‹ Lettre au dix départementsChapitre 2 sur 2 · D'ARTILLERIE DE PARIS · texte numérisé non relu

D'ARTILLERIE DE PARIS

Mon cher commandant,

En éxecution d'un ordre ministériel de ce jour, vous fereztrausporter cette nuit :

1 . A la préfecture de police, * f)00 fusils à percussion transformés,

3000 paquets de cartouciies pour fusils à percussion, balles de 0,0103 avec capsules ;

7. A la maison rue de Rivoli, n. 10, pour être remis au citoyen Sobrier,

400 fusils à percussion transformés,

3000 paquets de cartouches pour fusils h percussion, balks de 0,0103 avec capsules.

Le licuioiant-ciJoncl directeur pur iulcrim^ Signé, C. LEJEUNE.

Ces deux pièces sont à la disposition du public. Néanmoins, si je n'ai pas ce tort sur ma conscience, j'aurais pu lavoir très-innocemment et voici pourquoi : Du 24 février au IG avril , nous n'avions aucune force publique légale pour protéger l'ordre, la rue, la propriété; le Gouvernement, menacé sans cesse, collectivement ou individuellement, de soulèvements, de manifestations, d'enlèvements, d'assassinats, nous étions forcés d'employer, pour défendre notre cause , des forces individuelles, volontaires, illégales. Chacun de nous avait son armée d'amis, de clients, comme à Home, dans le teir.ps des guerres civiles. L'hôtel des allaires étrangères

était un camp dans ceiLiiuies circonstances et dans cerlames nuil^ Sobrier s'était mis à la disposition de mes amis politiques, en cas d'attaque. Il avait, disait-il, cinq ou six cents hommes dévoués qui accourraient au premier signal. Nous étions en état de légitime défense, car nous défendions en nous l'ordre et la société. Il est bien d'avoir des scrupules sur la légalité de quelques armes données à des citoyens sans titre, quand on a un gouvernement retrouvé, quatre cent mille hommes à sa porte, et la loi dans sa main 1

Quelque temps avant les élections, je cessai de voir Sobrier. Il porta dans son journal la liste des candidatures de la Réforme ou du Luxembourg, d'où j'étais exclu, et qui ne renfermait que des ouvriers du Luxembourg et quelques noms d'hommes politiques d'une autre couleur que la mienne. Le général Courtais vintm'avertir ensuite que Sobrier tenait un club armé dans la rue de Rivoli; il me pria d'user de mon ancienne influence sur lui pour l'engager à dissoudre ce club, sans quoi nous le dissoudrions de force. Je le fis. Sobrier obéit trop lentement à ce conseil. Je n'ai plus eu de rapport avec Sobrier depuis cette époque. J'appris que son nom était devenu un objet de terreur exagérée dans Paris. Je n'entendis plus parler de lui jusqu'au lendemain du 15 mai, où on le conduisit à Vincennes.

Voilà toutes mes complicités avec Sobrier. Ce sont les complicités de la raison avec l'excès, et du sang froid avec l'entraînement des opinions !

L'on s'étonne que j'aie eu des entrevues avec des hommes qui paraissent aujourd'hui des dangers publics, qui étaient alors des moyens de salut; je répondrai ce que j'ai déjà dit à la tribune de l'Assemblée nationale en d'autres termes : « Eh quoi , citoyens ! a vous voulez que je sorte du carctère d'une révolution, et vous <( ne voulez pas que j'aie eu de contact avec la lave ! Et comment « doncl'aurais-je dirigée, si je n'y avais pas touché? Mais ceshom- « mes, c'était la révolution même ! L'avez-vous oublié ? »

Je reviens à la commission executive. C'était , je vous l'ai déjà dit, un gouvernement à user et à accuser, une planche de salut pour traverser des difficultés infranchissables et pour être jetée après dans le précipice. Son dévouement était son seul mérite; nous avions tous la conscience du sacrifice. Le dévouement a été, quoi (pTon en dise, actif, sincère, unanime. Tous les membres de vc ;^ou\ernemonl ont fait leur fIe\oir plu? ol mioux qu'on ne le

cruit au dehors. 11 iiy a lieu la sans doute, lu a l'elui^c lu au blâme, mais à la justice et à l'impartialilé. Ce i;ouvernement a eu un 23 juin, c'est vrai ; c'est dé[)lorable ; mais toutes les grandes révolutions se liquident, en commençant, par des journées de celte nature. L'Assemblée nationale et la République modérée ont vaincu. Voilà tout ce qu'il y a à répondre. Et avec quelles forces l'Assemblée nationale et la République ont-elles vaincu? avec les forces préparées par nous en garde mobile, en gardes civiques, en troupes de li,::nc, et avec la main du général républicain que nous avions appelé nous-mêmes d'Afrique pour sauver la République à un jour donné !

Un mot sur ce 4 5 mai et sur ce 23 juin, où l'imbécillité de la haine n'a pas craint de me chercher des complicités.

Le 15 mai fut un accident populaire, un scandale, l'irruption d'un attroupement dans la salle, sans intention arrêtée de crime dans la masse, sans autre plan, chez quelques meneurs, que d'affronter l'Assemblée, de l'avilir, de la subordonner aux clubs. Ces meneurs même étaient peu nombreux. Les chefs des principales factions no s'y mêlaient pas. Ils regardaient s'accomplir cette ten tative comme un essai des petites factions, qui leur montreraient juscfu'oîi pourraient se hasarder les grandes. Je suis persuadé (ju'on trouvera dans cette journée plus d'entraînement que de préméditation dans le grand nombre.

Voici conunent je fus leur complice :

A l'entrée de la première salle qui précède l'enceinte, je me plaçai seul, les bras étendus, devant la tête de la colonne. Les dépositions de l'enquête parlent de menaces et de poignards. Je ne les entendis pas ; je ne les vis pas ; un dialogue véhément s'établit entre les chefs et moi. « Je suis membre du Gouverne- « ment ; mon devoir est de couvrir l'Assemblée nationale contre « toute atteinte à sa dignité. Vous ne passerez que sur mon « corps. M Ils s'adoucirent, discutèrent, reculèrent. IMus tard, la foule ayant envahi toutes les issues , entra par les tribunes. Je restai à mon banc, témoin consterné et muet de ce désordre, attendant, comme tous les représentants, que la garde nationale avertie vînt couvrir la représentation de ses baïonnettes. On m'a reproché de n'avoir pas parlé dans ce tumulte. Voici pourquoi je gardai le silence à la tribune. En parcourant, un moment avant, les corridors , les salles, le jardni, les cours, j avais été accueilli

par deux ou trois cris de : Mort à Lamarlim! étouffés aussitôt par des milliers de cris contraiies. Un reflet de popularité m'entourait encore. F.e peuple semblait regretter le Gouvernement provisoire. Je rétléchis. Si je monte à la tribune, me dis-je, si je suis applaudi, je paraîtrai, aux yeux de mes collègues , dans une entente voisine de la complicité avec les envahisseurs. J'aurai l'air de peser du poids de cette foule sur la représentation. Je quittai ma place, je haranguai pendant deux heures les groupes répandus dans les salles environnantes , entouré, pressé , plus caressé que menacé par les flots désordonnés mais non furieux de la multitude. Des milliers d'auditeurs ont entendu mes paroles. Qu'ils disent s'il y eut autre chose dans ces harangues que des reproches et des adjurations au peuple pour le faire rentrer dans le respect de sa propre souveraineté! Les représentants avaient eu l'attitude digne de la nation de Boissy d'Anglas. Au moment où l'Assemblée nationale fut dissoute et où ses membres quittèrent la salle pour aller rallier les défenseurs de l'ordre , quelques braves citoyens, dont j'ai pris les noms , m'arrachèrent à l'émeute, me firent traverser le jardin, et me conduisirent, pour attendre le sort delà journée, dans le cabinet d'administration de la présidence de l'Assemblée. Ils étaient indignés de l'attentat, humiliés du gouvernement qui en était sorti. « S'il dure une nuit seulement, leur » dis-je, j'irai coucher à Vincennes. — Il ne durera pas deux » heures ! » s'écrièrent-ils.

Les tambours de la garde nationale se firent entendre. Ils battaient la charge. Nous descendîmes sur la terrasse qui borde le quai. Nous rentrâmes dans l'enceinte avec le premier bataillon de garde mobile. Les soldats me portèrent sur les marches de la tribune reconquise. J'appris en y montant que les factieux avaient forcé riiôtel-de-Ville. Ils y étaient, disait-on, entourés de cinq ou six mille hommes armés, et disposant de quatre pièces de canon qui étaient dans les cours. «Je vais y marcher! m"écriai-je, pence dant que vous reprendrez ici le siège de votre souveraineté. Ne « donnons pas à la guerre civile le temps de s'organiser; étouf- « fons-la dans son berceau. Allons combattre! » Le ministre de l'intérieur était dans la salle, il sortit avec moi. Nous montâmes à cheval. Nous marchâmes snr la place de Grève, à la tète d'une colonne de gardes nationaux et de cavalerie de ligne. J'envoyai cheicher deux pièces de < anon pour foicer les [tortes. Notre ro-

lunne grossissait de l'universalité des bons citoyens, accourus de toutes les légions pour venger la France. Les factieux ne tentèrent pas de défendre le siège du gouvernement qu'ils venaient d'installer. Nous les arrêtâmes, nous ordonnâmes qu'ils fussent transférés de nuit à Vincennes, pour les soustraire à l'indignation du peuple, et pour éviter ainsi le premier sang à la révolution. Mon retour à l'Assemblée à travers la foule enivrée de sa victoire sur l'anarchie, fut une des acclamations les plus unamimes et les plus prolongées qui ait jamais frappé l'air du nom d'un citoyen. Etaitce l'accueil fait au complice ou au répresseur d'une sédition? Tout Paris peut répondre.

Mais vousn' avez su ni prévoir, ajoute-t-on, la grande émeute du 23 juin, dont la dislocation des ateliers nationaux devait être le signal, ni préparer d'avance les forces suffisantes pour combattre ce mouvement inévitable. Vous l'avez ainsi laissé grandir, se prolonger, dégénérer en guerre civile de quatrejours, ensanglanter et consterner Paris, décimer la garde nationale et V armée?

Citoyens! si j'avais mérité ce reproche de ma conscience, je me serais fait tuer pour l'expier sur la première barricade. Mais je n'ai pas une minute de cette imprévoyance sur le cœur, pas une goutte de ce sang sur les mains. Vous allez en juger par les faits, les dates, les extraits du procès-verbal de la commission executive. Les voici.

Et d'abord ai-je flatté l'Assemblée nationale? l'ai-je trompée sur l'éventualité d'une lutte à subir au moment de la dislocation des ateliers nationaux? Jugez vous-mêmes! Vers la fin de mai, le comité du travail interroge M. Garnier- Pages et moi sur \e \)\i\t\ du gouvernement pour dissoudre celte agglomération d'oisiveté forcée où commence à fermenter l'esprit de faction. J'expose ces moyens au comité. Je les trouve surtout dans le rachat des chemins de fer, mesure décrétée en principe par le Gouvernement provisoire, et qui, en ravivant cette grande industrie par la main do l'Etat, donnera à toutes les autres industries secondaires une impulsion de plusieurs milliards.

« Ma seule pensée, depuis le 24 février, dis-je au comité, a été « de chercher des solutions pacifiques aux dilficultés extrêmes de « la situation, de leur trouver des dérivatifs, d'éviter les chocs et « l'elfiision du san.', nf^n de conserver son beau caractère de

'.< mansiietude à la Uépubliqiui el unu certaine sérénité a l'esprit « du peuple. Je sens mic.ix que personne les exigences, les turbu- « lences, les anxiétés intolérables que les ateliers nationaux font « peser depuis quelques semaines sur Paris et sur la France; V poids d'intimidation et d'inquiétude qu'aucune société indus- « triellenepeut supporter plus longtemps. Mais par le rachat des « chemins de fer, par un large déploiement de force armée dans « Paris, et par la dispersion échelonnée des ouvriers dans leurs « départements , avec du travail assuré et préparé en perspec- « tive, j'espère encore traverser cette dernière crise sans porter le « feu dans la plaie.

« — Mais, me dit le président, si l'Assemblée nationale ne vous « accorde pas les chemins de fer, comment concevez-vous ce li- « cenciement? — Oh! alors, je ne le conçois que par une bataille, (( répliquai-je sans hésiter, et c'est cette extrémité que je voudrais « éviter à tout prix. » La bataille a eu lieu. Devions-nous croire Paris et la société découverte? J'ouvre encore les procès-verbaux authentiques des ordres du Gouvernement, et je lis :

12 mai. M. de Lamartine propose, pour déclasser les ateliers nationaux, que des défrichements soient entrepris en France et en Algérie; que les ouvriers soient payés un tiers en argent, et les deux autres tiers en propriétés concédées. (Adopté.)

— On décide que les listes d'inscription aux ateliers seront closes.

— Que les hommes valides de dix-huit à vingt-cinq ans, sans famille à Paris, auront l'option entre l'enrôlement et le licenciement.

16 mai. Le Gouvernement dissout les Montagnards, licencie et épure la garde républicaine. J'assiste moi-môme à la remise de la préfecture de police à la garde nationale, qui l'entoure au nombre de vingt mille hommes. La garde nationale m'y couvre de ses dernières acclamations. On rédige le projet de loi contrôles attroupements.

Le 20 mai, le Gouvernement décide que la garnison de Paris sera composée : 1° de vingt mille hommes de troupes de ligne ;

2° De quinze mille hommes de garde mobile;

3** De deux mille six cents gardes républicains;

4» De deux mille cinquante gardiens de Paris ;

5" De quinze mille hommes de troupes de ligne dans la banlieue et dans les garnisons, pouvant ôlrc rendues en quelques heures à Paris ;

En tout, ciiitiuante-qual-rc inillesix cent cinquanle baïonnettes.

Ordre de la commission au ministre de la guerre, dans le cas d'un danger sérieux, de prendre le comnuuKhïment des troupes de toutes armes, infanterie, cavalerie, artillerie, garde mobile et garde sédentaire de Paris.

Jours suivants. Série d'ordres militaires pour couvrir l'Assemblée et réprimer les attroupements nocturnes. Huit cents perturbateurs sont arrêtés en une seule nuit.

31 mai. Ordre au ministre de la guerre d'envoyer, tous les jours, à la commission, son rapport sur l'état de l'armée.

'I^ï'juin. La commission décide, sur la demande de M. de Lamartine , qu'il sera créé trois cents bataillons de garde mobile dans les départements (trois cent mille hommes ;, force invincible pour le dehors et pour le dedans; institution militaire qui fédéralise la propriété et la patrie Etait-ce aussi une armée que je recrutais à l'anarchie?

C'est peu. Le 8 juin, à l'ouverture de la séance du Gouvernement, je dis au conseil ces propres mots : « La physionomie de la « République m'afflige. Nous marchons à une crise. Ce ne sera a pas une émeute, ce ne sera pas une bataille, ce sera une cam- « pagne de plusieurs jours et de plusieurs factions réunies. L'As- « semblée nationale, en qui repose la souveraineté, pourra être « compromise, forcée peut-être de quitter momentanément Paris. « Il faut pourvoir à ces éventualités avec l'énergie d'un pouvoir a républicain. Les cinquante-cinq mille hommes suffisant pour a Paris ne suffiraient pas pour y faire rentrer la représentation « nationale. Je demande, outre une série de décrets de sûreté pu- '( blique, que le ministre de la guerre fasse approcher immédia- « tement de Paris vingt mille hommes de plus. » C'était le camp sous Paris, indiqué quatorze jours avant la bataille. La commission tout entière acquiesce à ma proposition. Le ministre de la guerre était présent- Nous pouvions donc compter, le 23 juin, nonseulement sur les cinquante-cinq mille hommes ci-dessus énumérés, mais encore sur les vingt mille hommes en marche ou prêts à marcher du camp sous Paris. En tout , soixante-quinze mille baïonnettes rassemblées en peu de jours, pour soutenir une garde nationale de cent quatre-vingt mille honmies?

Que devient le reproche d'avoir formé les yeux au péril et négUgé la présence des troupes?

La commission, irréprochable dans les préparatifs, a-t-elle été hésitante ou faible dans Faction ? Voici les faits ; il est temps qu'ils apparaissent sous leur véritable aspect.

Le 22, à minuit, la commission réunit au Luxembourg les ministres et les généraux. Tous les ordres sont donnés ; toutes les mesures préparées dans l'éventualité d'une journée annoncée pour le lendemain.

Le 23, à six heures du matin, nouvelle réunion au Luxembourg avec les commandants des forces militaires et civiques.", Le ministre de la guerre est investi du commandement général , pour donner de l'unité et de l'autorité aux ordres.

A sept heures, les rassemblements commencent au Panthéon. Formation d'une colonne de troupes de ligne, de cavalerie, et d'un détachement de la 11^ légion, pour s'emparer de la place- M. Arago , président de la commission , veut la précéder luimême. M. Quinet, colonel de la 1 1^ légion, méconnu depuis , est présent dès le matin, actif et résolu tout le jour. L'attroupement se dissipe et se dirige sur la Bastille. Le Gouvernement se transporte au palais de l'Assemblée nationale; il s'y établit en permanence avec le quartier-général.

La journée se passe à combattre et à ordonner. Les troupes, admirables d'héroïsme , parraissent faibles de nombre. A quatre heures du soir, les barricades s'élèvent au faubourg du Temple. Elles commencent à s'élever vers la Bastille; elles menacent de se multiplier pendant la nuit. Des représentants sont introduits. Ils nous somment de donner volontairement notre démission. Nous repoussons avec indignation ce conseil. .le me lève et je dis : « Nous répondons de tout. Jamais des hommes de cœur ne se re- « tirent au milieu d'un combat. Après la victoire de Tordre, nous « serons à la disposition de l'Assemblée nationale. » Les représentants se retirent. « Nous avons encore quatre heures de jour, « dis-je après leur départ , et disent avec moi tous mes collègues; « ne les laissons pas à la sédition; la nuit recruterait la multitude a indécise et intimidée des faubourgs : ils se couvriraient de bar- <i ricades ; ce serait du sang à verser et à perdre demain ; formons a une dernière colonne avec le peu de troupes qui sont autour de « l'Assemblée nationale, et allons délivrer le faubourg du Tem- « pie. » Le général Cavaignac forme la colonne; je monte à cheval, accompagné de M Duclerr, ministre des finances, du corn-

mandant Pierrt) Uonaparte, à qui je prèle un de mes chevaux, et de iM. de Trévcneuc. La garde nationale et la foule nous encouragent de la voix et du geste sur les boulevards. Nous laissons le commandant général disposer ses forces au Chàteau-d'Eau. Je m'avance seul au milieu de flots de peuple dans la rue du Temple et sur le boulevard de la Bastille. La multitude entoure mon cheval, me serre les mains , s'attendrit sur elle-même et sur le sort de la patrie. Elle témoigne la fkictuation et l'indécision d'une masse sans guide prête à passer, à la moindre impulsion, de l'ordre à la sédition. Je suis à la fois inquiet et attendri de la physionomie de cette foule ; je la console, je la calme , je la ramène, autant qu'il est en moi, par mes paroles, à la patience, à la paix, à la confiance dans l'Assemblée. Je ne me dissimule pas que , dans quelques heures, tout ce peuple innocent encore va recruter l'insurrection. Quelques bataillons l'auraient contenu. Ces bataillons sont occupés ailleurs. Je reviens sur mes pas ; je m'avance avec quatre pièces de canon , et avec la colonne de garde mobile et de troupes de ligne, qui marchent à l'attaque des barricades du faubourg. Ces barricades résistent trois quarts d'heure au feu. L'artillerie les démolit enfin. Les décharges des insurgés blessent ou tuent quatre cents braves soldats et deux généraux. Le cheval que j'ai prêté au commandant Pierre Bonaparte est tué sous ce brave ofllcier, à côté de moi. M. de Tréveneuc et M. Lassant reçoivent des balles dans leurs habits. Je reviens porter moimême au ministre de la guerre l'ordre dont me charge le général Cavaignac de faire arriver, pendant la nuit, les troupes des garnisons circonvoisines. Une trêve muette s'établit jusqu'au jour. Le matin voit recommencer la lutte. Nous la soutenons tous avec la même énergie. Les gardes nationaux arrivent des déparlements ; les canons de Vincennes ; un régiment d'Orléans. Le triomphe est cruellement acheté, mais il n'est plus douteux. On nous enlève notre part de coopération au salut commun. A onze heures, l'Assemblée nationale nomme celui que nous avions déjà nommé nous-mêmes , le général Cavaignac, pour achever et consolider la victoire. Nous nous réjouis.sons de remettre; le pouvoir dans des mains qui n'abuseront ni des lois ni de l'épée. Je rédige à la hâte la lettre que voici à l'Assemblée nationale : « Citoyens !

.( La romniission du pouvoir exérulif aurait manqué à la fois à

« ses devoirs et à son honneur en se retirant devant une sédition M et devant un péril public. Elle se retire seulement devant un « vote de l'Assemblée- En vous remettant le pouvoir dont vous « l'aviez investie , elle rentre dans les rangs de l'Assemblée na- « lionale pour se dévouer avec vous au danger commun et au « salut de la République 1 »

De ce moment, citoyens, redevenu simple représentant, j'offre mes services au général Cavaignac, comme au chef qui représente dignement la République « Je ne suis pas, lui dis-je en « le quittant, de ceux qui se réfugient dans Topposition en tom- « bant du pouvoir, mais de ceux qui soutiennent le pouvoir répu- « blicain dans les mains de leurs successeurs comme dans leurs « propres mains- Comptez sur moi demain comme aujourd'hui. » Mon ami le général Négrier était là, sollicitant l'ordre qui allait le conduire à une glorieuse mort. Ce furent les dernières paroles qu'il entendit do moi. Pendant que je le pleurais, pendant que l'archevêque de Paris allait offrir sa vie à Dieu, comme une rançon de paix; pendant que tant de généreuses victimes volontaires, généraux, officiers, soldats, citoyens, enfants de la garde mobile, allaient se faire décimer sous le feu, la calomnie, s'emparant déjà de mon nom, m'accusait de complicité avec ces balles que j'aurais voulu recevoir toutes pour épargner le sang d'un seul citoyen ou d'un seul soldat!... 'S^oilà les révolutions !... Leurs plus grands phénomènes ne sont pas leurs crimes, ce sont leurs erreurs! Je n'en accuse personne, car personne n'est coupable de l'obscurité à l'heure où il fait nuit sur tout le monde.

Citoyens! voici la lumière! reconnaissez vos amis. Les partis qui ont un ressentiment passager contre la République s'attachent surtout à calomnier les républicains modérés : ils savent bien que la République ne peut triompher que par la modération ; que la terre française ne se laisserait pas dépecer une heure par le communisme ; que la terre française ne porterait pas quinze jours l'échafaud; que la terre française vomirait le sang dont des plagiaires de la terreur rêveraient de l'abreuver pour chercher je ne sais quelle sauvage grandeur dans l'excès et dans le crime, ne sachant pas la trouver dans la mesure et dans la vertu ! Ce sont là les pires ennemis de notre République ; car le seul danger de la République, c'est son nom; ce sont les souvenirs i!e 93, que ces hommes s'efforcent sans cesse de rappeler, (juand les vrais repu-

I)licains comme nous s'elTorcent sans cesse de les écarter. Mais 93 n'était pas la République, c'était la révolution. Serait-il donc donné a quelques mois denotre histoire, de calomnier à jamais le gouvernement de la liberté parmi nous? Serait-il donné à ce sang de déteindre sur tout un siècle? Non ! nous montrerons au monde que nous savons à la fois conquérir etcontenir la République, ce règne de tous. La République inspirée de Washington triomphera de la République deBabœuf, de Robespierre et de Danton! Autre siècle, autres pensées; autres pensées, autreshommes! Voilà la loi vraie des sociétés. Le choix qne vous avez fait de vos représentants à l'Assemblée nationale est un garant du triomphe de la République populaire et régulière, telle que nous l'entendons- C'est l'honnêteté du peuple, que vous avez envoyée en eux. L'honnêteté du peuple, c'est son salut ! l'Assemblée nationale sauvera la France. Notre seule gloire, c'est de l'avoir pressenti. Attachez-vous de plus en plus à l'Assemblée nationale : elle est votre souveraineté : elle est digne de vous. Seulement donnez-lui du temps. L'impatience est la violence des bonnes intentions. On n'institue pas en trois mois le gouvernement d'un siècle.

Recevez mes adieux, citoyens! Nommé dix fois par vous comme signification et non comme homme ; confondu désormais dans les rangs des simples représentants ; descendu d'un pouvoir trop haut pour mon ambition et ne désirant point y remonter; oubliezmoi, ne m'accusez pas ! Peut-être ai-je mérité un seul jour vos suffrages, c'estle jour oùje les ai sacrifiés à la concorde. Quanta moi, je me souviendrai de vous tous les jours de ma vie publique. Chaque fois que je jetterai dans l'urne un vote de bonne intention pour le peuple, de fermeté contre les factions, de salut pour la patrie, pour la famille, pour la propriété, pour la conscience, pour la société, je me dirai que j'y jette avec ma pensée votre propre pensée à vous! je me dirai que deux millions de citoyens votent avec moi pour cette République unanime qui n'est, à vos yeux comme aux miens, que l'intérêt de tous, légitimé par le droit de tous, et défendu par la main de tous, dans le plus libre et dans le plus fort des gouvernements.

Lamartine,

Re présent cm l du peuple.

Paris, '25aoùl iS'iS.

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TROIS MOIS Ail POlïVOIft

• AMARTINE

ilenaut si Lettre aux dix Dépai'temeuts , son Manifeste aux Puissances , ses Circulaires, ses Rapports , et lotî'^ '("^ Discours et Allocutions qu'il a prononcés depuis le 21 -

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