‹ Lettre de Stanislas Girardin, à m. Musset-Pathay, auteur de l'ouvrage intitulé: Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. RousseauChapitre 1 sur 10 · Lettre de Stanislas Girardin, à m. Musset-Pathay, auteur de l'ouvrage intitulé: Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau · texte numérisé non relu

Lettre de Stanislas Girardin, à m. Musset-Pathay, auteur de l'ouvrage intitulé: Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

J'ai lu votre écrit sur la vie et les oeuvres de J. J. Rousseau : je rends avec plaisir une entière justice au mérite littéraire de votre ouvrage ; ce devoir acquitté, il m'en reste un autre à remplir, c'est celui de justifier mon père de l'accusation qui se trouve intentée contre lui dans votre livre, et qui n'est nullement fondée , comme j'espère parvenir à le démontrer.

Comment se fait-il que vous ayez pu croire un seul instant que Rousseau s'était donné volontairement la mort, et que vous ayez préféré à ce sujet des ouï-dire à des preuves légales ?

4 LETTRi; Dr. STAIV. GlRAnDIPT

Sur quoi repose l'opinion que vous vous efforcez d'accréditer ?

lo Sur le propos d'un maître de poste, rapporté dans une lettre de M. de Corancez ; il prétend que celui de Louvres lui a dit « que M. Rousseau « s'était tué d'un coup de pistolet. »

10 Madame de Staël assure « qu'il s'est empoi- « sonné dans une tasse de café. »

Voilà deux versions différentes ; mais, pour qu'elles ne se contrarient pas , vous les conciliez, et vous dites : « Nous croyons que , pour accélérer « le moment fatal, Jean -Jacques employa les deux « moyens, c'est-à-dire, qu'il prit du poison; et que, « pour abréger la lenteur de ses effets, la durée des « souffrances, il les termina par un coup de pistolet.

« M. de Girardin le nie. M. de Corancez , dans sa « relation sur la mort de Rousseau dit qu'on se « mette à la place de M. de Girardin; il n'avait cher- « ché à attirer chez lui Rousseau , que pour son « bonheur et celui de sa femme. N'était-il pas bien « fâcheux , non-seulement de n'avoir pas réussi , « mais encore de pouvoir être accusé d'être la cause « première de ce malheureux événement? Sa déné- « gation et son silence sont donc dans l'ordre na- « turel. »

Connaissant la vérité , l'on me reprocherait, continue M. de Corancez , de ne pas la faire sortir tout entière. Après avoir affirmé qu'il la connaissait , l'on est tout surpris de l'entendre répondre à ses lecteurs (qui sont supposés lui demander : Rousseau s'est-il défait voionlairmient? ) : «je n'en sais

« rien , niais je le crois. » S'il n'en savait rien , pourquoi l'aflirme-t-il ? s'il n'en savait rien , pourquoi avance-t-il que la vérité lui était connue? s'il n'en savait rien , pourquoi s'est-il permis d'accuser M. de Girardin d'avoir altéré cette même vérité? Lorsque l'on s'y détermine, l'on a nécessairement un but ; et quel but M. de Girardin pouvait-il avoir ?

Supposons que Rousseau se soit tué; pourquoi M. de Girardin aurait-il voulu le cacher? quel est l'homme qui aurait pu raisonnablement l'accuser d'être la cause de ce malheureux événement'} quel reproche pouvait-on avoir à faire à M. de Girardin? En était-ce un fondé, que de lui dire : Vous avez offert une retraite à Jean-Jacques dans le plus beau lieu du monde, vous l'avez logé dans un des pavillons de votre château, en attendant qu'une maison choisie par lui , eût été disposée pour le recevoir ; vous lui avez prodigué des attentions de tous les genres : tant de prévenances, tant d'égards, tant de soins, ont été tellement insupportables à Rousseau , qu'il a pris pour s'y soustraire le parti de se détruim. Si cela fût arrivé, qu'aurait-on dit? Aucun tort sans doute n'eût été imputé à M. de Girardin, et l'on n'aurait vu dans ce suicide que ce qu'il aurait été en effet, un acte de démence.

Ce suicide, monsieur, n'a pas eu lieu, et le propos du maître de poste de Louvres n'a pas le moindre fondement. «Il avait cependant, dites-vous, frappé «M. de Corancez, et l'avait frapi)é à ce point, « ([u'cn arrivant à Ermenonville le lendemain de la « mort de Jean-Jac({ues , il en parla à M. de Gi-

« rarcliii, qui en parut étonné et ciio(|ué. » Pouvait-il ne pas l'être à cause de la mémoire de son ami ? Au sinplus, il offrit à M. de Corancez de lui montrer le corps de Jean-Jaccpies; s'il eût voulu le voir, ses doutes se seraient dissipés. Pourquoi s'y est-il refusé ? pourquoi a-t-il accordé plus de confiance à lui propos répété par un maître de poste, qu'aux paroles de mon père? pourquoi? c'est qu'il était peut-être encore piqué de ce que Rousseau n'était point allé habiter à Sceaux l'appartement que M. de Corancez lui avait proposé , et qu'il avait d'abord accepté. Il veut faire entendre que Rousseau éprouva des regrets tellement vifs d'avoir accordé la préférence à Ermenonville, qu'un jeune chevalier de Malte , nommé Flamanville , que M. de Corancez rencontra par hasard à l'Opéra, lui dit : «J'ai « vu Rousseau depuis qu'il est établi à Ermenon- « ville ; il m'a remis im papier écrit de sa main , a pour me prier de lui trouver un asile dans un « hôpital. » — Où est ce papier ? M. de Corancez n'avance pas qu'il l'ait lu; l'on peut donc douter de son existence. Rousseau n'en était pas récrit à ce point d'avoir besoin, pour vivre, de recourir à la charité publique. Son goût pour l'indépendance était tellement connu , que l'on se persuadera difficilement qu'il eût voulu, sans y être contraint par la nécessité , se soumettre à la discipline ou plutôt à la règle d'un hôpital. — Tous les raisonnements de M. de Corancez sont donc appuyés sur un propos répété par un maître de poste, sur un prétendu papier remis à l'Ojiéi-a j)ar Rousseau à

un chevalier de Malte , pour l'inviter à lui trouver un asile dans un hospice.

C'est avec de semblables conjectures que vous entreprenez de détruire des faits incontestables? Je le répète encore , pourquoi M. de Corancez n'at-il pas consenti à voir Rousseau après sa mort? Mais si M. de Corancez ne l'a pas vu , presque tous les habitants du village d'Ermenonville sont venus le contempler , après qu'il eut rendu le dernier soupir ; ils ont été frappés de la sérénité de son visage, et ont remarqué que ses traits n'étaient point altérés.

Au moment où Rousseau est mort , Thérèse Levasseiu' était seule avec lui ; elle était enfermée dans sa chambre. Pour que le suicide eût eu lieu, il eût fallu qu'elle en eût été complice ; sans cette supposition le pistolet eût révélé la cause de la mort : l'on sait que Rousseau n'avait pas d'armes , l'on croit même que l'usage lui en était totalement étranger. Il aurait donc été obligé de se procurer des pistolets? L'on n'en vend pas dans un village. Il eût fallu les demander à Paris , ou les faire venir d'une ville voisine. C'est ime commission dont quelqu'un aurait été chargé ; on l'aurait dit , on l'aurait su. Il fallait nécessairement, pour se tuer en présence de Thérèse Levasseur , que Rousseau la mît dans la confidence. Croit-on qu'elle ait pu consentir à l'aider dans une aussi fatale résolution ? Ne sait-on pas qu'en perdant Jean -Jacques elle faisait une perte irréparable; elle n'était donc pas complice.

L'explosion d'ailleurs produite par un coup de

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pistolet dans une chambre fermée se serait entendue. L'appartement de Rousseau n'était pas isolé. Le concierge du château logeait au-dessous ; la fenêtre en donne sur une rue du village très-passagère. Lorsque Rousseau est tombé et qu'il s'est fait une blessure à la tête, dont nous parlerons bientôt, il était dix heures du matin. Après cette chute, Thérèse Levasseur le voyant sans connaissance, pousse des cris affreux, appelle du secours; on arrive. M. de Girardin et ses gens se précipitent dans la chambre; on relève Jean-Jacques, on le porte sui* son lit. S'il s'était tué d'un coup de pistolet, l'arme n'aurait-elle pas frappé tous les regards ? Le crâne n'eùt-il pas été fracassé ? La nouvelle que Rousseau s'était brûlé la cervelle n'aïu^ait-elle pas circulé surle-champ ? n'aurait-elle pas été répétée par tous les hommes , par toutes les femmes du village , par tous les domestiques de la maison de mon père ? Il n'en a pas été question un seul instant à Ermenonville. — Mais cela ne prouve rien,medirez-vous, puisqu'elle a été répandue à I^ouvres, qui en est à quatre grandes lieues , par le maître de poste de ce bourg.

M. de Girardin, auquel vous supposez, l'on ne peut concevoir pourquoi , l'envie de dérober au public la connaissance de ce suicide, s'y serait pris pour y parvenir, vous l'avouerez, d'une manière bien extraordinaire. Il aurait dit à M. de Corancez, le premier qui lui en ait parlé : « Voyez ]o. corjxs, « visitez-îc, et vous acquerrez la preuve que Rous- « seau ne s'est pas tué. )i

A M. MUSSET-PATH AY. f)

M. de Girardiii voulant transmettre à la postérité les traits fidèles d'un homme de génie , l'honneur et la gloire de son siècle , envoie un courrier à Paris pour inviter le célèbre sculpteur Houdon à se rendre sur-le-champ à Ermenonville pour y mouler Rousseau. Iloudon arrive; il amène avec hii des Italiens habitués à couler des plâtres. M. de Girardin veut connaître , et il veut que l'on connaisse la cause de la mort subite de Rousseau; il fait venir des chirurgiens des villes voisines pour la constater. Son corps est ouvert, la cause de la mort est reconnue , et le procès-verbal d'ouverture dressé par des gens de l'art est signé par eux.

Maintenant, monsieur , dites-moi si c'est ainsi que l'on s'y prend pour cacher un suicide ? Voyez combien de gens il aurait fallu mettre dans la confidence ; et croyez-vous qu'un secret confié à tant de personnes eût été un secret bien gardé? D'ailleurs , monsieur , faites cette seule réflexion : si Rousseau s'était tué d'un coup de pistolet, la cause de sa mort aurait été bien connue, et l'on n'aurait pas eu besoin, pour la découvrir, de faire faire l'ouverture de son corps. Si Rousseau s'était tué d'un coup de pistolet , l'on n'eût point fait venir M. Houdon pour le mouler. Un coup de pistolet tiré à bout portant dans la tète, fait sauter la cervelle , inonde le visage de sang et en décompose tous les traits : une balle à une aussi petite distance ne se borne pas , comme vous le supposez , à faire un trou comme elle le ferait dans une planche de sapin ou dans une feuille de carlon ; elle fracasse

lO LETTRi: Di: STAN. GIRARDIN

les OS du ciâne. Tous les artistes vous diront qu'il devient dès-lors impossible de mouler la tête d'un homme qui s'est brûlé la cervelle : or, voyez le moule pris par M. Iloudon , vous y troriiverez des traits parfaitement conservés, et aucime trace des ravages qu'une balle de pistolet n'aurait pas manqué de faire.

Les chirurgiens, dites -vous encore, n'ont pas parlé de ce trou , de cette blessure à la tète ; donc ils ont voulu la dissimuler. Vous êtes dans l'erreur; il en est fait mention dans leur procès verbal ; mais ils n'ont pas insisté sur une blessure dont ils connaissaient la cause; ils savaient qu'elle n'avait pu être celle de la mort de Jean - Jacques , et qu'elle était la suite toute naturelle de sa chute.

Il faut, du moins je le pense, d'après ce que je viens d'établir, renoncer tout-à-fait à l'idée que Jean-Jacques s'est tué d'un coup de pistolet. Cette version a paru tellement fabuleuse à madame de Staël , qu'elle n'a pas même essayé de l'accréditer dans ses lettres sur Rousseau , tout en disant néanmoins « qu'elle regarde comme certain que Jeance Jacques s'est donné la mort. Cette certitude au « surplus lui vient de ce qu'un Genevois lui a mon- « tré luie lettre que Jean-Jacques lui écrivit quelce que temps avant sa mort , et dans laquelle il c( semblait lui annoncer ce dessein. »

Ce Genevois était vraisemblablement M. de Corancez, car il est le seul Genevois qui ait vécu avec Rousseau dans Tintiraité, pendant les dernières années de sa vie.

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