ET COMMENT ON LA PERD
Les convictions religieuses ont besoin d'être entretenues pour garder leur précision. Il n'en est pas autrement dans ce qui touche au domaine de l'esprit. Si nous passons la moitié de notre vie intellectuelle à apprendre, nous passons l'autre moitié à désapprendre ou à rapprendre ce que nous avons appris déjà.
Les vérités de lu foi s'effacent peu à peu, si nous ne ravivons pas nos raisons de croire.
Vers seize ou dix-sept ans, vous avez eu, un jour, celte impression : vous avez senti que votre foi était moindre. Vos idées religieuses ressemblaient à ces inscriptions frustes que l'on ne peut plus déchiffrer, tant leurs caractères sont effacés.
Et alors vous avez peut-être conclu que la religion manquait de preuves solides. Conclusion aussi fondée que celle d'un homme qui, ayant appris le grec, et l'ayant, vers la quarantaine, oublié, déclarerait que la langue « aux douceurs souveraines » n'est rien de plus qu'un informe patois.
Vous n'auriez pas eu cette impression, si vous aviez entretenu votre foi.
On vous l'avait recommandé, dès votre adolescence, et vous aviez répondu : « A quoi bon ces preuves, ces instructions, ces lectures?... j'ai la foi, je n'ai pas besoin de tant raisonner ma croyance. » Puis l'heure est venue où ces croyances non rai sonnées vous ont paru déraisonnables.
La vérité est que l'instruction religieuse
reçue à onze ans ne suffît pas à une intelligence de dix-sept ans, pas plus qu'il ne lui suffirait d'en rester aux mathématiques ou à la littérature qu'on lui enseignait à cet âge.
Tout doit progresser, dans la jeunesse, l'intelligence et la science, le cœur et la volonté.
Écoute/ donc ce récit piquant du Père Gratry, dans ses Souvenirs de jeunesse, alors qu'il était élève du collège de Tours, et plus tard de Henri IV : « On me disait : « La « confession, tu as cent fois trop d'esprit pour « prendre ces sottises au sérieux! » D'un autre côté, on me prouvait que l'Évangile ne pouvait pas être la parole de Dieu, parce qu'il s'y trouvait des solécismes comme celui-ci : Mémento, liomo, quia pulvis es et in pulverem reverteris. Or, disaient les écoliers, nous savons tous qu'il faut dire : Mémento, ho/no, te pulverem esse, par la règle du « que retranché » ; ce qui me paraissait incontestable. Et je ne vérifiais pas non plus si ce texte était dans l'Évangile. On voit par cet exemple combien nous avions tous desprit. Cela se passait en classe de troisième.
« En seconde, nous vîmes venir, au com-
mencement de l'année, un nouveau professeur, un bel homme de vingt-quatre ans, qui avait la croix d'honneur! Enthousiasme de toute la classe! Et l'enthousiasme s'accrut encore lorsque, dans une énergique profession de foi, il nous appritqu'il était l'ennemi des tyrans, ami de la vertu, etsupérieurà toute superstition. Il se moquait beaucoup d'Homère, de la Bible, du Pape; il racontait les faits de la tyrannie et de l'Inquisition. Sur ce, tous les élèves de seconde perdirent la foi. On lisait les Ruines de Volney, les Cultes de Dupuy et la Profession de foi du vicaire savoyard. On disait : « C'est bien démontré; tout est faux. Mais y « a-t-il un Dieu? » Les uns disaient oui, les autres non... Or cette ridicule et pitoyable histoire de quelques polissons est à mes yeux d'une fort grande gravité; car c'est ainsi qu'en France, depuis cinquante ans, la plupart des hommes de la haute classe et de la classe moyenne perdent la foi pendant leurs années de collège. »
Vous avez, dans cette page, quelques traits de ce que vous avez pu voir auprès de vous. — Les objections desjeunes humanistes! Pour
ces a mes neuves, chacune d'elles est une découverte, c'est de l'inédit : or cet inédit, après avoir traîné dans maint ouvrage, leur arrive tout droit de Voltaire qui, lui-même, l'avait pris chez Bayle, et saupoudré du sel de son esprit.
L'avez-vous remarqué? Ils en traitent avec cette imperturbable assurance qu'on a, dans notre pays, pour tout ce qui concerne la religion. Nous avons conscience que l'on ne peut parler mécanique, médecine, jurisprudence, sans quelque initiation.
En religion, chacun, sans études préalables, est docteur, mieux que cela, pape infaillible. Les décrets sont sans appel, et il n'est pas une question philosophique, historique, dogmatique, morale, se rattachant aux choses religieuses, dont on ne décide avec un aplomb étonnant, qui ferait rire, — si au contraire nous n'avions envie d'en pleurer, à cause de la gravité des matières.
Cette intempérante jeunesse devrait bien méditer ces paroles de Renouvier, un philosophe qui ne saurait être suspecté d'attaches religieuses : « De quoi se compose aujour-
d'bui l'armée qui attaque les religions? — D'esprits étroits et bornés pour qui la libre pensée n'est faite que de négations. » La négation est à la portée de tout le monde. Elle n'exige point d'efforts, ni de raisonnements. Pour affirmer, il faut encore mettre en ligne deux idées; pour nier, ce n'est pas nécessaire.
Quoi qu'il en puisse être, dès qu'il s'agit d'une conscience bumaine et de ses inquiétudes, nous n'avons pas à cbercber si l'objection est vieillotte ou si elle est modem style, si elle est le fruit des réflexions profondes de M. Homais ou de la finesse légendaire de M. Josepb Prudbomme, notre première pensée sera toujours d'offrir le remède.
Mais, cbose étrange, les jeunes gens ne paraissent jamais pressés d'aller le cbercber, ce remède. On trouve tout simple de consulter le médecin, dès que la santé s'altère; cela ne paraît pas aussi simple, quand il s'agit de la santé de l'âme, d'aller consulter celui qui la pourrait soigner.
Par exemple, il en est qui trouvent — tout seuls — un remède ingénieux. Leur mère, dans sa sollicitude cbrétienne, les engage-t-elle à
consulter, à s'instruire : ce Oui, répondent-ils,
il faut décidément que je m'instruise... je vais lire Renan! » — Renan? pourquoi? — a Parce qu'il faut connaître le pour et le contre. »
Je vois bien où vous allez chercher le « contre », mais le « pour », où le trouvez-vous? Si vous disiez : « Je vais lire des apologistes de la foi chrétienne, puis je lirai Renan », je comprendrais; il y aurait au moins une apparence de logique dans ce procédé; tandis que, en agir comme vous le projetez, c'est la même chose que de dire : « Je veux m'instruire en astronomie, je prends Ptolémée : je ne touche pas à Newton; je veux apprendre la physique, je lis Aristote. » — Ne serait-ce pas préférer à la vérité établie, la vérité déformée? Voilà ce que vous faites en matière religieuse.
Il est des jeunes gens pour qui le bélier le plus redoutable contre leur foi, c'est le sarcasme. Rencontrent-ils quelqu'un de ces camarades dont le poète a dit :
Toujours son ironie inféconde et morose Jappait sur les talons de quelque grande chose.
Les voilà désemparés. On s'est moqué de leurs croyances; donc elles sont fausses ou tout près de l'être.
En quoi, je vous prie, la vérité est-elle amoindrie par le sarcasme ou par la moquerie ?
Voici des plaisantins qui se saisissent d'une vérité de notre foi, la dénaturent et nous la présentent difforme, en s'écriant triomphalement : « Voyez donc comme tout cela est ridicule! » — Ce n'est pas la vérité qui est ridicule, c'est votre esprit, récepteur infidèle, qui en réfléchit mal les contours.
Mettez à l'Apollon du Belvédère un de ces masques dont les acteurs se servaient, à Athènes, sur le théâtre de Bacchus, chacun rira. Le chef-d'œuvre aura perdu sa beauté.
On ne procède pas autrement à l'égard de la vérité, on la déforme, c'est le grand secret pour la rendre ridicule. Ne trouvez-vous pas qu'Amiel devait penser aussi à ces plaisantins, quand il écrivait : « Tout est mesquin, chétif, laid, mauvais, pour une âme basse et sordide »?
Mon cher ami, au lieu de vous laisser ballotter par les objections des uns, par les plai-
santeries des autres et par le» fluctuations de
voire propre esprit, sachez donc vous ressaisir d'une main ferme, comme le pilote saisit plus énergiquement son gouvernail, quand le brouillard augmente; - - c est ce que j'appellerai gouverner, en homme, votre esprit.