‹ Lettre a un jeune bachelierChapitre 1 sur 9 · LA JEUNESSE : SON ETAT D'ESPRIT · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE : SON ETAT D'ESPRIT

Mon cher ami,

De quinze à vingt, ans, l'âme d'un jeune homme présente un singulier spectacle. Tout y est en ébullition. On revise les constitutions politiques, sociales, familiales; on refait les plans de bataille des généraux vaincus; on dit aux grands hommes leurs vérités. On dénigre, on démolit. On n'a pas l'admiration facile, mais on a la critique abondante, et Ton tient à être pris au sérieux toujours, — même quand on divague.

Quelques-uns de ces éphèbes trouvent que leurs parents sont vieux jeu. Ils déplorent de n'être pas le père de leurs parents, irrémédiable défaut (pie le progrès lui-même aura peine à corriger. A cause de cela, leur père est, d'après eux, quelque peu « bourgeois »; leur mère, — oli! excellente! ils l'aiment tendrement, — mais elle ne sait pas, elle n'est pas dans le mouvement.

Le mouvement est créé par de petits jeunes gens, à moustacbe naissante, qui s'exercent à fumer, sans trop de dommages, leurs premiers cigares, pour qui la cravate est une affaire grave et le faux-col un problème important. On compulse ensemble les journaux pour voir quelle toilette a portée le roi d'Angleterre, avec quel gilet est sorti l'acteur à )a mode, quels gants dessinaient les mains du Pétrone moderne. On se passionne pour un clieval, pour une machine, pour moins encore, et, avec l'argent de ses parents, on parie qui arrivera « bon premier » en composition, quitte à emprunter, quand on a trop parié et ainsi beaucoup perdu.

Au point de vue moral, et malgré cette

A IX JEUNE HACIIEI.IKK.

effervescence juvénile, il en est qui s'affermissent dans la vertu, parce qu'ils comprennent de mieux en mieux que le devoir, c'est le bien, et que le bien est obligatoire.

Tel autre s'entête d'orgueil; il mesure hommes et choses avec l'étroit compas que lui fournit une raison mal équilibrée : il arrive ainsi à se bâtir des systèmes dont l'incohérence est le moindre défaut.

Celui-là enfin, excité par une curiosité où l'ardeur du vrai savoir n'a point de part, grisé peut-être par de malsaines excitations, se prend à dédaigner comme une puérilité l'honnêteté de son canir : il fait du plaisir — et de quel plaisir! — la loi de sa vie.

Vous ne me demandez pas lequel de ces jeunes gens je préférerais. Je vous le demande à vous-même : le meilleur esprit, le plus noble ca'ur, quel est-il ? Votre réponse n'est pas douteuse.

Mais, en dehors du courant sympathique qui vous entraînerait, dites-moi lequel est dans la vérité?

La vérité! Voilà la grande question de ce

in LETTRE

monde. Voir juste, suivre le bon chemin; on ne vit qu'une vie; il importe de ne pas se tromper.

Vous l'avez connue, la vérité, à l'aurore de votre vie. C'est elle qui a donné à vos jeunes années leur grâce touchante. Vous la retrouvez, dans vos souvenirs, illuminant les meilleures de vos journées. Toutes les joies profondes de votre enfance sont liées intimement au doux éclat qu'elle répandit dans votre jeune âme. Quand vous aurez expérimenté la vie, vous verrez s'il est beaucoup de joies qui valent celles que vous avez goûtées alors.

Peu à peu cependant, cet éclat s'est voilé. Vous vous êtes laissé pénétrer par l'indifférence des uns, par le scepticisme des autres. Semblables à ces nuages légers qui, en s'amoncelant, finissent par cacher la beauté du ciel, des questions, des objections de détail ont jeté comme une brume sur la vérité qui, jusque-là, vous semblait si brillante.

Etait-ce positivement le doute qui vous envahissait? C'était plutôt cette indifférence commode, far-niente de la conscience, dont

la formule a été donnée depuis longtemps : « A. demain les affaires sérieuses! » — Il y a, dans les croyances chrétiennes, des devoirs impliqués; s'en abstraire, c'est se délivrer de quelques soucis. On ne nie pas l'importance de ces devoirs; on les retrouvera plus tard; on s'épargne, en attendant, la fatigue d'y penser : on reste dans le vague.

Eloignez de vous, mon cher ami, une disposition si peu virile. Se fait-on un ferme esprit, se donne-t-on une mâle vigueur avec des idées vagues? Une maison tiendra -t-elle debout, si elle a pour fondements des roseaux? Votre vie morale ne sera -t-elle pas à la merci de toutes les influences, si vous ne la constituez pas sur des bases solides?

Qui sait! Vous êtes déjà plus loin peut-être que ce vague nonchaloir; vous hésitez, vous reculez, vous n'avez plus confiance. L'édifice de votre foi se lézarde tristement.

Je viens à vous pour vous aider à le consolider.

Cette lettre pourtant, tout inspirée qu'elle soit par vos préoccupations et par vos besoins, ne saurait être un traité sur la religion.

Elle a pour objet de débrouiller le chaos

un peu confus des objections qui se pressent dans votre esprit, de les sérier, afin que vous puissiez plus aisément les mesurer et les juger.

Ne cherchez donc pas ici de démonstrations documentées : vous les trouverez facilement autre part. Mon but est de noter les questions et les réponses d'un trait bref qui, en les soulignant, vous porte à réfléchir. — Ce sera ouvrir ainsi, dans votre esprit embrumé, de petites fenêtres sur les horizons divins.

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