AU MOIS DE SEPTEMBRE
MEMOIRE, Sfc.
Les monumens paléographiques qui ont trait à des faits célèbres de l'histoire grecque, dont les souvenirs nous ont été transmis par les grands historiens de cette nation, sont fort rares et méritent toute l'attention des philologues, des critiques et des antiquaires.
Parmi les marbres écrits ou sculptés que Mylord Comte d'Elgin a dérobés à une destruction imminente, et qu'il a fait transporter en Angleterre, on remarque des inscriptions grecques d'une haute antiquité. Plusieurs appartiennent au même siècle qui a vu éclore sous le ciseau
de Phidias, tant de sublimes morceaux de sculpture qu'on admire dans cette Collection inestimable.
Parmi ces inscriptions, j'en choisis une pour la mettre aujourd'hui sous les yeux de la classe. C'est Fépitaphe en vers des guerriers Athéniens morts dans le combat qui fut livré sous les murs de Potidée l'an 432 avant l'E. C *
Cette action, dont le tems est fixé avec la plus grande précision par Thucydide lui-même au 5e mois de la magistrature de l'Archonte éponyme d'Athènes, Pythodore, se trouve exactement décrite dans le 1er livre de cet historien aux §§ 62 et 63. Aristeiïs, fils d'Adimante, citoyen distingué de Corinthe, avoit amené du Péloponnèse des forces considérables, pour défendre cette colonie Corinthienne de la Pallène, contre les Athéniens, qui, commandés par Callias, fils de Calliade, vou-
* Corsini Fasti Attki, T. i. p. 95. et T. m. p. 227. sq.
loient la forcer à se détacher des intérêts de sa métropole. Aristeiis se proposoit de mettre, comme nous dirions aujourd'hui, entre deux feux, l'armée Athénienne qui étoit campée entre Potidée et Olynthe.
Lorsque cette armée s'avanceroit vers la ville, et qu'Aristeûs iroit à sa rencontre, les Macédonniens alliés des Corinthiens, dévoient sortir d'Olynthe et attaquer les Athéniens par derrière. Callias, qui avoit prévu ce stratagème, prit ses mesures pour en empêcher l'effet ; il laissa sur ses derrières des troupes Macédoniennes d'un parti différent, pour les opposer à leurs compatriotes, s'ils sortoient d'Olynthe ; il attaqua les Potidéates et les Corinthiens, les défit malgré la valeur et les premiers succès d'Aristeùs, et les contraignit à se retirer avec perte et à se renfermer dans les murs de leur ville, qui après un siège d'environ deux années, fut obligée de se rendre.* Callias vainqueur trouva la mort
* Thucydide. L. n. § 70.
sur le champ de bataille, et avec lui périrent cent cinquante Athéniens.
Cette affaire fut regardée comme le premier essai que la Grèce divisée faisoit de ses forces ; et quoi qu'engagée entre des armées peu nombreuses, elle eut un grand éclat : Diodore de Sicile l'appelle * jua%iji/ TrepiÇctvYj, combat illustre.
Dans Thucydide, écrivain contemporain, elle fait époque mémorable ; il dit au 2e livre que la guerre de Péloponnèse commença le printems suivant, six mois après cette victoire remportée par les Athéniens, qui élevèrent un trophée sur le champ de bataille.
Le même historien parle -f* ailleurs du soin qu'ils avoient de transporter tous les ans à Athènes les corps des guerriers morts dans leurs expéditions, de célébrer leurs funérailles, et de les honorer d'un monu-
* L. xii. § 37-
f Thucydide, L. 1. § 63, et L. 11. $2.
ment commun.* On ne peut douter que quelques uns des 40 vaisseaux, dont étoit composé la flotte Athénienne qui bloquoit Potidée-f n'aient emporté dans leur patrie les restes de ces vaillans guerriers ; et qu'ils n'aient eu leur part dans les honneurs funèbres que leurs concitoyens rendoient si religieusement aux braves, qui avoient perdu la vie en combattant pour leur pays. L'épitaphe en vers trouvée près du Céramique d'Athènes, lieu destiné à ces tombeaux militaires,! et où, malgré les injures du tems qui Ta mutilée, la mention de ces guerriers et de cette victoire n'est point équivoque, nous donne une entière certitude de ce fait. Je vais mettre sous les yeux de la classe la copie exacte de
* Thucydide, L. n. § 34.
f Thucydide, L. i. § 61.
\ Pausanias Attica, ou L. i. c. 29 ; Meursius, Ceramicus gerninus, cap. 22 et 23, dans le Trésor de Gronovius, T. iv. 1006, et sq.
L'inscription que nous examinons a été trouvée dans la plaine de l'Académie. Le Céramique extérieur s'étendoit jusqu'à cet endroit.
1 epitaphe ; elle en saisira aisément le sens, et j'essaierai d'en remplir les lacunes d'une manière probable.
Avant tout, il est bon de remarquer, qu'outre les inscriptions qui portoient les noms des Athéniens morts à la guerre et que l'ongravoit sur les tombeaux communs, ces monumens étoient souvent décorés d'une autre inscription en vers qui exprimoit l'admiration et les regrets de la patrie envers ses enfans. Pausanias a fait mention d'une de ces élégies ;* et Démosthène nous a conservé celle qu'Athènes avoit fait placer sur le tombeau de ses citoyens morts à Chéronée, en défendant contre Philippe la liberté de la Grèce.-f Elle est de dix vers élégiaques.
Celle que je vous présente en contient douze, à la tête desquels il reste quelques vestiges d'une ligne en plus grands caractères, et servant comme de titreàl'épitaphe.
•f Pro corona, pag. 222, de l'éd. de Reiske.
Ces vestiges ne laissent au premier aspect que peu d'espérance d'en tirer quelque sens : en les examinant avec plus d'attention on y reconnoit les traces des quatre caractères EAOI, qu'on pourrait regarder comme les deux dernières syllabes du mol crrçctTviyu (EAOI pour Hmi) ; car les caractères de cette inscription sont semblables à ceux des marbres Athéniens de Nointel et de Choiseul,* excepté que dans la première des inscriptions de Nointel, le rho et le sigma ont une autre figure.
D'après cette conjecture, il ne seroit pas hors de toute vraisemblance de supposer que le titre entier de Tépitaphe étoit à peu près ainsi qu'il suit :
EISTOSENTEIMAXElTEinEPI IIOTEIAAIANSrrKA UIAirTPAT EAOïnEIITOKOTAS
E<Ç THÇ h TYI (*<Z)(VI TW TTiPi Hriîl 7T£7rT0OKOTa,Ç.
* Montfaucon, Paleographia graeca, L. n. ch. 4,
" Sur les guerriers morts dans un combat sous les murs de Potidée avec Callias Fun de leurs généraux/'
Ces quatre caractères sont placés à une plus grande distance entre eux que ceux du reste de l'inscription. Nous remarquons cette variété de distribution dans quelques autres inonumens paléographiques* du même tems. Il semble qu'on en usoit ainsi à la fin d'un titre ou d'un article séparé des inscriptions, pour que les derniers mots pussent remplir un espace à peu près égal à celui des lignes précédentes.
Voici ce qui reste de l'épigramme :