LETTRE A SOPHIE, COMTESSE DE , PAR RENE GIRARDIN , SLR LES
DERXIERS MOMENTS DE J. J. ROUSSEAU , DATEE d'eRMEKON- VILLE, LE JUILLET I778.
M La plus grande consolation, madame, de ceux « qui restent est de parler de ceux qui sont partis. « La seule manière de faire quelquefois illusion à « la douleur de leur perte , c'est de se retracer le « charme de leur existence ; c'est en quelque sorte « leur rendre la parole que de se rappeler leurs « discours ; c'est leur rendre le mouvement que de « se représenter leurs actions; et c'est ainsi que le « sentiment est le feu créateur qui donne la vie « aux objets inanimés, et qui peut la rendre à la « mort même.
« Je crois , madame, vous avoir dit, dans ma der- « nière lettre , avec quel tendre épanchement de « cœur le plus sensible des hommes avait reçu la « proposition de se retirer à Ermenonville, et qu'il « s'y était rendu d'autant plus volontiers qu'il lui « avait été impossible de se méprendre sur le sen- « timent qui l'avait dicté. Nous partîmes donc sur- « le-champ pour lui faire arranger un petit appar- « tement,sous un toit de chaume, situé au miheu
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« tl'un ancien vorger. Cette habitation champêtre « semblait hii a])j)artehir de droit, puisqu'ayant été « entièrement disposée suivant la description do l'E- « lysée de Glarens , il en était le créateur ; mais, « quelque diligence qu'on pût apporter au petit « arrangement intérieur qui lui convenait, l'impa- « tience de son cœur fut encore plus prompte que « la main des ouvriers. Sa poitrine, oppressée de- « puis si long-temps , avait un si grand besoin de « respirer l'air ])ur de la campagne, que, peu de « jours après notre départ , il vint nous trouver « avec im de ses amis et des miens. Sitôt qu'il se vit « dans la forêt qui descend jusques au pied de la « maison , sa joie fut si grande qu'il ne fut plus pos- « sible à son ami de le retenir en voiture, « A'on , « dit -il, il j- a si long -temps que je n'ai pu voir un « arbre qui ne fût couvert de fumée ou de poussière! « ceux-ci sont si frais \ Laissez -moi m'en approcher « le plus que je pourrai; je voudrais n'en pas perdre « un seul. » Il fit près d'une lieue à pied de cette « manière. Sitôt que je le vis arriver, je courus à « lui. « Ahl monsieur, s'écria-t-il en se jetant à mon « col, /7jr « long-temps que mon cœur me faisait dê- « sirer de venir ici , et mes jeux me font désirer àc- « tuellement d'j rester toute ma vie. » Et surtout, lui « dis-je, s'ils peuvent lire jusques dans le fond de « nos âmes. Bientôt ma femme arriva , au Jiiilieu de « tous mes enfants; le sentiment les groupait au- (( tour de cette douce et tendre mère d'une ma- « nière plus heureuse et plus touchante que n'au- « rait pu le faire le plus habile peintre : à cette
« vue il ne put retenir ses larmes, v. Ah! madame , « dit -il, que pourrais -je vous dire? vous vojez mes « larmes ; ce sont les seules de joie que f aie versées « depuis bien long -temps, et je sens qu elles me rapapellent a la vie. » Il avait laissé sa femme à Paris; « elle s'y était chargée de tous les soins du déména- « fixement , afin de lui en épargner le tourment et « l'agitation ; car plus il était capable de s'occuper « de grandes choses , moins il l'était de s'occuper « de petites. Il eût mille fois mieux gouverné un « grand royaume que ses propres affaires , et il eût « plus aisément dicté des lois à l'univers que des « clauses et des articles à un procureur ou à un noce taire.
« En attendant que sa chaïunière fût arrangée, il « se détermina à s'établir dans un petit pavillon « séparé du château par des arbres, et manda à sa « femme de venir le trouver le plus tôt qu'elle pour- « rait ; car elle lui était devenue si nécessaire qu'il a n'aurait jamai's pu en supporter la perte, et n'en « pouvait pas 'soutenir l'absence.
« Si vous eussiez vu la joie de cet homme si « tendre , lorsqu'il l'entendit arriver ! Nous étions « à table , nous nous levâmes , afin qu'il pût se le- « ver lui-même en toute liberté : il courut au-de- « vant d'elle, et l'embrassa avec la plus grande ef- « fusion de tendresse et de larmes.
« Les sentiments de cet homme extraordinaire « étaient exaltés en tout point fort au-delà de ceux « des hommes ordinaires. Il aimait le genre humain a comme ses amis; ses amis comme sa femme; sa
« femme comme sa maîtresse. De sorte que , si le « moindre sentiment chez lui était un amour , il « n'est pas étonnant que le moindre soupçon de a haine ou de trahison fût pour lui le même sup- « plice que la jalousie pour un amant.
a Dès qu'il se vit en pleine possession de la li- « berté et de la campagne , après laquelle il sou- « pirait depuis si long - temps , sa pa.ssion pour la « contemplation de la nature se ralluma de telle « manière , qu'il s'y livra avec des transports qui « ressemblaient à de l'ivresse. Aussitôt que les pe- <t tits oiseaux , qu'il attirait sur sa fenêtre avec un « soin paternel , venaient y saluer la naissance du « jour , il se levait pour aller faire sa prière au le- « ver du soleil. C'est à ce spectacle solennel , dont « les fumées épaisses de Paris l'avaient si long-temps a privé, qu'il allait tous les matins exalter son ame. « Il ramassait ensuite quelques plantes qu'il venait « soigneusement rapporter à ses chers oiseaux, qu'il « appelait ses musiciens, et venait déjeuner avec sa « femme : ensuite il repartait pour des prome- « nades plus éloignées. Ce qui l'enchantait le plus « était de pouvoir errer au gré de la nature , de sa « fantaisie , et quelquefois du hasard. Tantôt il se « promenait dans les plaines fertiles , tantôt dans «les prairies parées de mille fleurs, dont chacune « avait pour lui son mérite; tantôt il montait sur « les c<jteaux ou parcourait les pâturages ombragés « d'arbres fruitiers. Le plus souvent, et surtout dans :< les ardeurs du jour , il s'enfonçait dans la profono deur de la forêt; d'autrefois il se promenait en
<c rêvant sur le bord des eaux, ou bien gravissait « sur les montagnes couvertes de bois et qui do- « minent le village. Le pays le plus sauvage avait « pour lui des charmes d'autant plus intéressants « qu'il v retrouvait mieux la touche originale et « franche de la nature. Les rochers, les sapins, les « genévriers tortueux y rappelaient de plus près à « sa féconde imagination les situations romantiques « du pavs bien-aimé de son enfance, et lui remette talent sous les yeux les heureux rivages de Vevaiy « et les rochers amoureux de Meillerie. Un jour il « découvrit, dans un lieu que nous appelons le mo- « nuineiit des anciennes amours, une cabane prati- « quée dans le roc, avec quelques inscriptions gra- « vées sur des rochers qui s'avancent jusque sur « le bord d'un lac dont la situation a quelque res- « semblance avec celle du lac de Genève ; je vis « tout-à-coup ses yeux se mouiller de larmes, tant « son cœur éprouvait d'émotion en ce moment à « se retracer le souvenir des délices de son pays , et « le bonheur pur de sa jeunesse. Il fut long-temps « sans pouvoir retrouver de lui-même cet endroit , a parce qu'il l'avait bien plus senti que remarqué. « En général, il était toujours trop occupé de son- « ger à autre chose pour penser à son chemin; il « ne voyait que des fleurs, des bois, des prés et des « eaux, et oubliait tous les points de la boussole , « toutes les heures, et jusqu'à celle de son dîner. « Le plus souvent sa femme était obligée de le cher- « cher, de l'appeler de tous cotés; mais il prenait « tant de i)}aisir à s'égarer que c'eût été une véri-
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« table cruauté de l'en priver à force de soins im- « portuns. Tous les jours, après son diner , il venait « dans ce petit verger, semblable à celui de Clarens, « au milieu duquel est la chaumière qu'on arran- « geait pour lui. Là il s'asseyait sur un banc de « mousse, pour y donner aux poissons et aux oi- « seaux ce qu'il appelait le diner de ses holes. La « première fois qu'il entia avec moi dans ce ver- « ger, et qu'il y vit des arbres antiques couverts de « mousse et de lierre, et formant des guirlandes au- « dessus des gazons , des lleurs et des eaux qui s'é- « tendent sous ces ombrages rustiques : ^hl quelle « magie , me dit-il , dcuis tous ces vieux troncs en- « tr'ouverts et bizarres que Von ne manquerait pas (( d'abattre ailleurs ; et cependant comme cela parle a au cœur, sans quon sache pourquoi! Ahl je le « vois y et je le sens jusqu'au fond de mon ame, je « trouve ici les jardins de ma Julie] — Vous n'y se- « rez pas, lui répondis -je, avec elle, ni avec Wol- « mar , mais pour en être plus tranquille vous n'en « serez pas moins heureux. Il me serra la main ; « tout fut dit, tout fut (ui tendu. Dès-lors il fut chez « lui partout, et il y fut plus le maître que je ne l'é- « tais chez moi; car il pouvait être seul tant qu'il le « voulait. Ce verger, où personne n'entrait que lui « et nous , était notre point de léunion tous les « jours après-dîner. Lorsqu'il m'était impossible de (c m'y rendre je lui envoyais le plus jeune de mes « enfants, qu'il avait pris dans ime grande affec- « tion , et qu il appelait son gouverneur : il allait « alors se promener avec lui, lui faisait remarquer
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<r et lui apprenait à connaître tout ce qu'il voyait. « De son coté le petit bonhonune, plus sQuple et « plus alerte que lui, lui servait à ramasser toutes « les plantes qu'il avait envie de cueillir. Ordinai- « renient il venait nous retrouver le soir, lorsque « nous nous promenions sur l'eau, et il se plaisait « tellement à ramer, que nous l'appelions notre «w/- « rai d'eau douce. Dans le calme de la soirée , où la « musique cliampétre a tant de charmes, il aimait « à entendre , sous les arbres voisins des rivières , « le son de nos clarinettes. Cette mélodie , bien plus « touchante encore lorsqu'elle est placée sur le « théâtre même de la nature , lui rendit bientôt le M goût de la musique,à laquelle le tintamare actuelle- « ment à la mode l'avait fait renoncer. Déjà il avait « composé quelques airs pour nos petits concerts K de famille, et il avait repris la résolution d'ache- « ver cet hiver différents morceaux de sa musique : « musique charmante qui , dictée comme tous ses « autres ouvr;iges par le sentiment même, est en- « core plus faite pour le cœur que pour l'oreille , et « doit être chantée bien plus avec l'ame qu'avec la « voix. Ma fille aînée , qui jusque-là n'avait vu dans « la musique^ qu'un arl difficile , hérissé de cro- « ches et de mots barbares, voyant, -lorsqu'il chan- « tait la sierme sans voix et pourtant de" la ma- « nière la plus touchante, que la musique pouvait « effectivement devenir d'autant j)lus intéressante (' qu'on y mettait moins de mots et plus d'idées, « plus de goût et moins de bruit , parut désirer alors '( d'apprendre à rhantér; il s'offrit dr lui-même pour
« lui enseigner son secret, qui consistait, disait-il, « à bien comprendre la langue de la musique , et « surtout à ne pas plus forcer sa voix en chantant «qu'en parlant, parce que le moyen le plus sur (c^our se faire écouter, c'est de parler bas et de « parler bien. Je ne reçus point d'abord cette offre , « dans la crainte de la peine .que cela devait lui « donner ; mais il insista de manière qu'il me devint « impossible de m'y opposer ; trop heureux , s'é- « cria-t-il avec transport, de trouver eiijîii une occa- « sion de témoigner sa reconnaissance.
« Faire tous les jours à peu près la même chose , « ne mesurer le temps que par une succession «d'heures heureuses et non diversifiées, n'avoir « que des amusements doux , sans aucune de ces « secousses que donnent les grandes peines ou les « grands plaisirs, aurait pu paraître un genre de « vie trop monotone pour des cœurs vides et des « imaginations froides , incapables de sentir le vrai « bonheur; mais un soUtaire tel que lui, dont le « cœur était en paix, l'ame pure; dont le mouve- « ment venait bien moins du dehors que du de-^ « dans ; dont le repos ne consistait pas à ne rien « faire, mais à n'avoir rien à faire, il n'était besoin « que du moindre concours des beautés de la na- « ture pour exciter , exalter son génie , pour le « transporter sur les ailes de l'imagination au-delà « même de notre atmosphère, et lui faire trouver M dans la beauté de ce qu'il voyait la perfection de « ce qu'il imaginait. C'est parce qu'il écri\ait de «grandes choses, qu'il hii f;rilait de grandes im-
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« pressions. Tout concourait ici à exciter en lui le « besoin de se communiquer ses idées. S'il eût seiicc lement vécu dix ans de plus , l'univers eût sans « doute hérité d'une bien riche succession , mais « il n'aurait jamais rien publié de son vivant, car « il s'était fait, avec raison, un principe invariable « de ne plus se remettre sur la scène du iTionde ; « et son désir était qu'on pût l'oublier et le laisser « en paix. C'était assurément un désir bien mo- « deste et bien simple; et cependant, par un effet « de cette cruelle fatalité qui s'attache à la célé- « brité, ou plutôt par une suite de cette vile perce sédition à laquelle s'étaient acharnés tous les <f partis, contre un homme qui n'avait jamais voulu « être d'aucun, et qui était au-dessus de tous, à peine « était-il arrivé ici , que toutes sortes de bruits ab- « surdes se répandaient à Paris. J'appris qu'on y « débitait de toutes parts que les mémoires de sa « vie paraissaient. Craignant alors qu'il ne les eût « remis à quelqu'un d'assez infâme pour trahir la <t confiance de l'amitié, je fus alarmé du chagrin « que pourrait lui causer cette nolivelle , surtout « s'il venait à l'apprendre de quelque bouche in- « discrète , peu accoutumée à ménager la sensibi- «lité; c'est pourquoi je me déterminai à lui en a parler moi-inèmo le premier ; mais il ne me pa- « rut point du tout affecté de cette nouvelle ; il « me dit que s'il eût été assez heureux pour « pouvoir passer dans l'obscurité et dans la paix « le reste de sa vie, comme il en avait passé les " commencements, et que si la seconde partie de
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a ses jours, depuis que les circoustaïues l'uvaieiit «jeté dans Paris, et que la funeste passion d'é- « crire l'avait environné de tourments de toute es- « pèce, ne lui eut pas fait une niallieureuse obli- « cation de justifier , dans le cas où il passerait à la « postérité , un nom qu'on avait cherché à noircir «pendant sa vie, il n'eût jamais songé à en écrire «l'histoire; mais qu'étant sans cesse accusé, sans « savoir de quoi , ni par qui , il avait été forcé de « laisser une pièce authentique dans laquelle la « postérité pourrait lire jusqu'au fond de son «ame, et le juger du moins en connaissance de « cause , sur ce qu'il pouvait avoir eu de bon et de « mauvais ; que pour cet effet ayant été nécessai- « rement obligé, dans la relation véridique des faits, « en parlant de lui sarts aucune réserve, de par- « 1er également de plusieurs personnes suivairt le « rappoit qu'elles avaient eu avec lui, son inten- « tion était qu'en tout état de cause ses mémoires « ne parussent jamais que long-temps après sa « mort et celle de toutes les personnes intéressées; « et que pour -s'assurer que cette intention fût « exactement remplie, il avait remis l'unique exem- « plaire de son écrit en pays étranger, dans des «mains sur lesquelles il croyait devoir compter; « que paj' conséquent l'ouvrage dont on parlait à «Paris, ou n'existait pas, ou n'était pas de lui; « ce qui ne manquerait j)as d'être reconnu dans « un autre temps. Cette extrême tranquillité de « sa part m'eût étonné , mais il était rendu a lui- « même; son caractère naturel était la gaieté, l'hu-
« manité et la tendresse ; il fallait que l'oiage fût « tout près de lui, lorsqu'il parvenait à boulevei- « ser son ame ; mais lorsqu'il se retrouvait avec « de bonnes gens , il reprenait toute sa bonhomie « naturelle; point philosophe, bon homme ^ point c< d'esprit tout- à-/' heure. Ici il n'était occupé du « matin jusqu'au soir que d'amusements doux; il « ne recevait aucunes lettres , n'avait aucune af- « faire ; son unique exercice était de ramasser des « fleurs , de rêver dans les bocages , de voguer « sur les eaux, d'errer dans les bois; il savourait « tout à loisir sa chère nature , qu'il adorait ; s'il « n'était pas aimé par une seule personne autant « qu'il aurait voulu l'être , parce que chacun de « nous avait d'autres liens , il l'était par tous en- « semble autant qu'il méritait , et par aucun comme « il n'eût pas voulu l'être ; il avait de sa liberté « plénière un *sùr garant, c'est que nous le dési- « rions toujours et ne le cherchions jamais, parce « que c'était pour nous un plaisir de le voir. C'é- « tait uniquement pour lui seul que nous l'aimions. « C'était Texcellence de son cœur qui s'était toujours « fait sentir à moi dans ses écrits , comme dans ses « discours , qui avait entraîné le mien vers lui , « par une attraction toute puissante. Si le souvenir « amer de l'injustice des hommes ne lui permettait « pas de compter sui' un bonheur permanent , du «moins je suis assuré qu'il jouissait du loisir, et « commençait à retrouver le repos de jour en jour; «sa physionomie se déridait, il rcNcnail sensiblc- « ment à lui-même, à son état naturel , qui était
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« d'aimer tout le monde et de chercher à répandre « sans cesse son cœur autour de hii par des actes « de bienfaisance et de charité ; il avait déjà si «bien repris sa gaieté, franche et naïve comme « celle de l'enfance , que souvent sur le grand «banc de gazon du verger, il nous faisait tous « rire , petits et grands , par ses contes à la suisse. « S'il était content du calme qu'il commençait à «retrouver, nous l'étions réciproquement de sa « tranquillité ; il l'avait payée de peines si poi- « gnantes, d'atteintes si aiguës, qu'il eût été bien «juste qu'il eût pu jouir plus long-temps de ce « faible dédommagement de toutes les cruelles « tortures qu'on avait eu la barbarie de faire es- « suyer à cet homme trop sensilile ! Mais hélas! ma- « dame , faut-il donc que le bonheur ne soit dans « la vie que le rêve de quelques instants, et qu'il « n'y ait que le malheur de réel et de durable! Que « ne puis-je m'arréter ici, en ne vous parlant que « de ce qu'il était! La tâche que vous m'avez im- « posée n'eut été qu'une consolation ; mais hélas ! « il faut que je vous dise à présent comment il M n'est plus ; et c'est ici que commence véritable- « ment la peine que j'éprouve à satisfaire votre « curiosité.
«Le mercredi i^"^ juillet il se promena l'après- « dîner, comme de coutume, avec son petit gou- « verneur ; il faisait fort chaud ; il s'arrêta plu- « sieurs fois pour se reposer, ce qui ne lui était pas « ordinaire,- et se plaignit, à ce que l'enfant nous «a dit depuis, de quelques douleurs de colique,
«mais elles s'étaient dissipées lorsqu'il revint sou- « per, et sa femme n'imagina même pas qu'il fût in- « commode. Le lendemain matin, il se leva comme à « son ordinaire, alla se promener au soleil levant, « autour de la maison, et revint prendre son café au a lait avec sa femme ; quelque temps après , au mo- K ment où elle sortait journellement pour les soins « du ménage , il lui recommanda de payer en pas- « sant un serrurier qui venait de travailler pour « lui, et surtout de ne lui rien rabattre sur son mé- « moire, parce que cet ouvrier paraissait un hon- « nète homme : tant il a conservé jusqu'au dernier « instant le sentiment de l'ordre et de la justice! A « peine sa femme avait-elle été dehors pendant quel- « ques instants, que, venant à rentrer, elle trouve a son mari sur une grande chaise de paille , le coude « appuvé sur ime commode. Qu'avez-vous, dit-elle, « mon bon ami , vous trouvez-vous incommodé ? — « Je sens , répondit-il , de grandes anxiétés , et des o douleurs de colique. Alors sa femme, afin d'avoir (f du secours sans l'inquiéter , feignit de chercher « quelque chose, et pria le concierge d'aller dire au « château que son mari se trouvait mal. Ma femme, « avertie la première , y courut aussitôt; et comme « il n'était pas neuf heures du matin , et que ce n'é- « tait point une heure à laquelle on eût coutume « d'y aller, elle prit le prétexte de lui demander, «ainsi qu'à sa femme, si leur repos n'avait point « été troublé par le bruit que l'on avait fait la nuit « dans le village. Ah! madame, lui répondit-il du ton « le plus honnête et le plus attendri, je suis bien
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« seiisibh" à toutes vos bontés, mais vous voyez « que je souffre, et c'est une gène ajoutée à la <( tlouleui", que celle de souffrir devant le niond(î; « vous-même , vous n'êtes ni d'une assez bonne « santé, ni d'un caractère à pouvoir supporter la « vue de la souffiance. Vous m'obligerez, madame, « et pour vous et pour moi, si vous voulez vous « retirer et me laisser avec ma femme pendant « quelque temps. Elle se retira presque aussitôt. « Dès qu'il fut seul avec sa femme , il lui dit de vête nir s'asseoir à côté de lui : « Vous êtes obéi , lui « dit-elle , mon bon ami ; me voilà : comment vous « trouvez- vous? — Mes tlouleurs de colique sont « bien vives ; mais je vous prie, ma chère amie, « d'ouvrir les fenêtres, que je voie encore une fois « la verdure. Comme elle est belle! — Mon bon « ami, lui dit sa pauvre femme, pourcjuoi me ditesce vous cela? — Ma chère femme, lui répondit-il avec « ime grande tranquillité , j'ai toujours demandé u à Dieu de mourir sans maladie et sans médecin , « et que vous puissiez me fermer les yeux. Mes vœux « vont être exaucés. Si je vous donnai des peines, « si, en vous attachant à mon sort, je vous ai causé « des malheurs que vous n'auriez jamais connus « sans moi, je vous en demande pardon. — Ali! « c'est à moi , mon bon ami , s'écria-t-elle en pleu- « rant, c'est bien ])lutot à moi de vous demander « pardon de toutes les inquiétudes et les embarras «que je vous ai causés; mais pourcpioi donc me « dites-vous tout cela? — Ecoutez-moi, lui dit-il, « ma chère" femme , je sens que je ni<" meurs, mais
H je meurs tranquilie; je n'ai jamais voulu de mal « à personne et je dois compter sur la miséricorde « de Dieu. Mes amis m'ont jjromis de ne jamais « disposer , sans votre aveu , d'aucun des papiers « que je leur ai remis. M. de Girardin voudra bien « réclamer leur parole : vous remercierez M. et ma- « dame de Girardin de ma part. Je vous laisse entre « leurs mains, et je compte assez sur leur amitié « pour emporter avec moi la douce certitude qu'ils « voudront bien \ ous servir de père et de mère. « Dites-leur que je les prie de permettre que je sois « enterré dans leur jardin. Vous donnerez mon soi/- « i'enir à mon petit gouverneur; vous donnerez « aux pauvres du village, pour qu'ils prient pour « moi , et à ces bonnes gens dont j'avais arrangé « le mariage , le présent de noces que je comptais « leur faire. Je vous charge en outre expressément « de faire ouvrir mon corps , après ma mort , par « des gens de l'art, et d'en faire dresser un procès « verbal.
« Gependant ses douleurs augmentaient, il se « plaignait de picotements aigus dans la poitrine , « et de violentes secousses dans la tète. Sa malheu- « reuse femme se désolait de plus en plus. Ce fut «alors que, voyant son désespoir, il oublia ses « propres souffrances pour ne s'occuper que de « la consoler. Eh! quoi, lui dit-il, ma chère amie, « vous ne m'aimez donc plus , puisque vous pleu- <c rez mou Ijonheur ? lîonheur éternel , qu'il ne «sera plus au pouvoir des hommes de troubler! « Voyez comme le ciel est pur, en le hii montrant
« avec un transport qui rassemblait toute l'énergie « de son ame ; il n'y a pas un seul nuage , ne voyez- « vous pas que la porte m'en est ouverte, et que
« Dieu m'attend?
« A ces mots , il est tombé sur la tête en entraî- « nant sa femme avec lui : elle veut le relever, elle «le trouve sans j)arole et sans mouvement; elle « jette des cris ; on accourt , on le relève , on le met « sur son lit; je m'approche, je lui prends la main; « je lui trouve un reste de chaleur, je crois sentir « une espèce de mouvement. La rapidité de ce cruel « événement qui s'était passé dans moins d'un quart « d'heure me laisse encore une lueur d'espérance; a j'envoie chez le chirurgien voisin ; j'envoie à « Paris chez un médecin de ses amis pour l'ame- « ner sur-le-champ ; je iTie hâte d'aller chercher de « l'alkali-fluor ; je lui en fais respirer, avaler à dif- « férentes reprises : soins superflus ! Hélas ! cette « mort si douce pour lui , et si fatale pour nous , « cette perte irréparable était déjà consommée ; et « si son exemple m'a appris à mourir, il ne m'a « pas appris à me consoler de sa mort. J'ai voulu « du moins conserver à la postérité les traits d(; « cet homme immortel. M. Houdon, fameux sculp- « teur, que j'ai envoyé avertir, est venu piomp- « tement mouler l'empreinte de son buste ; et j'es- « père qu'il sera ressemblant, car pendant deux «jours qu'il est resté sur son lit, son visage a « toujours conservé toute la sérénité de son ame; « on eût dit qu'il ne faisait que dormir en paix, du « sommeil de l'homme juste. Sa malheureu.se femme
« ne cessait de l'embrasser comme s'il eût été en- « core vivant , sans qu'il fût possible de lui arracher « cette douloureuse et dernière consolation. Ce « n'est que le lendemain au soir que son corps , « ainsi qu'il l'avait exigé , a été ouvert en présence « de deux médecins et de trois chirurgiens. Le pro- « ces verbal qui en a été fait atteste que toutes « les parties en étaient parfaitement saines, et que « l'on n'a trouvé d'autre cause de sa mort , qu'un « épanchement de sérosité sanguinolente sur le a cerveau : tant la mort peut frapper promptement « la tète même la plus sublime ! . . . .
« Je l'ai fait embaumer et renfermer dans im « cercueil , du bois le plus dur , recouvert de plomb « en dedans et en dehors , avec plusieurs médailles « qui contiennent son nom et la date de son âge « et de sa mort. J'ai prié un Genevois de ses amis « de venir ici , afin que toutes les formes géne- « voises puissent être observées exactement, et le « samedi 4 juillet, nous l'avons porté dans l'île des «Peupliers, où on lui a érigé sur-le-champ un « tombeau avec cette inscription que j'ai osé y « mettre , comme étant dictée par le premier mou- « vement de mon cœur.
" Ici, sous ces ombres paisibles, • Pour les restes moitels de Jean-Jacques Rousseau , « Jj'aniitic posa ce tombeau : " Mais c'est dans tous les cœurs sensibles - Que cet lionime divin , qui fut tout sentiment, •' Doit trouver de son crnur l'éternel monument. »
« Cette île m'a paru clie la situation la plus « convenable à cette honorable destination. C'est
/|8 i>ii:c,i;s justificatives.
« une espèce de sanctuaire, qui semble formé |jar « la nature même, pour recevoir sou favori. Le « sol est couvert tle gazon ; il n'y a pour arbi-es (jue « des peupliers dont les pieds sont garnis d(; fleurs. « l^'eau qui s'étend autour de l'île est calme et « transparente, et le vent semble craindre d'en « troubler la tranquillité. Cette espèce d'enceinte « religieuse autour de ce dépôt sacré répand dans « cet asile un mystère qui dispose à une tendre « mélancolie. C'est là que tous ceux qui l'aimaient, « c'est là que sa malheureuse femme qui a tout «perdu en lui, parce qu'il était l'univers pour « elle, va tous les jours soulager sa douleur; eu « voyant le lieu où il est, la malheureuse croit le « voir encore; elle croit que .son ame vient con- « verser avec elle. A^ous savez, madame , que c'était « le sentiment de sa Julie mourante et par consé- « quent le sien , que les âmes dégagées d'un corps « qui vient d'habiter la terre, peuvent y revenir « encore errer et demeurer peut-être autour de ce « qui leur est cher, et, par une communication in- « térieure, semblable à celle de Dieu, pénétrer M jusque dans leurs pensées. Et en effet, il semble « qu(; cette aine dont le dernier soupir fut celui « de la bienfaisance et de l'amour, erre encore au- « tour de ces ombrages épais pour s'y confondre « dans Tame de tous ceux qui viennent y rê\('r à « la tendresse et à l'amitié. »
La EHbKoth^que •niversité d'Ottawa Echéance
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GIfiARCIN, 5TAMSLAS LETTRE Dfc STANISLAS GIRARD