour complet; le Musée de Turin en possède un de 60 pieds de long, d’une écriture magnifique. Une conquête plus importante encore pour l’histoire est celle de divers papyrus du tems des Pharaons ; on croyait qu’il n’en existait point ; ceux que Mr. C. vient de reconnaître et que l’on avait mis au rebut dans les combles du Musée , sont du plus grand prix , et abondent en noms de Rois , avec les dates de leurs règnes ; il s’y trouve une liste chronologique dont les fragmens ont donné les noms de plus de cent Pharaons, plusieurs actes publics , un diplôme qui présente tous les' titres , prénoms et qualités du protocole royal de Sésostris, un morceau d’histoire ou un acte

Bulletin universel, Section d’Antiquités , et Revue Encyclopédique, Novembre, 1824.

de ce Prince, le plan levé du tombeau de Ramsès - Méiamoun qui existe encore à Thèbes, des peintures grotesques, et un acte de Thoutmosis II , vraisemblablement le plus ancien qui existe au monde. Il est impossible de prévoir où s’arrêteront ces découvertes, ni quel jour elles jetteront sur l’histoire. C’est une chose merveilleuse de penser qu’un homme d’aujourd’hui tienne en main une écorce de roseau écrite depuis 36oo ans , et qu’il la lise ! On est ému malgré soi , quand on réfléchit à de tels succès ; la France , pour prix de tant de sang versé sans fruit sur les sables de l’Egypte , reçoit la noble consolation qu’un Français, le premier , en explique les ruines et que son nom est comme inscrit pour jamais sur ces moliumens indestructibles. Hâtons - nous de donner à la Religion la part qu’elle revendique dans ces admirables 'découvertes.

Deux peuples sans cesse en relation de guerre , de paix ou de commerce , font nécessairement un échange insensible et lent d’inflexions de voix dans leur parler , et même de lettres dans leur écriture. Les preuves de ce phénomène philologique abondent, et l’on avait soupçonné depuis longtemps qu’il existait quelque rapport entre

l’Egyptien et F Hébreu. Mr. G. trace ulî

curieux parallèle entre l’Alphabet hiéroglyphique et Copte , et FAlphabet Hébraique ; ce n’est qu’une ébauche , la matière est loin d’être approfondie , et ne peut l’être encore ; cependant on est surpris de la ressemblance, et dans les signes voyelles et dans les signes consonnes. Cet essai semble beaucoup promettre , et les Orientalistes ne tarderont pas sansdoute à continuer cette comparaison importante. Déjà , Mr. de Klaproth, savant philologue Allemand , dans une lettre à Mr. C. , a indiqué quelques rapports entre le Copte, et plusieurs langues Asiatiques. Une remarque ingénieuse de Mr. C. tient au même sujet ; on a vu qu’un hiéroglyphe exprime toujours la lettre qui commence le nom Egyptien de l’objet que l’iiiéroglyphe représente; dans les langues de l’Asie Occidentale, chaque lettre des Alphabets Syriaque , Chaldaique , Hébreu , est la première de son nom (*). Cette analogie, très singulière, ne peut être fortuite , doit remonter aux commencemens des langues de ces peuples, et

C*) Un seul exemple fera comprendre cette remarque; en Hébreu, la lettre A se nomme Aleph; la lettre B se nomme Beth, et ainsi de suite.

vient à l’appui de l’idée de leur extraction commune.

Les dates que Mr. C. lit sur les monumens Pharaoniques sont exprimées absolument de la même manière que celles de l’Ecriture : Dans Vannée cinquième , le cinquième jour du mois de &c* Cette similitude de phraséologie est frappante.

Sur une terre émaillée du cabinet du Roi , à Paris, se lit le nom de femme, Asisè ou Asisi , composé du monosyllabe as (dont je ne trouve pas la signification) et du nom de la Déesse Isis. Ce nom répond exactement par sa forme à celui de l’épouse de Joseph , Asenath ou Aseneth , dans lequel on lit le même monosyllabe , et le nom d’une divinité, Neith , la Minerve Egyptienne.

Moise lions apprend (Gen. \i. 45.) qu’Àseneth était fille de Putiphérah , gouverneur ou pontife d’On; On est Héliopolis, la ville du soleil , ainsi nommée par les Grecs. Putiphérah est le nom du mort auquel se rapporte le manuscrit hiéroglyphique acquis de Mr. Cailliaud par le cabinet du Roi; il y est écrit Pétéphré , comme dans le texte copte de la Genèse, et ce nom que Moise donne au prêtre d’Héliopolis signifie : appartenant à Ré , le Soleil.

La i8ème dynastie de Manéthon , et le règne de Sésostris qui ouvre la 1 9ème , paraissent avoir été l’époque où les Arts en Egypte ont atteint leur perfection. Toutes les découvertes de Mr. C. tendent à confirmer ce fait; alors de grandes constructions ont été commencées ; les belles statues , les belles couleurs, les inscriptions bien sculptées remontent à ce temps , audelà duquel on n’a encore rien trouvé. Nous allons voir que Sésostris et Moise ont été contemporains, et la sagesse que ce dernier puisa chez les Egyptiens, les objets d’art qu’il fit exécuter pour le Tabernacle, les inscriptions tracées sur des métaux et des pierres, les vases et les candélabres , les tissus colorés , la fonte du Veau d’or, n’ont plus rien dont l’incrédulité doive s’étonner. On 11e demandera plus sur quoi Moise a pu écrire le Pentateuque , trop long pour n’être pas écrit sur des matériaux portatifs, et qui d’ailleurs devait être gardé dans l’arche ou à côté , (Deut. 3r. 26.) puisque l’on possède des papyrus qui remontent à ce temps. On ne demandera plus comment le Souverain Sacrificateur Hilkija , sous le règne de Josias , (II Rois 22. II Chron. 34.) a pu retrouver dans le temple, après une période d’environ mille

ans , l’autographe de Moise , puisque des papyrus de cette époque existent , et sont lisibles encore. Ces preuves nouvelles en faveur de l’authenticité des premiers livres sacrés sont d’autant plus précieuses , que très récemment tout un système d’incrédulité a été bâti sur la prétendue impossibilité que le manuscrit de Moise se soit conservé si longtemps, et sur l’hypothèse absurde qu’Hilkija , à l’instigation de la politique de Josias et dans son propre intérêt comme pontife, était l’auteur du Pentateuque qu’il aurait donné sous le nom de Moise en feignant de concert avec le Roi de l’avoir retrouvé dans un coin du temple.

À cette conjecture insoutenable , la Critique était en état de répondre victorieusement; mais nous devons à Mr. C. la solution pleine et entière d’une des plus grandes difficultés de l’histoire sainte , qui jamais n’avait été levée d’une manière satisfaisante. Ce Ramsès ou Sésostris a été l’un des plus fameux conquérans de l’antiquité; il a porté ses armes en Afrique , en Europe , et en Asie, et c’est un des Rois d’Egypte dont les Grecs et les Romains ont le plus parlé. Pour entrer en Asie, il a suivi l’Isthme de Suez; la Palestine était sur son passage, il a

dû la traverser * la Soumettre même y avant d’aller plus loin , et dans l’Ecriture il n’y a pas un seul mot qui se rapporte à luiï Que fesaient alors les Hébreux, a-t-on de* mandé ; est- il possible qu’ils n’aient eu aucune relation avec ce conquérant , leur plus proche voisin, ou des évènemens auxquels d’une manière ou, d’autre ils ont dû prendre part, auraient -ils été passé sous silence par leurs historiens? La critique s’est épuisée en conjectures et en calculs pour résoudre ce problème historique , et l’on a voulu reconnaître Sé~ sostris en Sésalc qui du temps de Roboam assiégea Jérusalem. L’erreur était de quelques siècles ; cette position n’était pas tenable ; on en est convenu , et la difficulté restait entière ; la solution en est très simple , aujourd’hui que l’époque de Sésostris est connue ; son avènement tombe sur l’an 1473 avant J, C. , et selon les meilleurs chronologistes , la sortie d’Egypte, quoiqu’on dispute encore sur cette date, tombe sur l’an i495. Ainsi les Hébreux étaient dans les déserts de l’Arabie pendant les 18 premières années du règne de Sésostris ; on conçoit alors qu’ils n’aient eu aucune relation avec luj , et le silence de la Bible est expliqué.

Examinons dans ses détails cette question d’un si grand intérêt, et comparons les récits des Anciens avec les faits contemporains de Thistoire sainte#

Les monnmens de Thèbes expliqués par les prêtres d’Egypte à Germanicns portaient y selon Tacite , que Ramsès avait subjugué la Lybie , l’Ethiopie , la Médie , la Perse , la Bactriane, la Scythie, les pays compris entre la mer de Bithynie et celle de Lycie, c’està-dire , PAsie Mineure. (Tac. Ann. II. 60.) — Le récit d’Hérodote est évidemment tiré des mêmes sources ; il raconté que Sésostris , après avoir soumis avec des forces navales les bords de la Mer Rouge, assembla une armée considérable, et passant en Asie, soumit dans ce continent tous les peuples qui depuis obéirent à Darius , fils dHistaspe , et les Scythes; que revenu à Péluse, aux bouches du Nil , il fut sur le point de tomber dans les embûches de son frère , dont il évita cependant et punit les perfidies , et que seul de tous les Rois d’Egypte , il régna sur l’Ethiopie. (Liv. IL Ch. 102 et suiv.) — L témoignage d’Hérodote est confirmé par celui de Strabon. (Liv. XVI. p. 769. XVII. p. 790.) — Manéthon , dans un fragment conservé par l’historien Juif Josephe, précisé

la màrchè de Sésostris J Seloîi lui , il sé porta d’abord contre l'isle de Chypre et la Phénicie; delà, il passa en Assyrie et en Médie; partout vainqueur, il continuait de s’avancer en Asie, lorsqu'il fut informé desi projets d usurpation de son frère, et contraint de revenir à Péluse* (Jos. cont. App. Liv. I. Ch. i5.) — Diodore de Sicile, enfin, confond le Sésostris de Manéthon avec un plus ancien conquérant , lorsqu’il lui fait passer le Gange et prendre à rebours le chemin d’Alexandre; cet historien d’ailleurs s’accorde avec Hérodote et Manéthon sur le retour de Sésostris par Péluse , et sur les trames de son frère.

On voit que tous ces témoignages se rencontrent sur un point ; Sésostris , débouchant de l’isthme de Suez , s’avance plutôt vers le Nord que vers le Midi, et s’éloigne des Hébreux et de Moise alors en Arabie*! En effet, on ne s’enfonce point dans ces déserts avec une armée innombrable , quand on n’a point de manne à sa disposition. H est même très apparent que Sésostris , au sortir de l’Isthme , a suivi le bord de la mer pour faire coopérer ses forces navales avec son armée ; la Phénicie , et ce nom comprend la Palestine , était le premier but C 2

de son expédition; ces peuples, divisés souS une foule de chefs , sc sont soumis sans coup férir , et ce premier succès l’engagea sans doute à pénétrer en Asie. Comment en est-il revenu? Pressé d’arriver pour s’opposer à son frère , il semble qu’il soit revenu par mer , d’après Hérodote , puisqu’il donne la Thrace pour terme des conquêtes de Sësostris, qui avait des flottes sur la Méditerrannée ; d’après Manéthon , on peut croire qu’il revint par terre ; alors il aura suivi la route de la Palestine qui lui offrait des ressources , et laissé l’Arabie à sa gauche ; on ne prend pas le chemin des déserts , quand on court en hâte prévenir une usurpation. Ainsi , Sésostris n’est passé qu’une ou au plus deux fois à une assez grande distance des Hébreux , et rentré en Egypte , il ne paraît pas qu’il soit revenu en Asie. Si le Danaus des Grecs, selon le témoignage de Manéthon , est le frère rebelle de Sésostris ? (quoique les prêtres d’Egypte du tems d’Hérodote ne vissent en Danaus qu’un obcur Egyptien de la ville de Chemmis) c’est peutêtre en poursuivant son frère que Sésostris,. l’Egyptus des traditions grecques , a soumis les côtes et les isles de la Mer Egée, et au retour de cette expédition , il aurait conquis

l’Ethiopie et la Lybie. Comment qu'il en soit, tout s’accorde à prouver que Moise et Sésostris ne se sont point rencontrés , et que l’Ecriture Sainte n’a eu lien à dire du conquérant Egyptien.

Notre calcul ne laisse que 22 années entre son règne et la sortie d’Egypte, et l’on demandera sans doute comment l’Egypte s’est relevée si vite des dix plaies, infligeés à la voix de Moise. D’abord , il n’est pas probable que ces fléaux aient atteint tout le royaume ; les Hébreux habitaient encore la contrée de Goscen, puisqu’elle fut épargnée, (Ex. 8. 22.) et les habitans des provinces éloignées n’ont pu se rendre coupables de l’oppression dont Israël était accablé et que le ciel voulait punir. Si l’Ecriture se sert des mots, tout le pays (T Egypte , le sens de ces termes, selon le génie des langues Orien taies, ne doit pas être pressé. Mais quelque étendue qu’on suppose aux dix plaies , un espace de 20 ans suffisait pour en relever un pays tel que l’Egypte ; on sait comme elle a refleuri sous Amasis , après le malheureux règne d’Apriés , ou Pharaon - Hophra.

Une difficulté , au premier abord plus spécieuse , reste à examiner. On compte que la conquête de Canaan , sous Jostté, a

3uré sept ans; les 18 dernières années du séjour des Hébreux dans le désert, et les 7 de la conquête ne nous sortent pas du règne de Sésostris , qui selon les calculs même les plus modérés a régné 33 ans. Il occupait donc le trône d’Egypte , pendant que Josué subjuguait la Palestine. Est-il possible, demandera - 1 - on , qu’un prince tel que Sésostris ait laissé les Hébreux s’emparer à ses portes d’un pays qu’il avait soumis lui - même ? D’après le système de guerre et de politique moderne , non sans doute ; dans l’anticuité , un tel évènement n’a rien que de naturel; on ne laissait pas de troupes derrière soi , pour occuper les places fortes, conserver les pays conquis , et contenir les peuples voisins ; on ne changeait pas la forme des gouvernemens : on se contentait d’imposer quelques tributs , d’enmener quelques otages , et voici un passage de Justin, tellement positif qu’il semble avoir été écrit exprès pour expliquer comment la conquête de Josué a pu suivre celle de Sésostris. » Sésostris, dit l’historien ro- » main , ne fesait point la guerre sur ses » frontières, mais en des contrées éloignées; y> il songeait plus à augmenter la gloire de y> de l’Egypte qu’à étendre son empire, et » content d’acquérir de la renommée , il

(c s’abstenait de toute domination.” (Just. I. i.) On peut conclure , en effet , des citations qui précédent, que Sésostris n’a fait de véritables conquêtes qu’en Afrique; ses courses en Asie n’auront été qu’une expédition aventurière, telle que l’antiquité en offre d’autres exemples ; nous avons vu que les tableaux Egyptiens le représentent environné de captifs de race Africaine , et un vers de Lucain (*) montre encore que les traditions antiques le conduisaient vers l’Oçcident , jusqu’aux colonnes d’Hercule.

Sésostris , d’ailleurs , avait bien ses raisons pour ne pas risquer sa gloire , son trône et sa vie , en s’attaquant aux Hébreux.

L’Ecriture , en une foule de passages , témoigne de la terreur profonde inspirée par les dix plaies , et l’on sait avec quelles instances les Egyptiens épouvantés ont pressé les Hébreux de partir. Josué venait d’entrer en Canaan précisément de la même manière que Moise était sorti d’Egypte ; le Jourdain s’était arrêté comme la Mer Rouge s’était ouverte , et ce prodige renouvelé montrait assez que Moise avait un successeur. Si Çésostris avait voulu tourner ses armes con-

Venit ad occasum, mundique extreraa Sésostris. Ramsès , vers l’Ocçjdent , vint aux bornes du mondç3 Phar. iq, 276.

tre les Hébreux , cette expédition , loin d’obtenir l’assentiment national , aurait déplu aux Prêtres et froissé les idées religieuses de l’Egypte. La confiance que ses Rois et ses peuples accordaient aux Mages était immense , et ces prêtres , ces mages avaient lutté de puissance avec Moise et s’étaient avoué vaincus. Il est si vrai qu’ils ont considéré Moise , instruit dans leur sagesse , comme un rival, qu’ils ont essayé de contrefaire ses prodiges et non de les défaire ; ils ont imité par de simples tours d’adresse les deux premiers fléaux , au lieu de les détourner ; ils [ont voulu sauver leur gloire , bien plus que leur patrie. N’oublions pas que les traces de l’impression produite par les dix plaies et du sentiment profond des Egyptiens que Moise et les Hébreux étaient sous la protection spéciale de la Divinité, sont manifestes dans le récit de Manéthon, (Jos. cont. App.L 26.) qui atteste qu’ Aménophis crut devoir céder aux Dieux* Est -il croyable que Sésostris se soit hasardé contre des adversaires , devant lesquels les Mages de l’Egypte s’étaient humiliés en disant : C’est ici le doigt d’un Dieu, (Ex. 8. 19.) et qui avaient vu engloutir à leurs pieds une armée Egyptienne et son Roi?

Et que restera-t-il à objecter contre la

contemporanéité de Sésostris et de Josué, si l’Ecriture fournit la preuve qu’Israel était alors, non en état de guerre, mais en relation d’amitié avec l’Egypte? Moise, vers la fin des 4o années du désert , dit : Tu n’auras point en abomination l’Egyptien , car tu as été étranger dans son pays. (Deut. 23. 7.) V raisemblablement , il en était de même chez les Egyptiens ; car cette formule autorisait toute sorte de relations entre les deux peuples, et de quelle utilité était cette autorisation, si l’état de guerre avait duré? Enfin, il faut se rappeler encore que les Egyptiens , longtemps infestés par les Philistins, et autres peuplades Cananéenes , qui fesaient sur leur territoire des incursions dont on trouve des traces dans l’Ecriture, (I Chron. 8. 21.) ont dû voir avec plaisir ces nations soumises et contenues par un peuple que son long séjour en Egypte avait presque rendu Egyptien,

Voyons maintenant si les annales saintes nous offriront quelques souvenirs , quelques faits d’accord avec le système qui rend Moise contemporain de Sésostris.

Vers la fin du séjour dans le désert, Moise voulut se rapprocher des limites de la Terre Promise. Pour y arriver de l’Arabje, il

avait deux routes devant lai; la plus courte, celle de l’Ouest, en suivant les frontières de l’Idumée, le conduisait vers le Sihor, ou torrent d’Egypte, et de ce côté il ne rencontrait que les Amalécites; l’autre, la plus longue , l’obligeait à doubler l’Iduméç , à remonter ensuite vers le Nord, à rencontrer en chemin les Moabites , les Madianites , les Ammonites , les Ammorhéens , et l’exposait même à être attaqué par le Roi plus septentrional de Basan; ce qui arriva en effet* Cependant cette route , et plus longue et plus hostile , fut suivie ; si Ramsès régnait en Egypte , il eut été imprudent de conduire si près de ses frontières les Hébreux , qui jamais n’ont été plus prompts à s’effrayer sans cause que pendant le pélérinage du dér sert, et à chercher des prétextes de déso? béissance dans leurs vaines terreurs.

L’Idumée avait refusé le passage à Moise, (Nomb. 20. 14.) quoiqu’il offrit d’éviter les terres cultivées , de suivre les routes frayées , et de payer le prix des eaux que le peuple boirait. Pourquoi ce refus? Le souvenir de l’extraction commune des Iduméens et des Juifs par les deux fils de Jacob n’était pas oublié ; Jl est ton frère , avait dit le Législateur ? et le petit - fils d’un descendant

3’Esau était réputé Israélite. (Dent, a 3. 7, 8.) Dans le Livre des Chroniques , il est question de Siméonites qui s’établirent dans les montagnes de Séhir, ancien nom de l’Idumée;’ l’époque de cet évènement est incertaine ;

(I Chron. 1. 42*) mais 011 s’accorde à le pla-» cer au temps de la servitude en Egypte d’où ces Hébreux seraient sortis avant Moise ; ce fait vient à l’appui de l’union des Juifs et des Edomites , dont le sort est comparé , comme celui de deux frères , dans les derniers discours de Josué. (Jos. 24. 40 Les premières guerres entre les deux nations 11’ont éclaté que sous David; un mot du cantique de Marie, la soeur de Moise, (Ex. i5. 1 5.) est le seul passage que je connaisse qui semble prouver quelque inimitié ; mais une exclamation poétique ne prouve rien, et la prophétie de Balaam contre l’Idumée 11e peut être mise sur le compte des Hébreux. Ainsi l’Ecriture n’offre la trace d’aucune haine entre les deux postérités de Jacob, et l’on ne comprend pas pourquoi les Princes d’Edom refusent à Moise le passage par leurs états ; la crainte pouvait les porter à l’accorder si l’amitié ne les y portait pas , et s’ils redoutaient les peuples de Canaan , certes , Moise était plus redoutable. Mais si un conquérant tel que Sésostris , qui ne pquvait -

aimer Israël, occupait le trône d’Egypte, on conçoit que l’Idumée , épargnée jusqu’alors par ses armes, ait voulu rester neutre entre deux adversaires tels que Sésostris et Moise.

Lors de la conquête de Josué , les Philistins , dont le gouvernement alors paraît avoir été fédératif, sont restés indépendans. (Jos. i3. 3.) Après avoir dissipé la ligue des chefs du Midi de Canaan, (Jos. 10.) Josué épargne les tribus Philistines , quoiqu’il fut maître de plusieurs villes voisines de leur territoire , et retourne en son camp de Guilgal. C’était, il le semble , laisser en paix un ennemi dam gereux , et le rivage de la Méditerrannée valait bien qu’on s’en rendît maître. Mais Ramsès régnait en Egypte , et Josué , qui nous est représenté comme un général habile et un chef prudent, a voulu laisser ce peuple , tributaire ou non de Ramsès , entre l’Egypte et la nouvelle patrie des Hébreux.

Balaam , dans un de ses chants prophétiques, dit: Son Roi (d’Israël) sera élevé audessus d’Agag. (Noinb. 2q» 7.) Ce passage a beaucoup occupé les interprètes ; c’est sans fondement qu’on a lu dans ce verset Gog, qui dans l’Ecriture représente les nations Scythes, ou Agar, mère des Ismaélites, nommés quelquefois Agaréniens *, le texte porte

Agag. Il restait la difficulté de savoir quel personnage est désigné sous ce nom , et il était naturel qu’on pensât d’abord à ce Roi des Amalécites vaincu par Saul; (I, Sam. i5.) mais il paraît qu’Agag était plutôt un surnom ou un titre d’honneur qu’un nom; Balaam , dans la suite de son hymne , prononce (Nomb. 24. 20.) une menace prophétique contre la race d’Amalec, et il semble peu probable qu'il ait séparé ainsi dans ses oracles le peuple et le Roi. Il serait téméraire d’affirmer que Balaam ait désigné Ramsès sous le nom ou le titre d’Agag; voici cependant la remarque de Mr. Van der Palm sur ce passage ; il affirme ce que Michaelis avait soupçonné , et il faut se souvenir que la note de l’illustre Professeur de Leyde était écrite tien avant la certitude acquise que Sésostris , et Moise , et par conséquent Balaam avaient été contemporains. » Agag, dit Mr* )) Van der Palm , paraît être ici le nom d’un -» Prince , que les habitans de ces contrées » considéraient comme le plus grand et le )> plus puissant Roi du monde.”

Cet ensemble de citations et de rapprochemens met parfaitement d’accord l’histoire sainte et profane , prouve que Sésostris n’a eu aucune rencontre avec les Hébreux, et

rend compte du silence que l’Ecrititre garde sur le conquérant Egyptien. C’est un exemple ajouté à tant d’autres , qu’aucune histoire n’est plus exclusivement nationale que celle des Hébreux ; elle ne rapporte de Nébucadnet- .zar que son siège , et de Cyrus que son édit** Qu’importait le reste à des auteurs inspirés, qui écrivaient les annales de la postérité d’Àbraham , dépositaire au milieu des ténèbres du Paganisme de la grande vérité de l’unité de Dieu, et de la promesse du Rédempteur?

On peut donc se servir avec confiance de ces deux dates dont l’une prouve l’autre , l’avènement de Sésostris et la Sortie d’Egypte , comme d’un point central dont on peut partir pour remonter vers Joseph et Abraham , si Mr. C. découvre des monumens antérieurs à la i8ème dynastie, et pour redescendre vers Cambyse et Alexandre à l’aide de ceux qu’il a déjà découverts. Forcé d’abréger , j’indiquerai seulement que le Sésak qui vint sous Roboam assiéger Jérusalem et qui s’empara des bouchers d’or de Salomon , (I Rois. i4« 2 5. II Chron. x 2 « 2,) est le Sésonchis des monumens, chef de la 22ème dynastie, et que le Zéraph , défait par Asa , petit-fils de Roboam (II Chron. 14. 9*) est le fils de Sésonchis ^

l’Osorchon des monumens et des listes , qu’un manuscrit de Mr. Dénon montre en effet avoir succédé à son père. Ces deux ennemis d’Israël avaient été déjà reconnus par les clironologistes , entre autres par Desvigïiolles ; (*) mais aucun Pharaon n’avait plus partagé les interprètes que l’adversaire de Moise, qui ne peut être qu’Aménopliis , ou Ramsès Y, père de Ramsès le Grand.

Tu vois , mon cher Frère , que je n’ai pu qu’effleurer le sujet ; les développemens en seraient immenses, et je n’ai ni le temps ni la prétention d’essayer de les donner** Content d’avoir indiqué la mine, d’avoir tracé quelques lignes peu profondes sur le terrain qui la couvre , c’est à d’autres de l’ouvrir, d’en parcourir les galeries encore inconnues et d’en mettre les richesses au jour. Tu n’apprendras pas sans plaisir que l’exemple sera donné peut - être par la Hollande 7 où l’on ne reste étranger à aucune des découvertes qui intéressent la science et la religion. Celles de Mr. C, occupent dans ce moment tous les esprits ; déjà l’Institut Royal l’a placé au nombre de ses correspondans ; on suit avec attention ses travaux ,

(*) Chronologie de l’Histoire Sainte, Tora, 2. pag. 124.

et j’ai lieu d’espérer que l’on verra paraître sur l’histoire si obscure des Rois Pasteurs , sur l’origine des anciens Egyptiens , sur les rapports des Ecritures et de la langue de l’Egypte avec celles de l’Asie, des recherches nouvelles qtd confirmeront de plus en plus la vérité des Livres Saints , et qui prouveront que la patrie de Grotius n’a pas dégénéré.

En terminant , les réflexions s’offrent en foule. Je m’arrêterai à une seule , qui surtout m’a frappé; il devient plus évident de jour en jour que l’homme ne doit désespérer de rien. On lit maintenant ces hiéroglyphes couverts de vingt siècles de ténèbres , et les premières lectures confirment la vérité des récits de Moise , le premier écrivain inspiré. Ayons donc patience ; le genre humain ne meurt pas; Celui qui a dit:

Je suis la lumière du monde, tiendra sa promesse , et les ténèbres qui restent encore seront un jour dissipées.

Ton affectionné Frère,

A. Lt C, COQUEREL.

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