A. M. MUSSET-PATHAY. II
L'on est étonné de ce que M. de Corancez n'ait point fait imprimer la lettre dont parle madame de Staël, lui qui paraissait attacher tant de prix à accréditer l'opinion que Jean-Jacques s'était suicidé. Il n'a pas manqué sans doute de parler à madame de Staël du propos du maître de poste de Louvres, et de lui dire que le jour de sa mort Rousseau était allé herboriser ; qu'il avait cueilli des plantes ; qu'il les avait préparées et infusées dans la tasse de café qu'il avait prise.
M. de Corancez, persuadé que Rousseau s'était tué, et madame de Staël, très-disposée à le croire, ont discuté sans doute sur le genre de sa mort. Le coup de pistolet a paru à cette dernière une absurdité ; elle aura forcé M. de Corancez d'en convenir. Alors elle se sera emparée de la tasse de café , et elle aura tout naturellement placé dans cette tasse le poison qui aurait servi à abréger les jours de Rousseau.
J'avoue que cette seconde opinion ne peut être écartée par des raisonnements aussi victorieux que ceux que je viens d'employer. J'espère néanmoins parvenir à démontrer qu'elle n'est pas mieux fondée que la première ; elle a déjà été combattue par une de mes soeurs ; et c'est dans sa lettre à madame de Staël que je puiserai mes plus forts arguments '.
Madame de Staël , persuadée ou voulant l'être que Jean- Jacques s'était donné la mort , a dû vouloir en découvrir le motif; elle ne pouvait le trouver dans le genre de vie qu'il menait à Ermenon-
' Voir les ])ièces justificatives à la fin de cette lettre.
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ville ; elle n'aurait pu effectiv/einent considtiei- Jean-Jacques coiinne fort à plaindre d'y faire tout ce qui pouvait lui convenir ; d',herboriser , de composer des romances, on de déposer sur des cartes les pensées qui se pressaient dans sa tétc pendant ses longues promenades dans des lieux solitaires. Elle a donc dû en imaginer un autre ; elle l'a puisé dans cette supposition que « Rousseau s'était aperçu « des viles inclinations de sa femme pour un homme « de l'état le plus bas. I^e voilà tout accablé de cette « découverte, dit madame de Staël; et elle ajoute ce qu'il est resté huit heures de suite sur le bord de « l'eau dans une méditation profonde. »
Un roman tout entier, développé en une seule phrase , a du sourire à l'imagination de madame de Staël. Mais comme l'illusion qu'elle nourrissait avec complaisance se serait dissipée successivement si elle eût voulu commencer par s'avouer que Rousseau avait alors soixante-six ans , sa femme plus de soixante , et l'homme de l'état le plus bas, pour lequel on lui supj)Osait de viles inclinations, cinquante et tant; lorsqu'il faut placer l'amour et la jalousie dans un pareil cadre, l'on voit qu'il ne peut nullement leur convenir. Ces réflexions n'ont pas été faites sans doute ])ar madame de Staël ; elles eussent été plus que suffisantes pour lui faire sentir combien était ridicule le motif qu'elle s'efforçait de donner à la mort de Rousseau.
Je dois dire maintenant ce c[ui est vrai : c'est que Jean-Jacques n'a pu s'apercevoir peu de jours avant sa fin des uiles inclinations de sajenimepour
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un homme de Vétat le plus bas ^ puisque ces inclinations n'existaient pas encore , et que ce n'est que plusieurs mois après le décès de Rousseau qu'elle a fait connaissance avec cet homme que madame de Staël veut désigner, et qui, de palefrenier , était devenu valet de chambre de mon père.
Voilà donc la cause principale à laquelle madame de Staël attribue le suicide de Rousseau entièrement détruite. Maintenant examinons les autres.
ÏNIadame de Staël prétend avoir su que le matin du jour où Rousseau mourut, il se leva en parfaite santé. Non ; il se plaignit d'avoir été indisposé pendant toute la nuit. « Il prit avant de sortir, dit « madame de Staël , du café qu'il fit lui-même. » Il ne sortit pas. Voilà du moins ce qu'affirme Thérèse Levasseur , dans une lettre de reproches trèsfondés , selon nous , qu'elle écrivit à M. de Corancez , pour se plaindre de ce qu'il s'était permis d'avancer que Rousseau s'était tué d'un coup de pistolet. Elle atteste à ses concitoyens, elle atteste à la postérité , que Rousseau ne s'est point empoisonné dans une tasse de café , et qu'il ne s'est pas brûlé la cervelle. Qu'importe , direz-vous , la dénégation de Thérèse Levasseur ? Elle importe beaucoup; elle a du poids, et elle en acquiert surtout par la réunion de circonstances qui tendent à en démontrer la véracité : dès - lors elle nous paraît devoir être considérée comîne décisive.
J'accorderai , si l'on veut , que Rousseau a pris une tasse de café le jour de sa mort. Mais où est la preuve que ce café contînt du poison? Toute.s
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celles (lu contraire vont être successivement produites. Ce café , suivant madame de Staël , il l'aurait pris en se levant. Supposons qu'il eût été alors sept ou huit heures du matin , c'est à dix heures qu'il est mort. Combien aurait donc été violent lui pareil poison! quel ravage il aurait fait! Les traces en eussent été bien visibles à l'extérieur; il eût altéré sensiblement les traits de la figure; il eût accéléré la putréfaction. M. Houdon, en moulant la tète de Jean -Jacques , se serait facilement aperçu de la cause de sa mort; mais s'il ne l'eût pas découverte , elle n'aurait pu échapper aux chirurgiens qui firent l'ouverture de son corps ; beaucoup de personnes en ont été les témoins ; elle n'a point eu lieu pour cacher la cause de sa mort , mais au contraire pour la découvrir et la faire connaître au public; M. de Girardin , qui a voulu que cette ouverture eût lieu parce que Jean- Jacques l'avait demandée , ne la fit faire sans doute que pour constater le principe de la mort de Rousseau. Elle a été subite , conséquemment extraordinaire; dès-lors, il fallait en rechercher les sources ; elles ont été trouvées , elles étaient naturelles. Le procès verbal des chirurgiens détruit toutes les suppositions de M. de Corancez et de madame de Staël. Si l'on a cru , si l'on croit encore , d'après le témoignage de ces deux écrivains , que Rousseau se soit donné volontairement la mort, l'on croit une chose c^ii n'est pas , luie chose démentie par des preuves légales, et je puis ajouter aussi , par des preuves morales. Personne à Ermenonville, absolument personne , ne pense que Jean-