‹ Lettre d'un Sicilien à un de ses amisChapitre 3 sur 75 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

deurs ni les misères d'aujourd'hui, avec les qualités, avec les vices, avec les ridicules de ce temps, que d'autres vices, d'autres ridicules, d'autres vertus ont remplacés. Tout est passé en revue, du Louvre, tout resplendissant d'or, de lumières, de femmes, aux carrefours boueux, encombrés de mendiants ou exploités par le coupe-jarret. Le palais, la mansarde, les rues, les maisons, les ponts, les hôtelleries, les établissements publics, les carrosses, les réverbères, la température, les denrées, les vivres, le café, le chocolat, le thé, les parfums, le vin, les modes, les divertissements, la civilité, la galanterie, la dévotion, le luxe, il y a un mot pour tout ; dames de la cour, dames de la halle, mendiants, brillants seigneurs, crieurs publics, académiciens, libraires, auteurs, charlatans, maîtres de langues, cuisiniers, abbés de cour, fripiers, gens de finances, enfin tous ces types si caractéristiques de la civilisation du grand siècle viendront, tour à tour réclamer un souvenir de la part du lecteur et lui rappeler quelqu'un des immortels chefs-d'œuvre de Boileau, de Racine et de Molière surtout. »

Ecartant l'hypothèse, inadmissible selon nous, de Saint-Evremond comme auteur de la Lettre d^un Sicilien^ nous avions pensé tout d'abord à la donner anonyme et à la reproduire simplement avec des notes empruntées aux auteurs contemporains, le meilleur commentaire, à notre avis, de notre auteur,

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quel qu'il fut. Un remords nous a pris une fois ce travail fait : pourquoi ne pas chercher le nom de cet anonyme qui se cache sous la nationalité, disons mieux le masque d'un Sicilien. Pourquoi ne pas tenter de soulever le voile sous lequel se cache un auteur étranger, mais, après tout, sympathique à notre Paris, dont il apprécie les mérites sans se dissimuler les défauts^ La critique de Paris était de plus donnée comme une traduction. De ce fait si simple en apparence nous semble découler tout naturellement ime conséquence qui aidera, comme nous le montrerons plus loin, à fixer Tattention, à aider à retrouver Tingénieux auteur qui a voulu se dérober ; on dirait aujourd'hui, pour nous servir d'une métaphore empruntée à la photographie, que c'est la substance, le collodion qui a servi à fixer l'image fugitive, à la reproduire avec ses mille détails comme aussi dans ses traits principaux. Le Dictionnaire des Anonymes de Barbier, celui des pseudonymes de De Manne sont muets sur notre sujet, soit qu'il leur eût paru de mince importance, soit plutôt parce qu'ils n'avaient rien rencontré qui pût satisfaire des esprits qui ne se contentent pas d'hypothèses ; et puis le champ de la bibliographie est assez vaste pour qu'ils laissassent quelques épis à glaner après eux.

Parmi les littérateurs étrangers qui gravitaient comme des satellites dociles autour de leur planète

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qu'on est convenu d'appeler le Roi-Soleil, s'il en est plusieurs auxquels on pût attribuer la paternité de la Lettre â!un Sicilien^ il en est un surtout qui attirait tout d'abord Tattention^qui, plus que tous les autres, avait reconnu les bienfaits du grand roi par ses éloges ; car il faut bien le reconnaître, si Louis le Grand se montrait généreux envers les écrivains étrangers, c'était pour entendre chanter ses louanges. Au grand déplaisir de ses envieux et de ses ennemis, cet homme, ce noble étranger qui sut reconnaître comme le voulait le nouvel Auguste les bienfaits du roi de France, c'est l'auteur de V Espion turc^ Marana, qui, ayant joui dans son temps d'une réputation justement méritée, est complètement ignoré de nos jours. Sa biographie, empruntée au Dictionnaire historique de Moréri (de 1759), édifiera le lecteur sur cet homme singulier. • Marana (Jean-Paul), célèbre par son ouvrage intitulé VEspion turc, naquit à Gênes ou aux environs, vers l'an 1643, ^^^^ famille distinguée par sa noblesse et les établissements qu'elle avait eus en Italie. Marana, fils d'un père vertueux, fut élevé d'une façon convenable à un gentilhomme né sans de grands biens et dont les talents devaient faire la plus solide ressource. Il répondit au soin que Ton prenait de son éducation et fit avec succès, par goût, ce qu'on fait souvent mal par nécessité. Après l'étude des langues, l'histoire ancienne et moderne, la philosophie, et sur-

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tout la morale et la politique devinrent l'objet de ses études. Il y acquit des connaissances qui lui donnèrent sans doute quelque distinction à Gènes, mais qui firent peut-être trop ouvrir les yeux sur lui, dans une république extrêmement jalouse du secret de son gouvernement. Marana n'avait guère que vingt-sept ou vingt-huit ans en 1670, lorsque la conjuration de Raphaël délia Torre et les desseins de la Savoie sur Gênes éclatèrent. Il se trouva impliqué dans ces mouvements. On Paccusa d'avoir pris des intérêts contraires à ceux de la République, et peut-être de complicité avec Raphaël délia Torre. Si on l'en croit, tout son crime était de s'être ingéré- de donner des » avis sur la conjuration et d'avoir découvert le faible du gouvernement de Gênes même. Quoi qu'il en soit, il fut arrêté et conduit à la Tour, la même année 1670. Il y resta prisonnier d'État pendant quatre ans vingt ec un jours et trois heures, comme il le dit lui-même, et n'en sortit qu'en 1674.

« Des personnes de premier rang engagèrent Marana à écrire l'histoire de la conjuration de Raphaël délia Torre et de la guerre de Savoie, Il rassembla des mémoires et fit même un voyage en Espagne pour l'exécution de ce dessein. De retour de ce voyage, il passa quatre ans et plus à Gênes, occupé de son histoire, et dans une société de gens de lettres qui étaient d'honnêtes espions que le gouvernement lui

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