Lettre au dix départements
La popularité qui m'avait entouré sans cause s'est retirée de moi sans motif. A un signe de l'Assemblée nationale, je suis sorti des affaires, satisfait dans ma conscience de quelques services humblement rendus à mon pays dans une des grandes crises de son histoire; sans regret du rang accidentel d'où jesuis descendu; sans ambition d'y remonter jamais ; sans amertume contre les dénigrements et les calomnies qui sont le salaire ordinaire des révolutions; sans candidature d'aucune espèce à briguer de la faveur publique; j'ai gardé le silence longtemps, je le garderais toujours s'il ne s'agissait que de moi. Mais vous m'aviez adopté dans une grande circonstance en signe de la conformité de nos opinions; je vous appartiens donc ; à ce titre , je vous dois compte de moi-même. Il ne faut pas que vous ayez à rougir quand on parlera de moi devant vous. Il faut que vous puissiez dire avec vérité à ceux qui vous repro» cheraient d'avoir arboré mon nom à deux millions de voix : « Si ce drapeau que nous avions choisi s'est abaissé, il ne s'est du moins pas terni. Il ne nous précède plus, il ne nous humilie pas. »
On répand, on dit, on imprime (je recueille jusqu'aux chuchottements pour ne rien laisser sans réponse) ; on dit donc que j'ai été ardent dans l'ambition, faible dans l'exercice du pouvoir pendant les trois mois de ma part do dictature au Gouvernement provisoiio ;
Que j'ai transigé avec le terrorisme ;
Que j'ai pactisé avec le communisme et enivré le peuple en consentant à lui promettre Vorganisation du travail;
Que j ai tramé avec le© meneurs des principales factions qui voulaient dénaturer et déshonorer !a Républic^ue ;
Que j'ai conspiré avec les détenus de Vincennes , et fourni des armes à Sobrier dans une intention perverse ;
Que j'ai trempé dans les tentatives de propagande armée sur les frontières des gouvernements auxquels je promettais la loyauté et la paix ;
Que j'ai compromis la sûreté de la République en ne lançant pas tout de suite nos forces au-delà du Rhin et des Alpes;
Que j'ai retardé les élections pour prolonger la dictature du gouvernement dont je faisais partie ;
Que j'ai été complice de la manifestation des deux cent mille hommes du 47 mars;
Hésitant et sans mesures prises dans la journée du 16 avril;
Qu'après la réunion de l'Assemblée nationale j'ai refusé par pusillanimité le pouvoir unitaire que l'Assemblée nationale était, disait-on, disposée à m'offrir, et auquel deux millions de suffrages pouvaient me désigner à ses yeux ;
Que j'ai induit l'Assemblée nationale, parce refus, à former une commission de gouvernement sans unité de volonté et sans fermeté dans le maniement des difficultés du moment ;
Que j'ai fait alliance, dans cette commission, avec des hommes d'opinion contraire à la mienne et à la République modérée ;
Que le motif de mon alliance inconcevable avec ces adversaires politiques est dans des rapports honteux et absurdes d'intérêt que j'aurais eus avec eux ; dans des dilapidations en commun du trésor public; ou bien dans une infâme vénalité sous le dernier gouvernement ; que ces adversaires prétendus avaient en mains les preuves de cette vénalité, et que j'aurais été obligé d'acheter leur silence par des concessions d'opinion 1
Que j'ai payé mes dettes avec l'argent de la République ; que j'ai fait passer en Angleterre le fruit de ces concussions ;
Que j'ai maintenu les ateliers nationaux pour peser sur l'Assemblée nationale et pour en faire l'armée en disponibilité de l'insurrection ;
Que le 45 mai j'ai découvert volontairement l'Assemblée et vu avec une joie secrète l'invasion impunie de la sédition dans l'enceinte de la représentation nationale;
Que je n'ai pas su ou pas vonhi prévoir les événements du
23 juin; que, ni moi ni mes collègues, nous n'avons préparé les forces militaires nécessaires à l'ordre ou au combat, au moment delà dissolution des ateliers nationaux; que les troupes manquaient par notre faute; que la lutte s'est prolongea par suite de cette imprévoyance; que le sang de la guerre civile est sur nos mains.
Voilà les inculpations. Je les reprends une à une. Au lieu de réfuter, je raconte. Il n'y a pas une des circonstances de ce récit qui n'ait pour attestation, ou de nombreux témoins, ou des pièces irréfragables, ou tout un peuple. Je ne demande foi ni confiance sur rien. Je m'engage à prouver tout par témoignage.
i" J'ai été ardent dans l'ambition, faible dans l'exercice du pouvoir pendant Vinterrègne et la dictature. — Je réponds :
La révolution de Février m'a surpris comme tout le monde. Le système républicain, gouvernement de la raison pure, était pour moi un idéal plus ou moins lointain du droit, du règne, des progrès du peuple. Il n'était pas une conjuration. Je n'avais point d'aversion contre la monarchie constitutionnelle; point de colère personnelle contre la dynastie. Je me tenais à l'écart de ses faveurs; je la regardais régner, voilà tout. Si son règne, dont j'estimais certaines pensées, telle que celle de la paix, par exemple, n'avait ni rétréci ni corrompu la liberté, je n'aurais pas hésité à la servir. La monarchie et la dynastie, abandonnées du peuple, de la garde nationale, de la chambre et de l'armée , tombèrent sous leurs fautes en une demi-séance. Tout fut consommé avec la royauté; il n'y eut plus qu'à la remplacer et à la plaindre. Le peuple nous montra l'exemple de cette honorable pitié. Il combattit, il laissa fuir, il n'insulta pas.
J'étais resté isolé, pensif , silencieux sur mon banc, contemplant cette catastrophe si soudaine, qu'elle ne laissait même pas le (emps d'en mesurer la profondeur. Ému jusqu'à l'attendrissement par cette infortune et par cette enfance, se sauvant du trône dans une révolution, mon cœur luttait en moi contre ma raison.
Le peuple et quelques-uns de mes collègues, qui l'ont oublié aujourd'hui, me prirent par le bras, me firent signe de me précipiter entre l'anarchie et le pays, m'appelèrent par mon nom, me poussèrent à la tribune. M. Barrot en descendait vaincu dans ses efforts pour arrêter la monarchie sur sa pente. Un fusil fut dirigé contre moi; une main inconnue releva l'arme. Je me prononçai, en peu de mots , pour wn gouvernement provisoire qui saisît à
l'instant la Ci ise, afin de la dominer. Ce gouvernement donnait toutes les probabilités du lendemain à la République, mais il réservait à lAssomblée nationale, que j'indiquai du premier mot, ce qu'aucune faction, ce qu'aucun entraînemeut, ce qu'aucune acclamation ne pouvaient lui enlever : la sanction souveraine et entière de la forme définitive de gouvernement qu'il conviendrait à la nation d'accepter.
. La voix de la multitude et des députés restés dans la salle me provoquaient à désigner moi-même les membres du Gouvernenement provisoire. Je refusai. M. Dupont (de TEure), le dictateur naturel de l'estime publique, fut porté, malgré sa modestie, au fauteuil de la présidence. Il lut les noms qu'un scrutin tumultueux avait désignés pour former le Gouvernement. Nous ne reconnûmes à ce scrutin d'autre autorité que l'autorité du danger et du dévouement. Ce dang,^r et ce dévouement étaient notre seul titre. Ils nous défendaient d'abdiquer ce pouvoir, tout irrégulier qu'il était, entre les mains de l'anarchie : « Je le prends du droit du sang qui coule et qu'il faut étancher à tout prix. » Ce fut mon mot. Je le retrouve au Moniteur. Nous marchâmes à riIôtel-de-Ville à la tête d'une colonne du peuple. Nous fûmes portés, sous une voûte de sabres, de piques, de baïonnettes, dans les salles tâchées de sang, encombrées de morts et de blessés, jusqu'à une petite table où s'organisa le Gouvernement. A cette heure même commença au dehors la lutte entre les deux Républiques : l'une violente, épuratoire, dictatoriale, terroriste de parole , de geste, de couleur ; l'autre, modérée, pacifique , légale, unanime, constitutionnelle ; entre la République que vous voulez et celle que vous ne voulez pas.
Le premier acte de cette République terroriste à contre sens et à contre temps fut de vouloir arborer ses couleurs (couleurs de sang). Pendant deux jours et deux nuits des hommes armés inondèrent à plusieurs reprises la place, les cours, les salles de l'Hôtel-de- Ville. Ils nous sommaient de donner à l'instant à la République le caractère, l'attitude, les insignes de la première révolution. Mes collègues et moi nous résistâmes, au péril de notre vie. Vin^t fois, pendant ces soixante-ct-douze heures, je fus soulevé, entraîne, emporté aux portes, aux fenêtres, sur le palier des escaliers, dans les cours, sur la place, pour parler à ces hommes d'une autre date qui inforprétaienl si mal la volonté du peuple, et pour
refouler ces signes du terrorisme qui voulaieiU déshonorer la Hépublique. Vous vous rappelez les derniers mots qui décidèrent la victoire du drapeau tricolore ; ils étaient sur les lèvres de mes collègues, je ne fis que les prononcer : « Le drapeau rouge que )) vous nous présentez, citoyens, n'a jamais fait que le tour du » Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple ; le drapeau » que nous voulons conserver à la Républi(iue a fait le tour du » monde avec notre courage, notre gloire et nos libertés ! » Y at-il là ambition préméditée d'un poste où le hasard nous jette tous sur la brèche de la société? Y a-t-il faiblesse? Y a-t il transaction avec le terrorisme? Prononcez.
2o Tai pactisé avec le communisme ;fai enivré le peuple d'illusions en lui promettant l'organisation du travail.
Le lendemain du drapeau rouge, les ouvriers socialistes se présentèrent en masse à THôtel-de-Ville, accusant la lenteur du Gouvernement à tenir les promesses d'une révolution sociale, et nous demandant de signer une proclamation promettant au peuple l'organisation du travail. Ils demandaient cette parole à main armée. Ils n'avaient arraché encore ni de leurs chapeaux ni de leurs habits }es derniers lambeaux du drapeau rouge. Les membres du Gouvernement refusent. Les insurgés insistent, ils menacent ; je m'avance à mon tour, et je commence ma réponse à leur sommation par ces paroles (Voir le Moniteur) : « Citoyens, vous me mettriez à (( la bouche de vingt pièces de canon, que vous ne me feriez pas « signer ces deux mots réunis ensemble : Organisation du travail ! « etje vais vous dire pourquoi. Premièrement, c'est que je ne me « crois ni plus ni moins d'intelligence qu'aucun des hommes de « mon temps et de mon pays; que j'ai passé quinze ans de ma vie « à étudier cette question de l'organisation du travail comme vous a l'entendez, et qu'il m'a été impossible de la comprendre; je « ne signe pas ce que je ne comprends pas. Secondement, c'est « que je suis un honnête homme, et que je ne veux pas signer au i( peuple des engagements que je ne pourrais pas lui tenir. Quant « au droit à l'assistance fraternelle par le travail, à des condi- « lions qui ne fassent pas concurrence mortelle au travail lilire. « seul travail qui puisse nourrir des millions d'hommes ; (puint à « la série des institutions fraternelles que la République doit suc- « cessivcment organiser pour relever la situation du pr(>!élaiie,
« au bien-ôtre, à l'instruction, à la propriété, jo les signerai avec « bonheur, car ce sont-là de ces promesses que je me suis faites « à moi-même avant de les faire à une révolution. »
Était-ce là le langage d'un endormeur politique qui échappe à la circonstance en ajournant et en grossissant la difficulté ?
Le sixième jour, une pensée me saisit, et la mémo inspiration descend à la fois du Ciel dans 1 ame de mes collègues. « Donnons un u démenti éclatant d'avance à ceux qui voudraient jamais souiller « de sang le principe républicain ; confondons la colère des uns, « les terreurs des autres, brisons l'arme des réactions, abolissons « l'échafaud, supprimons la peine de morl! »
Je n'oublierai jamais le moment où cette proposition, sortie du cœur de tous et votée par tous, nous tombâmes dans les bras les uns des autres en nous donnant le baiser de vie ! Nous avions le pressentiment du sang que nous sauvions à l'humanité, des taches que nous épargnions à la République. Je rédigeai cette proclamation et la lus au peuple. Il la fit sienne en l'adoptant d'acclamation et en la signant de ses larmes.
Était-ce là encore une concession au bourreau, ou une concession à Dieu?
Le surlendemain , un autre pressentinient me fit proposer au Conseil l'organisation de vingt-quatre bataillons de cette garde mobile, jeunesse de Paris, arrachée à l'émeute, donnée à la loi, à la discipline, à la patrie. Le 23 juin cette garde mobile a sauvé Paris et la France. Était-ce là de l'imprévoyance ?
Ces jours beaux et terribles passés, la même faction souterraine qui avait arboré le drapeau rouge renouvela, sous d'autres prétextes, ses tentatives d'usurpation et de dépravation de la République. Le 15 mars, l'ancienne garde nationale avait fait une démarche inopportune pour protester contre la suppression de quelques insignes dans son uniforme. Le même jour, le Gouvernement provisoire avait adopté une proclamation rédigée par moi au peuple Français- Cette proclamation avait pour objet de poser les vrais principes de la République et de rassurer les esprits alarmés par un langage irréfléchi dont le sens était désavoué par tous. Je disais dans cette proclamation : a Qu'il ne devait ff y avoir ni veille ni lendemain dans la date du républicanisme « unanime , que les vieux partis avaient vieilli d'un siècle en » trois jours ; que les électeurs ne devaient pas faire acception
« de parti, mais du lumière el de patriotisme, que ce n'était pas / un crime de n'avoir pas été républicain avant la République» Le Gouvernement tout entier s'associa par sa signature à ces principes. Le lendemain, cenl mille hommes environ, obéissant évidemment à un mot d'ordre des partis extrêmes, et soumis à une organisation occulte dont eux-mêmes ne connaissaient pas le but, vinrent entourer l'IIôtel-de-Ville. Calme au dehors, cette manifestation fut hostile au dedans. Les chefs des clubs les plus entreprenants pénétrèrent dans le lieu de nos délibérations. Ils nous sommèrent, au nom de ce peuple dont ils se disaient les organes et qui les désavouait, d'ajourner les élections, de prolonger ia dictature, de reculer l'époque de l'Assemblée nationale, de décréter, sans désemparer, une série de mesures qui leur assuraient la domination de Paris. Mes collègues et moi, sans exception, nous répondîmes par un refus formel de délibérer sous la menace. Les clubs, déconcertés par notre résistance, et par les cris du peuple en faveur du Gouvernement provisoire se retirèrent. Lisez nos paroles à tous, car tous parlèrent avec intrépidité, et dites si ce sont-là de lâches concessions au nombre et aux exigences de la multitude?
♦ C'est dans la même semaine qu'eut lieu la première tentative des démocrates polonais. Abusant de la généreuse passion de la France pour une cause que la France a toujours réservée dans son cœur, quelques-uns d'entre eux avaient résolu d'imposer au Gouvernement provisoire l'heure de la Pologne au lieu de l'heure de la France, et de se faire do la faveur publique un droit à la sédition. Ils vinrent la nuit au ministère des affaires étrangères. Si .< demain matin, me dit un de leurs orateurs, le Gouvernement n'a « pas proclamé la guerre pour la Pologne, demain, à deux heures, « nous renversons le Gouvernement à la tète de soixante mille « ouvriers que nous avons soulevés et que nous dirigerons contre « l'Hôtel-de-Ville. » — « Si la France, lui répondis-je, souffrait « que son gouvernement fût renversé par une sédition d'étran
« gers auxquels elle donne l'hospitaiilé, mais non l'empire, il fau « drait que la France fût descendue au-dessous des nations sans « patrie ! » Les hommes sensés et modérés do ce noble pays, ramenés par ces paroles, désavouèrent leur orateur, ils vinrent le lendemain à rHôlel-de-Ville sans cortège séditieux. Je leur dis ce qu'il y avait à leur dire pour confesser hautement leur cause
sans allumer, au gré de leur imprévoyance, l'mcendie enropéen. Était-ce une concession à la guerre universelle ?
Il en fut de même des Irlandais. Ils vinrent au nom du principe démocratique me demander des encouragements et des armes pour la guerre civile. Je leur dis que la guerre civile lancée chez nos voisins ne serait jamais une arme à l'usage de la République. Je leur rappelai les secours d'armes et d'argent donnés par le gouvernement britannique à la guerre héroïque mais funeste de la Vendée, mode d'intervention que la Fiance n'imiterait jamais- Était-ce une concession à la guerre civile?
3° On dit : La concession fut dans les tentatives de propagande armée que vous avez soldée, autorisée, peut-être dirigéejvous-même contre la Belgique, contre l'Allemagne, contre la Savoie, pendant que vous donniez des paroles de paix aux gouvernements.
Citoyens ! je réponds à cette accusation de duplicité par la correspondance la plus active avec les commissaires du Gouvernement sur ces frontières; par les ordres les plus formels de s'opposer à toute violation de cette nature ; par les décrets et par les proclamations du Gouvernement provisoire ; par la dissolution de ces rassemblements, partout ou nous avions la force armée suffisante pour les dissoudre; par les loyaux avertissements de bon voisinage donnés à l'Allemagne, au Piémont, à la Belgique ; par l'offre faite à l'ambassadeur de Sardaigne d'envoyer nous-mêmes un corps d'armée française à Chambéry pour y réprimer à main armée, nous-mêmes, l'invasion des réfugiés et des agitateurs de Lyon ; mais j'y réponds par un fait plus irrécusable encore, et que vous ne contesterez pas ; par le témoignage des nations intéressées. Oui , j'en appelle à toutes les républiques, à toutes les cours, à tous les ministres, à tous les ambassadeurs des nations qu'on m'accuse d'avoir ainsi rassurées tout haut, tandis que je les trompais tout bas. S'il y en a un seul qui accuse le ministre des affaires étrangères de complicité ou même de négligence dans la répression de ces tentatives ; s'il y en a un seul qui n'atteste la francliise et la vigueur de la politique étrangère du Gouvernement provisoire, je me déclare convaincu de félonie. Les tribunes de Berlin, de Francfort, de Londres, d'Amérique, ont déjà répondu. Écoutez comment on y parle de notre attitude diplomatique do Février! Voudriez vous rendre un ministre des affaires étrangères, et un gouvernement sincère et loyal, responsables des con-
jurations des clubs belges et des clubs auxiliaires Iraucais, qu'ils ne cessaient de combattre et de réprimer?
Cette politique loyale et ferme, républicaine et pacifique, j etais spécialement chargé, comme ministre des alTaires étrangères, de la faire accepter de la France et de ITùjrope. J'avais à concilier, s'd était possible, le salut de la France , la dignité de ses actes, et la paix, nécessaire encore à une république désarmée, nécessaire toujours à une république économe de sang humain.
Le manifeste que j'adressai à TEurope comme programme do la République au dehors, fut accepté à la fois par la France, par les peuples et par les gouvernements. La justice et la modération y mettaient le droit du côté de la France ; le droit vaut des armées. Les puissances étrangères y répondirent par une prudence et par un respect de la révolution modérée, qui prévinrent la conflagration générale du continent. Que riiommage en remonte à Berlin, à Londres, à Pétcrsbourg, à Madrid, à Bruxelles, à Francfort, partout! Quelques jours après les peuples, entraînés par la seule attraction des idées, se détachèrent des institutions absolues et gravitèrent vers nos principes- En Allemagne et en Italie, dixsept révolutions partielles répondirent à la nôtre. Nous n'eûmes ni à incendier, ni à agiter, ni à combattre. Le nom, l'attitude et la réserve de la République combattaient pacifiquement pour nous. Un commencement d'harmonie s'établit entre nous et les puissances constitutionnelles. La France ne voulait que sa place dans le monde : qui aurait osé la lui refuser, surtout quand la France reprenait son vrai rôle de missionnaire sympathique des progrès do l'esprit humain parla liberté?
Pour correspondre à celte situation prise au dehors, je demandai immédiatement au Gouvernement trois armées d'observation : une armée de cent vingt mille hommes sur les frontières du lUiin et du Nord • une armée de quinze mille hommes sous h^s Pyrénées ; enfin une armée de soixante mille hommes au piiîd des Alpes. Les deux prenùères n'étaient qu'une prévoyance, l'armée des Alpes était un acte.
L'Italie se levait pour son indépendance légitime. Le roi de Sardaigne allait combattre pour elle en Lombardie. Nous n'avions ni provoqué, ni encouragé sa guerre à l'Autriche. La (jucstion était, avant tout, italienne. Je ne devais pas y substituer une question française : nous aurions ou lair de venir conquérir quand nous
ne deviuns que secourir. Nous aurions alarmé le peuple allemand, réformé contre nous la coalition, et motivé la guerre générale sans alliés. Voici l'attitude que je fis prendre à notre diplomatie dans mes instructions, et que je pris tout haut, plus tard, à la tribune, avec l'approbation de l'Assemblée nationale.
Je dis : Nous devons nous préparer pour trois éventualités en Italie:
Ou Charles-Albert triomphera seul des maîtres de Tltalie ;
Ou Chailes-Albert nous appellera ;
Ou Charles-Albert éprouvera des revers ;
Si Charles-Albert triomphe seul, tant mieux ! L'Italie sera libre sans nous.
Si la lutte de l'indépendance italienne se prolonge, et que Charles-Albert nous fasse appel, nous répondrons à cet appel, et nous descendrons à son secours, du droit de notre alliance motivée alors avec l'Italie.
Enfin, Si Charles-Albert ne nous appelle pas , mais que la sûreté de ses Etats et des provinces qui auront conquis et proclamé leur indépendance soit menacée par suite de ses revers, nous descendrons, non comme conquérants , non comme agitateurs , mais comme médiateurs armés et désintéressés, en Piémont. L'Europe alors ne pourra accuser ni notre ambition ni notre impatience. Le droit de la proximité est un droit pour tous les médiateurs. L'Europe respectera ce droit en nous. Ses négociateurs nous suivront et marcheront du même pas que nos troupes. Les puissances s'uniront à nous pour asseoir sur une base suffisante et subordonnée aux événements l'indépendance de Tltalie.
-Lai quitté les affaires au moment où Charles-Albert était encore triomphant. J'ignore quels conseils ont suivi mes successeurs. Deux des éventualités que j'avais prévues et posées se sont réalisées; mais la situation de notre gouvernement était altérée à l'intérieur, et commandait peut-être moins de témérité. Je l'ignore encore. La responsabilité de notre politique en Italie m'échappe à partir du 2i juin ; néanmoins j'ai confiance dans le coup d'œil du Gouvernement et dans la sagesse de deux grands cabinets de l'Europe. Je crois que les négociations suppléeront la victoire. Amener l'Europe à traiter unanimement de l'état de l'Italie avec la nouvelle Républi(|uc française ma toujours ])aru de loin la perspective do celte afiairo, im gage d'alliance et de paix pour le m(»nde.
i'Jat iciarde ics ekcttoiis pour prolonjer ic pouuuir diclalonai du (jouverncmenl. dont je faisais partie.
Pour toute r<5ponsc, lisez le récit, au Moniteur, des cinq ou six journées que la faction dictatoriale des clubs anarchistes de Paris a Icnlées contre le Gouvernement provisoire pour nous arracliei' rajournement des élections ; vous y trouverez la réfutation en faits <le cette absurde inculpation. Je n'ai eu qu'une pensée en trois mois : l'Assemblée nationale, le pouvoir promptement et solidement remis aux mains de la représentation républicaine. Le 17 mars, quelle est ma réponse au club de la Garde Nationale ? (Je copie) : i< Citoyens! de tous les dogmes qui ont survécu aux gran- « des chutes de trônes ou de gouvernements, il n'y a qu'un dogme « impérissable à nos yeux, c'est celui de la souveraineté natio- « nale {bravo! bravo!); c'est celui de la souveraineté nationale, à « laquelle nous n'attenterons jamais nous-mêmes, et à laquelle nous « ne permettrons jamais qu'on attente en notre nom ou au votre. »
Le 17 mars, quelles sont mes paroles dans la proclamation destinée par nous à désavouer toute idée d'usurpation de cotte nature ? Je copie encore : « Portés d'acclamation au pouvoir pendant l'in- « terrègne du peuple, nous n'avons voulu et nous ne voulons d'au - « tre dictature que celle de l'absolue nécessité. Si nous avions « refusé !e poste du péril, nous aurions été des lâches; si nous y « restions une heure de plusque la nécessité ne le commande, nous « serions des usurpateurs. Vous ^.ieuh êtes forts! Nous comptons « les jours; nous avons hâte de remettre la République à la naïf tion. » Et ailleurs : « Encore quelques jours de magnanimité, de « dévouement, de patience, et l'Assemblée nationale recevra de « nos mains la République . La Républi(jue sera grande et forte « comme la nation ! »
Et le 17 mars enfin, quoUe est ma réponse à la manifestation des cent mille hommes dont les prétendus organes nous somment d'ajourner les élections : « Citoyens ! je ne veux rien préjuger, par K respect pour notre indépendance, sur un décret qui tendrait à « déclarer à la nation que Paris affecterait le monopole de la Répua bli(iue; sur un décret qui nous ferait prendre, au nom de la cai)i- « taie seule, et sous la pression d'une masse bien intentionnée, c( mais impéralive par son nombre même, la dictature de la Répu- « blique conquise ici par tout le monde, mais conquise pour la " France entière, et non pour quelipio^ riinyens seulement '... Si
« V0U3 me commandiez de délibérer sous la force el de pronon- « cer la mise hors la loi de toute la nation qui n'est pas à Paris, de « la déclarer pendant trois mois, six mois, que sais-je? exclue de a sa représentation et de sa conslitulion, je vous dirais, citoyens, « ce que je disais à un autre gouvernement, il y a peu de jours : « Vous n'arracheriez ce vote de ma poitrine qu'avec les balles qui « l'auraient percée ! » Voilà comment j'ai ajourné l'Assemblée nationale en face de ceux qui demandaient son ajournement. Est-ce aussi une de mes concessions?
Il est vrai, toutetois, que nous ajournâmes plus lard de quinze jours l'Assemblée nationale. Vous allez savoir pourquoi. C'est que les élections des officiers de la garde nationale n'étant pas faites, et cette armée civique n'étant pas encore organisée, nous voulûmes et nous dûmes attendre que la garde nationale fût debout pour entourer rAssemblée nationale du respect, de l'autorité et de l'inviolabilité de Paris armé. Était-ce trahison, était-ce sollicitude pour l'Assemblée nationale? Le 4 5 mai a répondu I — Combien n'aurions-nous pas eu de 1 5 mai si la garde nationale eût été absente ?
S'* Tai été complice de la manifestation des cent mille hommes le 17 mars, faible et indécis le 16 avril.
Je viens de vous raconter le 17 mars. Il était dirigé surtout contre moi. Ouvrez le Moniteur, et lisez l'interpellation menaçante des chefs de clubs : c'est à mon nom qu'elle s'adresse. Lisez ma réponse; lisez le dialogue qui s'établit après cette scène entre quelques hommes modérés de la manifestation et moi. Je copie encore : « Un de ces citoyens s'ap[)roche et dit à M. de Lamartine : « Soyez sûr que le peuple n'est laque pour appuyer le Gouverne" « ment provisoire. » M. Lamartine répond : « J'en suis convaincu ^ « mais la nation pourrait s'y tromper. Prenez garde à des réunions « de ce genre, quelque belles qu'elles soient. Les 18 brumaire du a peu[»le pourraient amener les IH brumaire du despotisme, et ni « vous ni nous n'en voulons. » Est-ce là le langage et rallilude d'un complice?
6^* J'ai été inquiet, indécis; je n ai point pris de mesures dans la fameuse journée du 16 avril.
C'est là ce que le public ne soupçonnait pas ; mais ce ({u'il a conclu de la déposition dont on prête les termes ù un honorable
géiitTiil , acteur brillant mais secondaire dans cette journée Or, voici celte journée du 1G avril, heure par heure. Chaque heure a sa lumière; chaque circonstance ses témoins.
Les élections approchaient. La faction qui voulait renverser le gouvernement de la République modérée, et confisquer la République dans les clubs et dans la dictature de quelques hommes qui seraient devenus les instruments des clubs, méditait depuis quelques jours une tentative désespérée. Cent mille hommes dirigés par eux devaient se réunir au Champ de Mars, marcher de là en colonne sur l'Hôtel-de-Ville, épurer par la violence le Gouvernement provisoire de ceux de ses mcnibres qui résisteraient à a domination des clubs, proclamer un comité de salut public, gouvernement dictatorial, réminiscence du despotisme de la Convention, parodie du 31 mai contre les Girondins. Nous en étions informés. Nous avions fait les efforts les plus pathétiques pour détourna- les menaces de cet attentat contre la souveraineté du peuple, au moment où il allait s'exprimer, dans peu de jours, par le suftYage universel. Nous n'avions pas réussi. Le coup d état des clubs était résolu. Nous ignorions seulement queljouril serait porté. A six heures du matin, des hommes zélés, échappés avec peine (les conciliabules, vinrent me prévenir que les clubs directeurs avaient passé la nuit en délibération ; qu'ils s'étaient déclarés en permanence; qu'ils avaient décidé mon ostracisme à tout prix; qu'ils étaient munis d'armes et de cartouches; que des sentinelles veillaient aux portes pour empêcher d'entrer et de sortir; qu'un comité de salut public avait été proclamé , comité composé de quehiues membres du Gouvernement provisoire désignés à leur insu , et d'autres noms alors investis d'une certaine puissance d'agitation. Ils ajoutèrent que ces clubs et leurs affiliés allaient se mettre à la tète des ouvriers réunis ce jour-là au Champ de Mars pour une élection, les entraîner à l'Hôtel-de-Ville, y consommer leur attentat contre mes collègues et moi. De là ils devaient marcher contre le club Blanqui, et se défaire de ce rival de dictature, qui leur disputait le peuple, et qui offusquait leurs plans. f)n saura plus tard |,ourquoi Blanqui était seul contre tous et pourquoi tous contre lui !
.le pris à l'instant le peu de mesures défensives que le moment comportait. La garde nationale, à peine recomposée, n'avait pas encore reparu sous les armes. Je fis avertir isolément quelques chefs
et des agents dévoués de ma politique dans les faubourgs Suint-Antoine et Saint-Marceau. Us se tinrent prêts à rallier les ouvriers de ces quartiers, très-bien intentionnés, et à venir défendre l'Hôtel de-Ville au premier signal. Je plaçai pour cela de nombreuses vedettes en observation sur la place de Grève. Ceux de mes collègues qui étaient avertis comme moi , prirent de leur coté les mêmes mesures. A onze heures, au moment où j'achevais ces dispositions, on m'annonça le ministre de Tintérieur. Il me dit tout ce que je savais déjà de la conspiration. Il ajouta qu'on lui avait fait l'injure de porter son nom parmi ceux des membres de ce comité de salut public, mais qu'il ne trahirait jamais ses collègues et qu'il venait se concerter avec moi sur les mesures à prendre pour résister à l'insurrection. Nous convînmes en peu de mots qu'il ferait à l'instant battre le rappel en sa qualité de ministre de l'intérieur, pendant que j'irais chez le général Duvivier chercher quatre bataillons de la garde mobile et les diriger sur la place de Grève. « Je tiendrai trois heures au moins dans l'Hôtel-de-Ville, « dis-je à mon collègue; si la garde nationale ne répond pas au « rappel, j'y succomberai ; si elle se lève , elle viendra déhvrer le « siège du Gouvernement ; et la République, entourée d'une telle « force, sera définitivement constituée. »
Le ministre de l'intérieur sortit, il alla lui-même ordonner de battre le rappel. Je sortis au même moment. Je me rendis chez le général Duvivier. Le général était absent. Son chef d'état-raajor, son secrétaire et moi nous choisîmes les quatre bataillons , nous écrivîmes les ordres, nous envoyâmes les ordonnances aux casernes. Ace moment, le général Duvivier rentra. Je lui fis part de mes dispositions; il les modifia. Je lui demandai si les bataillons avaient des cartouches; ils n'en avaient pas. Je me chargeai d'aller moi-même les cherchera l'état-major de la garde nationale. Le général Courtais y entra en même temps que moi. Il venait de donner sans hésitation l'ordre de battre le rappel. Il était midi et demi. Je courus à pied à riIôtel-de-Ville, pour attendre et disposer les bataillons.
Pendant que je prenais ainsi toutes les mesures , le général Changarnier, nommé quelques jours avant ministre à Berlin, était venu au ministère des afi'aires étrangères pour m'entretenir de ses instructions. On lui avait dit ce qui se passait, et on l'avait engagé à venir mo trouver à THôtol -de-Ville, \»our prêter à la défense le
concours d'un honimu brave et expérimenté. Je le trouvai, ou il me trouva chez le maire de Paris. Le maire de Paris et moi nous engageâmes le général à prendre ofiicieusement la direction des forces qui allaient arriver. On nous dit que le rappel ne battait pas encore dans tous les quartiers. Nous craignîmes qu'un contreordre eût été donné. Le maire de Paris signa, en conséquence, un nouvel ordre. Nous envoyâmes cet ordre au Carrousel. C'est ce second ordre que le général Changarnier aura pris, loyalement sans doute, pour le premier, donné parle ministre de l'intérieur et exécuté deux heures avant. Mes quatre bataillons arrivèrent. Le général les disposa, les harangua, les alluma du feu mihtaire dont il était lui-même inspiré. L'injustice qu'il montre envers moi no me rendra pas injuste envers li]i. Il fut éblouissant d'ardeur. M. Marrast, de son côté, avait pris avec décision , dans les quartiers environnants, toutes les mesures de défense et de concentration des forces disponibles à sa portée. L'Hôtel-de-Ville devenait de minute en minute une place forte. J'écrivis aux légions de la banlieue d'accourir. Des élèves de l'École polytechnique portèrent mes ordres. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, les ouvriers des carrières de Belleville, les Lyonuais, rassemblés d'avance par M. Marrast, des députations des élèves des écoles Polytechnique, de Saint-Cyr, des Arts et Métiers , des écoles de Droit et de Médecine, accoururent. Je les haranguai successivement. Toute cette jeunesse a été trois mois de suite la force et la sagesse à la fois de la République. La foule succédait à la foule dans les escaliers et dans les salles. Toute l'administration de Paris , tout le personnel du Muniteur étaient là. Qu'ils disent si j'ai montré un instant d'hésitation, de lassitude ou de faiblesse; si une seule mesure fut omise; une seule parole troublée ; un seul geste abattu; jusqu'au moment où la garde nationale, débouchant de tous les ponts et de tous les quais à la fuis, vint nous assurer la plus belle des victoires, la victoire sans combat! J'aime et je respecte l'uniforme ; le général Changarnier le porte bien , mais l'uniforme seul n'a pas le privilège de couvrir des hommes de cœur.
Mes collègues, réunis sur un autre point de Paris, assistaient, de leur côté, à cotte grande résurrection de la force civique. De ce jour l'ordre public eut son armée. Voilà la journée du 1 6 avril. Où est le défaut de mesures?
11 y eut, en effet, le lendemain, une mesure qui me fut conseil-
lée par des impatients, et que je me refusai à prendre. Si je l'avais prise, j'aurais mis la guerre civile dans l'Assemblée nationale et dans mon pays. Je voulais y mettre la paix.
7" Après V arrivée de ï Asién.ilée na'ionale^ j^ai refusé, dit-on, par faiblesse, de prendre seul la direction du gouvernement pour lequel tant de suffrages semblaient ni indiquer au choix de VAsseniblée nationale. J'ai induit ainsi V Assemblée nationale à former une commission de gouvernement sans unité.
Je réponds à ce reproche par l'analyse sincère des sentiments très -intimes et très-réfléchis qui me firent prendre cette décision, dont je suis loin de me repentir.
Au moment où l'Assemblée nationale, tant souhaitée par moi, arrivait enfin à Paris, et où la faveur spontanée et imméritée du pays, signalée par deux millions de suffrages, semblait me faire une candidature au gouvernement, trois partis s'offraient à moi :
Ou briguer le pouvoir unitaire, qu'on paraissait disposé à m'offrir ; l'exercer seul au nom de l'Assemblée, comme le général Cavaignac aujourd'hui, mais sans avoir, comme le général, la douloureuse excuse de la nécessité au lendemain d'une guerre civile, le prestige mérité du commandement militaire, les pouvoirs de l'état de siège et les forces matérielles constituées dans l'armée de Paris •
Ou bien m'isoler à la fois du gouvernement ancien et du gouvernement nouveau; retirer mon nom de toute responsabilité; et attendre sur mon banc, enveloppé de popularité, de regrets et d'espérances, le choix du pays pour les grandes magistratures de la République ;
Ou bien enfin me sacrifier moi-même, me perdre, m'anéanlir dans des flots de difficultés et d'impopularité certaines, en consentant à faire partie d'une commission executive, pouvoir tout à la fuis nécessaire et impossible, bon à user et à accuser ! Je le savais.
Examinons ensemble chacun de ces trois partis , non du point de vue de mon ambition, mais du point de vue de la funtlation de la République.
Accepter seul le gouvernement, et en exclure par conséjnenl tous mes collègues républicains du 2 i février? C'était créer à l'instant morne une majorité et une minorité acharnées Tune contre l'autre dans le sein de l'Assemblée nationale; c'était former, dès le [)remier jour, deux partis, quand jo voulais lesfondn>, pendant l<"S
premiers temps du moins, ne fùt-GC qu'en ap})arence, dons uni* patriotique et républicaine unilé d'action; c'était donner deschels a ces paitis et des armées à ces chefs ; la guerre intestine dans la tète de la République ne pouvait manquer de produire des convulsions dans les membres. Une fois cette minorité et cette majorité ortcment dessinées dans l'Assemblée, chaque discussion devenait un orage; chaque orage avait son retentissement, et son contrecoup au dehors ; diviser l'Assemblée, c était diviser la Hépublique; ja diviser quand elle existait à peine, c'était la perdre ou l'ensanglanter. Car enhn, cuire cette majorité et cette minorité, moi, gou vernement, il m'aurait fallu choisir. Il m'aurait fallu , moi, nouveau venu de Février, m'appuyer exclusivement sur le parti du lendemain contre le parti exaspéré de la veille. Immédiatement, la République, dans mes mains, devenait suspecte aux républicains de Février. Us entraient en lutte contre elle; ils avaient la tribune, la presse, les clubs, les délégués à peine licenciés du Luxembouriî, l'armée de cent mille hommes des ateliers nationaux, les bonapartistes, les terroristes, les socialistes subversifs, recrutés sous leurs mains en un seul faisceau d'opposition. L'Assi?mblée nationale aurait combattu contre toutes ces forces de désordre disciplinées tout à la fois. C'est vrai ; mais vaincue, elle était dissoute et remplacée par une tyrannie anarcliique. Victorieuse, elle était contrainte de devenir violente et conventionnel^^ à rebours. Des deux manières, la République, pacihque, constitutionnelle, et presque unanime que nous voulons tous, était perdue, et mon ambition inconsidérée était la cause de sa perte! L'histoire m'aurait accusé et convaincu avec raison de n'avoir calculé ni mes forces ni celles d'une Assemblée à peine assise stu' le sol. Ce que tant d'hommes irrétléchis, et qui voient les choses de loin, mo présentaient comnFie l heureuse audaie d'un homme <rKtat, n'eût élé, selon moi, que l'étourderie d'un ambitieux sans lendemain! Ma place élait marquée à coté de ces hommes de ridicule et de malheur tjui perdent les républiques et les monarchies, par l'impatience et par la présomption de les sauver seuls...
Mais vous pouviez, me dit-on, vous abslcnir du moins d'efilrer dans la commission exécuiive, et rester libre et incnhiérable ddns cotre isolement !
C'est vrai; régo'ïsmc nie le conseillait assez; jo grandissais l'ai
réloignemenl ; je réservais une popularité intacte à la République ; je me faisais, à bon marché, une candidature à tout. Mais qu'importe la candidature quand il n'y aurait plus eu de République? Or, il est évident pour moi que, si j'avais retiré mon nom, alors significatif et lien des partis, à la combinaison de la commission executive, l'Assemblée nationale aurait formé un gouvernement d'une seule couleur, pris exclusivement parmi les hommes injustement suspects de ressentiment contre la République 1 II est évident aussi que ce gouvernement aurait créé à l'instant même, dans l'Assemblée, le même antagonisme et les mêmes déchirements, qui, selon moi, perdaient ou exaspéraient la République ! Je n'écoutai pas l'égoïsme : voilà mon crime; je consentis en gémissant à m'annihiler pour renfermer dans le Gouvernement tous les gages de la conciliation entre les hommes possibles et politiques des différents grands partis de la révolution.
— C'est ce qui a fait tout le mal 1 me crie-t-on. — C'est ce qui a fait tout le bien aussi, vous dis-je. C'est ce qui a fait que les factions ont été, non détruites, mais décapitées et désunies; et qu'au lieu d'avoir à les combattre en un seul bloc avant l'heure de votre force, elles vous ont assiégé de tentatives isolées et impuissantes dont la République a triomphé avec vous ! C'est ce qui fait que nous avons encore l'unanimité de l'Assemblée nationale dans toutes les questions vitales pour la préservation de la société, de la propriété , de la patrie ! C'est ce qui fait que nous l'aurons longtemps encore; que nous nous réconcilierons encore, tous les jours de danger , dans le patriotisme, et que nous étoufferons d'un commun accord les amorces de dissensions qu'on nous jette du dehors, mais que nous n'accepterons pas !
« Ce ne sont pas là les vrais motifs du système de non-exclusion « que M. de Lamartine a conseillé à l Assemblée nationale j^our la « commission executive. Ces motifs, inexplicables autrement, s'ex- « pliquent par des mystères de complicité entre deux hommes. »
Passons sur la pudeur et osons copier ce qui a été imprimé. « Le ministre de l'intérieur a trouvé dans les papiers de son mi- (( nistère des preuves écrites de la vénalité de son collègue, sous « le gouvernement de Louis-Philippe. M. de Lamartine était un « stipendié de M. DuduUel. Il en a reçu (piarante mille francs '( Tanné} dernière. Le reçu existe. Menacé sans doute de la di-
« vuli^ation dune telle pièce, on comprend que M. de Lamartine « n'a eu que le choix de l'alliance ou de l'infamie. Ce n'est pas « tout ; M. de Lamartine a dilapidé la fortune publique. Le len- « demain du 24 février, il a détourné douze cent mille francs ou « deux millions du trésor. Du fruit de cette concussion il a payé « ses dettes comme César ou Catilina. Il a acheté des terres en « France, des maisons à Londres. » Je m'abaisse à répondre, non pour moi, mais pour la République. Dévorer les hommes pour rendre l'institution impossible, c'est tout le secret de ses ennemis,
Éclairons le premier fait! Je suis écrivain ; grevé de charges, jo vis surtout de mon travail. En '1844 j'écrivis une tragédie dans l'intérêt d'une cause qui a toujours été sacrée pour moi : l'émancipation des esclaves noirs dans nos colonies. Je voulais gagner par le sentiment, devant l'opinion, une cause tant de fois perdue devant la loi.
En 1848, un mois avant la révolution de février, M. Buîoz, directeur du théâtre Français, me proposa de m'acheter mon œuvre pour l'exploiter, en toute propriété, comme directeur du théâtre Français d'abord, comme éditeur de la Revue des Deux-Mondes çnsuite. Le prix total fut fixé verbalement entre nous à quarante mille francs. Quand on fut sur le point de rédiger les clauses, M. Buloz me dit : « J'en écrirai à M. Duchàtel, car le budget du « théâtre Français se compose de deux éléments : les fonds dy « théâtre lui-même, et la subvention donnée par les Chambres « au théâtre. Celte allocation de la chambre m'oblige à avoir « l'approbation du ministre pour l'emploi que j'ai à faire de mes « fonds. » J'ignorais cette connexion de comptabilité très-naturelle entre le ministre de l'intérieur et le directeur du théâtre Français; mais craignant que cela ne pût donner lieu à l'apparence même de la relation la plus éloignée d'argent entre moi, député, et le gouvernement , je refusai de conclure un contrat dans lequel les fonds du gouvernement et le ministère interviendraient à un titre quelconque. Le contrat n'eut pas lieu. Si c'est là la pièce que la calomnie peut produire en preuve de ma vénalité, qu'elle la produise ! elle ne peut me convaincre que d'un excès de scrupule, de délicatesse et de susceptibilité! M. Buloz est là.
Passons à mon second crime : j'ai détourné douze cent mille francs ou deux millions le 24 [écrier du trésor public. J'en ai paijé nus dettes ci acheté des terres en France, des maisons à Londres-
Ici je suis très-cmbartassé, car je ne sais pas même cù est le t résor public, si ce n'est au ministère dos finances, ministère avec lequel je n'ai jamais eu aucun rapport et dont toutes les opérations, soumises à des ordonnancements et à des vérifications sans nombre, sont en outre contrôlées chiffre à chiffre, par la Cour des comptes que la République a laissée en vigueur, de manière à ce qu'un seul centime ne puisse s'enfuir de ces caisses sans qu'on remonte à sa source, ou qu'on le suive à la trace dans son emploi à travers le dédale des légalités et des formalités du budget. Mes accusateurs peuvent donc être bien tranquilles. Si j'ai découvert ces caisses du trésor public et si je les ai spoliées en présence des innombrables responsabilités qui les surveillent, et des innombrables comptabilités qui les calculent, les enregistrent et les vérifient, je n'emporterai pas bien loin mes millions!
Ai-je besoin d'ajouter que je donne tout ce fruit de mes concussions, plus ma fortune tout entière, et mon honneur par-dessus !e marché à celui qui voudra bien me désigner ce banquier de Londres dont parle \e Morning-Chronich, ces maisons achetées, ces dettes payées?
La vérité, c'est que je n'ai eu d'autre maniement personnel de fonds que la disposition de 293,000 francs de fonds secrets diplomatiques ordinaires à dépenser en missions, en informations et en influences utiles de tout genre, dans un moment où il fallait tout voir par l'œil de la République, suppléer à l'action suspendue des agents de la monarchie au dehors, et où j'étais tout à la fois ministre des affaires étrangères et membre d'un Gouvernement dictatorial. J'aurai au besoin à justifier pleinement la convenance d'allocations et la réalité d'emploi de cette somme affectée, sous la responsabilité du ministre, à cette nature du service public. Ce serait là cependant la seule parcelle des fonds de la Républi(iue, sur laquelle j'aurais pu prélever ces sommes imaginaires envoyées par moi à l'étranger, ou détournées à payer mes dettes ! Si mes accusateurs ne veulent pas croire à l'impossibilité morale de mes prétendues concussions, ils croiront du moins à l'impossibilité de l'arithmétique !
Je vais pousser plus loin léJitiration de ces hommes honnêtes et crédules, incapables d'inventer ces chuchottements de la haine, mais (pii les laissent bourdonner à leurs oreilles, sans savoir comment les écarter. Un décret du la Coiivenlion ordonnait «pie tout
représentant du po'jple, sortant du pouv^u' ou venant de niij.-iun, rendit compte à la tribune de sa fortune privée, afin dtt l>ien convaincre le peuple qu'il ne lavait pas grossie de la fortune publique. J'aime ce décret. Je le suppose existant, et je compte tout haut, puisqu'on le veut, avec mes amis et mes ennemis.
Le 1" janvier dernier, cinquante-trois jours avant la République, ma fortune générale consistait en deux viillions cinq cent mille francs environ, tant en terres, maisons et mobiliers, qu'en placemenîs et propriétés littéraires. Mes dettes se montaient à sij) cent cinquante mille francs. Rien de plus facile à vérifier que ces deux chiffres par les terres, contrats et hypoll.èques.
— Mais vous aviez, me dit-on, onze cent mille francs de dettes en 1817, et vous n'en avez plus que six cent mille. Vous en avez donc remboursé cinq cent mille? Vous les avez donc payées sur le trésor public? Citoyens! il n'y a à cela qu'une petite diiricuUo : c'est que ces cinq cent mille francs de dettes ont élé le-mboursées parmoi, six moisavant la Révolution. Et sur quels fonds ai-je remboursé, en 1847, ces cinq cent mille francs? Sur trois cent mille francs qui m'ont éîé payés par l'éditeur de VHistoi're des Girondins, et sur quatre cent cinquante mille francs, prix de la terre patrimoniale de Péronne, près Maçon, vendue par moi à la môme époque. Allez aux informations : ma terre vendue, mes acquéreurs, mes notaires, mes éditeurs, mes créanciers, uses actes et mes quittances, vous répondront plus péremptoirement que moi.
Quant au mouvement de ma fortune disponible depuis le jour de l'établissement de la République et de mon avènement au pouvoir jusqu'à aujourd'hui, le voici : J'ai été obligé d'emprunter cent dijc mille francs pour en rembourser cen/ cinq mille. Les préteurs, éditeurs, créanciers remboursés sont là aussi pour attester par leurs titres l'exactitude de ces assertions. Je suis prêta produire ces témoignages aux plus incrédules. Leurs noms répondent de la moralité et de la sincérité des actes. On voit que la souice de mes remboursements partiels, en !8i8, n'est pas dans le trésor public, mais dans la caisse de mes créanciers et de mes amis.
Je rougis de remuer et de relever ces cliiiïres ; mais le peu[^le a tout droit sur la réputation de ses re[)réscnlants. Allons plus loin encore-
•l'avais conclu, peu fie temp? avant le 23 lévrier, à diverses ilatts avec des libraires des éditeurs, des c.i{).(alis(es et (W> propiiétaires
de journaux, des contrats pour rexploitation de mes œuvres iiltëraires passées présentes et à venir, s'élevant ensemble à la somme de cinq cent quarante mille francs. J'espérais, du fruit de mon travail assidu, payer en quelques années mes créanciers, en conservant mon patrimoine à une famille nombreuse et chère, et aux plus nombreuses familles de cultivateurs qui vivent de mon capital. Le soin des affaires publiques et la crise, dont je ne voulais pas abuser contre d'honnêtes et généreux contractants, m'ont forcé à résilier tous ces actes et me forceront à rembourser les avances que j'avais reçues. C'est donc cinq cent quarante mille francs que j'ai sacrifiés volontairement déplus à la révolution. Voilà mes bénéfices sur la République? Voilà le vrai trésor enfoui dans ma conscience pour me réserver libre et entier aux travaux et aux nécessités de mon pays! Je ne regrette pas une parcelle de cette fortune de l'homme de lettres sacrifiée par l'homme politique à la fondation de l'ordre nouveau. J'y sacrifierais avec joie non-seulement le reste de ma fortune, mais mon nom, ma liberté, ma vie ! Que nos biens, nos réputations, nos individualités soient broyés dans le mouvement des choses humaines, mais que la République constitutionnelle se fonde et que le peuple grandisse en raison, en moralité, en droits et en bien-être ! Voilà la seule justice et la seule récompense que je demande ù mon siècle et à mon pays!
J'ai en des rapports avec Sobrier, Blanqui, Raspaîl, Barbes, DE Flotte {le lieutenant de vaisseau] et avec d'autres hommes qui depuis ont été accusés de conspiration ou d'attentat contre l'Assemblée nationale.
C'est vrai. Ces rapports dont on a voulu me faire un crime son un des titres que je revendiquerais le plus haut à la justice des bons citoyens, pour les avoir aidés de tous mes efforts à traverser, sans catastrophes, ces jours les plus difficiles d'une révolution. L'explication de ce mystère est dans les dates. Ce n'est pas depuis la réunion de l'Assemblée nationale que j'ai eu des entrevues avec ces accusés; c'est dans les premiers temps qui ont suivi la révolution de février ; c'est dans les jours où il n'y avait d'autres forces à Paris que les forces individuelles de quelques hommes puissants en agitation ou en apaisement sur la multitude. J'aurais manqué â tous les devoirs que Tcxtrémilé des circonstances m'imposait êi j'avais négligé de voir, d'influencer loyalement par dc&
enlreliens iK)lilique6 intimes, de ni'efforcer du rallier û la répiibliqueconslilulionelle, honnête, modérée, pratique, des hommes capables tle la servir ou de la perdre. Je voudrais pour ces hommes, alors bien intentionnés, et pour moi, que ces entretiens eussent été entendus de ceux qui m'accusent. 11 n'y a ripn là qui ne fût à la décharge de leurs actes et de leurs pensées du moment. Ces hommes ont^ aidé et non entravé 1' action toute individuelle alors du «gouvernement. Les attentats dont ils ont été ou inculpés ou convaincus depuis, leur situation actuelle d'accusés, ne me rendront pas injuste envers eux. Voici, du reste, Thistorique de ces rapports tout à fait dénaturés.
J'avais été assez heureux pour sauver la vie û Barbes sous le dernier gouvernement, Il est d'autant plus juste de renvoyer aux absents le mérite de cette grâce, que le souvenir d'une vie sauvée doit être une des consolations de l'exil. Barbes, à sa sortie de prison, vint me remercier. Je l'engageai à profiter de l'autorité que son long martyre lui donnait sur son parti pour contenir ce parti dans le^s limites d'une république qui fût le perfectionnement et non la subversion de la société- Je le trouvai dans ces dispositions. IlJes manifesta courageusement le 17 mars à l'Hôtel-de -Ville, ainsi que Sobrier. Depuis, Barbes s'éloigna insensiblement de moi. 11 méritait d'être regretté.
De Flotte et plusieurs de ses amis avaient de l'action sur les clubs. On cherchait alors à s'emparer de la puissance de ces réunions pour les faire protester contre la convocation de l'Assemblée nationale. Je convainquis les chefs que la nation seule pouvait donner de la force à la République. Je trouvai chez ces hommes plus de modération que je n'en attendais sur leurs noms.
Raspail me parla en théoricien et non en séditieux. 11 paraissait mettre de la conscience dans ses opinions. Il adoucissait dans son journal et dans son club le caractère de la révolution et les mœurs do la République.
Je connaissais Cabct de longue date. Les théories rêvent et ne conspirent pas. L'absence de mémoire qu'il vient de montrer à. mon égard, en répondant à un procédé généreux par une colère, ne me rendra pas son accusateur. Il ne travailla point à détériorer l'Ame diipeuple, ni à exaspérer la République.
Blanqui lui-même vint se livrer un matin, avec abandon, à moi, à l'heure où l'on prétendait (pi'il conspirait ma mort. J'en plaisan-
tai avec lui. Je ne crois pas au poignard ilans les mains de ceux qui manient l'arme inlellectuelle. Blanqui m'intéressa plus qu'il ne m'elîraya. On voyait en lui une de ces natures trop chargées de rélectricité du temps, qui ont besoin que les commotions les soulagent sans cesse. Il avait la maladie des révolutions. 11 en convenait lui-même- Seslongues souffrances physiques et morales étaient empreintes sur sa physionomie, plus en amertumes qu'en colères. Il causait avec finesse- Son esprit avait de retendue. Il me parut un homme dépaysé dans le chaos, qui semblait chercher de la lumière, et une route à tâtons à travers le mouvement. Si je l'avais revu plus souvent, je n'aurais pas désespéré de lui pour les grandes utihtés de la République. Je ne le vis qu'une fois.
Quant à Sobrier, voici à quelle occasion je l'avais vu. Un jeune homme de ses amis, que je connaissais pour un républicain d'ancienne date, me l'amena le 27 février. Sobrier réclamait la préfecture de police au nom du peuple qui l'avait délégué, disait-il, pour ces fonctions. Je lui dis que le Gouvernement provisoire y avait nommé un autre républicain ; que la République ne commencerait pas par l'anarchie, en donnant deux titulaires à un emploi. Sobrier s'éloigna mécontent.
J'appris plus tard que c'était un jeune homme d'une honorable famille du Dauphiné, possesseur d'une fortune assez considérable, qu'il dépensait en soulagement des misères de son quartier ; que sa tète, foyer d'enthousiasme, s'enflammait auvent; qu'il associait des idées religieuses aux idées révolutionnaires ; que cet illuminisme politique le rendait contagieux pour les masses ; qu'il les soulevait aisément, mais qu'il ne les dirigeait pas sciemment au mal. Je désirai le voir, et je le revis souvent. Il inspirait un club ; il rédigeait un journal, la Commune de Pari^. Mes idées et ma franchise parurent avoir une puissance d'attraction sur lui ; il travailla loyalement et avec désintéressement à propager la république régulière dans son entourage. Il combattit courageusement la dictature le 17 mars, et se prononça pour la souveraineté de l'Assemblée nationale. On dit : Mais il a ouvert ensuite, rue de Rivoli, n" 16, je ne sais quel antre de démagogie armée, et vous lui avez fait donner des armes par le ministère de la guerre. Ce fait tant argué contre moi est faux. Voici la première ph rase d'un billet que Sobrier m'a fait remettre hier à mon banc, à T A.ssemblée nationale, au moment ou l'un discutait l'enquête : « Ciloyoïil ikin^
« sa déposilion, Caussidière dit quil ma remis deux cents fusils » de munitions sur une lettre de vous, erreur!... Voici le fait : » et il raconte alors les moyens et les hommes par lesquels il s'était procuré ces deux cents fusils; pour défendre, dit-il, le gouvernement, contre une insurrection communiste. Je reçois en môme temps de Yincennes la copie de l'ordre ministériel, en vertu duquel on délivra des fusils à Sobrier, pièce qui démontre que je suis entièrement étranger à celte livraison d'armes que l'on m'a tant reproché.
Voici la pièce :
DiRFXTiON COPIE CONFORME DE l'oRDRE d'eXÉCLTION.