‹ Lettre du Cap, du 18 juillet 1791Chapitre 2 sur 3 · IO · texte numérisé non relu

IO

point d’imitateurs , le lendemain même ils reparurent en cocarde nationale. Peu de jours après , les memes se firent un petit parti, et brûlèrent , à la porte de la poste, l’effigie de ce digne prélat, de ce respectable abbé qui a si généreusement , si courageusement, si conastmment et si savavamment défendu la cause des hommes couleur. Quoi- €jue rassemblée du nord, qui devro.t au moins engager à l’amour de l’ordre , trouvât dans cet infâme procédé de quoi flatter ses penchans , ces brigands furent obligés de se retirer à la hâte pour éviter un trouble qui s élevoit , et les menaçoit de la juste vengeance des amis de l’humanité et de la vertu. On soupçonne violemment Messieurs.. d’avoir inspiré ce dessein à ces scélérats , leur cohorte ordinaire.

Cet:e bande , sûre de l’impunité , ne cesse de faire des menaces aux hommes de couleur, de les massacrer , les pendre , etc. Ces pauvres misérables ne savent quel sort ils doivent attendre d une telle disposition. Mais croit-on qu’ils soient moins susceptibles de désespoir que nous ? Espéreroit-on les égorger impunément ? Ces menaces mêmes, qu’on ne cesse de leur faire ? ne sont-elles pas vne

iî1

preuve de la peur qu’on en a ? On a voulu les désarmer , et l’on ne peut plus douter qu’on n’a pu le faire réellement. IL n’y en a que très - peu qui témoignent de la terreur pour les menaces qu on leur prodigue ; la sérénité des autres inquiète les rodomons du Cap, qui ne le sont qu’autant quils ont la certitude d’un pillage et d’un massacre gratuit. Les gens sages craignent tout du retard de l'exécution du décret. Dernièrement il y eut fune petite fermentation parmi les blancs, à l’arrivée d’un Havrais,qui confirmoit les dispositions des places de Bordeaux , du Havre , de Marseille , de Brest. On éclata en menaces , de nouveau , et les grenadiers , excités par 1 s mêmes gens, présentèrent à l’assemblée du Cap une adresse , par laquelle ils s’offroient , par représailles envers la France , de s’armer dans toute la calonie , et de faire main-basse sur la caste des mulâtres. Heureu entent , les tribunes et la majorité de rassemblée ensfurent si indignées , qu’on conduisit la députation des grenadiers par des buées. Cependent , cette démarche jetta l’alarme parmi quelques gens de couleur; plusieurs s’échappèrent dans la nuit ; la patrouille les ayant arrêtes, ils déclarèrent ce

C£t26 j? y nsns dev ous dire. L assemblée , sentcint bien le tort que tant de faits graves alloient lui faire , prit un arrêté qui défendoit aux blancs de maltraiter les hommes de couleur , et les mettoit sous sa protection , tant qu’ils serment soumis . La nécessité seule d un pareil arrêté vous explique le sort de ces malheureux. \ ous savez que vingt fois on a pris le meme arrêté ; et certes , si Ton a été obligé de le prendre plus dune fois > c’est qu’il n’a jamais été respecté.

L Embargo , qui duroît depuis quelques jours 7 et nuisoit extrêmement au commerce , commençoit à impatienter les négocians ; des Hmmures avertirent l’assemblée de la nécessité de lever cet obstacle vain et puérile.

Si le commerce du Havre tenoit à ses principes . des lettres particulières donnoient espoir aux tyrans. Elles portoient que la chambre de commerce de Nantes agisscit d’accord avec quelques amis du comité colonial , les députés coloniaux , et quelques propriétaires des colonies , auprès des chambres de commerce du Havre , de Bordeaux , de Marseille , etc. 7 pour solliciter la révocation du décret : que d’avance 7 on assurait la colonie qu’il ne partiroifrpas officiellement ? qu’on y mettroit

obstacle sur obstacle, pour donner le temps de tenir une conduite convenable et propre à étayer la demande formelle que l’on conseilloi t de faire de sa suppression. Ainsi , attendez-vous à beaucoup d’apparence d’insurrection , etc. Ces lettres du Havre assuro ent que le tout , en cas de nécessité , pas&eroit comme l’effet d’un premier mouvement , et qu’au bout du compte , on imiroit par déclarer , comme non avenu , tout ce qui se seroitfait. Voilà comme on se joue de Fliumanité et des décrets. C’est cependant de la part des François qu’est venu une pareille instruction. Mais le Havre se sent encore de l’influence de ce Fouacbe qui voulut asservir jusqu’aux blancs memes de Saint-Domingue sous M. de la Ferronnaie , son ami et obligé .

Les actes de despotisme ne coûtent rien à 1’assembiée du nord ; ce n’étoit pas assez de la comédie qu’elle jouoit, elle vouloit que tout le monde y remplit un rôle. Nous avions ici un méchant folliculaire que vous aurez sûrement connu pendant votre députation à cette assemblée ; le sieur Gatereau , qui ne ménageoit ni la vérité , ni la vertu , qui pubHoit également le vrai et le faux , avoit reçu

le décret par les papiers publics. II osa mettre dans ses feuilles toutes les motions pour et contre le décret, lors du 13 et i4 de mai. .L’assemblée , instruite de cette audace , si criminelle à ses yeux , le fît arrêter , de son autorité , et conduire à la geôle. Les jeunes gens du Cap contestent aux hommes de couleur les droits naturels ; mais ils ne veulent pas qu’on les enfreignent envers leurs camarades. Il y en avoit parmi eux qui aimoient la licence de Gatereau ; ils rnumurèrenljau point de faire craindre des mouvemens dangereux. L’assembiée fît aussi-tôt publier que Gatereau étoit en correspondance criminelle avec des , hommes de couleur , ( dont on ne citoit ni les noms , ni les lieux j et qufîl vouloir faire imprimer un écrit incendiaire qui netendoit rien moins qu à faire prendre les armes aux mulâtres et nègres libres. Les jeunes gens , égarés par ces suppositions gratuites , s ap-

puisèrent.

Le pauvre Gatereau ? qui etoit sur cette fois-là de n’avoir point tort, demandoit à

être jugé. L’assemblée , craignant qu’il parvint à divulguer la vérité , la fait eml aique r de nuit sur un Provençal , paiti hiei 17 , sans lui dire pourquoi ou le traitoit ainsi ?

sans lui donner le temps d'emporter son avoir , qui se trouvoit épars , n’ayant qu& quinze portugaises en argent, et une malle de linge. Vous entendrez sûrement parler de cette affaire à l’arrivée de Gatercau, qui n’est pas d’humeur à se laisser ainsi vexer aussi injustement , et d’une manière aussi arbitraire.

Or , si pour avoir publié les motions faites à l’assemblée nationale , on est arrêté , lié , garotté, conduit à la geôle, puis embarqué pour France , jugez de quelle prudence on doit être ici pour manifester sa propre opinion.

On a reçu des lettres de MM. Àuvry, Trémondie , Diffendeau et Labat , qui confirment celles du Havre , en assurant que le décret ne sera pas exécuté ; que le comité colonial le garantit ; qu il n’a pas été sanctionné par cette raison ; que le ministre de la marine a assuré qu’il donneroit sa démission si le roi le sanctionnoit ; que tous les députés colons s’étoient retirés , etc.

Voilà ce qui s’est passé depuis l’arrivée de la nouvelle du fameux décret , qui seuj suffit pour immortaliser 1 assemblée nationale. Le préjugé ne régnoit pas chez nous;

■■ <’& & -r ' ' ■Jt

■ w- --ji-k» ■ • ■■

Page 1