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Lettre du Cap, du 18 juillet 1791

Nous sommes forces de taire les noms du Créole qui a écrit oette lettre , et de la personne en France qui la reçue : les propriétés de l'un et de Vautre t et la sûreté de celui qui écrit , caurroient le plus grand danger , si leurs noms étoient cannus. Mais IM. I abbé Grégoire a dans ses mains une copie authentique ; ainsi l on peut compter sur son authenticité .

Am. Grégoire, savant et vertueux citoyen ? véritablement digne législateur ; salut :

Je n avois pas en effet l’afficlie dont il m’a gratifié ; je 1 en remercie particulièrement.

Je le remercie également, au nom de l'humanité , de l’intérét qu’il ne cesse de prendre a la cause des hommes de couleur, que des aines asservies a la cupidité veulent remettre aux fers. Je l’exhorte à résister à l’orage qui se prépare contre eux , et je lui envoie substantiellement ce que j’ai appris du Cap , en date du 18 de Juillet.

cc A la nouvelle du décret , l’assemblée de la partie du nord du Cap , qui gouverne toute la province , et qui est dirigée par cinq ou six hommes de loi sans mœurs et sans principes , assembla les districts pour y procéder , avec la plus grande précipitation , à 1 élection des députés qui dévoient former 1 assemblée générale de la colonie ; mais au second scrutin , quoiqu’on eût fait fermer tous les bureaux , boutiques et magasins , défendu toute affaire, on ne put rassembler que le sixième numéro en nombre suffisant pour rendre la délibération légale. Les esprits étoient attiédis , le premier mouvement de l’impulsion donnée par les mauvaises tètes , étoit passé ; la raison agissoit et se faisoit entendre ; personne ne vôuloit plus d’assemblée , et l'on ne parloit plus que d’attendre le décret et de s’y soumettre.

L’assemblée , sentant à quoi l’exposoit ce parti , en prit un de rigueur ; elle posa l’embargo sur tous les bâtimens de la rade, jusqnes même sur les plus petits canots ; lit surveiller rigoureusement cet arrêté ; déclara que le scrutin étoit bon tel qu’il avoit été tiré d’abord, et que Ton prendroit pour députés les vingt-quatre qui réuniroient le plus de voix , et pour suppléans les vingtquatre suivans. Cet arrêté eut son effet ; mais , à la réservé des cinq ou six crânes qui conduisent toute l’assemblée, et qui étoient du nombre, tous les au! res refusèrent. Alors l’assemblée prit un nouvel arrêté , par lequel elle déclara que tous ceux qui refuseraient la députation , seroient privés du droit de citoyen actif pendant l’espace de cinq ans. Alors on accepta , hors sept qui tinrent bon.

Les députés nommés , on s’attendoit à voir lever l’embargo; mais l’assemblée, occupée à concilier les esprits , à les ramener à ses principes , d'une manière ou d’autre , n’avoit pu encore s’occuper d’une adresse qu elle avoit arrêté de présenter à rassemblée nationale et aux chambres de commerce. Elle en avoit chargé ses bras droits , M. Granier , conseiller , qui a perdu un procès de dix

mille livres contre des mulâtres, avant la révolution ; Viel , avocat , qui a eu ce fameux procès contre les sang-mèlés , sous le règne de M. d’Argout , général; Chaumont , ancien garde magasin , qui avoit été obligé de quitter mal le magasin , et qui a eu recours longtemps à une femme de couleur ; Laborie , qui , plaidant la cause du susdit Viel , alors apothicaire , contre les sang-me'és , en avoit reçu quelques petites apostrophes sensibles, parce quelles portôient à son plein ; Montaran , ancien conseiller, homme turbulent, qui ne se plaît qu’aux mouvemens ; Brossier , ci-devant procureur et grand chicanneur , actuellement conseiller; Poincignon, ambitieux , qui ne cherche qu’à s’élever.

Voilà les sept rédacteurs que Rassemblée chargea de la rédaction de ses adresses ; mais

difficiles à accoucher, ils mirent neuf jours à produire des enfans encore bien foibles. Ce fut un mystère des plus grands ; on fit jurer aux copistes , qui Revoient multiplier les exemplaires , de n’en jamais dire le contenu ; et cela , parce que l’on n’y avoit pas exprimé le vœu général , parce que l’on y avoit tenu un langage qui ne partoit que du cœur de l’assemblée.

On joua une autre comédie; on fit venir M. de Blanchelande ; on lui fit entendre qu’il jouoit gros jeu , s’il ne servoit pas les vues de l’assemblée , qui servoit celles du comité colonial , les députés coloniaux qui avoien* eu le temps d’indiquer la marche qu’on avoit à tenir pour faire revenir l’assemblée nationale sur le décret qui les offusque tant. On dicta à M. Blanchelande , et on l’engagea à s’en faire un mérite , en déclarant que sa démarche étoit spontanée. Il écrivit donc en conformité, et marqua cet éloignement où il étoit de verser plutôt jusqu à la dernière goutte de son sang , que de se décider à tourner les armes que le roi lui avoit confiées , contre ses concitoyens. L’assemblée joua son rôle , applaudit à outrance , et à vingt reprises , son ouvrage et la servile obéissance du général. On lui conseilla d’envoyer le soir son épouse et sa demoiselle au spectacle, et là, des battoirs appostés recommencèrent les applaudissemens , et le public de les singer , hors un petit nombre de sages qui se retirèrent en silence. Car y souvenez"' vous bien que , jusqu’au dernier moment , ceux-là n’oseront manifester , au Cap , leur vraie façon de penser , par les risques qu’ils

coîlrroient dans un lieu où un seul conseil f Ou dix portugaises feroient naître sur-lechamp cent assassins.

Il n en est pas de même des autres lieux , et en vous entendrez parler : ils ne cessent de prêcher 1 obéissance au décret en question ; mais la poste ne peut rien distribuer , que des commissaires n'aient vu le contenu des lettres; tout ce qui est contre, est supprimé ; tout ce qui est pour l’assemblée , est publié , et les gazetiers , qui ne voient pas le d essous des cartes , et qui savent d’ailleurs le danger auquel iis sexposeroient , ne publient aussi que ce qui peut flatter rassemblée. C’est à qui la flattera davantage par des fl a g rnories et des f ables inventées à plaisir, et dans le jours convenable. Les lettres qui parient du cap passent à l’examen des commissaires , et il faut être bien sûr d’un ami pour en hasarder une qui dise la vérité. Sans l’occasion de ma belle sœur , vous n’auriez pas celle-ci. Cet avis excusera mon silence auprès de vous : car ne pensez pas que j’aie varié: mes principes sont dans mon être , rien ne m’en écartera ; mais il faut être prudent dans ses démarches ; et quoique ce ne soit que l’humanité qui soit

mon guide , je courrois risque dTavoir le sort du vertueux Ferrand de Baudière , si l’on me soupçonnoit seulement de vous avoir écrit .

* Quoiqu’il en soit, on est ici dans les plus grandes inquiétudes sur le compte des hommes de couleur ; on redouble de surveillance ; on craint qu’ils 11e veuillent mettre eux-mémes le décret à exécution. Car alors , ce seroit une chose faite , puisque plus de la moitié des blancs y adhérent d’esprit et de cœur. Mais les hommes de couleur se reposant sur la justice et l’honneur de l’assmblée nationale , sur les principes de la constitution , et sur le retour des blancs à la raison , attendant en silence le résultat de l’événement , remettant leur déplorable sort entre les mains de la providence , qu’ils ne cessent d'invoquer....

Ah ! mon ami , vous qui avez un cœur humain , 11e voyez pas sans attendrissement , sans pitié, le malheureux sort de cette classe infortunée ; il feroit compassion aux cœurs les plus durs. Quelle existence que celle qu'on ne peut conserver que par la dégradation la plus absolue ! quel état , grand Dieu , que celui qui circonscrit ainsi des

ne

êtres pensans entre deux alternatives également désespérantes ! quelle vie que celle quon est forcé d’abhorer, et dont ont est intéressé à demander la fin naturelle de crainte d'une mort précédée de tout l’appareil des supplices dûs aux plus grands crinnnels ! Telle est cependant la situation affreuse des hommes de couleur , q.ue s’ils respectent pas les décrets , ils sont coupables ; et que s ils en demandent l’exécution , ils sont traînés sur 1 echaufaud. Oh ! quelle classe que celle qui , au milieu des hommes , faisant partie de la société, concourant à toutes ses charges , remplissant tous ses devoirs , en est cependant exclue quant aux

bienfaits de ses loix ! C’est trop en dire à votre grande ame. ...

Revenons à mon bulletin. Les esprits despotes du cap esperent que l’assemblée coloniale prendra des arrêtés de vigueur , et les cœurs humains , qui connoissant mieux la colonie , espèrent , au contraire , que cette assemblée, éloignée du cap, réunissant les députes des autres lieux , entraînera, par la majoiite , la soumission aux décrets nationaux, qui ne tendent qu'à la spîandeur de la colonie > et qui nous rendent véritablement

François. Ceux qui savent lire dans les choses , ont été charmés de la violence que l’assemblée a faites aux députés qui avoient refusé de l’être. Car pourquoi avoient-ils re-

fusé , si ce n’avoit été parce qu’étant opposés aux principes de l’assemblée du cap , ils ne se sentoient pas disposés a en suivre les vœux ?

Remarquez que cette ville du cap , qui s’arroge tout , qui n’a que six milles blancs 9 de tout sexe et de tout âge , fournit à elle seule députés , tandis qae les autres villes n en fournissent que 4 , et les paroisses de la campagne 2. Cette disproportion a élevé et élevera plus d’un schisme , et la nouvelle assemblée générale pourra bien avoir le sort de la première , que vous avez connue sous ceile de Saint Marc , et qui a été si visiblement mal jugée. Je vous envoie ci -incluse la liste des députés.

J avais oublié de vous dire qu’au premier moment de la nouvelle du décret, il y eut trois; Jeunes gens, Messieurs... dont vous connoissez le caractère et les aventures ? qui osèrent fouler aux pieds, dans une assemblée générale de la commune, la cocarde nationale , et en prendre une noire ; mais ne trouvant

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